Eratosthène, un roman du verrou mental

dans la tradition du roman historique, Thierry Crouzet prend pour thème la capacité de l’homme à bondir en avant du préjugé mental de son temps, ou pas


 […] au troisième siècle avant Jésus-Christ, environ 300 ans après Anaximandre, l’astronomie grecque avait progressé au point qu’Ératosthène, un contemporain d’Archimède, réussit à estimer la circonférence terrestre, trouvant une valeur de 42 000 kilomètres (soit à peine 2 000 de plus que les mesures modernes), raconte Michael White. Il calcula aussi la distance entre la Terre et le soleil, aboutissant à 135 millions de kilomètres (soit une erreur de moins de dix pour cent par rapport à la valeur moderne de 149 millions de kilomètres).
Thierry Crouzet, journal d’Eratosthène
postface à la version numérique du livre.
- sur le Eratosthène de Thierry Crouzet, lire autres contributions et réflexions blogs dans sa revue de presse

 

« L’avenir a un long passé », recopie Thierry Crouzet en exergue de son Eratosthène.

Tout ce qu’on savait, c’est que ce livre était un de ces projets comme on a tous pendant des années, qui ont besoin de mûrir, de ronger, de prendre à tout ce que vous portez. Moi j’ai St Kilda, Crouzet a mis quatorze ans pour arriver à ce livre.

Les déclencheurs sont toujours mystérieux – un éditeur à qui vous faites part de vos difficultés, et qui vous répond tout à trac que ça vous ferait du bien, peut-être, d’essayer la forme du roman historique.

A priori c’était même ma seule réticence en amont : le combat de l’écriture et du monde a besoin de formes nouvelles. Le roman est un espace parfaitement historicisé, qui a beau être usé à la trame par la littérature consensuelle pour rentrée littéraire, n’est pas forcément de mise pour nos combats à nous, dans les tunnels, en particulier dans ce que le numérique, induisant une de ces nouvelles et si peu nombreuses mutations de l’écrit, change et à notre rapport au monde (s’informer à distance, connaître en temps réel, accéder à une bibliothèque généralisée) et à notre rapport personnel à la langue (si la littérature, en tant que langage mis en réflexion, crée toujours ses formes en rapport à la suite de ses usages privés). Ces mois-ci c’est Lovecraft qui me tient par la main, on n’en fait pas un roman.

Crouzet prend donc la forme roman historique comme gageure. Bien sûr aussitôt il la casse : un succession très rapide de fragments (81) tous centrés sur un temps et une scène extrêmement précis et concentrés. Pas de relation et continuité d’un fragment à l’autre, sinon votre vitesse de lecture. Dans l’interstice et la coupe, l’atteinte par la non-continuité à l’ordre traditionnel de la représentation, la mise à distance qui permet le saut dans cette Antiquité en plein trouble, avec des guerres là où aujourd’hui encore sont des guerres, avec des microcosmes politiques imbus d’eux-mêmes et confits dans leur mouise là où n’avons pas su réinventer de la politique. Crouzet y va à sa façon d’homme serpe, entier et exagéré dans le moindre billet de blog : scène de guerre, scène d’amour, étonnement sur un ciel ou un voyage, mort du père ou visite au maître, dialogue cassé à chaque bout et débrouillez-vous. C’est comme ça que se construit la figure qu’il cherche à donner. Ce sont des hommes, on passe par des personnages pour disposer d’outils qui permettent de les voir de près, tout près, mais nous sommes si loin de l’homme antique, y compris de sa capacité d’abîme...

Anaximandre, qui avait compris que la terre était une sphère, mais se demandait alors quelle main pouvait la maintenir en suspension, nous ne le connaissons que par quelques fragments de ses écrits recopiés dans ceux de l’école d’Archimède. Mais, ici, on y entre, chez Archimède, il se lève (tout nu, en plus) et parle, court, agit, bien plus vif en chien fou que le raide Callimaque, manoeuvrant pour être bibliothécaire en chef, mais dont l’idée fixe lui fait manquer tout ce qui change.

Parce qu’il est question d’une bibliothèque aussi, et pas la moindre, celle d’Alexandrie. Qu’il est question de villes, de guerres et de géographie, puisque l’information et les bateaux circulent sur la Méditerranée commune.

