coupures, transitions, ouvertures (notes pour Shenzhen, màj 06)

penser la mutation numérique de l’écrit, et ce qui s’en induit pour création et transmission


J’ai eu la grande surprise, il y a une dizaine de jours, qu’on me propose participation à une conférence internationale sur lecture et numérique organisée par l’UNESCO à Shenzhen : Books move a nation forward (International Conference on Digital Books and Future Technologies), en conclusion du Reading month organisé par l’International Culture Exchange de Shenzhen.

Parmi les différents working groups, j’ai demandé à être non pas dans un de ceux concernant le livre numérique et ses diverses technologies, mais celui concernant les répercussions pour l’éducation.

Ça me fiche la trouille évidemment, d’autant que ce sera tout en anglais, et il n’y a pas dans ce domaine possibilité de penser simple. Il y a juste un an, à Berkeley, j’avais fait traduire mon intervention et l’avais lue dans cette version anglaise (How to proceed into unpredictable vs Comment lirons-nous demain ?, et l’intervention elle-même : A digital biography (and now ?), et sa version Fr).

Probable que je fasse de même pour mon intervention principale, les 20 minutes de speech « vertical », mais en ce cas à partir de fragments qui synthétiseraient les idées ci-dessous. En tout cas, besoin de se remettre à la tâche dans ce qui a été l’élaboration même de mon Après le livre et l’idée aussi, 3 ans après parution, d’aller vers une version numérique élargie, et selon ce que le contexte a déplacé de ces questions depuis lors.

Donc, si j’y parviens, juste une sorte de fitness ici, l’idée d’ajouter pendant tout le mois de novembre, jusqu’au départ pour Shenzhen (étrange perspective de découvrir la Chine avec uniquement 3 jours sur place), là où j’en suis de ma réflexion sur livre et numérique.

Petite poignée de main amicale au passage à Milad Doueihi, qui vient de lancer à la Sorbonne la première chaire d’humanités numériques, signe enfin favorable dans ce contexte, et qui incite à cette reprise d’établi.

FB

Photo du haut : vélos à l’entrée du lycée de Porrentruy (CH), hier matin – m’en expliquerai.

 

| index des notes |

axiome1, histoire lente _ axiome 2, histoire rapide _ axiome 3, imprédictible _ composition intentionnelle _ épaisseur _ fichiers _ l’intime place ouverte _ lecture immersive _ liseuse _ machine (aimer sa, ou pas) _ volume et topologie _

 

coupures, transitions, ouvertures
(notes pour Shenzhen)


 

| axiome 1, histoire lente |

Pourquoi aurions-nous eu à nous intéresser à l’histoire des mutations de l’écrit ? Nous construisions nos oeuvres (j’entends par oeuvre : ce qui nous construit nous-mêmes, dans l’intérieur de nos usages de l’écrit) dans l’intérieur d’une figure à transformation lente – perceptible, mais continue et n’induisant pas de rupture. Les déterminations de genre (roman, poème, non fiction) et les déterminations de statut (formation récente du mot écrivain, sa constitution symbolique à travers l’économie marchande du livre) n’intervenaient guère dans l’approche du texte, conduisant à une réification encore plus manifeste des pratiques universitaires. Le livre a produit sa propre histoire (de Lucien Febvre L’apparition du livre à Pascal Quignard Petits traités). La tâche de nous approprier cette histoire pour penser l’histoire des formes littéraires de l’écrit reste décisive, et encore plus dans les lieux d’enseignement (lettres et métiers du livre). Le nombre restreint des mutations de l’écrit est notre chance pour penser la mutation présente : ce qui n’avait jamais été jusqu’ici nécessaire, c’est de penser avec plus de précision (travaux de Roger Chartier, en particulier) les périodes associées de coexistence et de transition. L’histoire restreinte des cinq transitions majeures est notre chance pour penser la transition en cours.

