Géraldine Lay | Beauvais en 26 photographies

Rien qu’une rampe de skate, et pourtant : on s’élance ici hors de sa condition, saut hors la gravité, défi à l’équilibre, dans le déséquilibre du monde et l’immobilité paradoxale qu’ici il instaure. Ici, dans la lumière du photographe, les mains, le ciel, les postures, tout éclate.


Je rêve moi aussi, même si j’ai eu déjà ici ou là, cette chance, qu’on m’invite dans des lieux précis pour écrire ou photographier.

Là c’était spécial : la résidence de Géraldine Lay à Beauvais correspondait à la fin de mon année à Québec, nous ne nous sommes pas rencontrés. Je ne suis jamais allé à Beauvais : je n’ai connu, d’elle et de la ville, que ces 26 photographies.

Que ce soit l’occasion d’inciter à la visite de son site, Les failles ordinaires, et de ces étranges séries où la photographie devient elle-même fiction. Voir ce qui s’en induit, sur nerval.fr, pour Jean-Pierre Suaudeau avec son Alice au miroir, ou North End, travail mené depuis plusieurs années d’affilée sur les villes du nord de l’Écosse.

Voir sur le site de Géraldine Lay, en diaporama grand format, l’ensemble de son travail sur Beauvais, Où commence la scène.

Et merci à Diaphane d’avoir bien voulu m’associer à ce catalogue, voir leur site pour programme, archives, résidences en cours, du beau travail.

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où commence la scène
sur 26 photographies de Géraldine Lay à Beauvais


On arrive dans une ville. Ce n’est plus notre ciel, ce ne sont plus les rues qu’on connaît.

La couleur même est différente : la vieille brique, et ce que la ville témoigne d’histoire, la vieille et usante histoire des hommes – à Beauvais c’est depuis si longtemps – et des sculpteurs de cathédrale aux tisseurs de tapisserie (Beauvais « ville drapante », Beauvais ville de l’indienne) tout a fait trace. Mais est-ce qu’on ne vit pas ici comme n’importe où ailleurs ?

Qu’est-ce que le présent ? Est-ce qu’il indique une continuité, un art de vivre, est-ce qu’il rassure sur nous-mêmes ? Que nous disent les autres, ceux que pour l’instant on ne connaît pas, le croisement bref des regards, la façon dont on s’assemble, juste ici où on est, cette patinoire dressée sur une place ?

La photographie fascine, parce qu’elle nous prouve optiquement, chimiquement, que ce qu’on voit existe, a du moins existé à l’instant précis dont l’image est la trace. Bien sûr, l’art du photographe est de jouer de cette contrainte : on peut mettre en scène l’instant, travailler sur des séries de temps qui le décomposent et ainsi de suite. Il y a tant d’images qui interdisent d’en revenir à la réalité qu’elles supposent : Géraldine Lay appelle cela des failles.

Ainsi, on ne feuillette pas ces images en se disant que c’est Beauvais qu’on lit, ou bien que telle est la réalité aujourd’hui de Beauvais et de celles et ceux qui l’habitent. Ce qu’on lit, c’est une rencontre. On ne s’arrête pas, on parcourt. D’ailleurs, à mesure qu’avançait l’expérience – rôle de témoin, apprendre à voir Beauvais sans aller à Beauvais, Géraldine Lay me transmettait un déroulé – non pas des images séparées, mais un parcours, une traversée, un temps. Pour le récit de la ville, l’enchaînement et la respiration d’une photographie à l’autre comptent autant que leur accumulation.

Mais si la photographie fascine, c’est qu’on n’y lit pas un objet extérieur à soi-même. On y voit l’arbitraire, un arbitraire posé sur les choses qui nous concernent. La vie, peut-être, simplement.

Symbolique alors de cette patinoire, rectangulaire et lisse comme les négatifs 24x36 de Beauvais vu par Géraldine Lay : rien n’y est immobile. Corps dûment enveloppés qui circulent comme vibrent les atomes dans les accélérateurs de particules. C’est autour qu’on attend, qu’on regarde. La photographe alors fixant le regard de ceux qui regardent, mais ailleurs.