Et croyez-moi, tout ça suffit à faire un bon livre, qui réveille – un roman, mais roman de l’aventure mentale, et ce qui la fonde dans l’aventure concrète du monde, guerrière, humaine, poétique, mais toujours affrontée comme grand dehors. C’est justement d’être ainsi embarqué qui a fait complètement dérailler ma lecture de l’Ératosthène de Crouzet. Une dizaine de ces fragments tendus et secs avait passé, et j’étais perdu : d’où est-ce qu’il tire tout ça, comment a-t-il pu l’apprendre, quelles sont ses sources ?

Alors j’ai fait comme tout un chacun dans ce cas-là, j’ai cliqué sur « aller à » puis « fin du livre » sur mon Kindle. Mais raté, pas de bibliographie. Elle est venue après, elle s’est installée sur le blog de l’auteur, et de là à rejoint la version numérique du livre – qui devient ainsi un peu plus que le livre, le livre et son making-of, son évolution, son chantier qui devient permanent, concepts qu’on est de plus en plus nombreux à partager.

Simplement, je découvre qu’après les 81 fragments qui constituent le « roman » historique, viennent 20 autres, qui sont avant tout une suite de dates, traversant le temps depuis l’antiquité grecque jusqu’à notre présent.

Et bien sûr je lis le dernier, puis celui qui précède, et remonte ainsi jusqu’en 1492, et finalement je lis toute cette dernière section du livre avant même de reprendre la lecture en continu.

Eratosthène, voir extrait ci-dessus, c’est d’abord cela : un homme est capable d’établir la distance de la Terre au Soleil, d’établir aussi une mesure fiable de la circonférence terrestre, mais – non recevable en son temps – s’instaure un long refus collectif, qui devient préjudiciable à la communauté même.

Si la vieille tâche du connais-toi toi-même est formulée dès le monde antique, la capacité à percevoir comme fondé un énoncé qui nous concerne au plus près, à chaque époque, et en notre présent même, contraint de se reposer sans cesse la question de ce refus, dans ses dimensions individuelles et collectives.

On voit dans le livre de Crouzet Athènes s’effondrer sous les coups barbares : une civilisation peut mourir, la plus belle pensée ne sert à rien contre l’enveloppement de la nuit. Elle ne serait pas là de nouveau, cette nuit ?

À vous de voir si, pour lire le livre de Crouzet, vous souhaiterez prendre élan en commençant par cette hallucinante fin du livre, retraversant le temps de l’antiquité jusqu’à nos propres blocages.

Vingt fragments, en voici arbitrairement six. C’est un bon exercice de toute façon : autant d’exemples de ces intersections si curieuses dans notre histoire d’une aventure individuelle, de sa réception collective, et de cet effet de verrou mental qui à distance nous paraît pourtant si transparent, alors que dans le présent tout nous est si opaque. Vous proposeriez quoi, comme 8ème exemple ? Et bien sûr, si vous allez de vous-même jusqu’à 20, aucun besoin d’aller lire son livre – il ne vous en voudra pas, le Crouzet, il est déjà sur tant d’autres chantiers, lire son blog. Aucune obligation, la liste des livres sélectionnés pour le Goncourt vient de sortir, on vous souhaite un beau bonheur de papier.

FB

Illustration : la célèbre carte du monde d’après Eratosthène.

 

Thierry Crouzet | l’avenir a un long passé


6 + 1 fragments parmi les 20 du dernier chapitre « L’Avenir » de son Eratosthène et remontés dans l’ordre anté-chronologique.

 

2014

INTERNET a 45 ans et le web 25 ans. Les nouvelles cartes montrent que l’humanité s’organise transversalement en réseau, un peu à la manière des passereaux lorsqu’ils volent en flotte et s’auto-organisent, une structure complexe adaptée à la résolution des problèmes complexes, mais les gouvernements, les entreprises, les organisations internationales… s’appuient toujours sur des hiérarchies pyramidales, selon un modèle simple adapté à la résolution de problèmes simples. Situation comparable à celle des Grecs à la fin du IIIe siècle av. J-C. Ils savaient que la Terre était immense et sphérique, ils avaient le bateau d’Archimède et la carte d’Ératosthène, ils pouvaient transiter ou se recroqueviller sur leur monde plat et étriqué.