 

| axiome 2, histoire rapide |

Ce qui rend complexe la transition actuelle, c’est la diversité des statuts du livre dans les vieilles hiérarchies d’organisation du monde. Les sociétés où l’histoire du livre est souple et récente acceptent souplement la transition, et les sociétés sans livre (statut du livre en Afrique indissociable du passé colonial) n’ont pas même à se poser la question du livre dans la mutation qui se dessine. Le statut du livre et de l’histoire du livre diffère radicalement dans l’histoire et les usages des écrivains américains et nous-mêmes en Europe : le livre, même chez Faulkner et Hemingway, ne s’est pas écrit à partir du livre. Le contexte de fissures, rigidité, résistance et rupture qui caractérise le monde de l’édition et du livre dans la vieille Europe est lié en partie à cette figure de fond. Dans ce qui dessine désormais sous forme de heurt et cassure, ou effondrement, en tout cas vitesse et effet chaotique de la transition, il y a l’effet retard à n’avoir pas voulu accommoder ce qui naissait. Pourtant, ce qui crée ce heurt n’est pas neuf : vingt-cinq ans de l’ordinateur personnel (pour moi 1988), vingt ans que l’ensemble de l’édition et fabrication du livre est numérisée (disons 1994), huit ans que nous savons lire sur liseuse (mais comment déjà se souvenir que l’iPad n’est né qu’en 2010). Ouvrons cette micro-histoire : c’est elle qui permet de déplier le choc du présent.

 

| axiome 3, l’imprédictible |

Je continuerai de marteler ce mot tant qu’il sera volatilisé d’avance par la pensée consensuelle : on interroge sur le « futur » du livre, alors qu’il y a longtemps dans les sciences politiques qu’on ne base plus la réflexion sur la construction de téléologies, de même qu’en arts la novation surgit aveuglément parmi l’ensemble arbitraire des ruptures intentionnelles, ou que la science établit son chemin d’après ce qu’elle définit de l’inconnu et non pas d’une hypothèse de sa propre permanence. Le livre n’est pas l’état stable du rapport de l’homme au monde. La question des mutations de l’écrit est antérieure au livre, et si la forme matérielle du livre a pu l’enclore ou coïncider à certaines époques (deuxième moitié du XIXe siècle et première moitié du XXe), c’est seulement notre habitude et la lenteur de transformation des usages qui nous dispensait de l’interroger en tant que telle. La question du surgissement de la parole est certainement aussi puissante et complexe que celle du surgissement de l’écrit parmi une fraction restreinte des communautés disposant de parole organisée, avec fonctions rituelles, cosmologiques ou collectives, et corpus mémorisable ou transmissible. La question n’est pas d’invalider celle d’un « futur » du livre en prouvant que nous n’avons jamais su le penser dans la période récente, mais bien de mettre l’accent et de revenir sur ces indices concrets de notre difficulté à reconnaître le nouveau. Pour s’en tenir à la dernière décennie, nous n’avons rien su anticiper d’une fin précoce du CD-ROM lors du surgissement de l’ADSL, et nous n’avons certainement pas mesuré l’incidence pour la lecture-écriture (et ce qui s’en induit pour la relation du lire-écrire comme pour la transmission, les modes d’enseignement et la problématique même de la concentration, son rapport au format et à la temporalité des oeuvres) du passage à l’écran multi-tâche en 2004. Une première approche, encore probablement trop précoce, des usages de la tablette participerait de cette même réflexion sur l’imprédictible : le changement majeur induit par la posture du corps dans le lire-écrire, et son rapport au dehors (lire dans le noir, usage de la tablette dans le salon familial), anthropomorphie de la taille écran, élargissement de la connectivité (le rôle du mot « box » alors que jamais on n’utiliserait le terme « boîte », qui enclôt, pour la borne émettrice qui rend communautaire la connexion). Nous avons avec de plus en plus d’urgence à conceptualiser une pensée de l’imprédictible : non pour fonder une téléologie concernant le livre, mais pour exercer dans le présent notre responsabilité quant à enseignement, transmission, héritage, dans le contexte radicalement neuf d’une absence de figure téléologique, même à court terme – situation inédite (au moins depuis la période d’apparition de l’imprimerie).

