outils du roman | 2, de comment se trouver des idées de roman

les outils du roman, cela suppose une idée de roman, non ?



- principe de l’atelier été 2014, et sommaire : les outils du roman ;

- lire directement les textes reçus ;

- inscription et participation, accès aux documents complémentaires ;

 

[1]

« Pour écrire, il faut déjà écrire », disait Blanchot.

 

[2]

Je voulais revenir sur l’enjeu de ce cycle que je souhaite explorer avec vous : non pas des exercices qui constituent un texte ayant sa propre finalité, fonctionnant comme un texte bref, mais des fragments ouverts, qui seraient chacun autant de rouages d’un roman invisible, à constituer, ouvrir, développer.

 

[3]

Paradoxe : c’est exactement la démarche inverse du principal procédé de constitution d’un roman (s’il y en a un, et non pas autant que de livres...), om on avance linéairement, et que chaque scène appelle sa propre technique.

 

[4]

Mais pourquoi ne pas tenter : on aura rodé l’écriture chaque fois dans un comportement ou une posture spécifique par rapport à la narration, ou au réel lui-même. Si les fragments constitués se rejoignent progressivement dans une architecture, tant mieux (et ce sera le but de certains exercices). Mais s’ils sont seulement accumuler du texte et des formes, et que vous ayez tout cela à votre disposition pour s’embarquer sur une intuition. Cela aussi cela fera partie des exercices à venir : comment établir travail (càd relayer par une matière textuelle générant alors sa propre expansion) depuis une intuition minimum...

 

[5]

Alors comment partir, sinon en se supposant fictivement en pleine écriture d’un livre, dont soudain, comme le pied nu parfait dans la masse indistincte à la fin du Chef d’oeuvre inconnu de Balzac (au format traitement de texte dans la zone abonnés) un rouage précis a émergé et nous appelle pour le réaliser.

 

[6]

J’insiste sur cette notion de paradoxe, en regard de la phrase de Blanchot : nous convoquons ou décidons l’artefact d’un livre inconnu, invisible, en train de s’écrire. Et, par le fait de ne s’occuper que de technique narrative sur un rouage précis, l’écriture arbitraire de ces fragments peut justement contribuer à faire échouer le monstre sur la plage, à le rendre possible.

 

[7]

Je suppose que pour celles et ceux qui sont déjà sur un ou des projets d’écriture, mes propositions ne paraîtront pas inaccessibles : on prend ce qui existe, on fait un zoom avec la proposition considérée comme microscope.

 

[8]

Et si vous n’avez pas de projet préalable ? C’est bien légitime : l’atelier d’écriture a cette fonction de produire des contraintes qui éliminent ce marronnier de l’inspiration. On répète, de séance en séance, l’accumulation de textes, en essayant chaque fois de définir le territoire et les possibles que chacun induit. Il se produit progressivement une bascule, plus besoin de l’artefact atelier pour engendrer le récit.

 

[9]

Alors comment s’y prendre ? Bien sûr, j’ai donné quelques clés : le fonctionnement de La promenade au phare de Virginia Woolf, le repas chez les Swann dans Proust (ou, dès les premières pages de la Recherche, le pas de Swann sur le gravier quand la famille termine son dîner). J’ai évoqué l’idée de passer par les lieux : ce que Perec fait dans Espèces d’espaces pour les chambres, ne peut-on le faire pour les lieux où on a mangé : et cafétérias, cantines, maisons d’enfance, occasions singulières, photos de famille avec pique-nique, choses graves dites sur une aire d’autoroute, le recensement même des lieux peut engendrer le récit.

 

[10]

Par exemple, aussi, je suggère toujours à mes étudiants, avant de s’embarquer dans l’écriture, de prendre le temps de recenser ce dont ils se souviennent de scènes similaires non pas dans leur vécu, mais dans les livres. Mes propres divagations orales contribuent aussi à installer le temps de cette remémoration, et la susciter – l’animateur d’atelier est aussi manipulateur d’atelier, et en ligne... c’est plus difficile.

 

[11]

Alors où aller chercher, en tant que telles, des idées de roman ? J’ai vénération pour ce carnet où Lovecraft, pendant 15 ans de sa vie, note ses propres pistes, certaines qu’il exploitera, d’autres pas, son Commonplace Book. Un autre de mes livres fétiches pour cette excitation très particulière, ce sont les Carnets de Henry James : depuis des scènes quotidiennes ou des histoires qu’on lui rapporte, élaborer les fictions possibles et en analyser les obstacles, les figures. J’aime aussi beaucoup, même centré sur la notion de personnage (on y reviendra), l’étonnant Abominable Tisonnier de John McTaggart et autres vies plus ou moins brèves, ou la question de comment bâtir le récit d’une vie à partir de documents sources accessibles est déclinée jusqu’à ses limites.

 

[12]

Mais si vous vous contentiez de prendre les livres d’un auteur qui vous est cher ? Non pas chercher plusieurs livres d’auteurs différents sur un seul thème, mais de choisir un auteur qui compte pour vous, et de simplement mettre en ordre les différents thèmes qu’il a exploré livre après livre, faites-le sur 5 de ses livres et vous verrez... Il n’y a pas, de cette façon, ainsi pitché comme on dit dans l’édition et les affaires, un thème que vous ne puissiez pas constituer en fantôme de roman, mais de roman à vous, roman potentiel, à partir duquel l’exercice narratif proposé devient possible ?

 

[13]

Je serais certainement capable, sans même me lever pour aller feuilleter les livres, de le faire pour Nathalie Sarraute, Michel Burot (Mobile), Jean Echenoz ou Jacques Serena, ou Koltès ou Thomas Bernhard... Ainsi, à prendre Pierre Bergounioux – plus simple parce que la jonction se fait, même si on reste dans roman et fiction, ce n’est jamais aussi simple qu’il nous le présente, même dans ses Carnets –, de constituer des phrases toutes simples à partir du souvenir livre, et on aura « rituel annuel précis de la visite aux tombes côté maternel à la Toussaint » (La Toussaint), « échappée de quatre adolescents un samedi soir de Brive à Paris pour aller voir un concert de rock, dans une DS19 empruntée sans autorisation » (L’Arbre sur la rivière), « inventaire précis des lieux semi-publics, bibliothèque, conservatoire, salle des fêtes, et privés, commerces, boucherie, photographe, station-service dans la ville de l’enfance » (La mort de Brune), « discussions d’un samedi soir vide avec les quelques élèves qui restent à l’internat de prépa » (La mue), ou « enquête sur un personnage aperçu quinze secondes il y a vingt-cinq ans » (Miette) et ainsi de suite : la compression vaut pour transposition et appropriation.

