Paysage Fer | passer du livre au film

textes complémentaires, journaux, relevés, entretiens


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On trouvera rassemblés sur ces pages différents textes d’accompagnement du projet Paysage Fer, l’ensemble étant destiné à progressivement constituer un unique ensemble hypertexte et transmedia.


Sommaire :
- habiter
une présentation globale du projet

- linéaire Paris-Nancy
document de repérage des éléments filmiques selon heure précise du train`

- le front contre la vitre
sous ce titre, la toute première présentation destinée à Arte

- c’est un carnet de voyage
deuxième présentation, élaborée en commun avec Fabrice Cazeneuve, sur l’idée du carnet de voyage

- repérage
un texte subjectif, écrit en temps réel pendant un des voyages, à mesure du défilement des villes

- le mot partir
le premier texte écrit pour servir de voix off au film, dans l’idée d’une large matière pour servir de pioche

- et voir : 52 photographies retrouvées

 

habiter (une présentation du projet)


C’est à cause du train. De cette dérive vague qui prend l’œil. Du paysage humain qui ralentit et se fixe devant l’œil, qu’on ne peut pas retenir, et devient miroir. On aurait ses habitudes là, on serait quoi. À cause de la vision brève. « Toute poésie procède d’une rapide vision des choses », c’est une phrase d’Ernst Curzius à propos de Balzac, que Walter Benjamin prend comme révélation. Parce que tout ce qu’on voit du train reste fixé par le cadre de la vitre, le réel n’advient que par ce dispositif optique minimum, il est image et reflets, il se pose d’emblée comme séparé de son arbitraire réel, être présence détachée, seulement fugitive. C’est à cause de cette fugacité obligée que le mental s’y abandonne et s’y installe, presque y migre, comme la rétine, quand elle se forme dans l’embryon, est une parcelle de cerveau qui migre au fond de l’œil et s’y installe. Dans les trois heures du voyage en train si souvent fait et refait (cette année encore, je vais à Nancy deux jours par semaine, chaque jeudi matin je croise du regard les sablières étirant leurs squelettes jaunes des surfaces inondées de la Marne, les usines compliquées de Foug ou Commercy, et telle rue droite de village au coin d’un bistrot vert), chaque fois c’est comme vérifier si cette même dérive vague, faite de rêve en réel, peut encore se reconduire au paysage humain fugitif qui surgit du cadre, lequel vous emporte sans jamais s’arrêter ni descendre. Alors oui, ces mots simples qui articulent notre relation à l’espace et au temps, dans le rapport à ceux qui nous environnent, semblent flotter fragilement à la surface visible des choses, devenir eux-mêmes reflets presque lisibles. Peut-être, comme ces enseignes vues de dos, ou les noms de gare qui filent trop vite, ces mots si simples deviennent eux-mêmes comme issus d’une langue à vous devenue étrangère, quand le réel même qu’ils désignent est chose si habituelle, et fixé à telle distance par l’histoire ancienne du train qu’il vous semble que c’est un pan d’enfance qui surgit dans la vitre. Ainsi de Toul. Ce n’est pas mon pays (je suis d’ouest), ce n’est pas ma ville (ombres de casernes noires, une grande prison quand on arrive, perspective oblique de miradors et, au premier plan, le bardage bleu de la boîte de nuit « L’Évasion »), et puis, quand le train s’immobilise, parce que chaque fois je choisis le wagon de tête, moins peuplé, ou bien parce que, si c’est le 10h46 et non le 8h03, il s’agit d’un wagon allemand équipé de prises électriques et de sièges plus confortables, surgit à Toul en surplomb ce rêve cubique et bourgeois d’une maison datant de l’âge d’or des gares et du fer, d’une opulence qu’on veut montrer, et d’assez de caves et greniers pour y arracher au temps toutes les obscurités de famille. Mais la ville a déplacé ses champs de force sur la circulation automobile plutôt que ferroviaire, le quartier de la gare est devenu gris dans ses sens uniques. Après, un pont par où les voitures filent sur trois voies, le cimetière juif où les tombes penchent chaque semaine un peu plus, et une autre suite de maisons, chacune donnant sur un jardin en longueur. On les a de face, chacune quelques fractions de secondes, qui s’amoindrissent avec la vitesse reprise. C’est une pelouse bien peignée, et puis un débarras de ferraille, ou une aventure de tonnelle, ou un simple potager. Des fauteuils en plastiques bâchés pour l’hiver, ou un ajout de cahute. À mesure qu’on s’éloigne du centre-ville, les maisons 1930 étroites et noires font place à ces bâtisses cubiques des années 70, sur garage. Chaque fois, parce que ce monde vu par l’arrière ne se préoccupe pas qu’on le regarde, comme une vignette fixe et précise de comment, oui, on habite cette terre. Et un pluriel immense qui se divise à chaque clôture, à chaque mur, parce que c’est une vignette spécifique de soi-même que le miroir mental un instant y installe. Combien de soi-même peut-on chacun au-dedans porter, que chacune de ces maisons multiplie ? La rêverie est trop vague pour qu’on puisse en voir les frontières. La force d’un artiste, c’est de ramener quelque chose de cet ordre, qui n’est qu’illusion, au champ matériel de ce qu’il organise. Ainsi de quelques peintres (Edward Hopper a beaucoup utilisé le rail et la récurrence pour fixer ses images) ou photographes. Ainsi de Marcel Duchamp, qui fait œuvre de la phrase suivante : « Faut-il protester contre la paresse des rails entre deux passages des trains ? » Je vois dans cette phrase l’émergence, tout aussi fugitive que la vue, de cette présence presque miraculeuse du réel, miraculeuse seulement parce qu’un instant détachée du réel qui l’organise et la forme. Je n’ai pas su faire en une phrase. J’ai tenté de le mettre en notes, à mesure des voyages en train, dans un carnet noir. J’ai tenté de photographier avec un appareil jetable, à chaque voyage, ce qui me semblait une suite d’indices résonants, de lieux privilégiés où le réel, dans sa profusion et sa complexité, était ainsi susceptible de se détacher de lui-même. Enfin, un autre hiver, nous sommes venus filmer, kilomètre après kilomètre, suivant en voiture la ligne de chemin de fer, depuis le bord de la voie, par dessus les grillages, ces maisons, ce bistrot, ces usines. Nous avons sonné aux portes, et fixé les visages que le train ne permet pas d’apercevoir. Du monde vide on est passé au monde peuplé, et le mystère n’a fait que s’en renforcer. Dormir à Revigny n’explique pas Revigny. La chance de la langue est qu’un mot comme celui-ci, habiter, est dépositaire, par son ouverture même, d’un peu de ce mystère. A Toul, l’immense maison cubique en surplomb des voies, qui témoignait il y a deux ans que quelqu’un encore, dedans, l’habitait, a cet hiver ses volets fermés.

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linéaire Paris-Nancy


8h03 – gare de l’Est
avant La Villette : la rue au-dessus du canal (D)
juste après : grands moulins de Pantin (D)
à 9’ D (après Gagny) étendue de maisons basses
à 12’ D – centrale thermique EDF puis Marne canalisée
à 17’ D – viaduc TGV en construction
à 23’ heure passage Meaulx (côté D)
à 25’ D après remblais sortie Meaulx, dressage pour chiens puis casse avec grue
8h33 – G - usines, + grosse casse voiture
tunnel, et après
8h48 – G - sablière
9h01 – G – bled avec gare + maison sur vieux canal
9h08 – G - grosse usine « la compagnie ? »
9h10 – G - Château-Thierry, sortie gare – dépeçage wagons ?
9h10- D – départ Château-Thierry, usine + labo de plain pied, gens qui bossent
+ 3’ D après Château-Thierry – entrepôts pour train entretien voie, et scierie, puis petite gare Mézy
puis intersection canal – gros bled avec « café de la gare » D (Troissy ? Reuilly ?)
château en surplomb – en tout 3 gros bleds avec bâtiments à D
9h22 – D – village avec clocher puis stade
9h26 – D – peupliers + château au-dessus
9h08– D – petit étang contrebas avec île plus arbre
9h29 - D - ralentissement Epernay / maisons par l’arrière
9h29 – G – gare Epernay -grand terre-plein avec immeubles en silhouette contre-jour

9h30 - Epernay – 1er arrêt
9h32 – D – champagne Castellane -> Mercier (bandeau céramique)
9h34 – G - sablière
9h36 – D - route avec arbres se découpant au loin
9h40 – D – maison isolée avec caravanes - paysage plat (très vite)
Aulnay sur Marne G – suite de caravanes et petits enclos sur rive Marne
9h48 – G - Châlons – trémie bleue
9h49 – D – Châlons - bois dépecé

9h50 – Châlons – 2ème arrêt
10h01 – D- sortie Chalôns – la scierie décorée sur bandeau
10h02 – G – sablière,
10h06 - village
10h08 – G – maison verte avec étang + 2ème île
à D maison 3 étages 1 pièce avec briques (juste avant gare St-Martin aux Champs ? – 4’ avant VLF)

10h20 - Vitry-le-François
cimetière / tags sur murs
suite garages
bâtiment gare verrières brisées
usine placage
bâtiment gris taggé (perspective et fuites, puis toits dent de scie)
usine éviers sur canal : logement ?
éviers Sarreguemine
usine avec allées vides (toits dent de scie jaune, allées vides)
zone moderne
D - départ – toute la zone
10h27 Favresse
à 9h59 (nouvelle heure) ;à G ferme avec silo et vieux Citroën 23

puis Blesme
(10h30) 10h15 – D – briqueterie – Pargny
(10h25) 10h19 Sermaize – G – petite ville comme un jouet
(10h25) 10h19 Sermaize – G – sucrerie Beghain Say

10h21 – Revigny – D - la gare – quai, lotissement, Meuse Metal
(10h42) mussey – scierie l’insecte et à D - pont à bascule
10h43 sablière Gedimat Collot
(10h44) – G – étang avec île aux cyprès
passer côté D pour Fains sur Source
10h25 – D – l ‘usine « bleue » ets « Gigot SA » avec boîte de nuit
10h26 – D – caserne, puis bles 5 pavillons de Fains sur Source juste avant BLD à D le champ dressage pour chien puis l’usine à béton

10h27 – G – Bar-le-Duc « Stein-Heurtey »
10h30 – G - gare - > boulangerie -> rue avec escalier – > immeubles
10h32 – G– maison d’écluse (après Leclerc, avant Aubade et MediEst)
juste après à droite : écluse murée puis usine Oberflex
10h36 à 10h27 nlle heure– G – petit cimetière contrebas (Guerpont ?)
2’ après cimetière, G : casemate 1 isolée avant grande boucle nord (Tronville-en-Barrois ?)
10’36 (nle heure) casemate 2 : Loxéville entre silos
Vadonville - maison écluse bleue sur canal à G

10h50 (10h41 nouvelle heure) – G – Commercy : maison de maître, puis vieux bâtiment – réservoir bleu – puis usine moderne
(11h13) sortie Commercy – vieux jardins, vieilles cahutes
(11h16) le confluent canal -> Rhin
puis scierie empilements bois
(11h16) 10h58 – G – 2 châteaux d’eau, puis usine à chaux
10h52 (nouvelle heure) à D après cimenterie PAGNY 5 silos gris puis immédiatement décharge en contre-plongée
petit tunnel puis grand tunnel puis FOUG (très vite – Laurain juste après pont)
Foug à droite ,usine

avant Toul,
à G, prison et l’Evasion
à G après la gare, bières de Tantonville, cimetière juif, suite maisons, belle maison verte rococo
D – casernes en surplomb au retour : à gauche, Bricomarché, puis grand remblai haut – et juste après le remblai, les miradors prison plus bâtiment (et l’Evasion)
(11h34) après les pompages Moselle écluse avec cabine teintée en hauteur

après Toul
Liverdun (la conserverie en ruine à G, sous le château, puis à nouveau la rivière)
Frouard (grande écluse moderne, puis confluent Meurthe et Moselle, puis AlstOm et silos)
Champigneulles (jardins ouvriers, puis reformation de la ville)
et Nancy

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« le front contre la vitre » (présentation film)


Pendant plusieurs hivers, chaque jeudi, le matin à 8h18, je prends le train Paris-Nancy. On peut lire, rêver : la suite des villes traversées, les ralentissements et les arrêts, les rivières et canaux qu’on suit (la Marne, la Meuse, la Moselle), les villages qui fuient au loin, soudain vous entrent dans l’œil, font surgir un souvenir oublié. N’importe qui a pris le train, le sait. C’est une ligne qui remonte l’histoire, va vers les tranchées. A Revigny, à Toul, on en voit les traces. On traverse des carrières, on passe au beau milieu d’une usine à chaux, on longe des scieries, des fonderies. La ligne de chemin de fer évidemment ne change pas, quand la ville n’a cessé de se faire et se défaire : alors les rails sont comme une coupe archéologique dans 150 ans d’histoire contemporaine.