 

2013

LA SONDE Voyager 1 quitte le système solaire pour un périple sans retour qui durera des milliards d’années. À l’échelle du cosmos, Voyager 1 est un artefact du même ordre que la céramique romaine retrouvée en 1933 au Mexique. Extension du bateau, la sonde ne se dirige pas vers l’avenir. Elle se contente d’étendre la carte géographique alors que la transition se joue sur la carte sociale.

 

2001

7 DÉCEMBRE, 16 h 07 GMT. Base de l’US Air Force de Vanderberg, Californie. Petit matin. Une épaisse fumée envahit le pas de lancement SLC-2W. Fin du compte à rebours. Les flammes jaillissent de la tuyère principale du propulseur Delta II, puis des six boosters latéraux. Les télescopes de suivi se focalisent sur le fuselage blanc qui traverse le ciel. Une déflagration : passage en vitesse supersonique après trente-trois secondes de vol. Les six boosters se détachent, trois autres les relaient, accélération constante. La caméra embarquée montre le flanc cylindrique du fuselage. Les gaz éjectés sous haute pression dessinent des ailes de papillons bleues nimbées de violet. Dix minutes plus tard, le satellite d’observation océanographique franco-américain Jason-1 approche de son orbite de croisière à 1 327 kilomètres d’altitude avec une inclinaison de 66 degrés par rapport à l’équateur. Les panneaux solaires se déploient de part et d’autre du module central. Les antennes de communication et les paraboles des radars s’orientent vers la Terre. Au CNES, à Toulouse, les ordinateurs reçoivent les télémesures préliminaires. Elles indiquent avec une précision de deux centimètres le niveau des mers et des océans. Dans les régions chaudes, l’eau se dilate et « et s’élève. Dans les régions froides, elle se contracte et se creuse. Ces déformations de plus ou moins un mètre accentuent les imperfections de la surface terrestre. Le globe s’évase à l’équateur avec un périmètre de 40 075 kilomètres pour un périmètre circumpolaire de 40 007 kilomètres. L’océan apparaît 200 mètres plus près du centre de la Terre au large de l’Inde qu’au large de l’Indonésie. Partout ailleurs, au gré des altérations du champ de gravité, des anomalies semblables se manifestent. La Terre est imparfaite, un vulgaire patatoïde, une pelote de laine électrisée par le réseau.

 

1979

GILLES Deleuze propose la métaphore du jeu de Taquin. Dans ces petits puzzles en forme de damier, des jetons mobiles ne peuvent se déplacer que parce qu’il existe un jeton absent. «  Les jeux ont besoin de la case vide, sans quoi rien n’avancerait ni ne fonctionnerait, écrit Deleuze. […] Celle-ci est la seule place qui ne puisse ni ne doive être remplie, fût-ce par un élément symbolique. Elle doit garder la perfection de son vide pour se déplacer par rapport à soi-même, et pour circuler à travers les éléments et les variétés de rapports. » Une transition entre deux états du monde ne s’envisage que si un vide s’ouvre pour engendrer un mouvement. Grâce à la maîtrise de la navigation hauturière, Colomb atteint une case quasi déserte à la surface du monde : l’Amérique. Quand des pays occupent toutes les terres et toutes les mers, quand l’espace interstellaire se refuse, il reste possible d’investir des pays imaginaires. La société en réseau anticipée par Olaf Stapledon se développe dans ce vide. Une nouvelle carte, un nouveau territoire, un nouveau bateau pour l’explorer : l’ordinateur. On visualise alors les relations qui lient les hommes. La carte ne projette pas un rêve, mais révèle une puissance déjà à l’œuvre. Elle représente et, en même temps, transforme ce qu’elle représente. Elle donne à voir ce qui existe et le plan de ce qui reste à construire. La carte marque la transition. La frontière entre ce qui a été et ce qui pourrait être. 

