hommes en bleu avec conteneur jaune

de comportements parfois non expliqués


Autrefois, on les croisait souvent dans les trains. Deux policiers tenant, menotté, un détenu qu’on transférait. Lorsque l’homme était dangereux, du moins on pouvait alors le supposer, ils étaient quatre avec lui : trois policiers et un gradé. Parfois, mais rarement, on croisait le regard de l’homme. D’autres fois, on constatait une sorte de fraternité provisoire : un des policiers fourrant une cigarette allumée dans la bouche du détenu. Depuis deux ans, c’était terminé : jamais plus de ces scènes. Les transferts s’accomplissent en voiture, ces discrètes camionnettes bleues sur les autoroutes, et souvent aussi par les avions du gouvernement. De l’aéroport de province à la prison en périphérie, les distances par la rocade sont rarement grandes. J’en avais entendu parler, mais ce matin je l’ai vu : un groupe de six CRS autour d’un conteneur de plastique jaune, avec un système électronique de ventilation, mais je n’ai pas pu m’approcher pour le détail. Un conteneur vraiment pas gros, plus petit que ce que j’aurais pensé : après tout, en se repliant bien, on tiendrait dans le casier à consigne d’une gare. On dit que l’homme est installé dans la caisse, qu’ils le portent à quatre, et que ça évite toute complication. Qu’on pourrait voler le conteneur, eux pourraient le localiser et le filer par radio, mais qu’il ne serait pas possible de l’ouvrir des dommages graves pour son locataire provisoire. Au reste paraît-il confortable, dans la limite où cela peut l’être : c’est morphologique, et la circulation d’air, euphorisante. Ce n’était pas un convoi banal : ils sont montés un wagon plus loin que moi, restés quatre pour accompagner la caisse jaune. Mais six autres veillaient sur le quai, et viennent juste de repartir en sens inverse. On dit que les mêmes conteneurs sécurisés, de plastique doublé, et sous même protection policière, servent aux transports de matières génétiques, aux virus qu’on étudie dans les laboratoires. Cela aussi pour dissuader des tentatives. Moi, en regardant le conteneur jaune, porté par les quatre hommes en bleu et armés, accompagnés de six autres sur le quai, je pensais à la silhouette repliée et ventilée : est-ce que j’aimerais, qu’on me transporte comme cela ? Il y a cependant certaine paix, à s’abandonner complètement du soin et des efforts de se transporter, lorsque la tâche en est confiée à d’autres.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 juin 2006
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Messages

  • Même si c’est une fiction, il y a de quoi hésiter longtemps...
    Et un terrible parfum de Brazil, surtout (où l’on trouve non pas un conteneur jaune mais des sacs gris accrochés à des tringles, façon penderie). L’inspiration est volontaire, inconsciente, ou c’est une rencontre imprévue ?
    Glaçant, en tout cas...

  • Avec le recul, il serait pourtant honnête pour l’historien de dire que le système était déjà en usage depuis longtemps à cette époque. Il n’était pas rare en effet, les lundi en particulier, d’en doubler sur la voie lente. Et les gens, qui n’étaient dans l’ensemble pas plus crédules que les sujets à gros sabots de Duncan, — le corps est toujours composé à 60% d’eau, — chuchotaient. Hélas ! il nous faudra peut-être écorcher du pied la terre revêche... Est-ce le masque grimaçant d’une catastrophe de bal oublié, ou cette sempiternelle charlatanerie millénariste ? plus d’un craignait d’habiter si près de ce barrage... De là naquit sans doute tout cet imaginaire, si présent dans la décennie suivante, des champs de course de lady Beltham, de ces immenses prairies d’asphodèles, de grand prix, qu’on appelait tantôt des Champs-Elysées tantôt de l’Arc de triomphe, où d’élégantes anglaises iraient planter des mines de pervenche et de violette devant une populace de vagues.