C’est cela que nous avons voulu filmer : ce rêve qui vous prend. L’impression de paysages fantastiques, et qu’on pourrait toucher du doigt, s’ils ne passaient pas si vite. On a pris le train à l’aube, avec deux caméras, douze fois, quinze fois. On repérait ces détails, un arbre, une écluse, ou telle modeste rue toute droite de village et douze fois, quinze fois, on les a filmés, comme on filmait ces grandes usines qu’on longeait. Et puis, à l’arrivée, on louait une voiture, on essayait de les retrouver. On frappait aux portes, on visitait les maisons, les immeubles. Dans la vie de tous les jours, cette impression de rêve fantastique n’était jamais si loin. Comme affleurait cette traversée du temps, la mémoire des humbles. Une beauté, des croisements imprévus de couleurs, le surgissement des visages.

Bientôt, le TGV, dont les viaducs enjambent l’ancienne voie, passera à l’écart des villes, ne permettra plus de rien voir. Sous ces viaducs, on a trouvé des traces de l’histoire, de vieilles tombes. En filmant ces petites villes (Vitry-le-François, Commercy, Bar-le-Duc, Toul…) qui se montrent sans méfiance par l’arrière, on avait l’impression de procéder au même sauvetage.

Nous souhaitions intituler ce film « Le front contre la vitre », tant c’est par la rêverie, quand le train laisse fuir toute chose, qu’on rejoint cette mémoire la plus vitale, parce qu’elle est celle des paysages, des villes, qui nous ont faits.

FB-FC

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c’est un carnet de voyage


L’idée c’est celle du carnet de voyage, à la première personne. Un voyage qu’on a fait, pour raisons de travail, très souvent. Qu’on a refait tant de fois qu’on reconnaît chaque détail au passage, qu’on entre par l’imaginaire dans les intérieurs entrevus. D’emblée dans cette intériorité ou cette rêverie du commentaire, du réel aperçu depuis le train, des pensées qui se télescopent, et nous laissent descendre du train pour raconter.
On ne montre jamais l’écrivain, celui qui parle ou raconte, mais on entend sa voix et on filme son « regard », voix off et images en harmonie ou en décalage. C’est le fil d’une pensée que l’on suit, comme on voyage, et le passage de ce qui est « vu du train » à ce qui est une avancée dans les villes entrevus, peut ainsi se faire d’une façon nette, brutale, sans explication ou raison autres que ce que l’on devine du cheminement et du télescopage de la pensée, de son expression, interrompue, reprise…

Nous utiliserons trois supports techniques conjugués, la DV, l’image fixe et le super 8.
Vu du train, paysages défilant dans le cadre de la fenêtre, alternance de la DV et de l’image fixe, le « filé » de la photographie noir et blanc ayant un rendu bien plus troublant, propice à la rêverie, que l’enregistrement numérique de ces mêmes images.
L’image Super 8 offrant une matière au récit qu’on inaugure lorsqu’on s’éloigne du train dans les paysages entrevus.

D’abord, tout est vu du train : DV et photographies fixes. C’est un premier mouvement. Une captation simple du réel. Ce qu’on surprend dans les appartements, les immeubles : installer quelque chose du regard rêveur.

Plusieurs fois, à vitesses différentes, ces mêmes images : vues d’intérieurs. Ralentir la durée. Ralentir le passage devant une façade : en tournant au ralenti, qu’est-ce qu’on aperçoit d’autre ? C’est déjà mettre en avant la volonté d’aller voir l’intérieur interdit.
Dans le défilement du train, le défilement du réel : comme une grande photographie panoramique, l’organisation humaine d’une ville.

Les noms sur les gares. Presque le roman d’un pays étranger. Ils défilent à toute allure, et le train nous met devant les yeux toute une vie intime, maisons fenêtres ouvertes, silhouettes au quotidien. C’est la matière vive, plastique, qui permet au film d’osciller entre la rêverie et les rencontres réelles.

FB-FC

 

Départ gare de l’est, 8h18. Grands bâtiments administratifs jaunes avec quelques lumières dispersées à l’intérieur. Les silos des Moulins de Paris. Le défilement des immeubles. Les commerces qui forment encore. L’arrivée de la banlieue, son délitement. La ville qu’on surplombe, qui nous fait face, qui nous surplombe à son tour. Les changements du bruit quand on passe sous un pont de fer.

Et puis la Marne. Un pays de loisir, tout bien peigné, arrangé, dans les brouillards du matin. Le déclic c’est à Meaux : on ne s’arrête pas, on traverse à toute allure, et ce qu’on voit c’est une espèce grotte humaine, une monticule creusé. Avec des maisons qui s’entrechoquent, des jeux dispersés de lumière, des étages où on apercevrait le lit qu’on refait. Puis, mais ça dure une seconde, la rue qui s’en va vers la cathédrale, un peu à l’arrière, le vieux centre-ville comme si tout d’un coup on apercevait de l’autrefois. Que la vitesse nous avait fait changer de temps. C’est déjà fini. La campagne.

On s’est habitué au train. La vie intérieure du train, l’occupation des banquettes, le journal, le passage du contrôleur, ont créé une durée un peu monotone. On est à l’abri. Il peut se passer n’importe quoi dans le monde, nous on est dans la coquille. Plutôt indifférents à ce qui se passe par la vitre. D’ailleurs, ce n’est pas la peine de regarder. Toujours la Marne, quelques usines, des villages au loin. Un premier tracteur qui fait demi-tour pour les labours de novembre. De temps en temps ces étangs creusés au bulldozer, et entourés d’un grillage au carré et d’arbres malingres sous tuteur, où systématiquement le propriétaire a laissé au milieu une île minuscule, île déserte personnelle.

Le voyage, le vrai, commence à Châlons-sur-Marne, ou Châlons-en-Champagne. La ville s’est débaptisée, mais sur les installations SNCF c’est souvent la vieille inscription qui reste. Le Champagne on l’a vu à Epernay : l’énorme bâtiment, fièrement posé près des voies, des champagnes de Castellane, avec sur chaque fronton le nom des vieilles villes européennes à qui on envoyait les caisses : “ Buckarest ” en céramique sur brique…

A 9h40, je sais qu’on va passer devant cette étrange maison isolée dans un paysage plat, avec une petite route qui croise droit la voie, et les gens ont dans leur jardin cinq ou six épaves de voitures, une caravane déglinguée. Comment travaille la mémoire ? Parce qu’on a déjà tant répété le voyage, la seule suggestion qu’établit le paysage global me prépare à la maison aux carcasses de voiture, et dans la seconde où elle passe, j’aurai su mémoriser le linge qui sèche, la cuisine éclairée…
A 9h49, , au départ de Châlons, sur un terre-plein en bordure de ville, trois bancs qui se font face (et le train, comme au théâtre, pour quatrième côté), et entre les bancs, rien. Derrière, un arbre, un vieil arbre seul. Si on retrouve cet endroit et qu’on y vient en voiture, qu’aura-t-on à voir ? On dirait que c’est le train lui-même, la “ rapide vision des choses ”, qui extirpe du réel banal ce sentiment de scène de théâtre où il va nécessairement se passer quelque chose. Un monde en attente.

Ainsi, quelque part, ce tout petit cimetière carré en contrebas. Ce qui rend surprenant le cimetière, c’est que vu depuis le train il surgit depuis rien. Un cimetière en plein désert. Pour quels morts, alors ? Bien enclos dans ses quatre murs, tout resserré par le paysage alentour, qui le laisse ainsi juste dessous le train.

Il y a quinze minutes pas plus de Châlons à Vitry-le-François. Peut-être c’est cela aussi qui produit la distorsion. Dans la vie ordinaire, on va d’un endroit à un autre. On a affaire à Vitry-le-François, et on revient à Nancy, ou le contraire. En voiture, pour le premier repérage, quand on s’est mêlé de passer de Liverdun à Toul, de Toul à Foug, et de Foug à Pagny, on a été comme saturé, vidé. Or le train, qui nous tient à distance, superpose exactement chaque image de ville dans la même fenêtre. Fait surgir chaque ville dans la même grille. La preuve : quand le train est immobile, c’est toujours une gare qu’on a devant les yeux. Avec les mêmes bâtiments normalisés, les mêmes graphismes, les mêmes annonces rituelles, les mêmes casquettes et les mêmes couleurs de ville au loin. Fixe, la gare, toutes les gares, jamais la même et toujours la même. Mobiles, l’arrivée dans la ville, ce ralentissement, cette humanité qui croît et se défait, toujours vue par l’arrière, meubles de jardins, étendoirs à linge, portes de cuisine et chambres avec les draps mis à prendre l’air, voilà le train.

Couleurs des gares. Un peu jaune. Et l’étendue des rails, droite et lisse, un peu comme l’eau. A 10h02, à l’arrivée à Vitry, on traverse une immense sablière, qui est comme l’image en négatif de ces villes qu’on nous offre.

Qu’est-ce que je connais de Vitry-le-François ? Rien. Ville militaire, comme La Roche-sur-Yon elle est construite sur un quadrillage régulier. Le train, qui est venu après, la contourne par le nord. Alors ce qu’il nous en est donné de voir c’est le cimetière, le train, on dirait, entre dans le cimetière, longe successivement les déchets (fleurs, dalles, stèles), puis la partie moderne (deux allées, une poubelle, deux allées, une poubelle), les cases avec les urnes funéraires et prolonge par des garages à la file. Complètement étrange, dans la vitre du train, par l’effet de cadre, que l’étendue horizontale et réglée corresponde à la même surface, mais verticale, ce grand immeuble derrière, dont les cages d’escalier régulières prolongent les allées du cimetière.

Il s’agit d’une histoire close des hommes, l’urbanisme des années soixante-dix, couleurs de pacotille sur les tombes comme aux fenêtres des cuisines. Allégorie de mort, dont le chemin du train donne une à une les étapes. On viendra là, on montera les escaliers, on regardera le train et les tombes depuis les étages. Il est 10h04 quand on passe devant le grand cimetière. J’aime aussi le démarrage de Vitry-le-François. A cause sans doute de l’architecture protégée de la ville, et de ce contournement auquel est contraint le train, on a l’impression d’une ville qui n’a pas de centre, et qui serait une infinie zone industrielle, une fois passés immeuble et cimetière.

Bien sûr, parfois c’est une dizaine de minutes sans rien. Forêts, champs. Mais soudain, à 10h19, la traversée de Sermaize, et on découvre qu’entre-temps le monde s’est réveillé. A distance, la toute petite ville, avec sa gare, son supermarché, c’est comme ces maquettes animées de Noël. Et la ville disparue, c’est une grosse ferme : isolée au bout de sa route, on la dirait presque fortifiée, en tout cas autonome. Vu de loin, rien de ce qui existe n’a besoin de nous : c’est peut-être ce qui nous le rend désirable. L’illusion que tout y est si calme et hors du temps.

