quand l’État veut nous empêcher de lire

des conseillers ministériels et autre poussière d’État payés très chers pour pousser des meubles contre les portes quand le web passe par la fenêtre, et du Kindle Unlimited



- mise en ligne jeudi 22h, 1000 lectures vendredi à 10h, 1500 lectures vendredi à 15h, 2000 à 19h, preuve que la question est vraiment sensible et merci à tous de vos relais et partages ;

- très conscient des approximations et exagérations éventuelles, mais il faut reposer ce problème de fond : en France on se bouche le nez sur ceux qui innovent, et dès que ça bouge la réponse c’est de faire une loi, ça a été le cas pour le soi-disant « prix unique du livre numérique » (loi PULN, totalement inutile puisqu’on fixe ce prix pour chaque offre selon les différents ISBN qu’on crée selon les formes et supports du texte), pour la loi sur les indisponibles (gouffre sans fond pour l’argent public), ou encore récemment la loi anti-amazon qui n’a fait de mal qu’aux libraires indés, ou l’usine à gaz dite « Prêt Numérique en Bibliothèque » ;

- je dis clairement ci-dessous que le modèle Kindle Unlimited ne m’intéresse pas, et qu’avec Immateriel.fr nous avons refusé de contracter avec eux – le message aux institutionnels est donc on ne peut plus clair : vous feriez mieux de vous intéresser à ce qui naît et invente, voire même un jour nous soutenir (on ne sait jamais, un site comme celui-ci a seulement 17 ans d’existence...) au lieu de vous étouffer dans des processus bureaucratiques là où on est très bien capables de nous débrouiller seuls ;

- corollaire, si la « grande » édition n’est pas prête, depuis 10 ans qu’on les prévient (certains s’y sont mis, eux, voir Points Seuil), et a préféré jouer l’autruche que préparer des modèles innovants d’accès illimité, ce n’est pas une barrière bureaucratique artificielle qui compensera ;

- et profitons-en, c’est ce que j’essaye ci-dessous, de repositionner la lecture par abonnement illimité dans son contexte, et notamment au regard des rigidités de l’édition, son incapacité à armer sa propre distribution des données qui la propulseraient dans l’ère du big data – plus la vraie crainte qu’à voir se multiplier tout cet arsenal législatif, ce soit une fois de plus nos petites structures innovantes qui trinquent, dans le grand mépris administratif généralisé ;

- merci à Antoine Oury et Nicolas Gary, de cette réponse argumentée et développée dans ActuaLitté ; merci aussi du relais chez IDBoox ;

- et s’il y a longtemps que vous n’êtes pas venus sur Tiers Livre, profitez-en pour aller voir ce qui fonde l’existence de ce site, au hasard : le journal, l’histoire de mes livres, le voyage en Chine, le projet ronds-points...

FB

Photo en haut de page : livre en béton, art officiel chinois, devant la bibliothèque de Shenzen, Unesco international conference, Digital Book & Future Technologies, 29 novembre 2014.

 

Voilà qu’une ministre qui s’habille chaque matin par abonnement souhaite légiférer sur le livre par abonnement.

Il y a des axiomes, il y a des dangers.

Les dangers : le principe dit the winner takes all et qu’Internet n’a pas trouvé encore les obstacles internes ou externes qui permettraient sa propre régulation en freinant une concentration de plus en plus massive ; l’accaparement des ressources culturelles par ceux qui les débitent et construisent leur fortune sans aucune considération pour la nature de ce qui est livré ; une redistribution globale de ces acteurs, actuels à Seattle ou Palo Alto, qui rendent de plus en plus dérisoire les flux de langue française (et nous avec), quels qu’en soient les usages.

Les axiomes : quand a-t-on vu une politique de régulation bureaucratique contrer une bascule des usages ? Idem : quand a-t-on vu que les modes de fabrication et de diffusion du texte ne se soient pas remodelés en profondeur à chacune des (peu nombreuses) mutations de l’écrit ? Et laquelle de ces mutations n’aurait pas été irréversible, quelle qu’ait été la complexité de la transition ou de la simultanéité provisoire de l’ancien et du nouveau ?