 

1969

ON INTERCONNECTE les premiers ordinateurs pour qu’ils échangent leurs données. Ils commencent à former un vaste réseau : Internet. Vingt ans plus tard, Tim Berners-Lee invente le Web. Il devient possible de cartographier les connaissances en remontant de lien en lien. La nouvelle carte ressemble aux circonvolutions des neurones dans nos cerveaux. Elle fait penser à la photographie d’un esprit frappé d’extase. Depuis des étoiles aveuglantes partent des lignes vers des planètes, ou des lunes, ou de simples cailloux isolés. Des routes enchevêtrées dessinent un fouillis de couleurs vives comme sur les tableaux de Jackson Pollock. Aucun centre n’émerge. Cet univers n’a pas de frontières. Il occupe la surface d’une sphère dont on pourrait faire le tour sans fin. D’un point, on atteint n’importe quel autre. Soit directement par une voie express, soit par des méandres. Chaque connexion témoigne du moment où un esprit a crié « eurêka ». Entre le nom d’Ératosthène et celui d’Archimède, une liaison vibre encore. Il suffit de la pincer pour entendre à nouveau la musique de leurs pensées conjointes. En Australie, les aborigènes ont imaginé des cartes semblables. Ils entremêlent les lieux de leur territoire par des chants. Quand ils arrivent au pied d’un promontoire « , la mélodie leur révèle les routes parcourues par leurs ancêtres. Ils se déplacent dans un espace enrichi, un espace d’informations, un cyberspace.

 

1933

DANS la vallée de Toluca, non loin de Mexico, les archéologues excavent une tombe d’avant l’invasion espagnole. Ils découvrent une minuscule céramique représentant la tête d’un homme barbu. Son style rappelle celui de statuettes identiques cuites par les artisans romains sous le règne de Septime Sévère, origine plus tard confirmée. Des aventuriers romains ont traversé l’Atlantique, peut-être emportés par une tempête. Rien n’est impossible. Une force irrésistible pousse les hommes et les femmes à se dépasser. Elle ne devient transition que quand elle implique l’humanité entière, que quand les bateaux partent et reviennent à bon port.

 

1900

UNE tempête d’équinoxe bloque les pêcheurs d’éponges du capitaine Dimitrios Kondos dans le port de Potamos sur l’île d’Anticythère, au large de la Crête. Les plongeurs explorent les eaux cobalt au pied des escarpements rocheux. Elias Stadiatos gravite à soixante mètres de fond lorsqu’il découvre l’épave d’un navire romain perdu vers 65 av. J-C. En mai 1902, des archéologues aperçoivent près de l’épave une roue avec des engrenages dignes des horlogers suisses du XIXe siècle. Des inscriptions indiquent une origine syracusaine et évoquent les travaux d’Archimède. Le mécanisme a été assemblé pour prévoir la position des planètes et anticiper les éclipses. Quand il s’anime, il imite l’univers, il le simule. C’est un ordinateur analogique, le premier jamais construit. Il témoigne d’un art et d’un niveau de technologie que personne ne soupçonnait atteint durant l’Antiquité. Quel aurait été le cours de l’histoire si les Romains n’avaient pas délaissé les innovations grecques ? Artur C. Clarke, l’auteur de 2001 l’Odyssée de l’espace, affirmera : « Nous aurions déjà atteint les étoiles. 

 

1492

CHRISTOPHE Colomb commet deux erreurs monumentales. Il confond les miles arabes utilisés par Al-Farghani et les miles romains utilisés par les Génois, les uns valant 1 973,5 mètres, les autres 1 481 mètres. La Terre au lieu de mesurer 40 000 kilomètres n’en mesure plus que 30 000. Le globe se contracte par magie. Et comme si ce tour de passe-passe ne suffisait pas, Colomb, plutôt que de continuer à faire confiance à Ératosthène et Al-Farghani et de les suivre sur leur mesure de l’Eurasie, censée s’étendre d’ouest en est sur 180 degrés, se tourne vers les géographes génois qui estiment le continent large de 225 degrés, et même de 255 degrés quand ils lui ajoutent le Japon. Les terres occupent presque la totalité du globe et l’océan rapetisse jusqu’à finir pas plus large que la Méditerranée prise dans son grand axe. Le voyage devient envisageable, en même temps que la situation politique le rend possible. 

 

© Thierry Crouzet, Eratosthène, 2014.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 septembre 2014
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