10h21 : Revigny. Une ville complète. La gare qui file. Quais de marchandise. Lotissements. Et puis, en élévation, au-dessus d’un bâtiment opaque, une immense enseigne que découpe sur l’horizon un soleil encore presque horizontal : Meuse Metal.

10h24 : là, c’est comme un repli du monde. Un canal, un ancien pont à bascule, avec sa cahute pour soulever le gros contrepoids, et bien sûr juste derrière un bistrot. Quatre maisons, mais tout un univers.

A 10h25, l’usine qu’on longe je la nomme “ l’usine bleue ”. Forcément, puisqu’elle nous tourne le dos, jamais compris ce qui s’y fabrique. On voit des chariots, des palettes.
J’ai l’impression que c’est cette magie qu’il nous faut construire : on ne sait pas encore ce qu’on cherche, on n’a pas à imposer la volonté de voir, mais juste capter ces signes, et les rendre désirables, parce qu’il s’agit de microcosmes à la Simenon. Jouer sur les temps. Cela va vite, d’accord. Mais gommons l’indifférent. Gommons ces minutes où, dans le train, on n’attend rien. On réouvre son journal, peut-être même on achète un café au chariot qui passe. Et puis, dans cette lenteur où on est, il y a la rémanence des images. De quoi je me souviens pour la briqueterie qui a surgi à 10h15 ? Une impression de rouge, et puis la drôle de sensation, parce que le regard quelques centièmes de seconde s’est fixé sur le défilement des briques, usine de briques, briques entreposées, parce que la ferme et le hameau qui suit sont aussi construits en brique, que l’usine a délavé, l’image s’est répandue…

Maintenant, le train va devenir omnibus, ralentir à toutes les villes. C’est comme s’il souhaitait nous les offrir. C’est cela qui va disparaître avec le TGV, parce qu’on prendra sa voiture pour rejoindre une seule gare en plein champ, qui vaudra pour toutes les villes à la fois. Il n’y aura plus la gare de Nancy et la gare de Metz, il y aura la gare TGV Nancy-Metz, avec un parking, à 25 kilomètres des deux villes, en leur milieu. Un train bissectrice, quand ici on zigzague, et qu’à chaque sommet du triangle dont on approche c’est comme une force géante, proportionnelle à l’accumulation des hommes, qui vous ralentit et vous stoppe, vous les donne à voir, grâce au ralenti, enfin avec le détail dont vous privait la vitesse.

Bar-le-Duc est une ville encombrée. Un vieux centre, et la greffe sur les routes nationales. Mais côté train on ne voit pas ça : on ne voit que la fin du 19ème siècle, question architecture et urbanisme. À Fains-les-Sources, trois kilomètres en amont, une gigantesque caserne. Et puis, à 10h26, on longe un canal au bord duquel ont été bâties cinq maisons jumelles. Cinq portes identiques, cinq cuisines parallèles, cinq oeils-de-bœuf sur le mur ouest… On y est venu en voiture : à les longer une par une, on ne remarquait que les différences, les jardins dissemblables, les voitures devant la porte pas les mêmes… Alors l’impression de démultiplication qu’on a du train, illusion ?

Si la caméra, avec permission, se braque cinq fois sur la cuisine depuis une même disposition de vestibule neutre, le jeu de différences des cinq images ne nous renseignera-t-elle pas sur une minuscule paillette de notre condition humaine, que le train nous a suggérée ? Je n’en suis pas sûr, et je n’aurais pas été fier si j’avais dû, l’autre soir, sonner aux portes des pavillons. Du train, on imagine. Il faudrait continuer d’imaginer même quand on entrera dans les maisons. Se servir de leur réalité pour la présenter comme cette imagination même…

À 10h30, on quitte Bar-le-Duc : au coin de la rue, sur une place, une grosse boulangerie éclairée, presque dorée. Puis ce bâtiment qui était un hôtel (je l’appelais “ l’hôtel rose ”, est resté longtemps à vendre, et maintenant tout y est fermé, il n’y a même plus l’indication à vendre, ni l’enseigne hôtel.

Et si, sur la voix off, on fait surgir les images à mesure que j’en parle, cela changerait par rapport à la captation qu’on peut en faire, où tout défile depuis la durée morne sans qu’on puisse le retenir ? Est-ce que c’est nous qui disons ce qu’il y a à voir, ou rêver dans le voir ? Alors que pourtant, ce que nous avons à dire, c’est la répétition du voyage qui nous l’a appris, lentement, à force de répétition…

Bizarre : la maison d’écluse, à 10h32, autour d’elle c’est un miracle de campagne, de l’herbe, des pierres, les rideaux aux fenêtres. Et quand on l’a cherchée, c’était la rocade, les ronds-points, les usines… Peut-être ce n’est pas à cette porte-ci qu’il faut frapper. Ou peut-être si. Comparer l’image qu’on en a du train, on la dirait à des kilomètres de toute ville, sauf l’usine en arrière, et l’encerclement par la ville de ce qui ne lui sert plus à rien : l’écluse, le canal.

10h50, à Commercy, Trefileurope. Fabrique ultramoderne et de stature internationale de câbles en acier (pyramide du Louvre, pont de Tancarville, ça en vient). Belle métaphore aussi du train, puisqu’on y fabrique un objet fer linéaire infini comme les rails. L’usine, toute en longueur, est le signe le plus ultramoderne de tout le parcours. Juste, par contraste, c’est une vieille scierie avec ses blocs de bois sous arrosage permanent.

Et 10h58 l’usine à chaux. Deux châteaux jumeaux qui servent brièvement d’ouverture, et puis un dédale de trémies et fours. Le paysage est devenu blanc. Du train, hors un bureau éclairé, on croit cela désert. On apprend, quand on y vient, que cent cinquante personnes y travaillent. Rester une journée là, parce que tout ici a été mis à l’écart justement pour que personne n’approche. Il y a un canal avec son écluse, vide. Il y a la voie ferrée, et ces étranges locomotives toutes couvertes d’une carapace blanche opaque. Ce qui était le décor hallucinant de quelques dizaines secondes à la vitre du train devient un monde en relief d’une étonnante beauté esthétique, comme si une vieille usine compliquée mais banale avait été, jusqu’au moindre détail, emballée par Christo. Quel film pourtant, pas plus long que vingt secondes, on projette aux douze mille personnes que les trains chaque jour font défiler derrière leurs vitres sur cette voie, en une décennie, quasi trente millions de personnes qui auront soudain levé l’œil au spectacle imprévu et voilà déjà qu’il cesse : mais cela ne laisserait pas de trace, pour tous ceux-là qui, surpris, ont un instant levé les yeux ?

L’immeuble. L’usine. Puis à Foug le village, et de Toul à Nancy par Liverdun la constitution de la grande ville, au sens propre du mot agglomération. Foug, non, il n’y a rien à voir. Or l’image si mystérieuse, c’est le surgissement très bref d’une rue droit de village, perpendiculaire à la voie, terminée par un bistrot à droite et l’inscription DANCING à gauche qui en faisaient comme une fête éphémère. Souvent, devant la vitrine du café Laurain (mais il avait fallu trois voyages pour déchiffrer à la volée le nom écrit sous l’indication “ hôtel ”), on voyait une Mobylette. La rue, toujours déserte, partant de nulle part, un passage à niveau condamné, une place en impasse. Si on tient compte de l’angle de vue, à quelques dizaines de mètres du café, la rue en enfilade doit être perceptible sur trente mètres de voie, soit en gros vingt centièmes de seconde. Pourtant, le mystère est là : cette rue de village hors du temps, d’incroyable présence à cause de sa symétrie, était devenue (non pas que je l’ai choisie, elle s’était imposée seule) comme une des images les plus rémanentes du parcours, bien avant que j’en fasse l’objet de notes, d’une prise de repères. Je “ savais ” que dans mes trois heures de trajet, un instant m’offrait une rue de village comme il n’en existait plus, et que dans cet inconscient le mot “ dancing ” avait sa place, comme la Mobylette. Cette impression s’était démultipliée ensuite quand, cherchant à remonter dans le temps, j’avais trouvé une carte postale de 1910 représentant, VU DU TRAIN, le même passage à niveau, avec le même café et le même bâtiment du dancing, et, appuyés sur la barrière, tous les gens de la place : une ribambelle d’enfants, des regards sérieux d’adultes. Eh bien voilà, nous y sommes. Et plus rien ne correspond. Le passage à niveau est condamné, mais la rue droite fait un coude invisible du train, peu avant le café, et s’enfonce sous un tunnel pour passer de l’autre côté. En haut, c’est un bourg ordinaire, abîmé, avec sa pharmacie et son supermarché, une circulation lourde de retour du travail en fin d’après-midi. Quand nous sert un mauvais café, c’est l’épouse du nouveau propriétaire, renfrognée et indifférente. Pourtant, quand je regarde mes photos numériques faites de la petite place vide, je retrouve l’illusion du train : la rue droite, la symétrie.

La profusion de détails comme un monde, à commencer par la petite maison standard du passage à niveau, toujours occupée (et si étroite, comme elles toutes, qu’on doit stocker tous les objets dehors). Pourtant, le peu qu’on apprend de la jeune tenancière du bistrot, c’est que les vieux propriétaires, il y a deux ans, ont déménagé pas plus loin que la maison d’en face, celle qui portait l’inscription “ dancing ”, qu’ils ont faite recrépir. Que l’ancienne serveuse de l’hôtel-restaurant Laurain occupe la petite maison du passage à niveau, et qu’à l’arrière de leur bistrot, pour les mariages et banquets, il y a toujours cette salle qui servait autrefois de cinéma. Donc l’histoire, le dépôt de temps, est là, accessible (mais caché). Alors quoi ? Dire dans le film cela même, notre difficulté ? Repasser vingt fois, à toutes les saisons qu’on l’aura filmé, les vingt centièmes de seconde de la rue aperçue ? Insérer les visages, si ces anciens patrons, les Laurain, acceptent de nous raconter la salle de cinéma et leurs souvenirs d’enfance du dancing, et si l’ancienne serveuse nous fait visiter la bicoque réaménagée du passage à niveau ? Il nous faut retourner à Foug, y rester depuis le matin jusqu’au soir s’il faut.

Toul. Juste avant, à Écrouves, ce drôle de carrefour avec le grand centre pénitentiaire et la boîte de nuit, entre grillages aussi, qui s’est intitulée L’Evasion. Ou bien cette pizzeria devant laquelle s’arrête le wagon de tête, et qui, dès 11h07, dresse sur chaque table les nappes de papier à petits carreaux bleus et blancs. Ou bien, en quittant la gare, quand on passe d’abord devant l’ancienne brasserie des bières de Tantonville, devenue l’antre noir d’un carrossier automobile, avec à l’étage des appartements loués dont les boîtes aux lettres témoignent du confort. Et puis, sitôt passé le pont, le long défilement devant le cimetière juif, aux tombes serrées et entremêlées, les tombes modernes d’une communauté restreinte s’ajoutant aux vieilles tombes d’avant la Shoah, restées telles quelles penchées dans l’herbe. Le vieux train Corail par là aussi nous ramène à l’histoire du siècle, quand le TGV ignorera tous ces signes. Qui dispose de la clé du cimetière juif et pourrait nous en retracer l’histoire des familles…

Chaque semaine, à 11h12, le train en surplombant la Moselle semblait saluer la pointe triangulaire d’une immense salle vitrée, surélevée, mais toujours vide, au-dessus d’une cour triangulaire. Cette salle, avec ses étranges appareils d’acier inoxydable, maintenant c’est une ruine. Au bistrot, on nous dira qu’autrefois, quand il était gamin, le moustachu qui nous sert nos cafés, des trains entiers de pommes et poires étaient livrées à la conserverie Materna, qui s’est “ délocalisée ”, le mot est à la mode. Et vient une histoire, celle du quartier, de “ poires grosses comme ça ” puisées à pleines mains par les gosses dans les wagons, pendant que leur père, leur grand-père, travaillent à la conserverie.