 

[14]

Il ne s’agit donc surtout pas d’imaginer un roman et de se mettre à l’écrire morceau par morceau avec chacune des propositions qui viennent. Il s’agit de se donner l’horizon intérieur du roman éventuellement possible pour que soit autorisée et possible l’écriture de chacune des propositions, sans se poser la question de la relation du fragment au tout. Le pari : que si on est capable de ce franchissement-là, ouvrir dans l’horizon invisible du texte un roman possible, alors l’écriture de chaque proposition devient possible, et fort probablement leur accumulation définira un objet textuel neul.

 

[15]

On est au début d’un voyage qui va compter pour moi, parce que laboratoire de ce que je dois avoir en état de marche à la rentrée prochaine. Là on construit le territoire. Et même, allons plus loin : cette liste d’idées brèves de romans potentiels, portés par une nécessité personnelle, c’est aussi une proposition d’écriture, et si chacun en envoie 5 ou 6 des ces idées de roman en deux lignes par mail, quel paysage cela créerait... Et, pour finir, penser comment ces listes d’ouvrages imaginaires font aussi partie de notre littérature, depuis la librairie Sainct-Victor du Pantagruel de Rabelais (cf ressources complémentaires).

 

les textes

Dominique Hasselmann | l’atmosphère est devenue mortelle


[1.]

Elle marche vers le café où l’attend ce type qui lui a envoyé récemment un mail. Sur le blog qu’elle tient, il a posté plusieurs fois des commentaires élogieux et un jour il lui a suggéré, en privé : "Ce serait chouette si on prenait une bière ensemble pour discuter de tout ça..."

Elle ignore à quoi il ressemble mais, après tout, elle s’en fiche : elle voudrait juste mettre un visage sur un nom, une vie sur un écrit.

C’est la première fois qu’elle va un rendez-vous de ce genre (elle n’est pas adepte des sites de rencontres ni du "speed dating"). Le hasard lui semble amusant, l’idée virtuelle devrait se matérialiser comme par magie.

[2.]

Le convoi s’est dirigé avec la vitesse habituelle, un enterrement ne craint pas les radars. Dans l’allée principale du cimetière (pas loin du télégraphe Chappe) les parents du défunt découvrent des amis anciens ou jamais rencontrés au préalable. Après la cérémonie à l’église, le cercueil a été descendu dans la fosse, le curé l’a béni et chacun a dit à mot à quelqu’un.

Le repas se déroule au domicile des parents. Comme dans l’ancien temps, on commence à boire, puis on continue : manière d’oublier. La discussion entre deux personnes devient politique : on entend le nom de Hollande, celui de Sarkozy. Il s’agit presque de projectiles.

Les parents du défunt pensent qu’ils n’auraient jamais dû inviter tous ces gens. L’atmosphère est devenue mortelle.

[3.]

Je suis dans la cabine de mon semi-remorque Volvo, je suis un routier (je me souviens de l’époque de Max Meynier). Je roule encore à mon âge car il faut bien faire bouillir la marmite. J’avale, comme on dit, des dizaines de milliers de kilomètres par an. Sur les aires d’autoroutes, je dors ou je m’envoie en l’air avec des filles de passage. C’est un monde interlope (je choisis mon vocabulaire). On finit par se connaître, à la longue.

J’ai mon pseudo affiché sur le pare-brise : "Dodu 25". Quand je croise un "gros cul" dont je connais ou reconnais le conducteur, je klaxonne (j’aimerais avoir un Mack américain avec deux tuyaux d’échappement verticaux et une sirène qui fait peur).

Un jour, je pense qu’il va m’arriver un grave accident mais je me persuade que ce n’est pas possible.

[4.]

Ils se sont séparés, chacun a pris ses cliques et ses claques (surtout des claques, en fait). Elle, elle avait espéré que leur liaison durerait plus longtemps que cet été en Italie, à Florence. Lui, il pensait que c’était forcément la femme de sa vie : une fois rentrés tous les deux à Bordeaux, où ils travaillent, leur relation s’est délitée.

Il a repris ses heures de cours à l’Ecole de la magistrature, elle a rejoint son cabinet d’avocats.

L’enchantement de leur séjour avait disparu : déplacement, climat, belle humeur, langue étrangère, cuisine exotique, couleurs des maisons, musées... Comme si le peintre, d’un coup de brosse, avait effacé le tableau idyllique.

Un événement incroyable allait pourtant un jour les rapprocher.

 

Philippe Castelneau | notes pour des romans


1

Sur la photo : documentation technique/réflexion/fiction. Titre : Écrire la lumière.

 

2

L’histoire d’un couple, sous la forme d’instantanés pris à différents moments de leur histoire.

La rencontre, dans un restaurant, coup de foudre, il glisse un message, elle ne donne suite que plus tard, sous forme énigmatique.

Déambulation dans un grand magasin, ils passent à côté l’un de l’autre. Ils ne se voient pas (décrire l’un qui se dirige vers les cabines d’essayage au moment où l’autre se retourne, etc. Autant d’occasions ratées.)

Dans une voiture, un silence de plomb. Le couple se déchire. Les pensées des deux personnages, chacun envisage la rupture.

Etc.

 

3

Commencer une nouvelle par : je vais vous raconter une histoire tout à fait vraie, et embrayer sur une fiction pure.

 

4

Une histoire des Beatles sur un mode décalé, à la manière « d’un jeune homme trop gros » de Savitzkaya. Écrit à partir des notices Wikipedia, recoupées avec des articles et coupures de presse.

Ne pas dire de qui il s’agit. On le comprend : l’histoire des quatre hommes est connue. Importance du traitement pour la dire. Imaginer le ressenti des protagonistes, axer le texte là dessus.

 

5

Un jeune homme ouvre un dictionnaire et par jeu, cherche son nom. Surpris, il le trouve, pense d’abord à un homonyme (son nom est assez courant). Peu à peu, il est troublé : la bio est celle d’un écrivain, et lui-même écrit. Ce qu’il lit, ce sont les débuts littéraires de son double, qui a réussi un coup de maitre avec son premier roman. Lui s’échine à écrire le sien, n’arrive à rien.

Arrivé à la fin de sa lecture, à la fin de la vie de son double, il repose le dictionnaire. Il n’écrira jamais plus.

 

6

Un long texte, 5 moments intimes, sans ordre chronologique, liés à une chanson, un album ou un livre de Dylan : Blind Willie McTell / Oh Mercy / Desire - Blood on the tracks / Tempest / Chronicles volume 1, par exemple. Le titre : Portrait de Dylan en 5 tableaux.

