métiers du livre | Le jour où le mur de Berlin n’est pas tombé

le plaisir d’accueillir "les Uchroniques", travail collectif des étudiants du master d’édition de Paris IV


Métiers du livre, formation à l’édition, je me suis plusieurs fois exprimé ici sur ces questions :

- une grande urgence en France à remettre à plat une dichotomie malsaine, entre d’un côté des masters d’édition qui n’abordent aucun des outils vitaux aujourd’hui dans un contexte open space décloisonné (la maîtrise du xml, css, d’InDesign, de l’univers des métadonnées), et de l’autre côté des licences métiers du livre qui utilisent le numérique comme feuille de vigne, quelques heures en saupoudrage pour faire comme si, et encore : quand elles ne sont pas aux mains d’anciens imprimeurs post-faillite, et qui d’autre part n’ont jamais considéré qu’interroger ce pourquoi on faisait ce métier-là, offrir un minimum décent d’initiation à la littérature et la pratique de l’écriture, comme leur étant nécessaire ;

- replacer ces formations dans un contexte plus ouvert : envisager un tronc commun, où la culture numérique deviendra la respiration naturelle, où on puisse aborder de façon transversale les métiers du document (pas seulement la bibliothèque), la production et la diffusion, et bien sûr l’édition pour elle-même, son ergonomie, ses tâches qui s’interpénètrent de plus en plus ;

- enfin, et c’est là où des fois on en pleurerait, faire quand même comprendre à ces formations que les métiers sont là où ça invente : la myriade de mini-structures liées à l’Internet sont un secteur où il y a énorme besoin de rédactionnel et d’éditorial, tandis que les maisons d’édition traditionnel s’obstinent dans le cloisonnement vertical, et tournent par la rotation permanente de stagiaires (les mêmes étudiants en savent quelque chose) – allez voir dans les maisons d’édition du groupe Hachette combien sont au courant de ce qui se passe dans l’unité d’impression à la demande de Maurepas...

- ceci étant dit, depuis bientôt 5 ans (premier contact à mon retour du Québec), je croise ou suis de loin, y suis même intervenu une fois, un master qui représenterait une exception dans ce paysage : le master d’édition de Paris IV, notamment pour la préoccupation numérique créative qui y est directement attachée. Et en décembre, deux jours assez magiques avec leurs collègues du master édition Montpellier. À Poitiers, une autre démarche, plutôt sur la médiation du livre, mais on a vu quelques geeks et blogueurs confirmés prendre le train : times are a changin’, man. Et d’autres bien sûr, comme le travail de soutier depuis longtemps mené sur ce terrain par Olivier Ertzscheid, et notre dette à son égard.

Mes propres chemins se sont radicalement éloignés de cet univers désormais, c’est trop sclérosé dans ces organismes et institutions liés au livre, attendons 10 ans qu’ils prennent au sérieux la mutation numérique de l’écrit... Mais, pour les croiser chaque année dans leurs questionnaires et mémoires, ou tout simplement sur les chaises de stagiaires de nos éditeurs, c’est avec plaisir que j’accueille ici, pour trace web que lesdites maisons ou organes professionnels sont apparemment bien à la peine de leur offrir, la proposition qui a été cette année le socle de leur travail commun... À eux la parole...

Qui ils sont ? Ils le disent là. Et bien sûr je leur souhaite sincèrement bonne route, je sais (n’est-ce pas, L’Immatériel.fr) que d’aucunes et d’aucuns font leur preuve depuis longtemps là où ce métier se renouvelle, même en pleine onde sismique...

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- et bien sûr en ouverture le site web des UchroniquesLe jour où le mur de Berlin n’est pas tombé – et tous ceux qui suivirent peut être commandé (et contact via leur site).

 

Uchroniques | Le jour où le mur de Berlin n’est pas tombé


Le projet des Uchroniques

Les Uchroniques, ce sont quinze étudiants issus du master édition de la Sorbonne qui ont choisi de se constituer en une maison d’édition éphémère afin de publier un ouvrage unique, en version papier ainsi qu’au format numérique, au printemps 2014. L’idée de départ ? Proposer à des artistes et auteurs d’horizons divers de collaborer à l’élaboration d’une uchronie, c’est-à-dire une réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un événement donné. Il s’agit d’un genre littéraire proche de la science-fiction et qu’affectionne particulièrement l’écrivain Emmanuel Carrère, parrain de la promotion des Uchroniques, qui y a consacré un petit essai, Le Détroit de Behring (P.O.L, 1986).

L’uchronie est une entreprise de déconstruction historique, d’une portée autant philosophique que poétique, qui permet de s’interroger sur les liens de causalité unissant passé et présent tout en recelant d’importantes potentialités d’invention et de création. Pour leur ouvrage, les Uchroniques ont choisi de s’attacher à un événement historique encore proche et qui fonde de manière sous-jacente nos sociétés contemporaines : la chute du mur de Berlin. À quoi ressemblerait notre monde si le Mur n’était pas tombé en novembre 1989 ? C’est la question à laquelle se sont attelés tous les artistes ayant choisi de répondre à l’appel à contribution des Uchroniques.