 

| composition intentionnelle |

Écrire pour le numérique a peu avancé : on se saisit de l’outil et on écrit avec ce que l’outil détermine. Ainsi la possibilité de l’hypertexte a généré toute une école de poésie hypertextuelle. Puis les machines évoluent, le lien devient un outil de structuration mentale comme les autres outils du texte, et le monde de la littérature hypertexte s’éloigne dans une bulle de temps figée dans ses scripts. De notre côté, nous avons avancé dans le web à partir de nos usages dactylographiques et éditoriaux. Nous y avons écrit nos fictions, et c’est depuis ce support qu’elles sont reparties en arrière vers nos livres. Dans la forme web du livre numérique, nous avons appris le vocabulaire des extensions transmédias : où le livre devait se faire coffret pour embarquer une vidéo sur son support, un carnet d’images ou du son, le même objet les intégrait tous. Le basculement commence à peine : parce que nous intégrons que la publication web est nativement et indifféremment son, image, texte et aussi ou principalement l’outil qui organise non leur arborescence, mais le parcours qu’on y établit, y compris dans ses dimensions où le lecteur décide par son intervention de la forme que concrétise sa lecture, nous apprenons peu à peu que notre intuition d’un projet naisse de cet apprentissage. Sa spécificité numérique passe alors au second plan : la narration qu’on y développe émerge peu à peu comme notre oeuvre même. Nous n’aurons pas eu besoin plus longtemps du livre numérique. Les questions initiées par l’interrogation sur la lecture même, ou les questions de frontière d’objet, définies aussi par sa circulation et diffusion, autant que par les limites d’où peut entraîner la navigation interne qui le définit, remplacent dans l’ordre esthétique le questionnement sur la nature numérique de l’oeuvre. L’hostilité du petit monde daté de la littérature hypertextuelle expérimentale croît symétriquement aux résistances des tenants du livre-volume exclusif. Nous ne composons plus intentionnellement pour le numérique : nous composons depuis nos pratiques, qui sont aussi numériques. Le grand décollage commence tout juste.

 

| épaisseur |

Je me souviens des livres. Je me souviens d’un livre que j’ai lu. Je me souviens de la taille, du poids, de l’épaisseur, du toucher. Dans la mémoire visuelle que j’ai du livre, l’organisation des pages et sa typographie. Pour un passage ou une phrase particulière du livre, le savoir obscur de son repérage dans l’épaisseur du livre (je vais chercher plutôt au début, plutôt vers la fin) et de la spatialité discontinue de la page (ce passage était plutôt en bas à gauche, en haut à droite). En numérique, ce repérage est perdu : je le remplace par un artefact : recherche d’occurrence, sur un mot significatif ou qui me permette un thème précisément relié à cette recherche. Ce faisant, je fais émerger une nouvelle organisation mentale du livre, composée de strates thématiques, sans logique linéaire. La table des matières, qui permettait le repérage arborescent dans le livre-volume (y compris dans l’expression courante : une bibliothèque de tant de milliers de volumes) avec des six faces et huit angles, fait place à une autre structuration, par tranches thématiques émergentes. Lorsque je compose un nouveau travail, ce nouveau mode de recherche devient peu à peu le nouveau mode d’organisation en amont de la composition produite. On ne règlera pas de façon satisfaisante la question du repérage interne dans un livre composé pour l’objet-volume – on ne peut pas anticiper aujourd’hui ce qui remplace déjà l’épaisseur pour la composition architecturale de nos nouveaux récits.

 