 

Isabelle Baldakiz | Écriture de points de vue


1

Histoire vraie : la principauté du Sealand est née de la folie d’un homme qui a profité d’une faille « géographique » : En 1966, Roy Bates se rend compte qu’une plate-forme militaire, le Fort Roughs, a été laissée à l’abandon, au large de l’estuaire de la Tamise et, surtout, qu’elle est située dans les eaux internationales. Elle n’appartient pas au Royaume Uni. Elle n’appartient à personne. Il investit le fort et proclame son indépendance le 2 septembre 1967. En guise de cadeau d’anniversaire, il offre le titre de princesse à Joan, sa femme. Il crée une monnaie, un gouvernement sur quelques centaines de mètres d’acier balayé par les vents marins.

Un admirateur du Sealand se rend enfin sur l’île de ses rêves. Mais la désillusion est immense : solitude, froid, rouille, disparitions mystérieuses. Que sont devenus ses prédécesseurs ?

 

2

Quatre amies se retrouvent régulièrement « entre filles ». Ce soir est particulier pour l’une d’elles. Mais laquelle ? Ecriture de points de vue. Chacune prend la parole et se raconte. L’un d’elle va annoncer sa mort prochaine. Le lecteur sait que l’une va mourir mais doit attendre la fin du récit (et encore !) pour découvrir laquelle est condamnée.

 

3

Un homme fait un étrange rencontre dans un restaurant. Conversation entre le héros et un personnage mystérieux. On découvre qu’il s’agit d’un chien, fidèle à son maître malgré la mort de celui-ci. Au début, il venait au resto comme du vivant du maître. Petit à petit, il s’est humanisé jusqu’à prendre la parole sans que personne ne trouve cela étrange.

 

4

Les confidences d’une comédienne dont le spectacle sur sa mère fait un tabac. Elle est une star du one-woman show depuis qu’elle imite sa mère sur scène. Paris s’intéresse à elle. Seule ombre au tableau : sa mère. Elle ne comprend pas la démarche de sa fille. La fille revendique un acte d’amour, la mère y voit une humiliation. Et finalement, il est vrai que la fille a quelques comptes à régler.

 

5

Martha est bossue, laide et pourtant si gentille. Les enfants du village ont un peu peur de ses bonjours joyeux, la saluent sans s’arrêter, inventent des histoires sur sa bosse. S’ils savaient qu’elle a connu un amour sublime, ils la regarderaient autrement.

 

Tristan Mat | Arguments


1 – Une femme prétend avoir découvert des poèmes écrits par Ludwig Wittgenstein.

2 – Un livre dont le titre serait : Vrac.

3 – Première phrase : Un jour je me suis réveillé transformé en homme.

4 – Sentir venir la fin, il commence à écrire une série de lettres : parents, amis, maîtres, amantes, inconnus. Toutes les lettres commencent ainsi : C’est toi que j’ai le plus aimé. Il meurt heureux.

5 – Un poème par jour dit le médecin des morts avant de refermer la porte, sans préciser s’il s’agit de le lire, digérer, détruire, écraser, écrire, décomposer, recopier, réciter.

6 – Une famille sur une plage déserte. Deux enfants seuls s’approchent, se mêlent aux jeux des enfants. Ils repartent tous ensemble. Aventures.

7 – Petits traités : éloge du carnet, la pensée du suicide, de la plaine, des regards louches, des lèvres, catalogue d’images, des rideaux, de l’ordre.

8 – Inventaire des livres impossibles.

 

Marlen Sauvage | interactions


1 - Un lieu pour personnage. Le café que Giulia qui vient de quitter son Italie natale dans les années 50, rêve d’ouvrir en France. Un lieu où tout peut se dire, se révéler… Le café est un rêve. Et les personnages ?

2 - Amour et écriture à deux voix. Pas un roman mais une réflexion sur la difficulté d’aimer et celle d’écrire, à travers des anecdotes. En référence à Blanchot : "Fais en sorte que je puisse te parler."

3 - Des faits réels pour une fiction, traité sous la forme de monologues intérieurs. Dans la chambre n° 5 du petit hôtel "Chez Fernand" dans un petit village de province, trois fois des personnes qui y ont dormi se sont suicidées. Noyées dans le lac tout proche. Seules les chaussures ont été retrouvées sur les berges. Un homme ce jour de juin monte les marches pesamment, une valise à la main. Il sort de prison. Dans le décor vieillot de la chambre n° 5, il se remémore l’événement qui l’a conduit derrière les barreaux. Deux personnages suivront.

4 - Un fait réel, une fiction. Le séjour en Irlande, durant 2 semaines, de deux "demoiselles" du début du XXe siècle, étudiantes en anglais et en mathématiques, parties photographier le tournant du siècle, pour le compte de Albert Khan, fondateur des Archives de la planète. Reportage "en direct" et forcément fictif mais avec les commentaires au moment de l’écriture, un siècle plus tard.

5 - Biographèmes. Qui était cet homme engagé volontaire à 18 ans 5 mois le 15 octobre 1944 à l’intendance militaire de Bourges, au 1er régiment d’infanterie ? (C. Simon, L’Acacia, Les Géorgiques, et Barthes bien sûr). Avec une contrainte dans le récit : chaque chapitre démarre avec une date piochée dans la littérature (journaux intimes, carnets de bord) et son extrait, date liée à l’événement traité dans le chapitre. Interactions "littéraires" possibles ?

6 - Les situations où se vérifie la citation suivante, de Herman Melville : « L’une des heures où l’homme a le plus de sang-froid et de sagesse est celle qui suit immédiatement son réveil du matin. » (Bartleby le scribe)

7 - Inventaire des petites injustices subies dans l’enfance ou ressenties comme telles, des situations particulières qui révèlent la conscience aiguë de l’enfant quant à la société, au monde des adultes. (C. Juliet, Le temps de l’éveil).

 

Brigitte Célérier | presque des sujets de feuilleton


- un couple de hasard, potentiel, se rencontre dans une boutique où chacun vient choisir un cadeau pour les noces d’une amie commune

- un riche et jeune expatrié découvre qu’il ne possède pas les codes d’une bonne société, se sent humilié, se pique, décide de s’affirmer avec un peu d’arrogance, et des replis, ignore que la maîtresse de maison l’a élu comme gendre

- une cousine pauvre reconnaissante et de plus en plus rancugneuse, en vacance chez une famille en perpétuelle éruption, prise pour alliée par la fille qu’elle supporte assez mal

- une belle maison, une terrasse, la mer, des amateurs de littératures, un jeune poète introduit, le choix du thé et des disques

- l’entretien d’une grande maison, reste de la splendeur passée, et la délicatesse des occupants, leur légèreté affichée

- relations ou non entre des étudiants de régions, opinions, goûts, aspirations, milieux différents, et le groupe qu’ils forment

- une mort brusque, accident, le regroupement autour de la jeune veuve, ses enfants et ses parents, dans la maison au bord de la mer, d’amis, de frères, de soeurs, venus de partout, la cohabitation, les intérêts tus, les attentions, la vie courante pendant les deux ou trois jours avant l’enterrement

 

Alice Scaliger | Face au feu


L’horizon intérieur du roman, c’est son ampleur morale.