Ces auteurs de tous âges, de tous horizons, aussi bien débutants que déjà confirmés, ont exprimé leur vision de ce monde imaginaire via une multitude de supports : récits, poèmes, affiches de propagande, dessins, manifestes dissidents, nouvelles, photos de famille, dépêches, entretiens radiophoniques, articles de presse, caricatures, ou encore fac-similés de documents officiels, de lettres ou de journaux… Les jeunes éditeurs ont sélectionné plus d’une soixantaine de propositions qui correspondaient à leur projet éditorial et les ont assemblées dans un beau livre collectif intitulé Le jour où le mur de Berlin n’est pas tombé – et tous ceux qui suivirent qui a été présenté à l’occasion du Salon du Livre 2014.

 

Une entreprise étroitement liée à l’univers numérique

Dès le départ, le recours au numérique est apparu comme une évidence pour l’équipe des Uchroniques, principalement en raison du thème même de leur ouvrage. Il s’agissait en effet de proposer au lecteur d’entrer dans un monde fictif où l’histoire aurait connu un cours différent. Dès lors, le numérique apparaissait comme une formidable chance, permettant de renforcer l’expérience immersive et interactive recherchée par les jeunes éditeurs. Ainsi, les fragments de cette réalité alternative pourraient faire appel aux différents sens du lecteur via le recours à l’image animée et au son.

Un soin tout particulier a ainsi été accordé à la création du site web des Uchroniques (www.lesuchroniques.fr). En page d’accueil a été proposée une bande-annonce promotionnelle présentant l’ouvrage, quelques extraits de texte ainsi que certaines images. Il s’agissait là d’un premier pas dans l’univers parallèle proposé par l’équipe. De manière générale, l’ensemble du site permet de répondre aux interrogations des lecteurs et des curieux de passage concernant le projet tout en respectant une esthétique globale qui soit en cohérence avec l’esprit général du projet.

Le livre papier a lui-même été pensé en relation étroite avec les possibilités offertes par le numérique. Les Uchroniques ont ainsi choisi de recourir au système des flash-codes, permettant au lecteur d’accéder à des contenus multimédias à l’aide de son smartphone. L’expérience de lecture est ainsi considérablement modifiée par l’accès à différents sons et vidéos. Le lecteur découvrira ainsi des vidéos de certains personnages occupant une place importante au sein de l’ouvrage comme Michel Sardou ou encore de David Hasselhoff, l’acteur d’Alerte à Malibu connu pour avoir chanté sur les décombres du mur de Berlin le 9 novembre 1989 : si certains contenus numériques permettent de prolonger les fictions sous des formes et des angles d’approche différents, certains flash-codes agissent également comme un clin d’oeil ludique au contenu du livre papier.

 

Le livre numérique : une chance dont les éditeurs doivent se saisir !

Dès les prémices du projet, l’idée d’une version numérique de l’ouvrage s’est imposée. Pour autant, il n’était pas question de proposer une simple transposition du format papier : il s’agissait au contraire d’élaborer un ouvrage exploitant pleinement les potentialités offertes par le numérique. Le lecteur pourra ainsi y découvrir des images, des sons et des vidéos disponibles uniquement au sein de cette version, comme des morceaux musicaux retranscrivant l’ambiance générale de l’œuvre. Par ailleurs, il était essentiel aux yeux des Uchroniques de proposer un prix du livre numérique véritablement attractif, à l’opposé de la tendance actuelle. Ainsi, Le jour où le mur de Berlin n’est pas tombé – et tous ceux qui suivirent est mis à la disposition de tous pour 0,99 €. Il s’agit d’un véritable pari sachant que le format papier est lui-même vendu à 18 €.

Cet écart de prix, qui peut sembler inattendu, est une véritable prise de position de la part des futurs éditeurs : l’accès facilité au livre numérique ne doit pas apparaître comme une dangereuse concurrence faite au format papier, mais au contraire comme une chance permettant de faire connaître au mieux ses publications. Entre livre papier et livre numérique, il n’y a pas d’exclusion, mais bien une véritable complémentarité, chaque support disposant de ses atouts propres.

Cette volonté de mettre l’accent sur le numérique n’a ainsi pas empêché les Uchroniques de s’emparer au mieux des possibilités offertes par le papier. À l’occasion du Salon du Livre, cinq reliures uniques ont été réalisées à la main par des artistes de l’école Estienne et exposées sur le stand des Uchroniques.

L’équipe des Uchroniques est fermement convaincue que le numérique n’est pas l’ennemi, mais bien le nouvel allié de l’éditeur. Ce dernier a indéniablement un rôle à jouer dans la nouvelle ère qui s’annonce, car plus que jamais il sera nécessaire de sélectionner, retravailler et mettre en valeur la multitude de contenus proposés au lecteur d’aujourd’hui. Dès lors, il importe d’être conscient des potentialités infinies qui sont à notre disposition en terme d’éditorialisation. Plutôt que de se montrer réticent face à ces bouleversements, l’éditeur d’aujourd’hui et de demain a la responsabilité de tirer pleinement profit des évolutions qui s’annoncent.

 

© texte & images étudiants du master édition Paris IV.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 avril 2014
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