Rappel : dès janvier 2009, avec des outils développés par Immateriel.fr [1], nous sommes les premiers à publie.net (structure d’édition numérique que j’ai fondée fin 2007 et transmis à nouvelle équipe cette année) à proposer un accès par abonnement forfaitaire et illimité à l’ensemble de notre catalogue, en streaming pour les bibliothèques ou téléchargement inclus pour les particuliers.

Le principe est simple, et s’est notoirement aggravé depuis : le système éditorial classique lui-même s’est radicalement transformé en 10 ans. Il ne sait plus que concentrer les ventes sur un nombre extrêmement restreint de titres (ils n’ont pas la clé de la loterie, c’est juste cela qui régule) atteignant un nombre astronomique de ventes, traduits dans des dizaines de langues, et qui permet à l’industrie culturelle d’assurer plus des 2/3 de son chiffre avec moins de 500 références au total. Ce principe est amplifié par la distribution numérique : un seul titre vous sauvera, sans prédiction sur la loterie, les autres seront une niche (le numérique) dans une autre niche (la littérature contemporaine de création) avec une diffusion de misère. C’est l’équation que je n’ai pas réussi à surmonter et qui m’a conduit à remettre les clés de publie.net à nouvelle équipe.

Avec l’abonnement, on a une autre possibilité : vous explorez tout le catalogue, vous vous risquez dans les voix nouvelles. S’il y a obstacle, il est dans les valeurs mêmes de la société : le désir et l’intérêt sont aussi conditionnés dans les mêmes termes (jamais eu de critique de nos livres numériques ni papier dans la presse littéraire), et même avec l’abonnement les flux de streaming se portent sur le même noyau de titres. Le problème que nous avons dû affronter, c’est que même avec la liberté d’explorer de l’abonnement, c’est la curiosité qu’il faut éveiller, voire provoquer.

La musique apprend à moduler ces requêtes par la découverte et l’écart. C’est long et laborieux, mais ceux qui suivent les algorithmes de recommandation de Spotify savent l’évolution progressive. Cela passe par la maîtrise du big data, équiper les livres de mots-clés, être capables de les analyser en profondeur selon l’émission de requêtes floues et lacunaires. C’est un métier. Si la musique désormais l’apprend (par le jeu d’une floraison de start-up innovantes, dont beaucoup de françaises, ensuite intégrées dans la mécanique des géants), les acteurs traditionnels du livre en sont encore à utiliser un système de mots-clés rudimentaires (« littérature générale », pour un grand éditeur du groupe Hachette) ou le système BISAC (Book Industry Standard And Communication) traduit de l’américain, avec plus de catégories pour la Bible ou les animaux domestiques que pour la fiction, où le mot « révolution » est interdit, et s’il s’agit de poésie à vous de choisir si vous voulez poésie américaine ou « poésie continentale » et basta cosi. Le système même des métadonnées, qui serait vital contre l’érosion du marché du livre, est incapacité par des cloisonnements obsolètes, le dinosaure Electre s’arrogeant de les entrer manuellement, et 3 ou 4 autres plateformes concurrentes tâchant d’en faire autant depuis le hub Dilicom : et si on réglait ça, avant de s’occuper d’autre chose ? Déjà on peut s’imaginer un réveil en moins de dix ans... Il n’y a pas aujourd’hui de politique possible du big data pour le livre, par sclérose interne du système même des métadonnées, externalisées par rapport aux éditeurs. [2]

Nous avions proposé un accès lecture par abonnement dès janvier 2009, cela veut dire qu’il y a plus de 6 ans que sur n’importe quel blog des veilleurs du livre (ce site existe depuis 1997, mais aller faire un tour dans les archives d’Hubert Guillaud ou Virginie Clayssen), on a alerté le métier sur ce paradigme en évolution rapide : qui pourrait aujourd’hui défendre une diffusion incrémentée sur des objets à l’unité, quand nous apprenons pour tous les autres domaines à nous repérer dans la profusion, et rémunérer une qualité d’accès et de service, et non pas le contenu même ?