Il s’agit de donner du sens à ce qui n’en a pas.

Donner un but, ce serait faire un cadeau immense. Libre ensuite au lecteur de s’en servir, ou pas, ou d’en faire un autre voire un meilleur usage.

Forger un outil pour améliorer l’humain, à l’intérieur.

Ce n’est pas de rêve dont il est question, même si le rêve peut être le moyen d’y parvenir. Le rêve n’est pas une fin en soi.

J’ai en projet cela : donner un but, comme un cadeau.

Il importe que le personnage principal soit une femme. Pas du tout de foi en l’idée d’une littérature féminine. Mais conscience de l’importance de construire des héroïnes.

Conscience que nos miroirs ne nous reflètent pas, mais nous forgent. Conscience de la jubilation à regarder les femmes manier l’épée, dans Game of Thrones. Conscience qu’ici, l’épée ne serait ni de fer, ni de bois, mais d’ampleur morale.

Alice à la forge. Michel Strogoff a une mission, il l’accomplira. L’épée rougie au feu devant ses yeux l’aveugle ; mais avancer aveugle n’empêche pas d’avancer. Alice a une mission. Elle l’accomplira, face au feu, à s’en brûler les mains. Dehors, les Prométhée règnent.

Dans le récit, un four solaire. Des miroirs où concentrer les rayons du soleil, et mettre le feu.

Songeant à Thoreau, la vie dans les bois, entre lac et forêt, près de la ville de Concord.

Songeant à ceux qui vont à l’aventure.

L’héroïsme de la vie, affronter la vie : ceci n’est pas une fiction.

 

Danielle Masson | Paradoxe


Le territoire que se construit Goran Le Mut : les sept marches, en désordre

Un frère ainé adoré, trop tôt disparu, à à peine 32 ans.
Il s’appelait Antoine, avait été un très grand basketteur, aimait trop la moto et la vitesse ou la vitesse et la moto. Il ne supporta pas de ne plus être un athlète de haut niveau.

Anne, Constance, Camille, Marie, Thomas, Ange, Julie, Cécile, Camille, même une Berthe ont traversé sa vie : l’abécédaire de ses amours.
Aujourd’hui, il est revenu à la lettre E, avec Énora.
La mort les a tous frôlés un peu, beaucoup.

Un paquet de treize lettres retrouvées, entourées d’un ruban qui a dû être blanc.
Aucune n’a été lue.
Le nom écrit d’une écriture avec pleins et déliés sur l’enveloppe : Goran le Mut, son nom à lui
L’année : 1914.

Un énorme livre des couvertures et unes du journal L’équipe.
À l’intérieur, des quarts de feuilles de papier couverts d’une fine écriture de mouche, difficile à déchiffrer.
Qui a écrit ? pour qui ? pourquoi ?

Des souvenirs de guerre qui remontent à la vie.
Des secrets bien, trop bien gardés.
Des bribes ressortent jour après jour

Goran Le Mut écrit un livre dont il est le héros. Il y croise une femme, qu’il avait perdue de vue depuis ses lointaines années de faculté. Et comme le dit Jean, héros du roman de Guy Lagorce dans Fin de soirée : « demandez-moi plutôt ce que la vie a fait de moi. »

Souvenirs d’enfance : réveil de la mémoire, des mémoires.
Serments entre copains d’enfance, tenus, non tenus, oubliés, toujours présents.
Des drôles d’alliances. De magnifiques rencontres.

 

Anne Klippstiehl | Comme une boucle


1 – l’enfance et l’adolescence : l’intimité qui manque entre parents et enfants, la cohabitation forcée, la découverte du rapport entre ses parents, leurs conflits latents, l’odeur des corps qui dégoûte, l’envie de partir

2 – la honte qu’on ressent envers ses parents, son milieu, le désamour de ses parents

3 – devenir adulte, se créer une vie dans une ville que l’on ne connaît pas, la banlieue dans les années 70, la vie dans la société de consommation, la solitude

4 – la maladie d’Alzheimer de la mère, les sentiments contradictoires envers la maladie, la culpabilité, le dégoût, l’amour et la mort, le renversement des rôles parent-enfant.

5 – la reconnaissance d’une vie en revenant dans la ville qu’on a tant voulu quitter pour échapper à ses racines, la résolution d’une vie comme une boucle.

 

Jérôme C. | Cent (ou mille)


1. Un homme disparaît lors d’un voyage en famille dans le grand ouest américain. Titre possible : « Le déserteur ».

2. Écrire le récit du quotidien de Roman V, jeune ukrainien filiforme, mineur réfugié en France. Titre possible : « Roman ». Sous-titre : « Récit ».

3. Pensé à Catherine Deneuve comme héroïne. Mère sophistiquée d’un étudiant des beaux-arts tout juste suicidé, elle revient, avec le colocataire de son fils, dans le studio où il s’est pendu. Titre possible : « Vider les lieux ».

4. Faire le récit d’un film qui a marqué, sans craindre écarts et approximations. Titre possible : « Déjà vu ».

5. Écrire le roman d’un autre à partir de la couverture entraperçue à la table d’un libraire. Ne lire l’original qu’après avoir achevé sa version à soi. Ou encore, partir d’un tableau, d’une photo, d’une affiche de film. Titre possible : accoler « V2 » au titre original.

6. En désespoir d’écrire, amplifier la contrainte, degré zéro de l’écriture créative ; « dix mots pour une histoire ». Pêcher cent (ou mille mots ?), dans le vieux dico puis, bricoler un assemblage roman. Titre possible : « Cent (ou mille ?) titres ».

