oloé de la cabine Antar, 1969

du rôle de l’écriture automatique en dispositif d’isolement spatial temporaire


Continuation de quelques explorations rétrospectives depuis l’acronyme OLOÉ (« où lire où écrire ») inventé par Anne Savelli et géolocalisés par Joachim Séné – voir site oloé. Et précédents ici pour 1999 et 2009 (ce qui me déterminerait aussi à faire 1959, 1979 et 1989 ?). C’est à Civray (Vienne), route de Poitiers (cordonnées GPS arrivent).

 

C’est la dernière année où je vis avec mes parents, après en terminale ce sera l’internat à Poitiers puis les jobs d’été, et puis globalement une zone d’années floues qu’il n’est pas temps pour moi de rouvrir.

On a déménagé pour cette maison sur la côte, et lancé le garage neuf route de Poitiers, avec sa station-service Antar, deux distributeurs (super et ordinaire) plus un autre à l’écart pour les camions (diesel), et même encore le mélangeur deux temps pour les Mobylette, il est sur roulettes, le soir on le bascule et on le renferme dans la cabine. Comme c’est la première année, c’est tout neuf. Et, comme c’est la première année, il n’y a pas tant que ça de travail, on n’est pas sur une route nationale comme à Ruffec. Le trottoir ovale on l’appelle le « haricot » et la cabine au milieu c’est quatre vitres et une porte sur un assemblage de place, on y stocke les bidons d’huile ou autres marchandises de détail, et surtout « la caisse » (ça se prononce en un seul mot) qui devra le soir correspondre scrupuleusement au relevé des compteurs sur les trois pompes (plus le deux temps). Comme c’est l’été, je me souviens qu’il y a toujours au moins une mouche prisonnière de la chaleur des vitres et qui bourdonne.

Quand il y a une voiture c’est le rituel habituel, mais bien moins fréquent qu’à Ruffec et les pourboires seront moindres aussi : en même temps qu’on lance le remplissage on fait le pare-brise, beaucoup de voitures demandent aussi qu’on vérifie l’huile et les pneus.

Mais moi c’est entre les voitures que ça se passe. C’est l’année où j’ai découvert les Manifestes du surréalisme. Bricoler de l’écriture, je ne crois pas que j’aie jamais arrêté les années précédentes, mais je n’en ai qu’un souvenir terne, sauf certaines choses enregistrées en douce sur le magnéto Philips dont mon père s’était désintéressé, et en général effacées ensuite, assez Gherasim Luca si j’avais connu Gherasim Luca.

Dans le souvenir, imprécis (il y a deux étés, en fait, celui de 69 et celui de 70 – côté garage c’est l’élan des GS) il y a aussi les disques qui nous avaient rejoints, c’est même seulement en pensant aux disques que j’arrive à dissocier le souvenir des deux étés successifs : l’été 69 on connaît à la note près par coeur tout le double blanc des Beatles, on a un rapport religieux à Beggars Banquet et on se gave du premier Led Zep, le sombre et majestueux, le reste a fui. L’été 70 on n’a pas encore Let it bleed, mais on vient juste de prendre dans la figure le Get Yer Ya Ya’s Out et cette compile dans une couverture en hexagone avec la vitre brisée (ces trois disques je les ai encore, c’est bien tout ce qui a traversé le temps), plus le deux du Led Zeppelin avec enfin la stéréo. On ne promenait pas sa musique avec soi, les disques étaient rangés verticalement sur la table de chevet, on les regardait tourner en 33 tours sur le Teppaz avec le double haut-parleur dans le couvercle séparable. Comme des coups de poings de géants, donnés par des frères aînés plus loin, comment ce n’aurait pas été le principal événement du monde ?