Il faut rappeler l’histoire des droits d’auteur (en France, pas au pays de la Queen Anne) : au XIXe siècle, c’est la multiplication des théâtres et leur rôle de diffusion majeure du texte qui structure un système de rémunération basé sur la propriété intellectuelle. Si la Comédie humaine a pu s’ébaucher, par couches et reprises successives, c’est parce que Balzac vendait successivement ses droits soit pour une durée de 4 ans, soit pour un tirage limité (à 2500 exemplaires pour son cas). L’éclosion du métier d’éditeur (pour Balzac ou Flaubert ce sont les libraires qui ont ce rôle) va créer d’autre part en France un système où, contrairement à tous les autres pays européens et au continent US, le contrat d’édition bénéficie d’une exception au contrat commercial (limité à 10 ans) et s’aligne sur la durée de propriété intellectuelle.

Ce système craque de tous les côtés : comment en serait-il autrement ? Durée abusive de surprotection qui nous prive toujours d’usage pédagogique d’auteurs aussi décisifs qu’Artaud ou Michaux (le continent US bénéficie d’un fair use pour la transmission pédagogique, les lobbyings de l’industrie culturelle Fr nous en privent), avec effets délirants : c’est seulement l’an passé qu’Apollinaire, décédé en 1918, s’est élevé au domaine public, seulement là en janvier que les Faits divers en 3 lignes de Félix Fénéon, publiés en 1906, en bénéficieront. Et impossibilité de plus en plus manifeste d’un système né d’un besoin de protection de l’auteur à assurer leur survie minimum : l’auteur est réduit à un pourcentage de 8 à 11%, 5% sur les poches, sur les revenus de l’objet matérialisant sa création, et dont la diffusion tombe en flèche, au profit d’une poignée de titres-marchandise. Nous ne sommes plus solidaires de ce système, ni des sociétés baudruche qui s’accaparent notre soi-disant représentation.

C’est pour cela que du point de vue numérique je me suis mis hors la loi : un ticket (mon pass une fois pour toutes) pour l’accès aux ressources fixes du site, et la possibilité d’un accès forfaitaire à l’ensemble de mes eBooks – plus la possibilité pour moi de les réviser et actualiser en permanence, d’y joindre des travaux en cours, des ressources audio ou des supports d’ateliers etc. D’autre part, comme de nombreuses applis web, qu’on achète une fois pour toutes, je réfute l’idée de taxer les plus proches une fois par an : il s’agit bien d’un pass définitif. Le web est indéfiniment extensible, c’est un pari. Un pacte de partage, une prise en compte participative, et pour les livres vous prenez dans la malle.

Depuis 2009, et comment il en aurait été autrement, d’autres plateformes sont nées sur ce principe : ainsi Youboox, et on a vu au moins 15 fois la bonne presse bien pataude reprendre pour tel ou tel l’expression Spotify du livre.

Mais l’édition traditionnelle, comment a-t-elle réagi, sinon par les deux mains fermement appuyées sur les oreilles (ce qui doit favoriser hautement la productivité interne) ? Ce n’est pas seulement sur les abonnements – c’est le déni opposé à la diffusion du livre numérique en bibliothèque, sinon pour leur presser le citron avec des usines à gaz obsolètes, et des complications de licence complètement nases au regard des usages ; c’est l’incapacité à anticiper les mutations de l’imprimerie elle-même, puisque seul Hachette dispose d’une unité d’impression à la demande (les mêmes machines, la même qualité, mais une armature informatique qui permet de changer de titre entre chaque livre) [3]. Et aucune gloriole pour Hachette : dans les propres maisons de leur groupe, il n’y a que les techniciens à savoir l’existence de l’outil. J’avais récemment en main l’unique iPad d’une de ces maisons, et en cliquant sur iBooks il n’y avait que les PDF des productions de cette (pourtant grande et vieille) maison, aucun ePub même pas les leurs (pas mieux au Seuil, on n’achète pas d’iPad ni de Kindle au personnel, et tant pis si par exemple mon Proust était paru sans table des matières).