Au terme des cinquante-deux minutes, la ville sera devenue visible parce que les thèmes principaux qui la composent, nous les aurons abordés un par un, alors que dans toute image nous les recevons de façon simultanée. L’intérêt d’un film : faire trace, mémoire, du temps qui fait disparaître les choses les plus assurées, les plus stables. Banal à dire. Mais ce qui ici s’en va concerne l’histoire de tout un siècle de la vie des hommes. Cela s’effacera dans des rues où personne ne passe plus (c’est déjà le cas) et maintenant parce que le train, qui l’expose brièvement mais tous les jours au regard, traversera bien plus vite et à distance, en pleins champs.

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écrire en temps réel : reprise du précédent, en repérage direct


Départ gare de l’est, 8h18. Ce que j’aime : les grands bâtiments administratifs jaunes avec quelques lumières dispersées à l’intérieur. Les silos des Moulins de Paris. Le défilement des immeubles. Les commerces qui forment encore. L’arrivée de la banlieue, son délitement. La ville qu’on surplombe, qui nous fait face, qui nous surplombe à son tour. Les changements du bruit quand on passe sous un pont de fer.

Et puis la Marne. Un pays de loisir, tout bien peigné, arrangé, dans les brouillards du matin. Le déclic c’est à Meaux : on ne s’arrête pas, on traverse à toute allure, et ce qu’on voit c’est une espèce grotte humaine, une monticule creusé. Avec des maisons qui s’entrechoquent, des jeux dispersés de lumière, des étages où on apercevrait le lit qu’on refait. Puis, mais ça dure une seconde, la rue qui s’en va vers la cathédrale, un peu à l’arrière, le vieux centre-ville comme si tout d’un coup on apercevait de l’autrefois. Que la vitesse nous avait fait changer de temps. C’est déjà fini. La campagne.

On s’est habitué au train. La vie intérieure du train, l’occupation des banquettes, le journal, le passage du contrôleur, ont créé une durée un peu monotone. On est à l’abri. Il peut se passer n’importe quoi dans le monde, nous on est dans la coquille. Plutôt indifférents à ce qui se passe par la vitre. D’ailleurs, ce n’est pas la peine de regarder. Toujours la Marne, quelques usines, des villages au loin. Un premier tracteur qui fait demi-tour pour les labours de novembre. De temps en temps ces étangs creusés au bulldozer, et entourés d’un grillage au carré et d’arbres malingres sous-tuteur, où systématiquement le propriétaire a laissé au milieu une île minuscule, île déserte personnelle.

Le voyage, le vrai, commence à Châlons-sur-Marne, ou Châlons-en-Champagne. La ville s’est débaptisée, mais sur les installations SNCF c’est souvent la vieille inscription qui reste. Le Champagne on l’a vu à Epernay : l’énorme bâtiment, fièrement posé près des voies, des champagnes de Castellane, avec sur chaque fronton le nom des vieilles villes européennes à qui on envoyait les caisses : “ Buckarest ” en céramique sur brique… A 9h40, je sais qu’on va passer devant cette étrange maison isolée dans un paysage plat, avec une petite route qui croise droit la voie, et les gens ont dans leur jardin cinq ou six épaves de voitures, une caravane déglinguée. Comment travaille la mémoire ? Parce qu’on a déjà tant répété le voyage, la seule suggestion qu’établit le paysage global me prépare à la maison aux carcasses de voiture, et dans la seconde où elle passe, j’aurai su mémoriser le linge qui sèche, la cuisine éclairée…

Ainsi, au départ de Châlons, cette attention qu’on a su se créer sur le seul sentiment d’une présence des choses. De lieux distincts de présence. D’une accumulation en certains lieux précis d’une présence accrue des choses.

Exemple à 9h49, sur un terre-plein en bordure de ville, trois bancs qui se font face (et le train, comme au théâtre, pour quatrième côté), et entre les bancs, rien. Derrière, un arbre, un vieil arbre seul. Si on retrouve cet endroit et qu’on y vient en voiture, qu’aura-t-on à voir ? On dirait que c’est le train lui-même, la “ rapide vision des choses ”, qui extirpe du réel banal ce sentiment de scène de théâtre où il va nécessairement se passer quelque chose. Un monde en attente.

Ainsi, quelque part, ce tout petit cimetière carré en contrebas. Bon, quand on a refait plusieurs fois le voyage, on sait qu’il y a un village pas loin, en amont, de l’autre côté d’une colline. Ce qui rend surprenant le cimetière, c’est que vu depuis le train il surgit depuis rien. Un cimetière en plein désert. Pour quels morts, alors ? Bien enclos dans ses quatre murs, tout resserré par le paysage alentour, qui le laisse ainsi juste dessous le train. C’est maintenant que j’ai envie d’en parler, et pas au moment où il surgira.
Il y a quinze minutes pas plus de Châlons à Vitry-le-François. Peut-être c’est cela aussi qui produit la distorsion. Puisqu’il s’agit bien d’induire une distorsion dans la perception du monde. Dans la vie ordinaire, on va d’un endroit à un autre. On a affaire à Vitry-le-François, et on revient à Nancy, ou le contraire. En voiture, pour le premier repérage, quand on s’est mêlé de passer de Liverdun à Toul, de Toul à Foug, et de Foug à Pagny, on a été comme saturé, vidé. Or le train, qui nous tient à distance, superpose exactement chaque image de ville dans la même fenêtre. Fait surgir chaque ville dans la même grille. La preuve : quand le train est immobile, c’est toujours une gare qu’on a devant les yeux. Avec les mêmes bâtiments normalisés, les mêmes graphismes, les mêmes annonces rituelles, les mêmes casquettes et les mêmes couleurs de ville au loin.
Couleurs des gares. Un peu jaune. Et l’étendue des rails, droite et lisse, un peu comme l’eau. A 10h02, à l’arrivée à Vitry, on traverse une immense sablière, qui est comme l’image en négatif de ces villes qu’on nous offre.

L’art du train, c’est que toutes les villes jaillissent comme des ronds dans l’eau, autour du même point. Figure du surgissement de la ville, qui change à chacune, mais que grâce au train (comme le Transsibérien une fois tous les trois jours) on peut s’amuser à refaire de dix minutes en dix minutes, sur la ligne Paris Nancy. Alors quitter pour le film l’idée du voyage, et s’amuser d’abord à ce jeu du kaléidoscope ? Fixe, la gare, toutes les gares, jamais la même et toujours la même. Mobiles, l’arrivée dans la ville, ce ralentissement, cette humanité qui croît et se défait, toujours vue par l’arrière, meubles de jardins, étendoirs à linge, portes de cuisine et chambres avec les draps mis à prendre l’air, voilà le train.

Qu’est-ce que je connais de Vitry-le-François ? Rien. Ville militaire, comme La Roche-sur-Yon elle est construite sur un quadrillage régulier. Le train, qui est venu après, la contourne par le nord. Alors ce qu’il nous en est donné de voir c’est le cimetière, le train, on dirait, entre dans le cimetière, longe successivement les déchets (fleurs, dalles, stèles), puis la partie moderne (deux allées, une poubelle, deux allées, une poubelle), les cases avec les urnes funéraires et prolonge par des garages à la file. Complètement étrange, dans la vitre du train, par l’effet de cadre, que l’étendue horizontale et réglée corresponde à la même surface, mais verticale, ce grand immeuble derrière, dont les cages d’escalier régulières prolongent les allées du cimetière. Il s’agit d’une histoire close des hommes, l’urbanisme des années soixante-dix, couleurs de pacotille sur les tombes comme aux fenêtres des cuisines. Allégorie de mort, dont le chemin du train donne une à une les étapes. On viendra là, on montera les escaliers, on regardera le train et les tombes depuis les étages. Je ne sais pas si ça vient là dans le film, ou bien tout au bout du film. Si on progresse selon l’étude microscopique de ce qu’on cherche, grossissement après grossissement, ou selon la contrainte linéaire de ce que l’horloge nous présente. Il est 10h04 quand on passe devant le grand cimetière. J’aime aussi le démarrage de Vitry-le-François. A cause sans doute de l’architecture protégée de la ville, et de ce contournement auquel est contraint le train, on a l’impression d’une ville qui n’a pas de centre, et qui serait une infinie zone industrielle, une fois passés immeuble et cimetière.

Si ce voyage a pu devenir pour moi aussi initiatique, c’est qu’on n’est pas préparé à cette accumulation progressive maintenant des signes. Bien sûr, parfois c’est une dizaine de minutes sans rien. Forêts, champs. Mais soudain, à 10h19, la traversée de Sermaize, et on découvre qu’entre-temps le monde s’est réveillé. A distance, la toute petite ville, avec sa gare, son supermarché, c’est comme ces maquettes animées de Noël. Et la ville disparue, c’est une grosse ferme : isolée au bout de sa route, on la dirait presque fortifiée, en tout cas autonome. Vu de loin, rien de ce qui existe n’a besoin de nous : c’est peut-être ce qui nous le rend désirable. L’illusion que tout y est si calme et hors du temps.

10h21 : Revigny. Une ville complète. La gare qui file. Quais de marchandise. Lotissements. Et puis, en élévation, au-dessus d’un bâtiment opaque, une immense enseigne que découpe sur l’horizon un soleil encore presque horizontal : Meuse Metal.
10h24 : là, c’est comme un repli du monde. Un canal, un ancien pont à bascule, avec sa cahute pour soulever le gros contrepoids, et bien sûr juste derrière un bistrot. Quatre maisons, mais tout un univers.

À 10h25, l’usine qu’on longe je la nomme “ l’usine bleue ”. Forcément, puisqu’elle nous tourne le dos, jamais compris ce qui s’y fabrique. On voit des chariots, des palettes.
J’ai l’impression que c’est cette magie qu’il nous faut construire : on ne sait pas encore ce qu’on cherche, on n’a pas à imposer la volonté de voir, mais juste capter ces signes, et les rendre désirables, parce qu’il s’agit de microcosmes à la Simenon. Jouer sur les temps. Cela va vite, d’accord. Mais gommons l’indifférent. Gommons ces minutes où, dans le train, on n’attend rien. On réouvre son journal, peut-être même on achète un café au chariot qui passe. Et puis, dans cette lenteur où on est, il y a la rémanence des images. De quoi je me souviens pour la briqueterie qui a surgi à 10h15 ? Une impression de rouge, et puis la drôle de sensation, parce que le regard quelques centièmes de seconde s’est fixé sur le défilement des briques, usine de briques, briques entreposées, parce que la ferme et le hameau qui suit sont aussi construits en brique, que l’usine a délavé, l’image s’est répandue…

Maintenant, le train va devenir omnibus, ralentir à toutes les villes. C’est comme s’il souhaitait nous les offrir. C’est cela qui va disparaître avec le TGV, parce qu’on prendra sa voiture pour rejoindre une seule gare en plein champ, qui vaudra pour toutes les villes à la fois. Il n’y aura plus la gare de Nancy et la gare de Metz, il y aura la gare TGV Nancy-Metz, avec un parking, à 25 kilomètres des deux villes, en leur milieu. Un train bissectrice, quand ici on zigzague, et qu’à chaque sommet du triangle dont on approche c’est comme une force géante, proportionnelle à l’accumulation des hommes, qui vous ralentit et vous stoppe, vous les donne à voir, grâce au ralenti, enfin avec le détail dont vous privait la vitesse.

