Philippe Cognée, 2 | fragmentation de la ville, une utopie de marbre

expo Philippe Cognée à Chambord


Étrangeté, après avoir traversé le travail de Philippe Cognée dans son atelier, de le redécouvrir in situ au deuxième étage de Chambord, moins château qu’oeuvre même, utopie de pierre autant qu’écriture cosmogonique et ésotérique, lumières de Léonard de Vinci et son équilibre. En même temps, dans cette puissance de nature restée vierge tout autour, et le surgissement blanc, que 450 000 personnes, dont seulement une moitié de Français, traverseront ces salles d’ici fin août, quand on restituera à Philippe les 82 oeuvres exposées.

Un décalage dans l’image de l’oeuvre : non plus les supermarchés, les villes verticales, les foules, les effondrements modernes (Shangai, Tel Aviv) qui sont ce par quoi Philippe Cognée nous tient à la ville, mais sa rage de peindre : peindre en amont de toute idée de ce qu’on peint et pourquoi. Travail sur l’intérieur des carcasses de viande pendues à Rungis, travail sur les paysages qui filent par les fenêtres du TGV, travail permanent de captation de l’humain – ces portraits... Dans une brève vidéo (que je n’avais pas vue au moment où j’écrivais le texte du catalogue, sinon je serais revenu sur ces questions) l’idée qu’à mesure qu’il avance en âge un peintre peut perdre en précision, et que sa peinture est d’autant plus proche et puissante, citant les mains dans les Ménines de Velasquez.

Dans une des salles du deuxième étage, pourtant, on change soudain de monde. Le geste de Léonard de Vinci est un geste au présent, qui le reste aujourd’hui. Rien qui choque, dans le retrait du monde et du présent auquel nous confronte Chambord, à retrouver devant nous ces toiles géantes fabriquées à la cire depuis des détails de Google Earth pris aux villes qui symbolisent le mieux notre condition moderne.

Je m’attendais à les trouver, mais pas ce que Philippe Cognée nomme sa maquette. 960 kilos de marbre, des blocs qu’il a fait découper sans instruction plus précise, héritant de près de 4000 morceaux dont aucun n’est égal au voisin, reproduisant par simple entassement l’arbitraire des villes où nous marchons.

Pour Philippe Cognée, l’idée de maquette prime même sur celle de la ville. « C’est toi qui vois d’abord une ville », me dit-il. Mais les quatre « Google » géants qui nous entourent sur chaque mur de ce mastaba (la fenêtre est occultée par une des toiles) ne nous disent-ils pas quatre fois la ville ?

Philippe Cognée a une manière plus simple d’énoncer son projet : il tend les deux bras et les rejoint, dit que c’est le mouvement qu’on a quand on embrasse. Et que ce cercle alors définit par les bras, c’est l’espace qu’il voulait remplir, comme une projection.

Moi j’ai trop de ville dans la tête. La question de la maquette est ancienne : en Mésopotamie, si un clou en fer (cette rareté), planté en son sol de terre, symbolisait que votre maison de terre vous appartenait, le palais du prince, pour la même symbolique, abrite une maquette de la ville.

Dans son Mégalopolis, Régine Robin décrit l’importance pour les New Yorkais de cette maquette de leur propre ville, installée dans le Queens. À Chicago, en octobre, dans le bâtiment de l’école d’architecture, nous nous arrêterons longtemps, aussi, devant une immense maquette de la ville qui a quasiment même taille et proportions que l’étalement de marbre proposé ici par Philippe Cognée. Il y a aussi ce curieux passage de Proust, où on convoque le regard confronté à une maquette pour rendre compte de ce fait absolument nouveau, l’arrivée de l’électricité dans la ville.

Pour l’architecte, la maquette est en partie une fin en soi : le lieu de la méditation, du repli sur soi avant projection vers ce qui sera le bâtiment réel. Sinon ce ne serait pas une construction aussi radicalement aboutie, étape aussi nécessaire. C’est ce en partie une fin en soi qui fait qu’ici on est devant une maquette et non pas devant une ville.

Et combien portons-nous de ces vues réelles en plongée, dès lors qu’on est arrivé en avion au-dessus de Manhattan, Chicago ou Montréal ? Et l’idée de la destruction possible de la ville, depuis le 11 septembre 2001 comment ne serait-elle pas associée à cette même vue plongeante, massive, indéchiffrable ?

Mais quelle ville, alors, si elle ne comporte ni rue, ni ordre ni artères ? Ville sans rues, ville sans cartes : la ville empilement d’hommes, concaténation, effrondrement prêt, et inscrit en elle-même avec la force de loi du marbre, et son âge de pierre. En quoi fabriquer une ville sans la respiration de la ville, sa dynamique circulatoire, est à nouveau l’intervention de l’artiste et sa marque, comme les quatre géants verticaux qui nous environnent ?

Pas de réponse. Sauf en l’objet même : cette notion d’installation qu’on a tant de mal à définir en école d’art – que les quatre géants au mur sont d’autant plus eux-mêmes que cette ville au sol les met en tremble, et que ce marbre pesant, rassemblé sur le sol, semble expédier sur toute la paroi du monde les géants dont il nous sépare.

Est-ce qu’en janvier, en visitant son atelier, Philippe Cognée savait même qu’il installerait à Chambord sa maquette de marbre ?

 

[1]

Remerciements renouvelés à Yannick Mercoyrol de m’avoir associé, ainsi que Clelia Zenik, à l’élaboration de ce catalogue. Il ne s’agit pas d’un texte sur, et tout simplement d’une élucidation au plus près de ce qui compte pour soi-même.

 

[2]

Les couleurs des images ci-dessous ne rendent pas compte de l’organisation des couleurs dans le lieu, sur les toiles, et pour la maquette elle-même. Disons que je les assume là où j’en suis de l’évolution de ma propre vue, entre taches noires, myopie, non reconnaissance des visages, et que c’est sans doute ce que je cherche (voir ce que je n’ai pas pu voir, reconstituer voir dans l’après, puisque la question m’a été posée) en promenant désormais avec moi en permanence un appareil-photo.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 18 mai 2014 et dernière modification le 18 août 2015
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