Alors comment ils auraient pigé ? Mieux vaut le lobbying. Contrôler les commissions. Farder les sénateurs, ça ils savent. Du lobbying petit joueur : comme pour cette loi soi-disant « anti Amazon » sur les frais de port – Amazon dès le lendemain de la promulgation fixait les frais de port à 1ct d’euro, et les seuls pénalisés ont été les libraires indépendants assez courageux pour avoir monté (attention : jamais été capables de se mutualiser, n’en demandons pas trop) leur propre service de vente en ligne. Ils n’en parlent plus beaucoup, le Syndicat de l’édition ni les politiques concernés. Ou le désastre et gouffre à argent public qu’est devenue cette autre usine à gaz boiteuse d’avance, la loi sur les indisponibles, toujours le syndrome d’appliquer au numérique une pensée transférée du commerce d’objets, sous modèle d’intervention étatique lourde. Curieux de reconstituer leur chemin personnel, à ces hauts pontes étatiques, et comment on les a placés dans « le livre », puisque ça fait moins de dégâts suppose-t-on que pour l’audiovisuel ou la presse – ils n’ont pas le même salaire à 13 000 euros brut que les conseillers de leur ministre (soit plus de six fois mon salaire de prof en école nationale supérieure d’arts, comment dialoguer d’un monde à l’autre ?), et certains sont restés tranquillement à leur poste depuis les 5 ans de massacre Sarkozy.

La question de l’abonnement, dans nos têtes, elle est réglée. Cela tient de l’irréversible. Nous n’écoutons plus la musique autrement. Nous ne nous informons plus d’autre façon. Il reste bien des avancées à régler : on ne va pas remplacer nos anciennes habitudes de consommation objet par des empilements d’abonnement, 10 € pour la musique, 10 € pour la vidéo, 10 € pour les livres... La presse innovante l’a compris : Mediapart et Arrêt sur images proposent un abonnement couplé.

De ce point de vue là, l’abonnement Kindle Unlimited ne m’intéresse pas vraiment. Je considère ma bibliothèque numérique comme un outil de travail, et la plupart des eBooks dont je dispose comme des ressources auxquelles il me faut fréquemment revenir. En même temps, pour ma lecture loisir (un régal le Burning room de Connelly le mois dernier, et si je ne trouve pas que Gray Mountain soit dans les Grisham les plus tendus, c’est ma liberté à moi d’avoir chaque jour un moment de lecture anglophone, pour le plaisir et m’entretenir), je me satisferais bien d’un accès momentané. La question d’un prix d’accès relativement bas pour l’accès au livre numérique (disons : moins de 10 euros, ce que n’ont pas compris les éditeurs Fr), avec un pourcentage pour l’auteur en fonction des coûts réels (Minuit et le Seuil par exemple me proposent respectivement 20 et 23%, et il me semble légitime pour d’autres titres de conserver moi-même la gestion numérique, ainsi de mes Lovecraft qui sortiront chez Points Seuil en mars prochain, pour une bonne synergie), voilà qui me semble autrement important. Peu m’importe d’avoir sur mon Kindle le Connelly que je ne relirai plus, j’ai plein mon garage d’autres polars, les siens quand je ne le lisais pas en numérique.

Mais j’en arrive aux choses sérieuses.

