Fos | un salut au laminoir

2 jours de séminaire sur nouvelles narrations et écriture du réel


Un bâtiment d’un kilomètre de long.

Les brames (quatorze mètres de long, une vingtaine de centimètres d’épaisseur) sont probablement encore brûlantes à coeur, arrivant de la coulée continue.

Elles sont réchauffées par deux fours travaillant en alternance, et lancées dans le chemin des cylindres.

Là-haut, derrière les consoles, avec des batteries d’écran, pour caméras ou chiffres, qui permettent la suivie individuelle de chaque brame (de quoi elle est composée, parmi 150 combinaisons d’acier, pour quel usage, électronique ou voiture, rails ou charpente), la température côté gauche et celle côté droit, l’ondulation, des hommes qui se sont levés à 3 heures du matin pour commencer à 6, ou sont arrivés hier soir à 22h pour terminer à l’aube : on surveille – à la moindre alerte, il faudra suspendre, intervenir, garder la chaîne prête. Dans les intervalles, ou quand change la qualité d’acier, remplacer la cage à rouleaux, diriger par interphone et caméra les hommes qui en bas y procèdent.

À mesure que l’acier au rouge devient plus mince, la bande est plus longue, accélère sans arrêt. Dans la dernière batterie de sept cylindres on la dirait lancée par un arc.

Au bout, elle s’enroule en bobine, commencera – mais très loin – sa vie de produit fini.

Ici le vacarme même est composition musicale.

Georges Jezykowski a passé dans cette « tribune » suspendue devant le feu, seul, dix ans de sa vie. C’est un des textes majeurs de l’atelier d’écriture, l’an dernier. Il y a dix ans, ils étaient encore des centaines dans un tel bâtiment, pour une poignée maintenant, dans le roulement qui ne cesse jamais.

Aujourd’hui nous sommes pour deux jours en séminaire avec l’équipe Nouvelles écritures de France Télévision. Explorer des formes complexes de narration, associant vidéo et photo, textes écrits par les protagonistes de l’usine eux-mêmes, et les éléments qui en formeront le contexte. Faire que celle ou celui qui ouvrira l’interface puisse faire le lien avec son propre rapport au travail, au temps, voire à la fatigue et au sommeil, à la question des générations (le père de Georges était sidérurgiste en Lorraine, son fils travaille à la coulée continue).

Le numérique propose d’autres modes de partager une histoire, y associer l’expérience utilisateur, jouer des lignes de temps, des spatialisations.

Pour Jean-Yves Yagound, moi-même et l’équipe, après les ateliers de l’an dernier, deux fois deux jours où nous sommes entrés dans la cathédrale de fer. Débordés par le changement d’échelle. Confrontés à une réalité humaine qui nous agrandit, parce qu’elle nous concerne, dans son excès même.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 janvier 2014
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