 

Laurent Schaffter | Comment trouver des idées de roman ?


je maintiens en ligne ce texte de L.S., qui déborde le cadre initial de l’exercice, mais en procède, et donne des résonances autres et à l’exercice au aux contributions ci-dessus – cela confirme simplement qu’on explore ensemble – FB

Des idées de romans ! Singulière idée que de chercher à en trouver. A quoi bon se pourrir la cervelle à sonder son propre néant ? Ne devraient-elles pas venir d’elles-mêmes ces idées ? N’est-ce pas le propre des idées que de se poser sur le cortex tel le merle sur la branche ? Évidemment, en l’amorçant par ce biais, cette tentative d’essai risque fort de se prélasser dans l’apologie de la flemme et de trébucher sur le sujet. Et d’abord, ces idées, où se planquent-elles ? Existent-elles en dehors de l’homme, en l’homme ? Si oui et puisque nous y sommes, où découvrir une pépinière d’idées impensées, où dénicher une pouponnière de thèmes endormis, où repérer, au large des idées vaines, des bancs prometteurs de réflexions riches en retombées métaphysiques, où et comment capturer des essaims de pensées fraîches, où dégotter des tonnes de trouvailles ruisselantes d’oméga 3 ? Dans quelles vallées, quelles prairies de l’esprit moissonner les champs idéaux d’idées mûres et dorées ?

Le problème, avec les idées et par chance, c’est qu’elles se baladent, voyagent et visitent les esprits, rêveurs ou non. Ainsi, en supposant qu’une idée de roman me vienne, afin de m’assurer de son originalité, je devrais recenser toutes les idées existantes, vivantes et mortes. Ce qui nécessiterait soit un logiciel performant soit tant de temps, qu’entre temps cette idée aura élu un autre terrain pour germer et se développer. C’est son droit et du reste le théorème de Pythagore n’appartient à personne. Une idée se saisit au vol autant qu’elle s’empare de vous mais qui de l’un surprend l’autre dans cette affaire ?

Ainsi s’interrogeait-il un cahier d’écolier ouvert sur ses genoux, à la main un crayon et dans la tête des idées qui ne venaient pas tandis que midi sonnait au clocher et qu’un jogger, troublant ses vaines réflexions, le saluait brièvement dans la foulée. Un clocher, une église, un couvent, un secret mais lequel ? Et dans quel environnement temporel, géographique, sociologique ? Les intervenants du drame, car c’est un drame, qui sont-ils ? Où dorment-ils ? Oui, au fait pourquoi un drame ? Le rire manque en littérature pense-t-il soudain. Il abandonne l’austère monastère d’Umberto Ecco pour le coureur qui vient de le saluer et s’aventure, à grands risques car il n’y connait rien, à la confection fastidieuse de héros des stades tout en bidouillant mentalement, à la va vite, une intrigue minable sur fond de pognon, meurtre, dopage et sexe bien sur. Plonge ces ingrédients dans l’huile épaisse d’un humour sans saveur ni piquant, touille, brasse et remue la salade. Au passage il rajoute des présidents, des services secrets, le pape, des cardinaux, tout un bazar et assaisonne la laitue de messages cryptés, de caves sanguinolentes, d’ombres furtives, d’angles morts. Un train déraille, des documents s’égarent. Panique à bord du vaisseau fric. Il rajoute, par pur enthousiasme, un arrière plan apocalyptique. Thème vendeur et actuel estime-t-il. En plus ça fait joli, la terre en péril. Une esquisse de sourire s’allonge sur ses lèvres à l’idée d’une vanne suivie d’une description qui, d’évidence, n’amuseront personne. Il songe au JO de Berlin en 36, à Munich en 72 quand, abruptement, le vide. Aucune idée, rien d’original, que des recettes qui ne valent ni le papier ni l’encre. Interloqué, figé, en arrêt face à la conscience du vide qui se lève en lui il réalise, dans le même temps, qu’en fait d’idées l’espace concret foisonne d’évènements extraordinaires. Pas besoin de chercher, tout est là sous nos yeux, l’imaginaire se nourrit du réel et réciproquement mais comment en extraire l’essence et ou la rejoindre ?

Pour écrire un roman, se dit-il, il faut écrire. Donc il décide d’écrire, sans autre idée au départ que celle d’écrire. Aucun plan n’étaye son défi, son inconscience soutenue, encouragée par de vagues impressions, de confus sentiments dont celui de devoir avancer, progresser à l’aveugle, même sans méthode, ni plan, ni scénar., ni technique, ni boussole pas plus qu’il n’est titulaire d’un ou de plusieurs masters, doctorat ès écriture ou diplôme de bridge. Un fil pourtant. Conduit-il vers un dépotoir d’idées fausses, vers des idées tronquées, désarticulées, boiteuses, malades, perverses ou sereines ?

Il s’imagine un bref instant submergé par un flot d’idées folles et déroutantes. Referme son cahier. Ferme les yeux.

Une petite ampoule, basse consommation, s’allume sous sa calvitie. Une idée naissante peut-être. Il se détend. Immobile, il laisse l’influx se poser, se propager, prendre la forme de sons, d’images qu’il espère, guette au fond de lui-même,tel un chasseur à l’affut dans sa cabane. Il rejette la comparaison. Mauvaise. Il ne tue pas les idées. Il attend qu’elles se posent puis les dédaigne systématiquement craignant de s’emparer de l’une d’elle. Craignant de s’attacher à une idée mineure, insignifiante et qui pourtant lui paraitrait belle. Il accumule en lui le combustible. Lui manque l’étincelle. Celle qui mettra le feu au récit. Celle qui, par sa puissance novatrice, couvrira les imperfections formelles. Une idée directrice pour un orchestre d’idées. Ça se pêche où cet article ? Lui vient l’idée d’une idée simple, une soliste en quelque sorte. Un truc avec Dieu. Dieu est mort étant déjà pris, sa concentration s’attarde à la périphérie du cimetière pour constater hâtivement que le sujet ne prête pas vraiment à innovation. Entre naissance, mort, enfer, purgatoire, paradis, renaissance et résurrection, peu de place pour l’alternative. Il visite rapidement, de l’extrême au moyen et proche orient jusqu’au couchant des Celtes, les panthéons disponibles et bloque sur un menhir. Obélix ! Astérix, oui, comment cette idée d’un héros gaulois est-elle née ? Il se rappelle l’avoir lu quelque part. Une histoire d’équilibre, de pendant gaulois au héros belge Tintin. Tiens, se dit-il, curieux, une idée nait au pied d’une autre. Chaque idée comporte sa négation, des variables et leurs négations. Variables, négations, idée principale, chacune d’elles cache une histoire, des récits en nombre. Une idée une époque. Une idée doit coller à son époque. Est-ce l’époque qui la rejoint ? La terre, qui à force de parcourir l’écliptique en compagnie du soleil, traverse des champs d’idées magnétiques engendrés par la pensée des grandes nébuleuses ? Pensées que nous récolterions et vendangerions comme autant d’étoiles filantes ? Le poids des idées. Certaines idées pèsent. Le risque de la quête est doublement encouru. Trouver peut tuer ne pas trouver aussi. La folie ne vient-t-elle pas de ricaner au vent d’une idée dingue ? Nietzsche, Gödel, Artaud, Maupassant, que valent nos fragiles esprits face à la démesure d’une idée ?