| fichiers |

Que le texte en cours constitue un fichier numérique, duplicable et archivable, remonte aux débuts de notre usage des ordinateurs personnels. La création de nos premières bibliothèques virtuelles s’est faite à base de pages html, chacune constituant donc elle-même un fichier numérique, repérable dans un ensemble. En passant à l’ère numérique, l’édition a appris à concevoir ses livres comme ensemble d’éléments séparés, dont le texte est une partie et une partie seulement. Les métadonnées associées, les éléments non textuels comme images ou polices de caractères, et surtout la grille d’affichage qui permettait à l’imprimeur de finaliser le rendu sous forme de livre, ainsi que le fichier non visible articulant l’ensemble de ces éléments. Avec le livre numérique, cet ensemble est devenu plus sensible ou perceptible, puisque susceptible de se recomposer selon le support de consultation et le choix particulier du lecteur. Peut-être est-ce à ce moment que nous avons commencé à mieux nous rendre compte qu’un seul fichier de traitement de texte comportait, non sous forme d’éléments séparés mais sous formes de sections de codes, la totalité aussi de ces éléments, chacun y restant autonome. Ouvrons en html un fichier word : le texte y est la portion congrue. Un des enjeux essentiels de la culture numérique à l’école, lycée, université, c’est cette perception à la fois élémentaire et complexe qui fait du fichier de traitement de texte comme du livre imprimé ou de la page de site web l’emboîtement du même strict ensemble d’éléments. Le comprendre dès la gestation du texte, c’est l’assurance de le penser comme structuré. Ce n’est pas introduire artificiellement dans la première gestation du texte (et sa prise de forme parmi toutes les formes) un concept de publication, de diffusion ou de réception. Par contre, c’est ouvrir les yeux sur la part tacite de ce concept de publication ou diffusion (même privée ou à destinataire unique, comme le courrier postal) ou de de réception dans l’implicite de forme, dès notre première gestation du récit, du texte adressé, du texte scénique, ou poétique, ou non-fiction etc. On ne demande pas à nos étudiants de penser le devenir numérique du texte : on leur demande une analyse critique de leur utilisation implicite des outils les plus habituels. À nous de leur faire comprendre ce qui se joue, dès la première prise d’écriture, de cet implicite d’une reconduction des formes. C’est probablement une des clés fractales les plus élémentaires de la culture numérique à développer dans nos pratiques d’enseignement. À preuve la difficulté à se débarrasser mentalement de la notion de fichier texte. Nos logiciels mail constituent – dans l’ordinateur ou sur le serveur de notre hébergeur – une base de données. Les textes que nous publions en ligne en constituent (ou intègrent) une autre. Le stock de livres imprimés d’un éditeur traditionnel ne compose pas de base de données, et c’est probablement une des raisons de leur retard à utiliser à leur profit les outils du big data. Désormais, en bonne partie, je compose directement sur mon ordinateur dans l’intérieur d’une base de données (UlyssesIII). J’organise, répartis, hiérarchise ou classe ces éléments textuels sans qu’ils deviennent unités autonomes de textes. La sauvegarde et l’archivage s’effectuent en continu, sans intervention de ma part, avec la possibilité de stockage de versions intermédiaires. Le texte conquiert cette autonomie quand je l’exporte, c’est-à-dire quand je le dote de ces éléments complémentaires : la grille d’affichage, au moment de l’écriture, c’est celle qui me convient le mieux pour l’ergonomie écran ; si j’exporte pour mon site web, le texte sera coulé dans l’affichage du site, et s’il s’agit d’une édition imprimée, il sera coulé dans ce que j’ai préparé pour les différentes pages d’InDesign. Est-ce que cela a de l’importance en tant que tel ? On peut très bien se dispenser de le savoir. À preuve, qu’un logiciel de traitement de texte comme Word soit si peu différent dans son interface de 2014 et celui que j’ai découvert en 1993. Est-ce que ce bazar de considérations techniques n’est pas parasite ? Qu’on essaye de faire le point de tout ce qu’une machine à écrire traditionnelle supposait de maîtrise d’éléments distincts, depuis le choix à l’achat, la transportabilité, les rouleaux d’encre, les copies carbone : ces éléments mécaniques sont seulement plus facilement identifiables. La structure du texte : Céline accrochant ses feuillets avec une pince à linge sur une corde tendue au-dessus de sa table – une time line –, ou les scénarios de Flaubert, ou les paperoles de Proust et les recopies de cahier à cahier puis la version dactylographiée, ce qui différencie le numérique c’est que tout cela fait aussi partie de comment dès l’amont nous composons le texte. C’est la seule raison de cette insistance sur la question de structuration du texte, que rendait invisible sa constitution en fichier, quand à nouveau nous le sortons de sa coquille. Et ce qui s’en induit pour la base de données remonte alors d’un souffle à l’étage de l’oeuvre. Nous ne reviendrons plus aux fichiers de traitements de texte, sinon pour cette question de clôture éphémère, quand j’envoie un texte à son commanditaire.

 

