dans ma bibliothèque | Kierkegaard et l’angoisse

les livres qui comptent ne sont pas ceux qu’on a le plus lus


Est-ce qu’on lisait Kierkegaard pour lui-même, ou pour sa légende ? Sa mort à 42 ans, dans la pauvreté extrême, ou ce que nous en délivrait Deleuze en levant ses grands ongles, même s’il parlait de Leibniz ou Spinoza à ce moment-là, ou bien parce que ce type-là, qui écrivait de la pensée et des idées, s’y comportait en écrivain, en quelqu’un de chez nous, de la littérature, avec ses passions et ses travers ?

Et puis tout ce qui faisait là-dessus mystère : les noms qu’il s’inventait, un par livre, des noms qui sonnent comme des secrets d’alchimistes (Victor Eremita, Vigilius Haufniensis pour le Concept d’angoisse, mais aussi Johannes de Silentio, Constantin Constantius, Jeune Homme, Nicolaus Notabene, Hilarius le Relieur, Johannes Climacus...) ?

Est-ce que jamais j’ai lu convenablement, assidûment, respectueusement Kierkegaard ? Réponse négative, et c’est peu probable que je m’y risque un jour. Ne serait-ce que pour la place qu’y occupe la théologie, et la façon dont j’ai le cuir blindé à tout ce qui est religion.

Est-ce que ce n’est pas ça aussi pourtant les livres ?

En tant qu’objets cachant un secret qui n’est pas forcément le flux linéaire et mentalement recomposé de leur lecture. Des livres avec leur couverture plastique (devenue au bout de 40 ans rigide et cassante (le livre est imprimé en 1973, l’année du Physical Graffiti qui a pourquoi pas des affinités), le rabat de papier vert avec le texte en double épigraphe, le carton toilé qui l’englobe, enfin le texte qui est lui-même un composé pluriel.

Mais je crois que le vrai poème qui m’amenait à Kierkegaard c’est la liste des titres, Traité du désespoir, La maladie à la mort, Point de vue explicatif de mon oeuvre d’écrivain, Ou bien... ou bien, Étapes sur le chemin de la vie, Coupable non coupable, Crainte et tremblement...).

En même temps, je vois bien que je les ai lus, ces trois tomes, et j’ai des souvenirs précis aussi de Ou bien... ou bien. Ce qui tendrait à prouver qu’il ne m’a pas fallu attendre le Net pour constituer ce mode de lecture par harponnages et plongées, qui mène parfois à relire 30 fois les mêmes 3 pages en 10 ans mais qu’est-ce que ça peut faire, un auteur est toujours compris dans le moindre de ses fragments, philosophes compris.

Reste l’angoisse. Qu’on achète tout un livre (et ils étaient chers, et en 1980 j’avais déjà cassé avec la vie salariée) rien que parce que son titre et son objectalité prouvent que l’angoisse se démonte dans l’espace volumique du livre. J’ai toujours aussi été dressé à lire les tables des matières, les constructions et arborescences – ça non plus ça ne date pas du web – et Kierkegaard est aussi un magique écrivain de sous-titres.

Et puis, même pris ainsi au hasard quel style, quelle force de figures, qui ne sont pas des figures conceptuelles : agir comme une armée qui, sur pied, prête à entrer en campagne, fait triomphalement demi-tour vers les casernes de la ville – le rire étouffé de la vie éclaterait là où on l’attendrait le moins !.

Quel autre auteur serait allé si longtemps et patiemment creuser dans l’intérieur même du désespoir et du suicide : que le désespoir est la maladie à la mort, cette torturante contradiction, cette maladie du moi qui consiste à mourir sans cesse, à mourir sans mourir, à mourir la mort.

Les trois Kierkegaard, tomes 7, 9 et 16 sont toujours restés depuis lors dans l’étagère la plus stable, la plus fixe.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 2 décembre 2014
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