Il se rabat sur du concret. Envisage un instant que chaque feuille de chaque arbre de la forêt, à la lisière de laquelle les yeux clos il remonte la piste des idées, soit une idée. Ce clin d’œil au Bouddha l’amuse. Et le Bouddha idée ou réalité ? Et qu’en est-il de l’idée greffée dans nos esprits et devenue tangible ? . Où rêvait-elle ? A l’ombre de quel concept, dans la nuit de quelle imaginaire évoluait-elle ? Il cherche un domaine. Il capte enfin qu’il doit, d’abord, sélectionner un champ d’application, un thème, un genre, un sol fertile pour accueillir l’idée susceptible de germer un jour en lui. Il comprend que préparer le terrain c’est déjà chercher et pour cette unique raison, continue d’aligner les mots qui lui montent aux doigts sans pour autant que ces derniers suivent le développement d’une idée cohérente, rénovatrice, innovatrice ou même, le simple fil d’une simple idée simple.

Il passe alors en revue les rubriques les plus évidentes. Historique gros boulot, scientifique pareil, biographique ça rejoint l’historique SF, oui ça c’est sympa songe-t-il un court instant bien qu’il n’en lise jamais. Le fantastique, du lourd.

L’humour ? Trêves de plaisanteries, il ne comprend même pas les siennes. Un polar ? Ça marche bien le polar. Un truc cruel à souhait basé sur un tueur en série affublé de manies sexuelles rares, vénéneuses, mortelles. Il hésite sur cette dernière donnée fascinante et usée jusqu’à la corde ou plutôt oui, deux, deux tueurs qui opèrent synchroniquement, sans se connaître. Les mêmes modes opératoires en des endroits différents sur la base de pathologie différentes et qui cependant se rejoignent dans l’accomplissement de l’acte meurtrier libérateur en déposant, d’infimes indices d’une troublante similitude. Encore du boulot que d’attacher de la chair, du texte à cette maigre ossature. Imaginer un flic. Le créer de toutes pièces. Refuser les clichés. Colombo même s’il est sympa. Et voilà qu’il s’aperçoit que certaines idées sont à rejeter. On les trouve partout. Ce ne sont plus des idées mais des poncifs et l’idée le reprend de chercher des idées. Des idées pures, idéales, couvertes de rosée, d’un fin duvet printanier, des idées inédites.

Lui vient alors l’idée d’écrire l’histoire d’un homme sans idée, celle d’un homme sans rêves, celle d’un homme qui vit et ne vit pas. Il lui suffirait, pour décrire un an, dix ans de la vie d’adulte d’un tel personnage, de recopier autant de fois la même semaine. Il imagine un instant le malaise, la nausée du lecteur se tapant ne serait-ce qu’une année de ces semaines répliquées. Drôle d’idée ! Rendrait-elle suffisamment compte de la mécanisation de nos existences ?

Il dessille ses paupières, rouvre son cahier sur ses genoux, récupère son crayon dans l’herbe puis, d’une écriture irrégulière, cassée en raison tant de sa position que de ses hésitations, entreprend de noter ce qui suit ; « une bonne idée, sinon très bonne se démarque par les horizons qu’elle dévoile. Il peut s’agir d’une idée ancienne, connue partiellement, fausse ou correcte et qui, vue sous un angle différent, nous révèle non seulement des aspects d’elle-même jusqu’alors hors du champ de notre conscience mais également projette un nouvel éclairage sur les domaines connexes que l’ancienne appréhension nous avait dévoilés. Ce tout en ouvrant des échappées sur des champs d’inspiration, d’investigation vierges ou repensés dans la continuité historique de la réflexion humaine. Il pense à la compréhension psychologique, naturelle, spirituelle que l’homme peut tirer de lui-même, en lui-même, en considérant son propre cheminement sur la voie des idées. Une idée peut naitre du frottement, du choc de deux idées élémentaires. De la fusion d’idées contradictoires naissent des situations propices à l’émergence d’idées neuves. La fission d’une idée philosophiquement instable libère des idées. Et s’il nous venait l’idée d’avoir des idées, d’où viendrait-elle ? D’un papier trainant au sol et qu’une saute de mistral plaque à nos pieds curieux ? D’un sourire de femme ? D’une réflexion désagréable ?

Les idées interfèrent avec le vivant et nous interagissons avec elles sous réserve d’être précisément vivants. Les idées bouillonnent et s’évaporent vite. A trop creuser pour chercher des idées on déterre des idées creuses. Une pomme tombe d’un arbre dans la baignoire de la salle d’eau d’un train à l’intérieur duquel, un voyageur se déplace en sens inverse du convoi qui en croise un autre tandis qu’un troisième, à la même hauteur, même vitesse, semble à l’arrêt.. Les idées engendrent les idées. C’est en forgeant que l’on devient forgeron, en pensant que l’on devient penseron. Pour demain les objets » note-t-il encore en refermant son cahier d’écolier.

Il se redresse. Vacille légèrement sur ses jambes engourdies par la position prolongée du tailleur. Range son crayon dans la poche intérieure de son veston, pointe en l’air pour éviter d’en percer le fond. Glisse une paume lisse sur son crâne lisse. Ramasse le petit sachet contenant deux bouquins, une pomme et un taille-crayon. Remise son cahier bleu dans le pochon puis, nonchalamment se dirige vers la ville occupée à mastiquer les plats du jour, avec fromage ou dessert, pour neuf quatre-vingt-dix.

Une rencontre, une rencontre. D’une rencontre peut sortir un roman. L’idée d’une rencontre le tarabuste. Mais quel type de rencontre enfante un roman arraché au néant ? Et quelle type de rencontre pourrait bien faire un type de ce type affublé d’une dégaine à faire pleurer les mouches. Où trouver les idées ? Demain, il cherchera encore, il aime chercher. Il trouve dans cette activité l’illusoire sentiment de son existence. Il sait cependant qu’il aboutira, remontera jusqu’à la grande famille des idées et, bien au-delà de toutes les formulations possibles, jusqu’à la source des idées-mères. Il le sait car il en a eut l’idée, venue subitement, voici des décennies déjà. Depuis, cette idée ne l’a pas quitté. Elle l’accompagne dans son refus des idées banales, dans l’exigence de sa quête, dans le désert des idées mortes, dans le labyrinthe aux mille miroirs des idées réfléchies, sur la mer ridée d’idées sombres dormant dans des fosses et qu’il convient de ne pas réveiller. Elle l’accompagne dans la solitude propice au bourdonnement, à l’éveil puis au foisonnement parfois de ces idées multicolores qu’il affectionne. Il envisage un instant, ayant entendu quelque part que la nuit porte conseil, de développer une technique mentale lui permettant d’accéder, par la voie du sommeil, à ces rivages que d’ordinaire délaisse l’éveil.

