Jimi Hendrix | enquête sur un destin ignoré

il s’agit de mener une enquête effective sur ce qu’il advint de Jimi Hendrix après l’annonce de sa mort officielle


Il ne peut pas y avoir de biographie sans apport spécifique à l’histoire de son sujet. Les lignes de force de Jimi Hendrix, une vie seront 1, la synthèse des informations existantes et réparties dans plus d’une cinquantaine de livres, 2, l’accent mis sur l’invention musicale et l’évolution technique, 3, la remise à plat de l’enquête sur le dernier jour de Jimi Hendrix en tenant compte des plus récents témoignages, 4, la révélation scrupuleuse enfin et les preuves de ce qui advint de Jimi Hendrix après l’annonce officielle de sa mort.

 

#fiction, clones


On dit que dans ces années-là, Jimi Hendrix allant vers ses soixante ans, il n’hésitait plus à se mêler à tous ces groupes qui restituaient du Jimi Hendrix au note à note, avec les grimaces et la gestuelle. Il dit que c’était rare cependant qu’on l’y admire : lui, il ne s’imitait pas. Il disait que son jeu avait gagné en dépouillement, en simplicité. Qu’il aimait un son mat, et saturé, « avec du bruit dedans ». Que pourtant on l’acceptait volontiers, peut-être à cause de ce naturel qu’il avait lorsqu’il retrouvait ses anciens traits (licks). Aussi, probablement, parce qu’on découvrait respectueusement de ce type maintenant âgé les mains et le visage : Jimi Hendrix ressemblerait à cela, aujourd’hui, s’il avait vécu, pensaient-ils peut-être.

 

#fiction, retraite


On dit que Jimi Hendrix, dans une vie pacifiée, revint à Seattle où était toute sa famille, ses tantes, ses copains d’enfance. On dit qu’il eut une explication violente avec son père, mais que sa mort étant établie, il lui fut démontré qu’aucun recours juridique n’était possible. Tout au plus lui concèderait-on, sur les inédits et les rééditions, qu’il suggère ou donne son avis. On dit que sa demi-soeur lui servit une pension relativement généreuse sur les revenus qu’elle tirait du commerce de l’oeuvre, ce qu’elle avait refusé à ses autres demi-frères et demi-soeurs, dont Joe l’infirme, et que c’est lui, Jimi, qui leur resservait sur sa part le minimum vital. On dit qu’il vivait à l’écart de la ville, dans une maison avec vue sur la mer mais pas de guitare. Qu’il lisait beaucoup de livres, écrivait de la poésie. On dit qu’il a cessé maintenant d’écrire, mais qu’il est possible qu’un jour toute son oeuvre soit rassemblée et paraisse, que sa demi-soeur n’en sera pas l’exécutrice testamentaire.

 

#fiction, routes

On dit qu’il n’osa revenir aux USA que bien des années plus tard, qu’il disposait toujours de son propre passeport et que les autorités, pour ne pas provoquer de scandale disproportionné alors que dans le même temps on lui construisait cet étrange mausolée dans le cimetière de Seattle, lui en avaient accordé le renouvellement : il n’était pas le seul, dans ce pays aux nombreux homonymes, à porter le nom de James Marshall Hendrix. Que cela fut facilité par sa propre traversée du désert : qui se souvenait, à la fin des années 70, du guitar hero décédé dix ans plus tôt ? Tout l’empire Hendrix, et sa légende, commenceraient avec l’arrivée des CD, la réédition de ses disques, et la prise en main de ses affaires par une demi-soeur qu’il ne reverrait jamais, scandalisé par la façon dont elle avait traité ses frères et soeurs, et principalement Joe l’infirme. Que James Marshall Hendrix, revenu sur la côte ouest, avait simplement trouvé un travail de chauffeur routier, s’était spécialisé dans les longues distances, de LA à Vancouver (sa ville de prédilection) et d’Austin à Toronto. Que ses patrons avaient seulement remarqué sa peine ou son désarroi lorsqu’il s’agissait de se rendre à Seattle et qu’ils en tenaient compte. Qu’on n’avait jamais rien su ni de sa vie privée, ni d’éventuelles incursions dans la musique sinon, disaient ses collègues, que ce qu’on écoutait dans son camion était toujours d’une grande qualité et d’une singularité non moindre.

 

#fiction, studios


On lit chez d’autres sources que Jimi Hendrix, résolu à se tenir à distance des tracas mièvres de la célébrité, aurait acheté un immeuble à Harlem, s’y serait réservé l’étage supérieur, et loué les autres à des anonymes qui ne sauraient jamais le nom de leur propriétaire. Qu’il avait pris de l’embonpoint, qu’on le connaissait localement sous un nom d’emprunt, et que seuls quelques amis de la période d’entre Nashville et le Wha constituaient son cercle intime et inviolable. Que, dans ce contexte, un petit studio d’enregistrement installé dans le basement avait contribué depuis lors à l’excellence de la musique new-yorkaise, spécialisé dans le traitement post-mixage, et qu’il n’avait jamais rechigné à ajouter lui-même sa touche sonore personnelle. On dit que l’ensemble a été revendu il y a quelques années seulement, et le propriétaire silencieux et bon enfant se serait acheté avec l’argent une vaste propriété dans les États du Sud, aux limites des frontières Cheyenne et réserves Cherokee.