Bar-le-Duc est une ville encombrée. Un vieux centre, et la greffe sur les routes nationales. Mais côté train on ne voit pas ça : on ne voit que la fin du 19ème siècle, question architecture et urbanisme. À Fains-les-Sources, trois kilomètres en amont, une gigantesque caserne. Et puis, à 10h26, on longe un canal au bord duquel ont été bâties cinq maisons jumelles. Cinq portes identiques, cinq cuisines parallèles, cinq oeils-de-bœuf sur le mur ouest… On y est venu en voiture : à les longer une par une, on ne remarquait que les différences, les jardins dissemblables, les voitures devant la porte pas les mêmes… Alors l’impression de démultiplication qu’on a du train, illusion ? Si la caméra, avec permission, se braque cinq fois sur la cuisine depuis une même disposition de vestibule neutre, le jeu de différences des cinq images ne nous renseignera-t-elle pas sur une minuscule paillette de notre condition humaine, que le train nous a suggérée ? Je n’en suis pas sûr, et je n’aurais pas été fier si j’avais dû, l’autre soir, sonner aux portes des pavillons. Du train, on imagine. Il faudrait continuer d’imaginer même quand on entrera dans les maisons. Se servir de leur réalité pour la présenter comme cette imagination même…

Le temps d’y réfléchir on y est, à Bar-le-Duc. Il y a cette immense usine compliquée, avec le parc à l’abandon autour de l’ancienne maison du maître de forges. On ne la voit qu’en hiver, quand les arbres ont perdu leurs feuilles. Et l’usine, entre voie et rivière, s’est imbriquée dans elle-même à l’infini, compactée, mêlant les époques. Stein-Heurtey. Les énormes fraiseuses et tours verticaux qui portaient ce nom, ça se fabriquait là ? On ne peut pas y rentrer sans autorisation. J’aime ces usines parce qu’elles condensent tout un siècle (et plus, si elles se sont greffées, là sur l’eau, à un endroit de vieille forge..) dans un temps où notre siècle n’a plus besoin d’industrie aussi lourde. On y fabrique pourtant toujours les trains à tôle, fours pour laminoir, ou les fours pour la fabrication et le traitement du verre, la vitrification de déchets. Ce n’est pas tant l’histoire, qui m’intéresse, que le fait que toute cette accumulation, tout ce que cela suppose d’hommes, de gestes, et qu’on voit ici la transformation même du paysage, nous n’en avons plus besoin. On travaille avec du léger, du fugace, des plastiques. Il y a deux usines qu’on longe dans ce voyage et qui l’incarnent. Trefileurope, à Commercy, a su se reconvertir dans la tréfilerie, les tubes inox, et celle de Foug, qui reconvertit et fond les vieux métaux, et en amont trie sur un plein champ, matière par matière, ce qu’elle va recycler.

À 10h30 le train s’ébranle et on quitte Bar-le-Duc : au coin de la rue, sur une place, une grosse boulangerie éclairée, presque dorée. Puis ce bâtiment qui était un hôtel (je l’appelais “ l’hôtel rose ”, est resté longtemps à vendre, et maintenant tout y est fermé, il n’y a même plus l’indication à vendre, ni l’enseigne hôtel.

Bizarre : la maison d’écluse, à 10h32, autour d’elle c’est un miracle de campagne, de l’herbe, des pierres, les rideaux aux fenêtres. Et quand on l’a cherchée, c’était la rocade, les ronds-points, les usines… Peut-être ce n’est pas à cette porte-ci qu’il faut frapper. Ou peut-être si. Comparer l’image qu’on en a du train, on la dirait à des kilomètres de toute ville, sauf l’usine en arrière, et l’encerclement par la ville de ce qui ne lui sert plus à rien : l’écluse, le canal.

10h36, le voilà, le petit cimetière en contrebas. A s’y repérer sur la carte, ce serait celui d’un village nommé Triconville, près d’Emecourt.

La voix est assez triste, à cet endroit. Une longue saignée droite, avec un chemin de terre au bord, un remblai. On passe de très haut au-dessus d’une rivière, alors que tout le reste du voyage on les suit. Je regarde sur la carte : c’est l’Aine. Cela expliquerait le paysage désolé, comme hérissé ? A Pagny-sur-Meuse, dans 23 minutes, on apercevra un des nombreux cimetières militaires. Là, les aiguillages sont protégés par des cahutes fortifiées, qui sont restées, hautes et ovales, en bord de voie. C’est Jérôme Schlomoff qui les avait remarquées le premier. Alors les objets modernes, comme ce transformateur électrique, protégé par ses grillages, clos sur lui-même, on dirait qu’il prolonge la guerre (10h43/ 10h46).

Et si, sur la voix off, on fait surgir les images à mesure que j’en parle, cela changerait par rapport à la captation qu’on peut en faire, où tout défile depuis la durée morne sans qu’on puisse le retenir ? Est-ce que c’est nous qui disons ce qu’il y a à voir, ou rêver dans le voir ? Alors que pourtant, ce que nous avons à dire, c’est la répétition du voyage qui nous l’a appris, lentement, à force de répétition…

10h50, à Commercy, Trefileurope. Fabrique ultramoderne et de stature internationale de câbles en acier (pyramide du Louvre, pont de Tancarville, ça en vient). Belle métaphore aussi du train, puisqu’on y fabrique un objet fer linéaire infini comme les rails. L’usine, toute en longueur, est le signe le plus ultramoderne de tout le parcours. Juste, par contraste, c’est une vieille scierie avec ses blocs de bois sous arrosage permanent.
Et 10h58 l’usine à chaux. Deux châteaux jumeaux qui servent brièvement d’ouverture, et puis un dédale de trémies et fours. Le paysage est devenu blanc. Du train, hors un bureau éclairé, on croit cela désert. On apprend, quand on y vient, que cent cinquante personnes y travaillent. Rester une journée là, parce que tout ici a été mis à l’écart justement pour que personne n’approche. Il y a un canal avec son écluse, vide. Il y a la voie ferrée, et ces étranges locomotives toutes couvertes d’une carapace blanche opaque. Ce qui était le décor hallucinant de quelques dizaines secondes à la vitre du train devient un monde en relief d’une étonnante beauté esthétique, comme si une vieille usine compliquée mais banale avait été, jusqu’au moindre détail, emballée par Christo.

Quel film pourtant, pas plus long que vingt secondes, on projette aux douze mille personnes que les trains chaque jour font défiler derrière leurs vitres sur cette voie, en une décennie, quasi trente millions de personnes qui auront soudain levé l’œil au spectacle imprévu et voilà déjà qu’il cesse : mais cela ne laisserait pas de trace, dans notre idée même du possible d’un paysage, et de l’étrangeté qui peut lever d’une campagne apparemment tranquille pourtant ?

Maintenant ce n’est plus la suite linéaire qui compte, mais d’organiser des thèmes.

L’usine à chaux pourrait être cette renverse. Il nous faut établir cette tension du voyage, mais déplacer lentement sur des signes fixes qu’on revisite.

C’est par la force hallucinante de ce paysage en blanc qu’on pourrait franchir le premier rideau du train et aller vers les visages des hommes. La suite, entrer chez Stein-Heurtey ou dans la fonderie de Foug, serait une suite logique, comme de là remonter les étages du grand immeuble mince de Vitry-le-François, d’où viennent ceux qui ici travaillent.
L’immeuble. L’usine. Puis à Foug le village, et de Toul à Nancy par Liverdun la constitution de la grande ville, au sens propre du mot agglomération.

Foug, non, il n’y a rien à voir. Je me souviendrai toujours des deux visages de Fabrice Cazeneuve et Pierre Novion, se retournant après le passage à niveau de Foug, 11h02. Si le train va à 130 km/h, c’est à peu près 90 m/secondes (je ne refais pas le calcul). Hors, l’image qui était devenue si mystérieuse au voyageur, c’est le surgissement très bref d’une rue droit de village, perpendiculaire à la voie, terminée par un bistrot à droite et l’inscription DANCING à gauche qui en faisaient comme une fête éphémère. Souvent, devant la vitrine du café Laurain (mais il avait fallu trois voyages pour déchiffrer à la volée le nom écrit sous l’indication “ hôtel ”), on voyait une Mobylette. La rue, toujours déserte, partant de nulle part, un passage à niveau condamné, une place en impasse. Si on tient compte de l’angle de vue, à quelques dizaines de mètres du café, la rue en enfilade doit être perceptible sur trente mètres de voie, soit en gros vingt centièmes de seconde. Mes deux compagnons semblaient me le reprocher : quoi, tout ce voyage pour vingt centièmes de seconde ? Faire un film avec vingt centièmes de seconde ? Pourtant, le mystère est là : cette rue de village hors du temps, d’incroyable présence à cause de sa symétrie, était devenue (non pas que je l’ai choisie, elle s’était imposée seule) comme une des images les plus rémanentes du parcours, bien avant que j’en fasse l’objet de notes, d’une prise de repères. Je “ savais ” que dans mes trois heures de trajet, un instant m’offrait une rue de village comme il n’en existait plus, et que dans cet inconscient le mot “ dancing ” avait sa place, comme la Mobylette. Cette impression s’était démultipliée ensuite quand, cherchant à remonter dans le temps, j’avais trouvé une carte postale de 1910 représentant, VU DU TRAIN, le même passage à niveau, avec le même café et le même bâtiment du dancing, et, appuyés sur la barrière, tous les gens de la place : une ribambelle d’enfants, des regards sérieux d’adultes. Eh bien voilà, nous y sommes. Et plus rien ne correspond. Le passage à niveau est condamné, mais la rue droite fait un coude invisible du train, peu avant le café, et s’enfonce sous un tunnel pour passer de l’autre côté. En haut, c’est un bourg ordinaire, abîmé, avec sa pharmacie et son supermarché, une circulation lourde de retour du travail en fin d’après-midi.

Quand nous sert un mauvais café, c’est l’épouse du nouveau propriétaire, renfrognée et indifférente. Pourtant, quand je regarde mes photos numériques faites de la petite place vide, je retrouve l’illusion du train : la rue droite, la symétrie. La profusion de détails comme un monde, à commencer par la petite maison standard du passage à niveau, toujours occupée (et si étroite, comme elles toutes, qu’on doit stocker tous les objets dehors). Pourtant, le peu qu’on apprend de la jeune tenancière du bistrot, c’est que les vieux propriétaires, il y a deux ans, ont déménagé pas plus loin que la maison d’en face, celle qui portait l’inscription “ dancing ”, qu’ils ont faite recrépir. Que l’ancienne serveuse de l’hôtel-restaurant Laurain occupe la petite maison du passage à niveau, et qu’à l’arrière de leur bistrot, pour les mariages et banquets, il y a toujours cette salle qui servait autrefois de cinéma. Donc l’histoire, le dépôt de temps, est là, accessible (mais caché). Alors quoi ? Dire dans le film cela même, notre difficulté ? Repasser vingt fois, à toutes les saisons qu’on l’aura filmé, les vingt centièmes de seconde de la rue aperçue ? Insérer les visages, si ces anciens patrons, les Laurain, acceptent de nous raconter la salle de cinéma et leurs souvenirs d’enfance du dancing, et si l’ancienne serveuse nous fait visiter la bicoque réaménagée du passage à niveau ? Il nous faut retourner à Foug, y rester depuis le matin jusqu’au soir s’il faut.

