Bruno Lalonde (Montréal) | « se tenir en dessous de la ligne »

quand un libraire en est à 950 vidéos mises en ligne, et la lecture redevenue partage par ce journal à la voix...


 

 

Chaque matin, devant sa propre bibliothèque (il insiste sur la différence, mais n’arrête jamais de raconter les passages de l’une à l’autre), un libraire d’ancien, quartier Côte-des-Neiges à Montréal, avant d’aller rejoindre son magasin, s’installe devant sa vidéo et parle de ses lectures en cours, dans la liberté tranquille de l’improvisation, de la digression, quittant toujours l’auteur pour revenir plus amont à son rapport même à la littérature, à son pays et sa propre autobiographie... Et cela dure depuis 2 ans 1/2, et voilà que c’est mon tour...

Laissons tomber le fait que cela parle de moi, je crois que je commence à être assez libre avec Bruno Lalonde pour qu’on accepte cette liberté réciproque et autonome, et donc le droit de parler de l’autre.

D’ailleurs, sur la première de ces 2 vidéos, mise en ligne hier et qui dure 13 minutes, il y a ce magnifique moment où il s’aperçoit, à la douzième minute, qu’il n’a pas encore commencé à parler du livre... Mais, dans ses digressions qui l’emmènent vers les services de presse des éditeurs et les auteurs qui les revendent, ou la notion d’empilements par strates dans les entassements au sol de sa propre librairie, il laisse passer une phrase comme ça, copiée au vol :

« Lire n’est pas que mettre de l’ordre dans son esprit.. mais une manière d’insuffler à sa propre vie un regain de vitalité, qui rend la vie plus chatoyante, pas plus belle, parce que la vie est difficile, mais plus significative... »

Rappelons l’enjeu : cet homme-là vient de s’autoriser, dans ses belles Appalaches aux rocs rouges (pour moi, émerveillement du Megantic, et aussi la traversée du Maine une fois en voiture vers Boston) dix jours de vacances... Quand même... Et a utilisé ses vacances pour un « camp de lecture », dont il nous rend compte depuis son retour, avec Derrida ou Sloterdijk. Et si on sait tout ça, c’est qu’il en est à rien moins que 950 vidéos sur sa chaîne YouTube.

Je ne reviens pas sur ce qu’aborde Bruno Lalonde à mon propos dans la deuxième vidéo, 27 minutes. Cela croise 3 thèmes sur lesquels je ne peux qu’abonder : il y a en France le préjugé qu’un auteur écrit noble si ça s’appelle roman, et qu’il est un vulgaire opportuniste cachetonneur s’il parle de rock’n roll. Ce n’est pas exactement comme ça : quand j’avais parlé à Bobillier de mon projet Stones, il m’avait répondu que « c’était une idée de petit bourgeois », ça ne ne nous a pas empêché de rester copains, mais heureusement que j’ai trouvé Olivier Bétourné sur ma route. Rappelons que La vie mode d’emploi (Perec, sans parler d’Espèces d’espaces) ou L’invention du quotidien (Michel de Certeau) ça date du début des années 70, et nous, de toute notre décennie 60, pas d’archives, ni objets ni photos, et certainement pas les outils pour penser de façon synchrone. Or il se trouve que non seulement la fonction symbolique de ce qui se passait le rock’n roll s’en emparait, que c’est là que s’inventait le concept de culture et ce qu’il allait brasser de façon dominante, mais qu’en plus, pour Dylan, les Stones ou Led Zep c’était fabuleusement documenté – même si la recherche documentaire était un autre enjeu à l’époque qu’aujourd’hui avec le web. Lalonde parle de Greil Marcus comme exemple de ce que chez eux ces questions-là étaient prises plus au sérieux, mais quand j’ai sorti mon boulot sur les Stones, les articles n’étaient même pas dans les « suppléments livre » des journaux, seulement dans les parties magazines (tant mieux, puisque le Stones s’est vendu à 54 000 plus 2 éditions de poche à 20 000 chacune, ma seule percée dans le monde marchand !), et coté universitaire ben ça se pinçait le nez, mais c’était pas très grave.

Bruno Lalonde parle aussi longuement des ateliers d’écriture, paradoxe alors – puisque là aussi c’est seulement maintenant, après 20 ans à nous cracher à la figure (sauf quelques exceptions comme Poitiers), que l’université commence à prendre ces démarches un peu au sérieux – que ma 1ère reconnaissance amicale en ce domaine ait été mon invitation dans les facs de Québec/Laval et Montréal/UdeM, donc juste à côté de sa librairie Côte des Neiges, mais pas eu l’occasion de la découvrir. Belle histoire que raconte Bruno Lalonde sur un livre acheté par un SDF, en rapport avec notre Douceur dans l’abîme menée à Nancy en 1998 avec Jérôme Schlomoff et Charles Tordjman, et que lui il le sait, qu’il n’y a pas de hiérarchie, qu’il n’y a pas de façon sociale d’un côté et d’écrivain de l’autre, que c’est la nature même, et la plus haute, de notre quête même de la langue. C’est à ce propos qu’il dit : « se tenir en dessous de la ligne, être très bas, sachant qu’il y a une route du retour... »

Ce qui m’importe, et fait que je place ce moment de retour (improvisant au clavier comme il improvise devant sa caméra) dans cette rubrique « écrivain, un métier ? », c’est cette réflexion à la fin de la première vidéo :

« Je suis devenu une sorte de lecteur public, cette fonction-là a toujours existé, maintenant elle a changé, à nous de nous en emparer... »

Bruno Lalonde insiste beaucoup sur ce qui, selon lui, nous sépare [1] : d’un côté ceux qui sont dans l’univers réseau et la création web en ligne (que je représenterais) et ceux qui sont dans les empilements de livres par terre et les étagères jusqu’au plafond. Mais mon bureau ressemble en cela à sa librairie, et pour la présence en ligne, pour lui via son Facebook ou sa chaîne YouTube, l’implication est égale.