| l’intime place publique |

Un des déplacements les plus remarquables concernerait le statut même de l’adresse écrite sur Internet. La place publique a toujours été lieu de palabres : nous ne l’avons oublié que depuis peu, avec les fonds sonores de nos galeries commerciales. On vient au marché pour croiser ses échanges oraux privés avec ceux de la communauté. On ne s’enferme pas dans un cabinet noir : même si on recevra plus tard pour signer contrat, sur la toile cirée de la cuisine, le représentant croisé sur le marché, ou celui avec qui on a fait affaire pour une bête. Le courrier postal n’inclut pas forcément cette dimension où l’intime est privé – madame de Sévigné écrit à sa fille, qui recevra la lettre à Grignant dans dix jours, en attendant elle a été recopiée par Bussy-Rabutin, qui la fait copier à quatre exemplaires et plus de quatre cents personnes ont lu la lettre avant sa destinataire : comme il s’agit d’une correspondance privée, elle n’a pas le même statut qu’un livre pour être soumise à censure royale. La profusion que nous affrontons pour identifier, convoquer, reconnaître, valider l’oeuvre textuelle n’est pas une figure neuve : dans l’essor de l’imprimerie qui suit l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, une masse de publications vient critiquer l’époque – comment le savoir et la pensée ou les arts ne sortiraient-ils pas affaiblis quand il n’est plus possible désormais à quiconque d’en avoir une perspective globale ? La correspondance privée tenait en partie à son processus d’édition et publication à destinataire unique : je me sépare du texte, enclos son contenu (une fleur séchée dans l’enveloppe avec la lettre, c’est déjà un contenu composite), et il voyage de façon autonome pour constituer un acte de lecture active pour son destinataire, à charge pour lui d’en faire état autour de lui ou pas, d’orienter ses pensées et actes en fonction de cette lettre. Ce processus de publication du courrier familial n’implique pas non plus de destinataire unique : à cinquante ans en arrière, la lettre est dupliquée dès son écriture pour envoi simultané à plusieurs membres de la famille, quitte à un codicille personnel ajouté à l’envoi. Il y a la lettre qu’on envoie pour le courrier des lecteurs du journal local, la tribune dans la Quinzaine littéraire ou le Rebond de Libé si on s’y met à plusieurs : l’adresse signée devient public tout en restant point de vue individuel. Ce ne sont pas les stratifications ni les arborescences de l’écrit qui ont changé, mais la temporalité et les outils de la publication. La séparation n’est plus celle qui opérait entre l’oral et l’écrit, pour différencier les registres du privé et du public. La conférence Skype à plusieurs a valeur de décision, et le tchat’ via commentaires d’un statut Facebook a statut conversationnel. Mais qu’une de ces discussions amorcées à quelques-unes pendant deux heures de temps sur Facebook déplaise à l’auteur du contenu qu’on discute, et il en considère la trace comme fait public. Aucune conclusion (c’est bien ça qui me rend la tâche impossible pour Shenzhen : je n’ai rien à proclamer), sinon l’attention aiguisée que nous avons à porter à ces moindres fonctionnements, et – chaque fois – les resituer dans l’historicité des fonctionnements similaires. Nous continuons d’utiliser les termes grec d’agora et romain de forum. L’espace des commentaires qui faisait le plaisir et la richesse de nos blogs s’est asséché, et l’outil centralisé, marchand, normé de Facebook les a accaparés (ou SeenThis, ou les autres). D’ailleurs, la puissance d’outil des commentaires Facebook, nous ne saurions plus la produire à notre échelle de site individuel. Cette profusion a un avantage (pour Twitter notamment), on parle à haute voix (voix écrite, mais les mêmes outils s’exportent en tant qu’outils sociaux dans le domaine de l’image, Instagram, ou du son, Bobler) dans l’espace public, mais seuls ceux que cette voix concerne la reconnaîtront et l’entendront. Retour alors à l’oeuvre d’élaboration dense : le fragment de mon travail en cours, ou ce travail lui-même, s’expriment-ils, puisque l’outil les rend indifférenciés, selon les mêmes lois que cette réaction conversationnelle et immédiate, et comment adjoindre à ce que j’émets de façon indifférenciée l’indicateur de valeur dans l’échelle symbolique que moi-même j’y attache ?

 