- D’une part, aucun modèle d’usage ou économique encore fixe et définitif, tout avance et en permanence et très vite. Ainsi, à peine quelques semaines qu’iTunes puis Amazon (sais pas pour Kobo, j’en ai plus) ont mis en place un « accès familial » qui permet de transférer un contenu sur le matériel d’une personne déclarée. Longtemps que la question était posée. Du côté de publie.net, et idem pour la librairie numérique de Tiers Livre, on fait le pari inverse : pas de DRM, pas de tatouage – quel risque, sinon d’être lu (c’est l’ami Daniel Bourrion qui le disait). Partagez autant que vous voulez, vous éveillerez une curiosité que seul le site original, dans son mouvement, dans son écosystème réseau, dans le lien direct, pourra établir.

- C’est bien là aussi où on mesure la trouille institutionnelle : on parle tout le temps du livre, jamais du web. On ne vous dira jamais le nombre d’emplois créés par la myriades de petites structures web, au regard de l’érosion des emplois dans la grande édition. On vous parlera toujours du « livre », mais longtemps qu’il n’est plus l’horizon unique de notre travail – il y a bail désormais que le plus vivant de la création littéraire actuelle s’effectue via le web, qui devient progressivement le bassin d’émergence des auteurs, y compris pour l’édition traditionnelle.

- Le modèle d’abonnement Kindle Unlimited, on est assez grand pour savoir ce qu’on a à faire ou pas. Par exemple, aux USA, quelqu’un qui souhaite acquérir un de mes eBooks peut le faire sur iTunes, qui sont réglo (comme dans 70 pays et quelques), mais Immateriel.fr a refusé de signer un contrat avec Amazon US, qui prétend fixer les prix, alors que nous diffusons partout en Europe sur le Kindle Store. De la même façon, Immateriel.fr (qui agit en tant que mon distributeur) propose son catalogue en version « grand compte » en bibliothèques bien avant l’entourloupe tire-lire du « Prêt Numérique en Bibliothèque » version officielle, et a signé un partenariat avec YouBoox.

- De la volatilisation de nos revenus via le téléchargement numérique, nous ne sommes pas mieux lotis que les musiciens, auxquels il faut 5000 écoutes Spotify pour recevoir 1 $ et encore. Cela n’empêche pas Spotify de reverser les 2/3 de ses rentrées aux artistes, mais l’écoute même s’est transformée à mesure qu’elle démultiplie les accès. L’économie de la musique s’organise autrement : ce qui est dur pour eux, ce n’est pas la fin des revenus du disque, c’est l’écroulement des circuits de salles et festivals soumis aux politiques locales et au désengagement de l’État. Ce n’est pas de gaieté de coeur qu’on fait ici ce constat : mais notre économie d’auteur apprend largement, depuis 5 ou 6 ans, à se débarrasser progressivement de l’État, et mes peurs c’est plutôt pour les copains et collègues qui n’ont pas fait cette traversée-là. Oui c’est difficile, oui il faut aborder d’autres façons d’écrire et diffuser : mon site c’est mon livre, et je n’écris qu’un livre qui est mon site. Il est totalement ouvert, je paye (cher) un serveur disposant de haute bande passante et d’accès géo-localisés, et si j’en appelle à un libre soutien c’est pour donner un accès synoptique à des ressources d’une ergonomie différente. Et je suis aussi bien lecteur qu’écriveur, il y a beau temps que je m’insère dans un écosystème où j’accepte la réciproque pour d’autres auteurs ou revues ou sites : c’est l’économie qui change, le commerce n’est plus vertical.

- En diabolisant Amazon, les pouvoirs publics cherchent en ce moment le cache-sexe non à leur absence de politique – ils ont toujours suivi le lobbying du SNE – mais à la politique rétrograde de l’édition incapable de se repenser. Qu’on ne vienne pas encore nous emm... avec des lois et tout un arsenal de bureaucratie morte : qu’on nous laisse seulement faire nos expériences. Oui, j’ai bien l’intention de placer quelques titres en accès KDP sur l’abonnement Kindle, je le considère comme une arme de plus dans ce chemin où la littérature, pour sa résistance, pour ce qu’elle est en tant que politique, fonctionne comme appel et accès. Kindle Unlimited : et alors ? Vous légiférez les étagères des kiosques Relay dans les gares ? La prérogative de l’État s’arrête au dedans de mon Kindle, ce que j’en fais et ce que j’y mets : ce n’est pas à l’État de me prescrire ce que je veux lire et comment lire. Et pour ce qui de ma responsabilité dans la transmission et l’enseignement, et la tâche collective que nous assumons, ceux des blogs, pour la lecture et l’écriture de création, si vous me prenez en défaut en tant que mon employeur dites-le moi mais voyez-vous, c’est blindé.