Toul. Juste avant, à Ecrouves, ce drôle de carrefour avec le grand centre pénitentiaire et la boîte de nuit, entre grillages aussi, qui s’est intitulée L’Evasion. Ou bien cette pizzeria devant laquelle s’arrête le wagon de tête, et qui, dès 11h07, dresse sur chaque table les nappes de papier à petits carreaux bleus et blancs. Ou bien, en quittant la gare, quand on passe d’abord devant l’ancienne brasserie des bières de Tansonville, devenue l’antre noir d’un carrossier automobile, avec à l’étage des appartements loués dont les boîtes aux lettres témoignent du confort. Et puis, sitôt passé le pont, le long défilement devant le cimetière juif, aux tombes serrées et entremêlées, les tombes modernes d’une communauté restreinte s’ajoutant aux vieilles tombes d’avant la Shoah, restées telles quelles penchées dans l’herbe. Le vieux train Corail par là aussi nous ramène à l’histoire du siècle, quand le TGV ignorera tous ces signes. Qui dispose de la clé du cimetière juif et pourrait nous en retracer l’histoire des familles… Et ce petit chemin de terre qui s’ensuit, au long de la voie : avec mon petit appareil numérique, je photographie sous le même angle chacune des maisons successives, avec son étroit jardin qui donne sur la voie, et ce désordre qu’on se tolère par l’arrière si comptent peu le regard éventuel des anonymes que les rapides du Paris-Strasbourg emmènent. Mobilier de jardin, bricolages en cours : c’est votre propre visage, un peu, que l’arrière d’une maison. Je me le projette sur l’ordinateur en diaporama : les maisons disparaissent, reste dans l’œil ce qui de l’une à l’autre varie, soit donc cette occupation personnelle de parcelles identiques. Est-ce que nous n’aurions pas le droit de pratiquer cela même artificiellement, d’imaginer défilant dans une séquence du film les maisons où se délitent Châlons, Bar-le-Duc, Commercy puis Toul dans une même rue infinie des hommes dans leur intimité discrète ?

L’intérêt d’un film : faire trace, mémoire, du temps qui fait disparaître les choses les plus assurées, les plus stables. Banal à dire. Mais ce qui ici s’en va concerne l’histoire de tout un siècle de la vie des hommes. Cela s’effacera dans des rues où personne ne passe plus (c’est déjà le cas) et maintenant parce que le train, qui l’expose brièvement mais tous les jours au regard, traversera bien plus vite et à distance, en pleins champs.

Chaque semaine, à 11h12, le train en surplombant la Moselle semblait saluer la pointe triangulaire d’une immense salle vitrée, surélevée, mais toujours vide, au-dessus d’une cour triangulaire. Cette salle, avec ses étranges appareils d’acier inoxydable, maintenant c’est une ruine. Jérôme Schlomoff l’avait photographiée à chaque voyage, tout un hiver.

Et puis, repassant l’hiver suivant, il y avait une banderole : locaux à vendre. Il n’y a même plus la banderole, et plus de vitres. Nous nous y arrêtons, nous marchons. Un fronton de façade et plus rien à l’intérieur : la partie vivante de l’usine a été déménagée en Chine, paraît-il. Au hasard des salles où on écrase le verre brisé, des chaudières, des pupitres de commande, toute une géographie d’escaliers, de bureaux, de cours et de passerelles. Au bistrot, on nous dira qu’autrefois, quand il était gamin, le moustachu qui nous sert nos cafés, des trains entiers de pommes et poires étaient livrées à la conserverie Materna, qui s’est “ délocalisée ”, le mot est à la mode. Nous ne sommes pas des archéologues sur des ruines, ni même n’avons à prendre en charge la nostalgie du pays détruit. Mais c’est une bizarre concordance, ici, que la permanence de l’homme en ce nœud de l’eau : avant, sur les cartes postales anciennes, c’est un moulin. Et c’est toujours ainsi que s’appelle le café où on est : “ Le moulin fleuri ”. Au-dessus en surplomb, l’ancien château. De l’autre côté de la rue, la gare abandonnée. Là aussi, peu importe la coquille, même si c’est fascinant d’arpenter ces lieux de travail devenus ruines à tout vents, mais comme habités encore, vieux sièges, inscriptions au mur ou notes de service. C’est l’arbitraire qui compte : le train nous montre ça. On s’y arrête, et vient une micro-histoire, celle d’un quartier, de “ poires grosses comme ça ” puisées à pleines mains par les gosses dans les wagons, pendant que leur père, leur grand-père, travaille à la conserverie, et cette histoire, dans la dureté du présent, la vie qui s’organise dans le bistrot, son billard, son annonce pour le bal du samedi soir, le parcours de vie des lentes figures venues acheter un paquet de cigarettes, le chien tenu en laisse, tout cela dit notre propre histoire justement parce qu’on ne l’a choisit pas pour exemple, qu’on y est mené par l’arbitraire du train. Cet arbitraire doit être perceptible dans le film.

Nous avons fait une erreur, ou plutôt j’ai commis une erreur. Arrivés à Nancy, vouloir faire tout de suite le chemin en sens inverse. Et nous étions, sous la pluie, immergés dans cette banlieue d’entre Champigneules et Frouard, à peine sachant où était notre ligne de chemin de fer, et ces signes qui font le bonheur du train quand il ralentit, épaisse maison bourgeoise du début de siècle à ornements baroques, suite de jardins ouvriers en terrasse à même le remblai du train, jonction des fleuves et des canaux sous une écluse ultramoderne à cabine de pilotage surélevée futuriste, je ne savais même pas le retrouver. Non, j’aurais dû choisir d’abord un point de pleine campagne, un chemin de terre au long de la voie, et dès ce premier repérage tenter de rejoindre, depuis cette figure éternelle et abstraite de la voie ferrée qui s’en va droit vers l’horizon, ignore ce qu’elle laisse à ses côtés, un de ces nœuds de la profusion des signes, par quoi se construit la ville, qui se construit toujours sur elle-même, processus que le train déplie, nous donnant à voir l’imbriquement, sauvant le signe individuel dans l’accumulation anonyme.

Au terme des cinquante-deux minutes, la ville sera devenue visible parce que les thèmes principaux qui la composent, nous les aurons abordés un par un, alors que dans toute image nous les recevons de façon simultanée.

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le mot partir

Le mot partir. C’est nuit encore. Un ébranlement d’abord très lent, et on dirait que la ville se défait : des pans de vie qui s’éloignent, se distendent. Vous entourent encore et grimpent, on dirait, jusqu’au ciel.

Le mot départ. On ne s’en va pas, pourtant, en pays inconnu. Mais, au fil des fenêtres éclairées du train, des postures dans les compartiments : des gens partent, eux, pour partir. Il y a les valises, et cet arrachement au temps. On quitte le temps ordinaire : tout voyage est une séparation. Il suffit qu’un train vous dépasse, lentement, pour que l’inconnu surgisse.

Les grands bâtiments administratifs jaunes avec quelques lumières dispersées à l’intérieur. Les silos des Moulins de Paris. Le défilement des immeubles. Les camions sous les entrepôts, les boulangeries dorées et les bars. La banlieue, son délitement, pavillons à distance, puis les grandes tours, les barres aux lumières régulières, les feux rouges qu’on dépasse, les changements du bruit quand on passe sous un pont de fer.

Dans l’hiver, le même voyage nous l’aurons fait dix fois, douze fois. En fait, cela fait quoi, cinq ans, six ans ? On s’en veut, parce que l’œil chaque fois se fait attraper, et jamais on ne sait à quel endroit de la carte placer ce qu’on a vu : l’usine verte compacte et mystérieuse, l’embranchement du canal, la route nationale aperçue et qui devient comme un jouet ou le vieux camion devant la ferme, cela devient un jeu d’observer, de prévoir, de retrouver. A cette heure-là du matin, la France comme une vue clandestine ; il n’y a personne pour être dehors. Attendre chaque détail, s’y préparer, et peu à peu, parce qu’on regarde dix fois la centrale thermique, les pavillons réguliers de Meaux, on dirait que l’œil apprend, que chaque fois il en remarque un peu plus. Et la caméra procède de la même façon, de voyage à voyage on attend que surgisse cette sablière, ou telle petite maison verte derrière son étang carré, avec l’île déserte au milieu pour le rêve des dimanches.

Litanie de villes dans une voix de haut-parleur, dès qu’on se désamarre du quai, et les rituels qu’on a chacun dans le train familier : poser le sac et les vêtements, garder à portée de main les journaux ou magazines. Qu’on ait la bougeotte ou qu’on reste cloîtré sous ses écouteurs, qu’on s’endorme ou qu’on grignote et voilà : on est dans cet œuf où il n’y a plus que soi-même. Et c’est là que tout commence : parce qu’on n’a plus d’armure, tout le dehors devient merveille. Le train nous offre le monde à profusion, villes et villages, travaux des champs et tâches des usines et pourtant : dans le train, front contre la vitre. On regarde. Et plus on cherche à regarder, plus il y a à voir.

Un train passe sur un pont, part à l’oblique. Des vitres éclairées, rectangulaires, en jaune. Des silhouettes chacune rassemblées sur elles-mêmes. C’est inaccessible. Cela s’en va. La vie des autres est un mystère, alors, ce mystère, on veut y prétendre pour sa vie à soi. Le mystère des autres est le cadeau qu’on vous fait de votre propre mystère. Le train fascine parce que le mystère de la vie devient inaccessible, mais présent. A chaque changement du bruit c’est votre propre secret qui passe.

La Marne, loisirs d’un autre âge, bateaux de plaisance et guinguettes, on dirait que cela date de quand le monde était plus petit. Puis rien, les inondations, un clocher dans la brume loin. Un monde sauvage ? Non, si on laisse la place aux champs inondables, c’est pour protéger la grande ville. Et le sable qu’on en extrait s’en ira dans ses élévations de béton, et la grande centrale thermique c’est aussi pour la ville qu’elle travaille. Pourtant, devant les yeux, suivre la Marne c’est entrer on dirait dans un immense pays vide.

Non pas qu’on cherche le passé, la mémoire, ou quelque nostalgique témoignage : on est face aux traces vives des transformations et du temps, autoroutes et viaducs, grandes tours et enseignes : la ville vue en coupe témoigne pour vous du destin des hommes et femmes d’aujourd’hui.

Alors on regarde, mais rien de précis. On est en soi-même, immobile, on cueille les pensées qui viennent, parce qu’on les laisse venir.

Après tout, on est protégé, et même les pires soucis ne pourrons pas s’aggraver d’ici l’arrivée.

Les vignes. Retour aux saisons. À l’automne on y travaille par grappes humaines. Des caravanes de saisonniers se posent sous les arbres. L’hiver, la vigne est nue. La vitesse du train déforme ses alignements comme une main qui les déferait, ou bien qu’une bouffée de vent déplacerait brutalement les ceps. Et premier arrêt : Épernay. Soudain, à nouveau les silhouettes, le monde, et le souffle deviné de la ville, ses lumières, son activité. Dans le ralenti du train, le nom des vieilles capitales en mosaïque sur les chais des champagnes offre le monde tout entier au voyageur. Pourtant, si on les voit de ce train-ci, qui s’arrête à chaque gare, qui dans les rapides aura levé les yeux ?

Ce serait la première clé : ce qu’on veut bien voir, le front derrière la vitre, c’est sa propre mémoire. Un village dans la brume ? On porte en soi le rêve du village dans la brume, il est notre enfance ou celle de nos pères. On porte surtout ce mystère élémentaire : être homme parmi les hommes, c’est une curiosité toujours refaite. Alors, à une cuisine allumée, à une ombre animée derrière une fenêtre jaune, à un empilement de fauteuils en plastique dans le coin d’un jardin, ce qui fascine l’œil c’est qu’il identifie avant même de reconnaître. On est face non pas au monde, mais aux hommes dans leur monde, et ce monde est nôtre et l’humanité est un mystère en partage.

Relevé 1. Les noms, les villes, les heures. Paris gare de l’Est, 8h03, Meaux, 8h35, Château-Thierry 9h02, à peine quelques usines entrevues, et ces voies où on répare les trains abîmés de la banlieue : on change les roues de fer, et parfois, juste derrière la gare, voilà une montagne d’essieux plus haute que votre train. Épernay, premier arrêt, et puis Châlons, qui s’appelait Châlons-sur-Marne et s’appelle maintenant Châlons-en-Champagne, mais l’ancien nom est resté sur les postes d’aiguillage. Il est 9h34. Puis ce sera Vitry-le-François, et Bar-le-Duc, puis Commercy, enfin Toul, et Nancy. Deux autoroutes irriguent l’est de la France : une par Troyes et Dijon, vers Besançon et la Suisse, l’autre par Reims et Metz, vers Strasbourg et l’Allemagne. Une autoroute au nord, une autoroute au sud. Les villes que suit en zigzag le train, abandonnées de la route, n’ont pas pu changer de taille : est-ce de cela dont témoigne, à chaque ralentissement, la traversée des rails ?