| lecture immersive |

La lecture n’a jamais été une activité de bulle étanche. La lampe même dans la nuit est le rapport de la lecture à son dehors, aussi bien que la phrase recopiée dans le carnet, citée dans une lettre privée. Et le goût que nous avons pour chacune de nos lectures de l’associer à un dehors qui lui convienne : livres pour l’après-midi au soleil, livres pour l’étude à la table, livres pour le sac et le train, livres pour la terrasse de café dans la ville étrangère. Cette extériorité organiquement concomittante à la lecture valait aussi pour la hiérarchie des textes : autour du livre, les dictionnaires et usuels, mais aussi les revues et magazines qui nous les prescrivaient, ou le journal qui condense et organise pour nous le bruit du monde, en permet la réflexivité. Et valait pour la multiplicité des usages de l’écrit associés, phrase recopiée, pensée en passant, prolongement du livre lu dans la carte postale rédigée à la même terrasse de la ville étrangère. Cette spécificité non-close de la lecture la faisait voisiner avec les autres usages (lire dans le métro qui nous emmène au travail, prendre un café avant le cinéma ou le théâtre dans la ville, partir en vacances) mais comme pratique identifiée et séparée dans l’espace et les supports. Cette extériorité stratifiée et multiple, nous n’avions pas besoin de l’appréhender comme telle, puisque à chacun de ses paramètres spécifiques correspondait un support (le livre, le journal, le cahier, la lettre) ou un usage (acheter le journal, poster la carte, refermer le livre). La condensation numérique de la lecture rassemble la totalité de ces supports et usages dans le cadre optique d’un même écran, en même temps que les autres pratiques (intimité du film sur tablette, correspondance privée ou messages réseau, achat du billet d’avion pour les vacances) passent par le même cadre écran, où la lecture voit sa place transposée, sans plus disposer de la protection qu’étaient les usages, temps et supports séparés. Pour le récit, nous n’avons crainte : cette intersection même crée la possibilité neuve. Pour notre lecture personnelle des oeuvres antérieures, nous n’avons crainte : en projetant rétrospectivement notre nouvelle conception synthétiques des usages sur l’auteur dans le temps où il écrivait l’oeuvre, nous établissons un accès à cette oeuvre supérieur à ce qu’en permettait la contrainte de sa projection dans le livre imprimé. Nous retrouvons Maupassant dans sa chronologie, Flaubert dans ses plans ou ses lettres, Kafka dans ses récurrences, nous écoutons la radio avec Walser pour la première fois, téléphonons avec Proust. Mais pour ceux qui abordent les usages neufs sans le préalable des usages traditionnels, il ne peut s’agir – même avec notre aide d’enseignants – d’une reconstruction rétrospective de l’oeuvre héritée : nous n’avons pas encore les outils pour échapper à la coupure.

 

| liseuse |

Lorsque sont apparues les nouvelles liseuses, appareils dédiés à la lecture, nous avons projeté sur elles que la relation à l’objet, le goût qu’on peut avoir d’un objet, la construction de son usage, hériterait du rapport que nous avions au livre-volume, et à l’organisation en bibliothèque de nos livres-volumes. Nous emporterions avec nous un objet aussi précieux que nos livres (ces appareils étaient chers, mais d’une finition complexe), dans lequel on convoquerait l’arborescence de notre bibliothèque, et des onglets et annotations mémorisant dans l’appareil ce qui, dans la lecture, est extérieur au livre lui-même, puisque sédiment de notre propre lecture, en durée et associations diverses. On a appris que tel ne fut pas le cas : la liseuse est l’image, à un moment précis, de ce que nous choisissons d’y déposer d’un fragment de notre bibliothèque cloud. En tant qu’objet nomade et léger, beaucoup plus rustique qu’un téléphone connecté, il n’est pas susceptible d’accueillir la dimension symbolique d’un rapport privilégié à un objet. Et l’arborescence de la bibliothèque y est toujours un classement par listes et dossiers. Nous n’aurons connu avec le livre numérique qu’une transposition numérique éphémère de notre univers habituelle, transposition en elle-même projection réduite de la spatialisation initiale de notre bibliothèque mentale. Ce qui s’invente résulte d’une coupure : ce qui nous induit une nouvelle responsabilité, c’est comment y transférer aussi la tâche permanente et active de l’héritage.

 