Et donc, le premier été aurait été consacré, sur des feuilles volantes (ça y est, je revois les petits blocs à feuilles détachables et l’en-tête Antar aussi : on y écrivait la facture pour les bidons d’huile ou le plein, avec le cachet de la station-service) et ça devait être ces expériences que je m’imaginais le seul au monde à pratiquer sur le langage, puisque les surréalistes et Brecht c’était dans ces deux semaines de révision du bac que j’irais passer à Damvix chez mes grands-parents maternels, et qu’auparavant je n’avais jamais fouillé dans ces livres d’étudiants de ma tante (la plus jeune des cinq enfants de ce côté, elle aussi de l’âge des Rolling Stones ou de Jimmy Page mais ça, sûr, elle ne s’en serait pas occupé – ni que le premier laser qu’elle et son équipe venaient de construire à Orsay ces années-là pourrait servir à ces gens-là).

Je ne me vois pas, pour tout cet été-là, d’autres lectures. J’avais comme fini de lire – la chance que ça ait inclus cette lecture intégrale de Balzac deux ans plus tôt (ce n’était pas décidé à l’avance, juste tombé dedans sans savoir la chance et le viatique que ce serait pour la traversée ingrate qui suivrait), et Dostoïevski puis Kafka. Au moins ça, et d’autres choses plus bizarres qui traverseraient : Les bêtises de Jacques Laurent, voilà où on en était pour la transgression. Je recommencerais à lire en 1977, cette fois pour de bon.

Et que pour les exercices d’écriture automatique, j’ai mon propre livre de poche du Manifeste, je ne m’en sépare pas tous ces temps-là. Je n’ai pas le permis de conduire, mais je me souviens que mon père m’avait pris une fois au volant de la deux-chevaux camionnette rebricolée en pick-up du garage, et qu’il nous avait tellement bassiné de ses propres équipées qu’il avait à peine osé me réprimander, on n’était même pas à l’époque encore des ceintures de sécurité et tout ça, la route était simplement une surface par laquelle on glissait d’un endroit à l’autre, même pas un linéaire (aller d’un point à l’autre, non, ce serait plus tard : plutôt, dans cette époque précise, que toutes les villes au monde venaient surgir sur une surface uniforme de ciment, avec immeubles, tours et stations-services). La télévision de l’été 69 avait été riche (mort de Brian Jones, alunissage d’Apollo IX), et l’été 70 la télévision devait avoir définitivement disparu de mon univers.

Pour l’écriture automatique, ce que je revois ce sont de grandes feuilles de classeurs. Plutôt à petits carreaux que lignées, il fallait que ce soit serré et sans marge. Je ne me donnais pas forcément la contrainte de couvrir le recto-verso (c’est pourtant cela qui domine dans le souvenir : quand on arrive en bas de la deuxième page on s’arrête), mais celle de lignes très serres sans marge (je reverrais ça plus tard sur les beaux feuillets manuscrits de Jean-Paul Goux, quand moi je serais passé à la machine à écrire depuis longtemps, déjà à cette époque sur la Japy du garage j’ai une dactylographie qui vaut la vitesse manuelle).

Comment se souviendrait-on de ce qu’on écrit sous le mode de l’écriture automatique ? Bien sûr je n’ai rien gardé. Je revois, des années plus tard, une vague chemise en carton rouge usée à élastique où ces feuilles sont entassées, j’ai dû les glisser dans une poubelle vers 1975 et au revoir.

Je sais, rétrospectivement, ce que j’y ai appris : le sentiment que le texte se fabrique de lui-même, et que c’est cela d’abord qu’on doit apprendre, dans l’abandon et ce qu’on lui donne à moudre, ronger, hurler du même mouvement. J’ai pratiqué l’écriture automatique longtemps, comme des rendez-vous importants avec soi-même, et je l’ai fait au moins pendant les deux ans ou trois ans à suivre, même plus épisodiquement.

Mais le goût même de l’écriture automatique, et ce qui était pour moi la première prose, c’est définitivement ce toucher un peu gras des bidons de cartons d’huile, les chiffres alignés le soir pour que les relevés compteur correspondent à la caisse, le bruit des mouches bourdonnant coincées derrière les vitres étouffantes, et ce temps suspendu d’une voiture à une autre, qu’il est lié. C’était probablement la dernière année du silence.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 février 2014
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