- Ce qui est grave (ce n’est pas la nouvelle ministre qui est en cause, juste qu’elle est montée dans la cabine d’un semi-remorque où la pensée agile n’est pas une caractéristique de sa Direction du Livre, euphémisme), c’est d’en venir à un énoncé de type ligne Maginot – non à la lecture par abonnement – alors que nos usages ont déjà tranché. Mais en prononçant un tel oukaze, c’est nos expériences innovantes, c’est le coeur de notre implication numérique depuis 7 ou 8 ans, à quoi paradoxalement elle va porter atteinte, comme la loi anti-Amazon de Filippetti s’est retournée contre les libraires indépendants, par seule routine d’incompétence. Ou le petit sourire de Philippe Morel, actuel directeur de cabinet de Marine Le Pen, chargé par Ayrault et Filippetti du rapport sur la TVA numérique qui devait être soumis à Bruxelles : grand homme de culture et stonien d’exception, Philippe, mais il nous a bien eus, tous les cadors du métier qu’il a invités à déjeuner... en attendant avec son coming out la TVA numérique on l’a dans le c... Il y a quelques autres cadavres dans les placards, comme ça, qu’on peut resservir.

On sait bien qu’ils ne nous liront pas, que CNL [4] et tout ça, ça n’écoute que les industriels et les lourdes sociétés d’auteurs en leurs palais vieillissants. Ce n’est pas si grave, on a pris l’habitude de faire sans eux – quelle respiration pour moi l’accueil au CNC ou les échanges côté arts plastiques.

Nous, notre force, c’est nos sites. Et non pas pour les 1500 visiteurs qui me font l’honneur de traverser ces pages en moyenne chaque jour, mais parce que c’est notre irréductible espace de création. Et que ce que nous défendrons avec nos dents, c’est aussi l’invention de ce qui nous permet de les développer et les soutenir – avec les partenaires qu’on veut, selon les formes qu’on souhaite explorer, et la liberté radicale de diffuser nos travaux sous d’autres modes que celui des droits d’auteur, ou de la coquille rigide de la propriété intellectuelle telle qu’actuellement définie.

Ce qui est grave, et qui aurait pu être autrement, si depuis 7 ou 8 ans ce que l’institution appelle de façon de plus en plus ironique la « chaîne du livre », ô pauvres enchaînés volontaires, c’est que faute de s’être ouverts à la moindre tâche de laboratoire, il y a le risque de fissure et d’effondrement, qu’aucun dispositif bureaucratique ne pourra contenir. Ce qui s’effondre, c’est un modèle de récit (le roman standard, adoubé par un système de prix littéraires caricatural), c’est un modèle de livre conçu comme coup économique (découvrir à Shenzhen tout ce qui a été déjà transféré là-bas de la préparation éditoriale et de la production imprimée, tout un socle de métiers déjà avalés, celui qui nous faisait tous respirer), c’est un modèle d’entreprise sur cloisonnement vertical et hiérarchies symboliques qui n’ont plus cours passée leur propre porte.

Et oui, j’en parle parce que sur la frontière, j’en parle parce que continuant à travailler, aussi bien dans le numérique que dans le traditionnel, avec des gens merveilleux et curieux, et compétents, mais qui hurlent à force de heurter aux coquilles transparentes de l’immobilisme, à force de directions tétanisées par ce qui s’effrite. On souffre, mes partenaires des maisons d’édition papier le savent, d’un déficit de laboratoire, et de leur non-appétence pour ce risque, qui pourtant, mais chaque fois avec 5 années de retard, leur aurait fait tant de bien à anticiper.