Le lendemain matin, il se réveille une semaine plus tard. Déjeune sans goût ni véritable appétit. L’habitude. Son regard frôle la tasse devant lui. Un objet, les objets, les idées. Les objets, sources d’idées, thèmes romanesques ? Il peine à voir. Retourne s’allonger et pense qu’il a besoin de la serrer dans ses bras mais qui ? Une muse ? Existent-elles ? Si oui sous quelle forme visitent-elles ceux qu’elles inspirent ? Il pense à se raser, à se brosser les dents, à enfiler des habits propres. Son cahier. Les objets, les objets. Le moindre objet peut devenir la clé d’un roman. Le plus insignifiant car aucun n’est déconnecté de l’ensemble en constante modification, transformation, métamorphose et qui est lui-même constitué par l’ensemble incluant la totalité des réalités. Ainsi un cheveux, une enseigne, un pépin de poire et pas de pomme ce qui changerait toute l’histoire, ainsi une odeur de cigarette dans une chambre, de cave dans une une cave, de danse dans une salle de bal, un banal ticket de métro, une tasse de café vide, un bouquet fané, un perron, un briquet, une empreinte digitale, un mouchoir, chaque objet contient une quantité invraisemblable d’histoires chacun pouvant être rattaché à une époque, une situation, des personnages. Chaque objet, peu importe lequel, est susceptible de jouer une rôle majeur dans un récit. Les allumettes dans le conte D’Andersen, les miettes de pain puis les cailloux blancs dans l’histoire du Petit Poucet. Le centre de la terre chez Jules Verne. Un bulbe de tulipe. Une flèche brisée . Une pauvre pomme partagée dans un jardin. Un anneau chez Tolkien. Un soulier pour Cendrillon. L’indice souvent très mince des intrigues policières. Il pense aux balles qui ont tué Gandhi, Martin Luther King, John Lennon et ce gamin de dix-huit ans, dans la banlieue nord de Paris, dont la mort nous apprends qu’il fut vivant. Il serait intéressant de suivre le chemin des balles. Depuis les tours, les suites, lofts, châteaux suspendus des investisseurs carnassiers jusqu’à l’acheteur. Ensuite d’imaginer, de trouver, dans le cadre d’une enquête, par quelles routes ces balles atterrissent entre les mains du tueur.

L’histoire du flingue, de l’extraction du métal en passant par son usinage à l’expédition puis la vente. Cette fille, fan de Lennon, et qui bosse au contrôle qualité-produit. Là, elle vient de vérifier l’état du calibre qui aboutira entre les pattes de l’assassin. La semaine dernière, elle était au concert avec ses copines, un super concert. Elle n’aime pas son job mais il faut bien croûter et à défaut d’autre chose, dans l’immédiat, elle vise des flingues. Ainsi, suivre le chemin de la mort dans le courant de la vie. Le suivre jusqu’à l’instant choc où la rencontre s’opère entre le minerai extrait de la terre, nettoyé, purifié,conditionné, stocké, vendu et livré en barres puis transformé, creusé, façonné,ouvragé,, biseauté, bichonné, huilé, emballé, conditionné, emmagasiné, commandé, acheminé et enfin ce bout de terre, devenu grâce à tant d’opérations et de savoir un messager de la camarde, rejoint les paumes émues de ce client qui soupèse, jauge, inspecte minutieusement et décide d’acheter tandis que le brave commerçant, tout à sa tirade, vante inlassablement les mérites et qualités de l’outil. Suggère un léger rabais possible, sur la munition, en cas d’achat de ce bijou irréprochable, aussi fiable qu’un coucou suisse. L’acquéreur du calibre prendra avec, trois boites de bastos. Six mois plus tard, il vendra le flingue au black à un noir. L’histoire, retracée par épisodes significatifs, des personnes compromises dans le processus de cet aboutissement fatal. L’histoire séquentielle des vies interrompues par ces mêmes balles. L’histoire des tueurs aussi. Ainsi le récit se ramifie, s’étale et s’ordonne, s’agence et prend forme sur la base d’un seul objet. A trancher : balles ou flingue. A apprécier : le nombre des personnages afin de ne point s’enliser dans les sables mouvants d’un roman fleuve. Et après, faut-il encore, bien évidemment, que ce ne soit pas une construction mécanique, censée, logique, habile même et cependant dépourvue d’âme, d’une idée phare qui amènerait le lecteur à bon port. Mais quel port se dit-il soudain ? Voilà l’idée saugrenue venue d’une destination inconnue, d’un port à atteindre, . Une île au trésor qu’il se persuade, en dépit de son ignorance et de la position du lieu et des moyens d’y parvenir, de pouvoir rejoindre. Des trésors d’idées prêtes à l’emploi que l’on trouve en naviguant à vue vers un hâvre sans nom. Un port dans les étoiles bien évidemment mais là, il constate que le port qu’il envisageait comme point d’arrivé, comme but, n’est en fait qu’un point de départ. Quelle drôle d’idée que de chercher des idées de roman se dit-il.

C’est somme toute bien fatiguant, un boulot, un vrai boulot et pas vraiment reconnu. Un truc de rêveur, une manie d’oisif, un symptôme autistique, une bizarrerie de mage-papier.

Il se lève enfin. S’habille de pied en cap. Tourne la clé dans la serrure. La pose sur le compteur électrique. Descend les escaliers, fermement décidé qu’il est à boire un café en terrasse, celle face à la librairie et séparée d’elle par la rivière , deux trottoirs et la route.

Laisser son esprit errer dans la tiédeur de juin. D’un œil mi-clos considérer les passants affairés tout en feuilletant distraitement le canard du coin. Voilà son programme de recherche et le voilà qui se dirige vers son laboratoire favori. Il shoote, sportif, un caillou innocent qui finit sa carrière dans une bouche d’égout asséchée. En cherchait un second lorsque, pendantes sous leurs présentoirs, des manchettes de journaux qu’agitait une légère brise, retinrent son attention. Celle du milieu particulièrement avec son gros titre en gras racoleur : « Avec l’aide de son fils, elle prostituait des enfants. » puis, plus discrète l’autre, à coté, prophétisant la disparition des abeilles.