Châlons-sur-Mane, devenue Châlons en champagne. Nouvelle ville. Nouvelle accumulation des signes, nouvelle profusion. Quand bien même la pensée s’abandonne, l’œil n’arrête pas ses saccades de détail à détail. Au début de la vie embryonnaire, un petit morceau de cerveau se détache pour s’implanter au fond de l’œil, et former la rétine.A peine des variations de lumière que divisent ses bâtonnets, et c’est le cerveau qui reconstitue l’image. Et quand bien même, dans la campagne qui s’est refaite, c’est une plaine vide, avec à peine une arbre, là-bas, à l’horizon, l’œil n’est jamais fixe, cherche au loin ce qui paraît fixe, quand tout le premier plan si vite défile : pourquoi est-on aussi surpris, quand après le long klaxon un autre train vous croise et que plus rien à voir, qu’on a l’impression d’être devant un miroir où il n’y a plus que votre propre image ?

Secret : pourquoi, dans cette suite de gares, Épernay, Châlons, Commercy, Bar-le-Duc où on s’arrête, les gens qui descendent du train nous semblent toujours vus de dos ? Parce qu’on sait qu’ils s’éloignent, même le bref instant qu’ils surgissent ? Ou simplement parce que personne ne descend du train sans un bagage à la main ? Étrange impression d’un quai de gare, jamais un corps qui soit là pour rester. Sauf une fois, peut-être, cette vieille dame qui de Vitry-le-François voulait aller à Châlons, avait vu que le train s’arrêtait à 13h30, mais non, c’est seulement le dimanche. Le train est à 16h, et la salle d’attente est fermée, parce que personne n’utilise, ici à Vitry-le-François, de salle d’attente. Alors elle attendra sur le quai, la vieille dame.

On a entendu des dizaines de fois la voix du contrôleur annoncer l’arrêt Vitry-le-François, on n’a jamais eu l’occasion de s’y arrêter soi. Alors, un jour on le fait. À Vitry-le-François, quand au sortir de la boucle des forêts on aborde la ville, on voit d’abord l’école, et le stade. Au fond, des immeubles, et l’ombre plus noire de la vieille cathédrale. Et soudain, devant l’immeuble, le grand tapis des morts. Étrange comme les allées horizontales du pays des morts correspondent à la géométrie verticale des immeubles : les grosses poubelles régulièrement posées au coin des allées parmi les tombes semblent indiquer les cages d’escalier. D’un côté, le cimetière donne sur la voix, et les longs trains de marchandises au ralenti, comme les passeurs d’un nouveau Styx, qui emmèneraient peut-être les âmes, au bout de l’aiguillage, dans une forêt mystérieuse.
A Vitry-le-François, prendre arbitrairement le premier bâtiment face aux voies. Dans ce bâtiment, prendre arbitrairement la première cage d’escalier et frapper à la porte. Qu’on ouvre la porte, et c’est, avec l’odeur du repas de midi, l’accueil, le sourire, une confiance. Si la vie n’est pas facile plus qu’ailleurs, si, de la fenêtre, on vous montre les usines qui existaient et n’existent plus, on vous parle aussi de comment c’était, vous enfant, quand vous jouiez ici dans la cour. Il y avait plus de commerces, et moins de voitures, mais les immeubles il y a longtemps qu’on y habite. Les cuisines, les salons et les chambres se superposent exactement. Le visage de la vie, lui, prend pour chacun une autre image. La grande usine de plastique continue de nourrir la ville, mais celle qui fabrique des éviers cherche repreneur : il est moins cher de faire venir des éviers de Thaïlande, et pense-t-on à ce qui s’en induit pour les rues et les toits de Vitry-le-François ?

A Pargny-sur-Saulx, on extrait toujours l’argile pour la brique et les tuiles, maintenant les céramiques. A preuve que ce n’est pas d’aujourd’hui, quand on passe en train, soudain toutes les maisons, les hangars et les fermes sont rouges. A Pargny-sur-Saulx la gare ne sert plus. Pourtant, quand nous arrivons, un camion livre du fuel de chauffage. Comme dans beaucoup de ces gares désaffectées, le logement du chef de gare est attribué à un ancien cheminot. M Babel a longtemps travaillé aux voies, son père était cheminot et deux de ses frères le sont devenus aussi. Les voyages en chemin de fer, quand ils ont relayé les diligences, ont ramené à eux, de village à village, et dans chaque canton, toute une population pour l’entretien, la surveillance, le progrès, où aujourd’hui deux hommes et une camionnette suffisent pour les commandes électriques. L’épouse de M. Babel travaillait ici dans une usine de pierres à briquets. Existe-t-il encore en France aujourd’hui une usine de pierres à briquet ? Ainsi vont la mémoire et le temps. Et pareil encore dans ces forêts près de Commercy, à peine un carrefour pour les grands silos qui sont tout au long de la voie comme des géants de campagne, et, blottie contre la gare, une de ces étranges casemates, modèle standard, qu’on avait bâties en 1940 pour que les cheminots se protègent des bombardements. M. Jean Becker a passé là toute sa vie, autrefois c’était un hameau, et maintenant il en est, dans la journée, le seul habitant.

Là où on habite il y avait l’école, cette école, et tout près un village, ce village. Maintenant, le front contre la vitre, plus rien qu’une image mais le réel n’est plus celui des autres. Plutôt votre sentiment du monde. Dans le monde jouet des petites gares, le train traverse sans s’arrêter. Alors nous on les a une à une retrouvées : le nom en bleu aperçu au passage, cherché sur la carte, et nous voilà au bistrot-tabac du village, et puis nous garant sur la place de la gare maintenant déserte, retrouvant ne serait-ce qu’au bruit notre ligne Paris-Nancy, dont à force on sait les horaires de passage des grands rapides comme des vieilles michelines. Villes qui répètent, comme Sermaize, cette structure qu’en nous on dirait fixée comme par les chromosomes. Où il y a l’école et la coiffeuse, la boulangerie et les pavillons à la file, le supermarché et le garage.

Histoire. La région Est a longtemps été la mieux desservie par le train. Pour l’industrie d’abord, et faire remonter à la capitale les richesses lointaines du sous-sol. On croisera au long de la ligne les faïenceries, les fonderies, les cimenteries, une tréfileries et la chauffournerie… Et le fer a repris le tracé ancien des voies d’eau, joignant l’une à l’autre de vieilles villes historiques. Puis es guerres ont longtemps joué sur cette ligne leur battement de frontières : on l’a élargie, défendue. Fréquentes étendues de croix blanche, depuis 1915 et la gare de Revigny qui paraît toute minuscule au milieu de ses aiguillages, c’est elle qui servait de base arrière à Verdun. Cette ligne qui part de Paris vers l’Est avait tant d’avantages qu’on a d’abord installé les TGV dans les autres directions, et elle paraît maintenant d’un autre âge. Pourtant l’âge exact de notre monde au présent. Les trains ne s’arrêtent plus, à Revigny.

Ainsi de la vie fixe, aperçue loin. Une vitre, une cuisine, une chambre, des bureaux. Il suffit d’une lumière, et cela veut dire que des vies ont là leurs habitudes, leur répétition. C’est notre curiosité d’être homme. On se projette dans ce que serait ici notre vie, si on avait là, soi-même, ses habitudes, ses répétitions, puisque, ces mêmes habitudes, on les a pour soi-même : on saurait bien se débrouiller, si on entrait dans cette cuisine, si on travaillait dans ce bureau. L’image fuit, on ne retient rien.

Il y a encore de très mystérieuses cheminées d’usine, et des maisons qui s’assemblent à l’identique pour vous faire croire à d’étranges diffractions optiques, comme étrange la cabine de béton suspendue qu’un architecte un jour dessina pour la gare de Bar-le-Duc. L’impression qu’on a, lorsqu’on se pose un instant dans un fragment minuscule du monde, une passerelle au-dessus des voies, dans une rue sciée en deux, qu’il suffit d’attendre une demi-heure et c’est le monde entier qui s’y refait, comme tout entier contenu ici, entre la rue Bradfer et la Haute Rue à Bar-le-Duc.

L’écluse et les canaux : Bar-le-Duc. Vers 1860 on les a creusés à la main, embauchant même les femmes pour porter la terre dans des paniers, à la force des bras, de la Marne jusqu’au Rhin. Comment, entre Meuse et Moselle, que le canal parfois enjambe sur des ponts, ce pays tissé de canaux n’en garderait pas mémoire ? Toute une vie s’est greffée ici : sur chaque péniche, et elles étaient nombreuses, une famille. Dans chaque maison d’écluse, et elles sont nombreuses, une famille. Il faudrait pour les péniches, aujourd’hui, un gabarit plus grand que le gabarit Freyssinet. L’industrie serait prête à s’en servir, pourtant, tellement dans une seule péniche on met de camions. Mais les maisons d’écluse sont souvent vides, souvent murées.

M. Ribon, tenez, qui habite avec sa famille, en pleine zone industrielle de Bar-le-Duc, l’écluse n° 37, a en charge l’entretien du canal depuis l’écluse n° 18 jusqu’à l’écluse n° 70. Il dispose même d’un brise-glace, et s’en est servi cette semaine. Le père de M. Ribon était marinier, un marinier qui s’était déjà fixé à terre pour tenir une de ces écluses sur lesquelles se greffaient une épicerie, un bar. M. Ribon appelle cela « l’esprit du canal ». Mais ses enfants, à lui ? Et ce que nous devons tous, à l’eau et ce qu’elle symbolise ? Et d’ailleurs, pourquoi, de toutes les écluses aperçues du train, avoir choisi celle-ci ? Sinon pour ce qu’on découvre en s’y garant, le tout petit plus d’un amoureux de l’eau, une hélice posée sur la terre, l’herbe mieux coupée…

Ce n’est pas un pays sauvage, qu’on voit, mais la trace de l’homme sur sa terre. Comment il la modifie, se l’apprivoise. Et elle résiste. On le voit dans les forêts mal peignées, dans les chemins qui ne vont nulle part, et quand les inondations ou le vent balaient tout.

Alors, en voyage dans son pays même, comme en pays étranger. L’interrogation que c’est, vivre, quand on voit par l’arrière la vie des autres : à quelques objets qui traînent, des fauteuils en plastique, une balançoire pour les enfants, une manière d’arranger le jardin, et c’est un monde qu’on traverse aussi vaste qu’un pays très lointain.
J’aime ces vies qu’on dirait miniatures. Attention : parlez avec les gens, la vie est la même pour tous. Il y a de deuils, des noces et des voyages. La difficulté peut-être accentuée que c’est, d’élever des enfants et leur permettre de trouver leur chemin, quand le chemin des hommes ne s’arrête plus là où vous-même vous vivez. Il y a l’amour des objets, et la passion pour un sport ou quoi que ce soit d’autre. Il y a que chacun trouve sa part d’amour, et sa part de drame et de destin. Pourquoi serions-nous venu jusqu’à Lonécourt, sinon pour cette étrange casemate une fraction de seconde aperçue ?

On s’est tellement habitués à ces gares désertées, que nous filmons, et qui semblent tirer à elles par des fils invisibles la petite ville qui l’entoure, elle-même liée par d’autres fils à la ville plus grande où on va en voiture travailler, qu’on est presque surpris, ici, non plus à Pargny mais à Pagny, de découvrir un homme, seul, dans le poste d’aiguillage. A gauche de la gare, un tunnel. A droite de la gare, un autre tunnel. Mais, entre les deux tunnels, une carrière de craie qui alimente une cimenterie.