La photographie est cette articulation, ce que la réalité donne à voir, mais liée à ce qui devient visible uniquement parce que la photographe en a isolé l’instant. Parce que les photographes décèlent dans le visible ce qui, à nous, n’est pas perceptible ? En partie, probablement. Le travail commence avec l’oeil, et suppose d’arpenter, de marcher, d’être longtemps dans l’affût. Mais c’est probablement irrationnel aussi. Il s’agit de pellicules 36 poses roulées dans le Leica, et qu’on envoie au studio de développement. On reçoit une planche-contact, avec les images en petit, c’est là qu’on retient celles qui disposent d’un peu de ce mystère, et dont on demande l’agrandissement. C’est la photographie qu’on reçoit qui donne à voir.

J’ai l’impression, à suivre à distance, tous ces mois, l’expérience à Beauvais de Géraldine Lay invitée par Diaphane, d’une suite de nappes mouvantes qui se superposent.

Une jeune femme arrive devant vous sur le trottoir. La rue est d’apparence banale. Vous ne provoquerez pas de pose. Vous ferez plusieurs images, mais la jeune femme simplement comme vous l’avez aperçue, venant vers vous. Vous lui avez demandé si elle accepterait que vous la photographiiez. Elle a souri, a répondu que oui. La noblesse même de celle ou celui qui est au-dessus de cela. Qui donne parce qu’elle ou il sait la valeur de ce qui est offert. Un homme à l’arrière-plan pousse la porte de chez lui, le feu à l’autre bout est vert : rien n’a été coupé de l’instant, du hasard. Mais une posture, la tension d’un visage, et jusque la façon dont les vêtements tranchent sur la part anonyme des choses, elle dit : – Je suis d’ici. L’échange, pour la photographe, c’est le Leica qui capte cette lumière, du visage, de la ville, de l’instant. L’échange, pour la jeune femme, peut-être ce que nous lui disons maintenant : qu’elle nous en apprend un peu sur nous, aussi. Que nous-mêmes, tout à l’heure, marchant dans la rue, en aurons gardé un peu, et nous en serons agrandis.

Géraldine Lay, parce que tous ces mois elle est venue si souvent à Beauvais, dit qu’avec plusieurs des personnages s’est instauré un échange. Parfois, d’un séjour l’autre, la photographie offerte. Parfois, la conversation qu’on entame : par exemple à l’Écume du jour, bistrot associatif (qui propose même un jardin partagé). Alors on fait, à chaque nouveau séjour, une nouvelle photo du personnage, et sédimente dans l’image cette confiance ou interrogation réciproque. Et cela aussi ressemble à ce que chacun de nous tisse, parce que seuls les êtres détruits se séparent radicalement des autres. Dans ces images, on dirait qu’il n’y a pas d’extrême : que la misère, l’accident ou la détresse qui sont de toute ville aujourd’hui le visage, elle ne le retient pas (cette image d’oiseau mort, dans les photographies non retenues) – personnages fixes, et toutes autres nappes mouvantes.

Parce que les personnages ici ont en permanence le regard porté sur les autres, ont curiosité des autres. Comme si Géraldine Lay photographiait d’abord notre propre curiosité, avec la sienne.

Il faut de la confiance, pour qu’une ville accepte celle ou celui qui la photographie. Lui offre le gîte et le couvert, ces deux fondamentaux de la vie nomade. La littérature se divise facilement en récits autobiographiques et récits de voyage. La photographie, c’est plus compliqué. Géraldine Lay est née à Mâcon, a vécu à Lyon, puis Arles : ce ne sont pas les mêmes lumières, le même paysage, la même histoire des villes. Ce qu’elle cherche pour ses failles, ces minces lignes de fracture qui permettront de passer à travers la réalité visible, elle est allée les chercher dans le Nord. Quand elle dit nord, c’est la Norvège et la Suède, la Finlande où tout est si intangible, c’est la lumière grise de Glasgow. Lumières du Nord : « Des lumières de fin de journée très dirigées et ça dure trois heures, alors que chez nous c’est comme un coup de projecteur, mais qui dure une demi-heure. » De Glasgow ou la Finlande, elle dit : « Rentrer dans un autre univers, chercher la même histoire. » Ce sont ses photos de Glasgow, d’ailleurs, qui ont d’abord été accueillies par Diaphane, et provoqué la rencontre avec Beauvais.