Tilt !Bien sur, n’importe quelle feuille de choux locale grouille d’amorces de récits à happer au vol. Il suffit de les lire avec l’esprit d’ un visiteur venu d’ailleurs. Lui vient soudain l’idée de se glisser dans la peau d’un extra-terrestre oui, c’est ça pense-t-il tout excité, glissons-nous la peau d’un autre. Voyons le monde à travers les yeux du lépreux, voyons le par le regard de cette employé de maison exploitée jusqu’à l’os, voyons-le de la panse et de l’orgueil des nantis, voyons-le à travers ceux d’un skate, d’un trottinette. Voyons le monde à travers les yeux de la mer. Décodons-le à la manière d’un flic raté, soupçonneux aigri et qui pourtant renifle la piste du crime mieux qu’un goret dressé pour les truffes. Oui, c’est ça jubile-t-il, cette femme qui traverse en poussant un landau. Je suis elle. Je m’ennuie et je n’aime pas ce gamin, il me pèse. Voyager, je voulais voyager au bras d’un prince ou au moins avec un mec bien et pas me retrouver à cuire des nouilles pour un minable qui se prétend écrivain et qui n’est même pas foutu de nous payer des vacances en Égypte. Oui, je suis cette femme et après, bien sur, je serai son mari, son amant, son fils, son chien, le billet de loterie gagnant, la chance qui lui sourira et détruira le minable écrivain, oui, je serai ses bas les soir, son miroir le matin et je lui parlerai, la guiderai vers l’aventure, l’incertitude et la peur mais comment ordonner le tout ? Comment éviter de n’aligner que des descriptions ? Comment éviter de n’enfiler que des costumes ? Comment lier l’ensemble ?

Sur quelles eaux embarquer tous ces personnages qui maintenant se bousculent à l’entrée du premier chapitre, chacun désirant le rôle principal, alors que l’intrigue flotte encore dans les limbes affectées aux romans incréés.

Du déchirement, de l’amour, de la haine, des épreuves, pénibles, atroces rattachées à un contexte explorable à loisir ok mais pour l’instant, je n’ai aucune idée directrice majeure constate-il, sans dépit pourtant. Impossible d’acheter un billet de tombola dont le premier prix serait la possibilité d’écrire un roman vraiment bon. Non, ça n’existe pas. Pas encore, pas encore, pas encore s’amuse-t-il. Tiens et pourquoi pas une tombola dont le premier prix serait l’immolation du vainqueur. Avec des règles bien évidemment. Un jeu où le gagnant meurt vraiment. Ceci bien sur après que chacun des concurrents eut vécu, durant un an, une vie de rêve. Une immolation pour vingt participants ça passe sur un an en regard des statistiques guerrières ou automobiles.. Un an, un décès, dix-neuf rentiers, du suspense, de l’audimat en haleine. Plus d’une année si l’on tient compte du fait que la cérémonie finale nécessite un délai de préparation de plusieurs mois, tout devant être parfait afin de ne pas décevoir le public. Les survivants majoritaires les perdants donc, se verraient assurés d’une rente à vie plus que confortable. L’idée du sacrifice, du don de soi. Possibilité de corser le programme en faisant concourir les sélectionnés et possibilité pour eux d’accumuler ou perdre des points de vies et devenir ainsi, lors du tirage aux règles complexes (à établir), inégaux devant le hasard. Le tout filmé et débité en tranches hebdomadaires sous forme de série télé. Prévoir pour la remise de l’oscar (trouver un autre nom pour désigner le trophée) un espace prestigieux. Un stade par exemple. Le prix comporterait également pour le vainqueur la prime tombale. Le choix pour lui, sur catalogue, de son mausolée ainsi que de son emplacement. Le lot assorti d’une garantie vandalisme, intempéries nucléaires, chutes de météorites, d’ ovis, d’ovnis et doublée d’une concession entretien d’un siècle. Mais là, se dit-il on est plutôt dans la SF quoique, à bien y réfléchir, le hasard se mêle au destin dans l’arène darwinienne. Destin, hasard, hasard, destin dés, univers, tunique soldat, synchronicité, hasard, soldat, dés, Dieu, destin ces mot tourbillonnent dans son esprit lorsqu’il s’affale sur une inconfortable chaise de plastic beige à la terrasse de l’auberge et se fond, se perd dans le glouglou discret de la rivière qui rampe, tel un serpent las, assoiffée entre ses berges aménagées.

— Salut ? Tu vas bien ? Tu prends quoi ?

La voix féminine s’est introduite, par son canal auditif droit, à l’intérieur de méditations informulées qu’elle vient de troubler. Il ouvre un œil, le gauche comme s’il se levait du même pied, et réponds :

— Un grand café s’il te plait ! puis retourne sans autre à ses cogitations ;

Hasard, destin, temps,tunique, les mêmes mots défilent dans son esprit ; univers, dés, dieu, soldat, synchroni quand il bute brusquement sur ce dernier terme. Synchronicité, relation acausale. L’absence de causalité le séduit. Pas tant l’idée de causalité que celle d’absence. Il affectionne un certain vide. Absence ? ou causalité non reconnue, non perçue ? pense-t-il alors. Jung, il doit relire Jung ; tout ce qui a trait à la synchronicité chez le zurichois et autre part. Relation acausale ? Et pourquoi ne pas construire un roman dont une suite de synchronicités, s’étalant dans le temps et l’espace, serait le fil d’Ariane. Mettre en évidence une causalité transcendantale que nous ne percevrions qu’en termes d’acausalité, en raison précisément de sa nature. Une question d’échelle. Chercher des correspondances entre des évènements éloignés et qu’il semble impossible de relier par voie de cause à effet. Ni dans le temps, ni dans l’espace... Souligner leurs liaisons éventuelles permettrait de dégager de l’incohérence apparente, une cohérence dont la réalité échappe à ceux qu’elle ne chatouille pas songe-t-il en sirotant satisfait, par petite lampées désinvoltes afin d’en prolonger le plaisir, le café amer qu’il ne sucre jamais.. L’absence de cause Se documenter, amasser des données, accumuler des faits, engranger des récits, des témoignages, chercher des lignes directrices, des points communs, souligner les rapports entre d’actes d’apparence insignifiants et les grands bouleversements humains. Le vide et l’absence de cause, sable et ciment de son édifice. Trouver des idées de romans, trouver des idées de romans, des idées de romans..... Des idées de romans, des idées de romans, des idées, des idées qu’il ne trouve pas.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 9 juin 2014
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