Et c’est là que je voulais en venir : on ne demande plus à personne de représenter en entier cette vieille lubie que nos momies professionnelles continuent de nommer, pour ne pas s’en défaire et mieux s’enfoncer sur place, la « chaîne du livre ». C’est justement la magie de la pluralité du web que nous permettre de travailler ensemble, chacun à son poste. Mon poste à moi c’est le plaisir que j’ai, mes 60 balais passés, à rassembler mon travail dans un objet unique et multiple – précisément ce site web [2].

Et parce que nous sommes chacun dans des points différents, ce que nous offre potentiellement le web, c’est précisément d’exprimer une communauté qui rompe avec ces anciennes cloisons verticales ou chapes horizontales.Par exemple, dans la nature même des improvisations orales de Bruno, se joue potentiellement une écriture pas si différente de l’oralité à la Bergounioux, et les phrases citées ci-dessus pourraient très bien se constituer en livre. Et je n’ai jamais claqué autant de fric en bouquiniste que ces derniers mois en chassant tout ce qui gravite autour de Lovecraft, et remerciement à AbeBooks de m’en permettre l’accès avec des bouquins rares qui transitent en POD (impression à la demande) du Texas à l’Allemagne pour m’arriver le surlendemain.

Et que ce n’est jamais gagné : en 2 saisons de nerval.fr (reprise en septembre), sur 113 textes, seulement 3 québécois, et pour une Souleyma combien de barrages encore à franchir ? On en parlait avec Bruno à propos de Gabrielle Roy (eh oui, ça sert à ça, Facebook, ce n’est pas que pour les photos de chat...) : sur ce qui fait que cette écrivain gigantesque et universel n’est pas dans la Pléiade, mais qu’au Québec même (son pays d’adoption, à elle qui était de ces francophones du Canada hors Québec, que n’aiment pas beaucoup les Québécois, rien n’est simple) cette part cruciale de l’oeuvre que sont ses reportages de terrain avec appareil-photo sont rassemblés en livre pour leur part écrite, mais sans les photos.

Il y a bien d’autres paradoxes – et peut-être, celui qui nous rapprocherait le plus, qu’il n’y ait pas de norme non plus pour l’intervention web, sinon cette vie qu’on y met, et comment la possibilité individuelle d’y intervenir permet de trouer au couteau les grands rideaux noirs des vieilles dominations insatiables, que c’est décisif pour une parole libre.

Après, reste un mystère : mais comment, comment ce projet un peu fou qu’avait lancé l’ami Dominique Viart chez Belin, d’une collection consacrée à quelques travaux d’aujourd’hui (il y avait aussi Quignard et Echenoz, voir ici), a bien pu se retrouver chez un bouquiniste de Montréal ? – et j’ajoute lien vers le Livre voyageur, qui porte donc bien son nom.

La photo n’a rien à voir, mais c’était mon « camp de lecture » à moi ces derniers jours.

[1J’ai répondu directement sur Facebook quant aux petites choses qui me font sourire : oui, un bon outil de veille des flux RSS ça explique comment on peut suivre les liens qu’on estime sans que ce soit une monstrueuse addiction, et certainement n’importe lequel de mes étudiants tape au clavier 2 fois plus vite que moi – et je connais des insomniaques bien pires que moi, il se trouve seulement que mes journées me laissent longtemps devant l’ordinateur, et j’ai de moins en moins d’activités sociales extérieures, hors cergyland qui est un poumon d’énergie, mais appartient aussi à la vie connectée et la réflexion numérique.

[2Ainsi, cette contradiction sur laquelle bute Bruno, mais ça m’arrive si souvent : cherchez à mon nom sur Amazon, et vous trouverez pas loin de 80 livres, remarquez bien que c’est parce que ça inclut ceux écrits par mes homonymes. Buno Lalonde se contente de 40 : alors que moi je me compte 4 thèmes de travail, un qui concernerait le monde et l’esthétique industrielle (rêve d’écrire un livre sur le peintre américain Charles Sheeler, un autre serait le fil autobiographique, certainement la trilogie rock n’est pas finie et dans mon j’m’en foutisme d’homme ancien (30 ans de boulot, m’étais toujours dit qu’à partir de mes 60 balais m’en tiendrais à ce qui me fait plaisir) l’envie de ne plus écrire que sur la littérature, le Proust était la première folie, Lovecraft pourrait prendre la suite), et dans cet atelier, où tout interfère, le site est capable d’organiser une arborescence unique, les livres publiés n’étant que des éléments fixes qui s’en séparent – le livre numérique étant d’ailleurs une position intermédiaire, que je suis bien résolu à explorer encore. Donc oui, le site parce que nous n’écrivons jamais qu’un seul livre...


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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 juillet 2014
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