Toute cette année, quand je recevais ces images, j’étais à Québec. D’une ville à l’autre, des heures de grande route toute droite, au long d’épinettes monotones. Revenant en France, l’impression de distances tellement plus courtes, et qu’à tendre chacun les deux mains on pourrait faire chaîne d’une ville à l’autre. Beauvais, dans notre histoire, c’est ces premières villes qui échappent enfin à l’attraction de Paris mégapole. C’est ce vieux tissu des villes dans la guerre, à l’arrière du front de 14-18, sous les bombardements, un tissu de villes qui, au moins dans l’idée qu’on en a, se rejoignent presque, Amiens, Compiègne ou Rouen. Pour Géraldine Lay, un dépaysement qui n’a pas l’échelle de ses villes du Nord : « j’avais peur, un réel déjà plus proche ». C’est le temps particulier de la résidence. Mystère, pour chacun de nous, que les premières sensations d’une ville soient les plus aiguës. Pour combien d’entre nous une ville étrangère se révèle déjà lorsque le taxi ou le bus nous emmène de l’aéroport au centre-ville ? Le déroulé des photographies, c’est un peu l’image d’une écluse : elles disent l’histoire propre de la rencontre de la photographe et de la ville. Ce décalage si mince, et qui passe forcément par les gens. « Être à Beauvais comme une étrangère », dit Géraldine Lay de son premier séjour, dans cet hiver avec neige, et les yeux tout autour de la patinoire. « Ce qui paraît différent de soi, dit-elle, on y va beaucoup plus franchement. » De son dernier séjour, elle dit : « Je n’ai presque pas fait d’images. » Et si c’était ce chemin lui-même qui faisait récit, donnait à voir ce que le visage de la ville peut-être retient, autorisant cet arbitraire même, ces rencontres, la lumière sur un escarpement de briques, à devenir la ville dite ?

C’est probablement lui-même aussi que le photographe examine. Pas d’appareillage, c’est la tradition des photographies de rue, la noblesse que ça a pris dans l’histoire de la photographie en général, dans l’histoire artistique américaine d’autre part. Comme d’autres avant elle, Géraldine Lay a l’appareil le plus petit : un Leica. Le récit surgit d’une coupe, d’un cadrage. Dans ces villes de briques, la rue n’est pas l’espace de vie qu’elle est en Méditerranée. Le photographe est chasseur : « On est seule face aux personnes croisées, avec la méfiance en France pour l’image. Alors on demande, mais on fait la photo. » Et peut-être que c’est cette liberté prise, qui affirme avec une telle présence l’arbitraire de la ville, du destin de chacun, là où cela nous renvoie au nôtre.

Combien parfois on doit être tenté d’arranger le réel. De composer une scène. L’histoire de la photographie en est remplie, de ces images qu’on croit spontanées, et qui sont de savantes constructions ou recompositions. Et c’est ici que le photographe invente sa propre contrainte. Une des précédentes expositions de Géraldine Lay empruntait son titre à Nabokov : « Un mince vernis de réalité. » Dans la profusion du réel, ces instants où on a l’impression que le hasard, les lignes et la lumière se rassemblent dans un soudain pic d’intensité : « Quand le réel produit sa propre ambiguïté, dit-elle, qui fait qu’on n’y croit plus... » Elle parle même de « fausse mise en scène » : rien de construit, et pourtant c’est la façon dont le réel se construit qui a fait qu’on glisse de la position de spectateur à celle de chasseur, le Leica sorti et déclenché – « des gens qui ont une certaine fragilité, aussi », dit-elle.