Puis les usines. L’envie qu’on a, pour se repérer, pour comprendre, de faire des listes, des inventaires. Types de maisons, silos, usines, et le mystère de ce qu’on y fait. Et si le mystère de tout ce qu’on reconnaît c’était qu’on n’a même pas besoin d’en dire le nom, que c’est tout simplement notre chose humaine ? Ainsi ce qu’on fait aujourd’hui de la chaux, quand soudain tout un monde blanc vous enserre.

La chaux. Éloge de la chaux dans l’activité moderne. Quand on passe, d’abord, à peine si on aperçoit quelques silhouettes, on imagine qu’elle est déserte, cette impressionnante sculpture de tubes et de trémies, qui monte jusqu’au ciel, et ronge en arrière la colline. Cela fait cent ans cette année qu’on extrait ici la craie exceptionnellement blanche. Dès le début du siècle, on la brûle dans des fours, on installe tout auprès des logements pour les ouvriers. Les machines sont frustes. Mais aujourd’hui le concassage et le broyage sont automatiques, et quatre kilomètres de bandes roulantes transportent la pierre, puis la chaux. Les fours anciens servent de silos, et le grand tube qui tourne lentement c’est un four à 1200 degrés. On brûle ici des matériaux de récupération non ferreux, pneus et papier broyés, déchets de plastique. La chaux sert à l’affinage des aciers, les rend plus malléables pour l’emboutissage de tôles fines. Mais, dans le remblai du nouveau TGV, il y aura aussi de la chaux de Sorcy, pour une élasticité qui se moque des pluies. Et savez-vous que dans les papiers d’aujourd’hui, pour les livres ou les photocopies, un ajout de chaux réduit la granulosité, donne le lisse nécessaire ? Et que c’est la chaux encore qu’on utilise dans les cheminées d’usine ou les eaux usées, pour dépolluer ce qu’elles rejettent ? Aux cent soixante hommes d’ici, fils et petit-fils de ceux qui commencèrent il y a cent ans l’exploitation du banc de craie, la même dureté du métier, entre les broyeurs et le feu, mais toute une nouvelle complexité de la vie d’aujourd’hui.

Ce qu’on aime de ce pays et qu’on veut garder. Un peu d’eau, des écluses, du ligne qui sèche, la simple présence des choses.

La possibilité d’y vivre, d’être homme ou femme, avec des écoles, une colline ou un jardin, une rue à traverser et un magasin où on vous salue.

Cela que le train montre de dos. Cela que peut-être on n’a pas su déjà sauver.

Que voulons-nous sauver de nous-mêmes ?

Apprendre à regarder. Non pas qu’on soit venu ici pour regarder les autres vivre, mais pour comprendre comment nous regardons, parce qu’on cherche ce qu’est vivre pour soi-même. On entre dans une pièce, on regarde quoi, dans quel ordre. Ce qu’on reconnaît, une toile cirée, un calendrier fixé au mur, des photographies sur un buffet ? On est dans l’univers inconnu d’une usine, à quoi on se repère, sinon aux silhouettes, aux gestes et aux visages. Ce qu’on tente alors de filmer, c’est comment on tente de lire l’autre. Ce qui vous révèle un petit peu plus à vous-même, puisque, devant l’autre, votre curiosité vient à découvert, hors de vous-même, par cette trace et ces objets, ces photographies.

C’est parce qu’on le reconnaît d’avance que ce monde fascine. Ainsi, dans le train, parce que c’est juste à la sortie d’un tunnel, la petite rue qui s’en va tout droit, dans le village de Foug. Le nom, on l’apprend parce qu’on l’aperçoit sur la gare. L’an dernier, devant la vitrine du petit bar-tabac qui fait l’angle, on apercevait une Mobylette, posée, toujours la même. Et en face, la grande maison, avant qu’elle soit repeinte, il y avait le mot Dancing, on s’étonnait du face à face des deux bâtiments si proches. Et puis voilà l’endroit en 1910 : le même passage à niveau, les deux mêmes bistrots, et plein de gens, des enfants.

Tout à côté, la grande fonderie Pont-à-Mousson : vous savez, par exemple, les plaques d’égout sur les trottoirs… Foug, c’était ce contraste : une place de village comme dans l’enfance, avec un petit air de bal qui venait, sous ce mot Dancing.

On est venu une fois, deux fois, trois fois. On sa rencontré celui qui s’arrête manger le midi, parce qu’avec sa camionnette il vend au porte à porte des surgelés, ceux qui s’occupent des lignes téléphoniques, ou bien le masseur kinésithérapeute qui a son cabinet dans une autre des maisons : parce qu’en face la gare, à Foug, il y a trente ans, ce n’est pas deux bistrots, qu’il y avait, mais trois. Et toute la mémoire en est là : à la petite salle de cinéma, au fronton gris sans affiche, mais qui sert encore pour les banquets et mariages. Dans les yeux et la voix de monsieur Laurain, qui a transformé en maison l’ancienne salle du « Grand Sérieux », le dancing, et qui a longtemps tenu, en face, le café restaurant fondé par sa grand-mère. Et même la maison de l’ancien passage à niveau, y vit madame Vigneron, qui toute sa vie servit à manger à l’hôtel restaurant Laurain.

Nostalgie non. Passéisme non. Tout au bord du train, les témoignages géométriques du monde d’aujourd’hui, sa chimie, ses fabrications complexes. De Tréfileurope à Commercy, dont les toits se sont juxtaposés depuis un siècle, comme un musée du bâtiment industriel, sont sorties les fines armatures d’acier de la pyramide du Louvre, à Sermaize dans l’usine Béghin-Say on conditionne le sucre de betterave, à Château-Thierry Westphalia Separator produit toujours des trayeuses et du matériel de traitement du lait, plus loin Ageca ce sont des produits adhésifs, Nobel Plastiques, 322 personnes, à Vitry-le-François propose des tubes et plaques de plastiques que Thermoflex, à côté, 275 personnes, va transformer en thermoplastiques, comme 800 personnes, encore à Vitry-le-François, tout au bord du train, travaillent à Vallourec Pécision Étirage et Gedimat à Bar-le-Duc des tubes en béton, Smurfit les cartons ondulés, mais que fait-on derrière les signes parfois obscurs de la Comaflex à Bar-le-Duc, de Mecamarc à Vitry-le-François, ou Munch Industrie à Nancy ? Ce qu’on croise grâce au train n’est pas le visage passé du monde, mais la paume de ses mains, son empreinte par le travail d’aujourd’hui des hommes. Un monde au présent qui, parce qu’il travaille, s’intéresse peu à son visage, et ce dont il témoigne du geste des hommes.

Dans le train, on voit comme les poules. Vous savez, qui se mettent de profil pour vous voir. On voit de chaque côté, mais jamais juste devant. La surprise du paysage, c’est qu’il ne s’annonce pas. Quand il défile, c’est déjà trop tard. Seul le conducteur, devant, voit de front, là où le monde est normal, parce qu’on voit comme voit l’œil humain. Mais c’est aussi parce qu’on ne regarde que d’un côté, à Toul, que la boîte de nuit L’Évasion surgit juste sur le fond de miradors de la prison, et puis qu’on est si surpris du vieux cimetière juif qui s’insère entre deux jardins de pavillons, tournant tous le dos à la ligne du train.

Histoire. Il a été marin au Havre, il aurait préféré la mer, il doit reprendre la petite conserverie familiale en Lorraine. Des pommes, des poires, de la compote. L’usine grandit. Ils sont 400, puis 500, puis 600 à y travailler. Il construite des bâtiments, ici à l’emplacement du vieux moulin sur la Moselle, en jonction avec la voie ferrée. Il va réaliser son rêve de marin, en construisant une usine avec étrave, une usine à hublots et coursives, une usine qui sera son grand bateau. Et puis c’est repris par les confitures et compotes Materna, puis le groupe Lerebourg. Mais on a déménagé un beau jour, par le train, tout un hall en Chine, on a vidé les bâtiments de leurs étuves et machines. Quand on passait en train, il y a encore peu, on apercevait quelques silhouettes en blanc dans la salle éclairée. Ils n’étaient plus que soixante, puis quarante, puis vingt. Et maintenant, les locaux sont à vendre. Que reste-t-il, à Liverdun, des bistrots et restaurants, de tout ce qu’une usine greffe de vie, entre l’eau et les rails ?

Champigneulles. On est dans l’ombre de la ville qui grandit, se refait, bientôt va absorber le train tout entier. Et pour entrer dans la ville, le train nous la montre comme cycle : vous avez vu partout les coques blanches et grises des voitures. Parfois, on aurait bien voulu les enlever pour filmer plus à nu les manières qu’avait l’homme de construire. Et puis, ici, voilà qu’on les dépèce et qu’on les empile en montagnes de fer, avant de les renvoyer à la fonderie, et qu’on ajoute à l’acier obtenu un peu de chaux de Sorcy pour le rendre malléable, et que le cycle recommence, tandis qu’en face, dans les grandes brasseries qui portent encore le nom de la ville, mais sont la propriété d’un groupe écossais, on fabrique pas moins de quarante marques de bières.

Que signifie, dans ces franges, de la grande ville, le jardin ouvrier ? Est-ce un hasard, avec tant de campagnes et de forêts autour, qu’on les implante tout serrés entre deux symboles du voyage, le canal et le train ? Le jardin vous approprie le temps, parce qu’il attend la belle saison, qu’il faudra le préparer pour les tonnelles, quand on ressortira les fauteuils. Les parcelles, parce qu’elles sont dans la ville, sont hérissées de grillages. On a des cabanes, mais elles sont de bric et de broc, choses récupérées, portes mal assemblées : les seuls objets qu’on a payés c’est les cadenas, trois par trois. Il faudrait revenir au printemps, quand on fait des grillages, dans les grillages, entre le canal et le train. Pourtant, les propriétaires viennent tous les jours, puisqu’il faut bien nourrir les chiens. Propriétaire, mais à qui appartient ici la terre, sinon à qui s’en saisit et la travaille ? Il reste toujours, dans les terrasses suspendues de tôle ondulée, même dans l’hiver, un peu d’utopie.

Champigneulles encore. Ce que dit un carrefour, quand se reforme la ville. Ce que dit le canal vide de ceux qui vivaient en péniche, d’écluse à écluse. Ce que dit le restaurant Bar de l’Est de la vie de quartier, entre l’usine, la gare de Champigneulles, quand Champigneulles gare n’était pas seulement qu’un arrêt de bus et une passerelle, et que l’usine, dans ses barrières, propriété d’un groupe écossais, sous le vieux nom lorrain des brasseries de Champigneulles, ne stockait pas dans ses citernes les recettes différentes d’environ quarante marques de bière parmi celles distribuées en France. Ce que dit un carrefour par les habitudes mêmes des voitures qui enjambent et traversent, indifférentes, maintenant qu’on vit à l’écart d’où pour travailler on s’enferme.

La ville maintenant vous reprend. Un centre de gravité nouveau saisit n’importe quoi le traverse, et fait oublier ce qu’on a quitté : ce serait cela, la ville ? Les grandes maisons qui s’éclairent, le bruit qui ne s’éteint pas.

Une chose sûre : de tous les gens que nous avons rencontrés aucun jamais pour s’étonner qu’on vienne et qu’on filme ce « vu du train », quand bien même soi on ne le prend jamais, le train. Si c’est vous, si c’est ici, c’est le monde et la vie, tels qu’ici les choses et les gens, tout un monde et toute une vie, et que la leçon, qui vaut pour soi-même, vaut pour tous.

La gare du nouveau TGV sera à vingt kilomètres de la ville, on y laissera sa voiture, on bien on viendra en navette : la grande gare qui sert de cordon ombilical à la ville s’endormira, ne servira plus qu’aux trajets régionaux.

Avec ses viaducs et ses tunnels, Le TGV fera en une heure et demie ce qu’on a mis trois heures à traverser : il ne fréquentera plus les villages, ni les villes, ni les usines. Il ne nous offrira plus à contempler, dans un temps suspendu, notre propre mémoire.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 15 avril 2014
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