 

#fiction, célébrités


La célébrité, l’argent. Pour les très rares qui étaient du secret (le guitariste Eric Clapton, notamment, et le défunt Chas Chandler, qui n’a jamais rien trahi), Hendrix ne remit jamais en cause le basculement vers la nouvelle vie. Tout au plus considérait-il de façon amère l’emploi qui était fait par sa demi-soeur de ses propres revenus, la dureté avec laquelle elle traita ses frères – et à laquelle, selon son propre contrat avec lui-même, il n’était plus à même de remédier –, et la façon dont même les musiciens moyens de l’époque dorée entretenaient relativement facilement une prospérité médiocre. Lui, il devait travailler, lui il ne pouvait plus prétendre à passer pour Jimi Hendrix. Mais ces moments duraient peu. Dylan lui offrit une maison, ce type avait toujours eu de ces bizarreries. Avec d’autres, dont Richards, ils avaient de longues conversations : Richards, comme Clapton, lui avaient témoigné que sans ces conversations peut-être n’auraient-ils pas survécu. Mais Richards ni Clapton, contrairement à Dylan, je lui offrirent jamais rien que cela, déjà énorme, le secret.

 

#fiction, nord


On dit que Jimi Hendrix, ayant passé avec sa demi-soeur un arrangement auquel elle fut fidèle, en obtint une pension qui lui permit d’accomplir ce qui toujours avait été son premier rêve : partir vers le nord, là où on voit autrement les étoiles, là où les aurores boréales vous accompagnent. Qu’il rejoignit cela avec sa passion un temps pour l’aviation en montant dans l’Alaska, puis l’étendant au grand nord canadien et à toute la zone du détroit de Behring, une petite compagnie de transport privé, qui prospéra sans bruit et lui fournit une aisance en soi suffisante. Qu’on se réunissait parfois chez lui le samedi soir, qu’on jouait du blues, et qu’à ceux qui lui témoignaient être surpris de l’excellence et de la sûreté de son style, il répondait par un discret sourire. Qu’il jouait sur une vieille Telecaster bleue et n’en changea jamais, prenait parfois la basse et s’amusait au saxophone – mais que rien de cela il ne le mettait au niveau, selon son propre aveu, de ses joies de pilote dans l’immensité pure des ciels du nord, ou des désordres affrontés dans le blizzard et la tempête.

 

#fiction, reconstitution


On dit qu’il fut un des acteurs majeurs de ce discret établissement de cure près de Woodstock, qui dès la fin des années soixante accueillait des patients célèbres (dont Bob Dylan) et continua longtemps sur sa première implantation de marché (accueillant par exemple Keith Richards en 78 après l’incident de Toronto). Qu’il fut un des premiers à venir en solliciter l’abri non pour bénéficier de soins, mais tout simplement vivre. C’était, dans ces collines et grâce à l’argent de ces nouveaux multi-millionnaires (jamais Jimi Hendrix n’avait gagné tant d’argent qu’à sa mort), l’idéal d’une vie hors des besoins. On était dispensé de son devoir vis-à-vis des hommes. Tous ne l’acceptaient pas : en général, quelques mois et le nouveau départ s’organisait. On dit que pour Hendrix, si ce fut différent, c’est pour avoir lui-même reconstitué, accomplissant l’ensemble des travaux de reconstitution et peinture, dans un vallon sans route, et quasiment à l’échelle originelle, ce quartier pauvre de Seattle qui fut son enfance. Que là, dans la cour aux murs de parpaings, dans l’appartement deux-pièces minuscules où tout était soigneusement recomposé depuis le poste de radio jusqu’au petit vélo rouge d’occasion, il passa ses jours, puis ses années, à réfléchir à l’étrangeté et la fulgurance de son destin.

 

#fiction, contestations


D’aucuns se sont élevés contre ces hypothèses, et défendu l’idée que Jimi Hendrix était bien mort, à vingt-sept ans, le 18 septembre 1970 et qu’à cela tenait précisément l’incontournable immensité tragique de son destin. La virulence des attaques, leur prolongation devant tribunal dès qu’émises ou publiées sur le sol américain ont seulement réussi à prouver qu’auprès de la famille une personnalité obscure et puissante oeuvrait dans l’ombre. La demi-soeur de Jimi Hendrix n’était pas du genre à débourser un dollar pour ce genre de poursuites, qui, bien au contraire, favorisaient encore le développement de la légende. Ce n’est pas un hasard que le cabinet d’avocats ayant mené ces poursuites, au nom (c’est légal) de son client anonyme et de la famille Hendrix fût situé à Baltimore. On a pu obtenir des clichés de ce client sans visage ni nom : ils sont éloquents. On reconnaît la silhouette. Il descendait d’une voiture massive, et de lui on n’a jamais rien su d’autre – mais quiconque a vu ces épaules et ce cou, constaté la souplesse évidente du torse, a immédiatement compris le pourquoi de la virulence et du systématique de ces poursuites.

 

#fiction, tristement


On dit qu’après le long coma qui suivit l’accident du 18 septembre 1970 Jimi Hendrix revint à la vie. Que les facultés cérébrales se refirent progressivement, mais avec une mémoire considérablement affaiblie pour ce qui concernait les trois dernières années. Qu’il parlait beaucoup de Seattle, de l’armée, de Nashville, des premières chambres dans Harlem, de Little Richard et des tournées en autobus mais plus rien qui concerne la suite. Que les facultés motrices elles aussi s’étaient reconstituées, mais que les doigts gourds ne surent jamais plu se poser sur les six cordes d’une guitare : arpentant inlassablement pourtant, parfois, les accords naturels de mi et do, qu’il avait fini par reconstituer. Que cette image étant trop préjudiciable pour la légende, on offrit à Jimi l’asile dans ce même établissement qui depuis longtemps accueillait son frère Joe, lequel se chargea volontiers de sa surveillance et son entretien. Qu’il ne fut pas un patient difficile.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 avril 2014
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