Beauvais l’hiver : les rues ici sont neutres. Lignes et couleurs, travaux, signalisation routière, murs opaques et sans fenêtres, alignements ternes des garages, jardins clos, aux jeux normalisés – est-ce qu’où chacun de nous on vit, les signes de la ville ne sont pas en eux-mêmes dépositaires de sens ? Les visages font rupture. Les visages disent la ville comme espace du corps, mais que la ville ne se définit que par eux, et non par ce vocabulaire connu d’avance : antennes de télévision, boîtes aux lettres pour si peu de lettres, automobiles et vie marchande mangeant l’espace de l’homme.

Et cela ne s’appelle pas photographie, mais scènes. Signifier la mise en représentation, le temps rassemblé de la ville : l’hiver, la patinoire, la brique nous disent l’entrée dans la ville, le temps qui s’installe. Puis les visages, la marche, les hasards, nous disent ce qui résiste, et comment la ville elle-même peut s’écrire. Pénultième et emblématique image : ces trois enfants qui la colorent à la craie, leur ville, hissés sur des tabourets pour que l’image soit à hauteur de nos yeux à nous, qui avons quitté l’enfance et peut-être ne savons plus voir.

Ou cette mère qui vient près du manège où tourne, hors-champ, son propre enfant, et voilà qu’on dirait une sculpture pour le choeur gothique de Beauvais. Et ces deux femmes qui rient devant des volets clos : la photographe leur avait demandé de continuer, elles savent donc être en représentation – dans le haut sens du terme –, mais alors est-ce que ce n’est pas toute notre relation à l’autre, dans la ville, qui surgit comme une question ?

C’est notre vie d’aujourd’hui, et tout ce qui tirerait trop vers l’évidence est gommé : ainsi, la ville au lointain, où les maisons individuelles (dans cette manière propre aux pays d’industrie de s’assembler et se joindre) cachent les immeubles collectifs, et un arbre évacue la Zup : pourtant, qu’elle est dure, la terre mitée au premier plan.

Vingt-six photographies, neuf avec des enfants ou des adolescents : pas eux, juste la façon dont ils regardent (regardent ce que nous-mêmes voyons : mais comment ils le voient, on ne le sait pas). Pour la respiration, l’énigme, l’interrogation, dix photographies qui ne sont que des passages, rues, perspectives sur toit – la trace de l’humain, sans les hommes. Et douze photographies qui questionnent des passantes, des femmes jeunes, en charge de la transmission, en charge de la parole, femmes qui font la ville. Restons sur cette entrée d’immeuble, avec arbre en tenue d’hiver à l’arrière-fond, ciment au sol, boîtes à lettres collectives et un chat, un chat pourtant, et cette silhouette de dos, habillée de rouge (il y a souvent une note de rouge dans ces images), qui ne nous regardera pas. La scène de Géraldine Lay, c’est la ville quand nous la regardons, et qui nous rejoint et nous touche parce que, à interroger celles et ceux qui la regardent, c’est notre façon de regarder notre ville, toutes les villes, qui surgit au devant. Ce n’est pas dur, ni triste : c’est juste le chemin qui nous est réservé, et ce sol de ciment avec arbre d’hiver, laissé à chacun pour son chemin, notre propre chemin aussi bien sûr.

C’est peut-être cela, la question d’arrivée : est-ce que dans ces villes de si vieille facture, ces villes que la géographie nouvelle semble contourner à distance, mais où on s’accroche évidemment pour vivre – comment ferait-on autrement ? – qu’une leçon surgit qui nous concerne tous. Oui, c’est ici qu’il faut venir, c’est notre tâche dans le partage, notre tâche de parole et de récit, notre tâche selon Stendhal du miroir promené au bord de la route.

Regardez la deuxième image, les corps : il faut du temps pour comprendre, l’élévation, le risque. Rien qu’une rampe de skate, et pourtant : on s’élance ici hors de sa condition, saut hors la gravité, défi à l’équilibre, dans le déséquilibre du monde et l’immobilité paradoxale qu’ici il instaure. Ici, dans la lumière du photographe, les mains, le ciel, les postures, tout éclate.

À ce point commence la scène, à ce point nous commençons nous-mêmes.

 

 

Images © Géraldine Lay.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 avril 2014
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