#digression, Jimi Hendrix cinéaste (d’un jour)

d’une photographie du groupe Jimi Hendrix Experience avec caméras Super 8


Sur la photo on voit un parking, la roue arrière d’un camion à droite et le phare avant d’une voiture à gauche sans savoir s’ils sont à l’arrêt ou passent sur la route. Derrière c’est plutôt désertique avec une colline rocailleuse, deux poteaux électriques en bois, ça peut être un endroit quelconque de Los Angeles, devant un studio, à l’entrée d’un motel on ne saura pas. Le type sur la gauche avec les lunettes noires et chemise à carreau, mèche sur le front, doit être le représentant de Canon aux USA, en Europe il aurait eu l’air constipé et complet cravate là non, on est en Amérique et c’est plus simple. La réputation du Jimi Hendrix Experience fait qu’on peut s’afficher dans sa différence, et Jimi Hendrix un cran d’élégance ou de naturel en plus dans la façon de marcher sur la terre. Noel Redding pantalon mauve, tee-shirt blanc avec décoration non-identifiable, veste rouge-orange à grandes franges, du vent dans les cheveux frisés et lunettes de soleil. Il n’a jamais l’air souriant, celui qui s’estime victime d’une injustice à être contraint au second voire au troisième rôle. Mitch Mitchell n’a pas cette réserve-là, on dirait un gosse qui vient de recevoir son cadeau de Noël, on lui donnerait seize ans et il fait tout frêle, comme s’il arrivait à peine à l’épaule de Jimi à l’arrière. Un drôle de chapeau en entonnoir sans bord, pantalon vert, grosse bague à saphir (faux saphir ?) voyante, autre bague à la main gauche et une incroyable tunique rouge à gros tournesols jaunes : qui voudrait de ça même comme rideau de cuisine ? Pour Hendrix, son chapeau noir avec les boucles d’argent, une chaîne en pendantif à la ceinture, deux colliers, bagues et bracelets, chemise à motifs psychédéliques rouge noir et veste psychédélique aussi, sans boutons, vert et rose. Chacun des trois tient une des nouvelles caméras Super 8 Canon, une 518 pour Redding et Hendrix, une 814 pour Mitch Mitchell probablement parce qu’il a promis, lui, de s’en servir. Redding et Mitchell la tiennent en évidence pour le photographe : ils acceptent le cadeau (ce sera le cas aussi pour les Stones et Led Zeppelin avec d’autres marques de caméras), Hendrix lui tient simplement la sienne à bout de bras, donc tenue à l’envers, manière de dire qu’on reste au-dessus de ça. Les premières Super 8 sont arrivées quatre ans plus tôt et ont bousculé tout le cinéma amateur : on garde la mince bobine retournée pour impressionner successivement chacune des moitiés de la pellicule, mais une largeur supplémentaire qui fait faire un bond à la qualité de l’image, et surtout la bobine enfermée dans une cartouche simplifiant les manipulations. Canon (aucun doute sur la marque ni le type) ajoute un zoom x 5 et même x 6 sur celle de Mitch. De ce qu’on peut faire avec une telle caméra, on a au moins un exemple : les bobines récemment découvertes puis développées de Mickey Jones, le batteur de Dylan pour la tournée acoustique électrique de 1966. Parce qu’il s’agit d’un monde soudain muet, eux qui en changent et multiplient la face audible ? Mickey Jones filme Dylan prenant possession seul de la scène, devant les gradins vides, avec juste ces deux tabourets, un pour s’asseoir, un pour poser l’harmonica et le verre d’eau. Il filme les découvertes touristiques, Dylan entrant dans la cour d’Elseneur et dansant de joie comme d’embrasser Hamlet en gamins qui font la même bêtise. Je suppose que le représentant de Canon leur a donné les caméras avec une cartouche vierge à l’intérieur. Peut-être que Mitch Mitchell s’en sera servi pour filmer la mer, les voyages, plus tard ses maisons ou sa famille. Redding n’évoque rien de tel dans son livre. Pour Jimi, il en fait quoi ? Est-ce qu’on peut se servir d’une Super 8 comme d’une guitare : filmer un pan coupé du camion qu’on double, les bras tatoués des gars qui montent les amplis, les gamins qui attendent avant qu’on entre sur la scène, ou se filmer soi-même dans une glace, ou dans la chambre d’hôtel transformée par trois tissus, de l’encens, et les improbables visages de qui vous y encombre. Si Jimi Hendrix a impressionné la pellicule de la caméra offerte, difficile de croire qu’il la porte à une boutique de développement, ni qu’il s’installe un soir devant un drap tendu sur mur pour contempler le résultat de la prise. C’est comme la guitare, on joue et puis voilà. C’est comme la guitare : il en a offertes combien, de celles achetées chez Manny’s ? Probablement qu’il la donne, quelques jours plus tard, la caméra japonaise qui, à lui, doit apparaître comme singulière orfèvrerie cliquetante, mais désespérément renvoyée à l’univers des choses muettes. Peut-être même simplement l’oublie-t-il en quittant l’hôtel.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 avril 2014
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