| machine (aimer sa, ou pas) |

Pouvons-nous encore aimer nos machines ? Il y a chez Rabelais déjà des remarques sur les outils de l’écriture (qu’il n’est tel que faucher l’esté en cave bien garnie de papier & d’ancre, de plumes & ganivet de Lion sur le Rone tarabin tarabas, le petit canif à tailler les plumes d’oie faisant partie de la technologie de l’auteur). Les machines à écrire catalysaient toute une orfèvrerie mécanique, et le luxe des matières (fonte du châssis, caoutchouc du rouleau, bronze des touches, bakélites du clavier). Chacun de nos ordinateurs successifs était un saut dans l’aventure qu’ils dessinaient eux-mêmes : petit cube du MacClassic, couleur translucide du premier iMac berlingot, fascination à pouvoir s’installer partout avec nos premiers Mac portables). La course à la puissance s’est stabilisée, la facilité à se connecter continue d’évoluer, et depuis deux ans les disques durs ont disparu. On achète le prochain MacBook sur la petite pile en libre-service, et à peine ramené chez soi on le configure en quelques heures. Facilité qui elle-même a une rançon : on ne pouvait pas installer une imprimante ou un logiciel sans avoir à comprendre un peu de la logique de l’objet, aujourd’hui elle est aussi lisse que l’objet lui-même. Ce qui disparaît au passage, c’est comment quelques monstres industriels s’accaparent le plus intime de notre rapport à la langue : là où se révèle par les mains et les yeux. Ce qui les mène n’est pas ce qui me mène. De qui fabrique l’objet qui me permet d’écrire, de quels ravages de terre rare il est dépositaire, je n’ai plus maîtrise. Il y avait encore, il y a 20 ans, des entreprises d’informatique sur le territoire national, elles ont disparu. Dans ce déséquilibre majeur, la langue qui se reliait au monde par notre travail dans et sur le monde n’est plus que la langue d’un territoire qui consomme mais ne fabrique plus : le danger pour la langue vient aussi de ce renoncement – nous ne saurions plus fabriquer de tels objets, dont la merveille technologique n’est accessible que dans la logique d’une fabrication de masse. Un musicien utilise à un instrument de lutherie : j’utilise pour mon écriture un objet de grande consommation. Tant mieux, ça m’aide à garder distance. Je ne m’en sers même plus comme lieu de stockage, c’est simplement un lieu de gestion des interfaces (je gère l’ensemble des logiciels qui constituent mon activité personnelle ou professionnelle, Coda, Lightroom, Outlook, Antidote...). La question du clavier reste importante : en général, mes Mac finissent parce que la lettre e ou la lettre r se détachent du support de la touche. Il y a encore 5 ans, on portait le Mac chez le réparateur, et pour 60 euros on disposait d’un nouveau clavier, il semble que sur les nouvelles machines on ne puisse pas plus les remplacer que la batterie. Ce toucher-glisser (plus besoin de clic pour le trackpad) c’est la gestuelle même de l’écriture. Est-ce que je rêve seulement d’une nouvelle machine, comme pendant vingt-cinq ans nous les avions rêvées l’une après l’autre ? Le casque qui me permet d’écouter confortablement de la musique (pas quand je travaille, mais le « travail » de l’écriture ne représente qu’une petite part des heures machines) est un élément nettement plus personnel et de qualité subjective que la machine elle-même. L’événement le plus considérable de ces derniers mois, dans mon rapport à la machine, c’est l’achat d’un pupitre de scène qui me permet chez moi le travail debout. Je redeviens premier dans mon rapport corporel à l’écriture – ce n’est peut-être pas si mal.

 

| volume et topologie |

Lorsque j’entre dans une bibliothèque ou une librairie, ou dans ma propre maison, le repérage des livres est spatial, et l’image mentale que j’ai de ce classement est elle aussi spatialisée. La construction de cette image mentale, qui aide à se repérer dans l’ensemble des livres et se diriger vers un seul, est un ensemble associé à la mémoire matérielle (si je cherche un livre déjà lu et rangé) ou intentionnelle (si je cherche un nouveau livre, ou un livre inconnu sur un thème) de ce livre, mais qui sont associés à ma pratique habituelle de la librairie, de la bibliothèque, ou des rangements de ma propre maison – le livre recherché ne les inclut pas. Si je suis dans l’espace de ma bibliothèque numérique, réserve cloud dans laquelle j’actualise mon appareil dédié à la lecture, ou l’ensemble des textes numériques classés dans mon ordinateur, ou bien les instructions de recherche que j’entre pour atteindre une ressource numérique extérieure, ma recherche (et donc les résultats proposés) ne pourra se formuler qu’à partir des éléments directement associés et inclus dans le livre ou l’objet numérique recherché, y compris pour ce qui m’y mènera au hasard ou sans intention volontaire (sérendipité).

 

| à suivre |

Ces notes seront complétées en continu tout le mois de novembre jusqu’au départ pour la conférence de Shenzhen.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er novembre 2014
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