Alors bien sûr, bouc émissaire, ça va être la bonne conscience livresque pour les institutionnels de s’en prendre à Kindle Unlimited, et de nous fiche nos petites officines en l’air, celles qui nous permettent de chercher, d’inventer. Il y a combien de boîtes Fr qui ont pris le chemin du Luxembourg, au lieu des paillettes de ces « ateliers numériques » pour lesquels soudain le MCC a tous les budgets qu’il faut, comme pour les salaires de ses conseillers ou l’abonnement vêtement du jour de la ministre ? C’est pas une question d’impôt, voyez-vous, c’est une question de dignité et de survie. Vous passez à l’attaque ? on verra bien qui en assumera le plus les dégâts.

Chère ministre, qui vous habillez par abonnement, laissez-nous s’il vous plaît la paix pour le numérique, on ne vous embêtera pas promis, mais c’est aussi nos inventions dans les usages, et donc aussi l’abonnement – si Kindle Unlimited ça ne vous plaît pas, pas d’inquiétude, ça se régulera seul. La question de l’abonnement est trop lourde pour être traitée uniquement en faisant d’Amazon un épouvantail : de toute façon c’est comme Netflix et toutes ces sauces, on reste dans la junkfood de la culture. Le problème, c’est de vouloir nous démolir nous parce qu’on vous dit que Kindle Unlimited c’est le mal.

Merci de nous autoriser l’invention numérique. On en est là.

 

[1Je précise qu’ils ne sont pour rien, ni Immatériel ni publie.net ni d’autres, dans ce coup de colère ici, toujours excessif parce que c’est le seul moyen de se faire entendre : je ne parle bien sûr que pour moi. Et encore, en tant que professeur titulaire d’une des 10 écoles nationales supérieures d’arts (à 1670 net/mois, ça aussi c’est un beau baromètre des priorités), je prends les formes avec mon employeur – l’autre jour on nous a virés, moi et mes proches, de la Sécurité sociale : carte Vitale invalidée, pourquoi ? Parce qu’ils trouvaient très louche un type qui à 60 ans devenait salarié, à cet âge-là les autres ils arrêtent. Et, encore plus louche, je payais une sécu sur mon salaire, et une sécu sur mes revenus d’auteur. Justificatifs à fournir ? « Ah non, on n’accepte pas les documents transmis par mail. » Pas grave messieurs dames, je scanne et vous les rapporte... C’est comme ça, la France – tout comme, la semaine dernière, avoir été rançonné de 490 euros aux impôts pour une « taxe foncière forfaitaire », alors que toutes mes affaires professionnelles tiennent dans l’écran 13’’ de mon MacBook et que la taxe foncière de ma maison je m’en suis acquitté, qu’est-ce que ç’aurait été si j’avais eu un ordi plus grand... En tout cas, le fait de renoncer après 30 ans et autant de livres à ma condition d’écrivain est un symptôme qui ne touche pas que moi seul, et ne fait pas du web son bouc-émissaire.

[2Illustration assez comique cette semaine, où tous les médias gravitant autour du livre ou du numérique ont relayé une application du nom d’AmazonKiller, permettant de sélectionner un titre et créer son panier sur le site Amazon officiel, et de transférer la commande vers une librairie parisienne pour retrait en magasin. Hors le côté un peu maso de la chose, plutôt qu’attendre que ça vous arrive le lendemain dans la boîte aux lettres et qu’en plus il n’y a que les Parisiens au monde, aucun d’eux pour poser la question élémentaire : mais qu’est-ce qui se passe, 10 ans après l’arrivée des sites de ventes en ligne comme Amazon, pour que les éditeurs ne soient toujours pas capables de fournir les « données profondes » nécessaires aux suggestions/recommandations, et les briques d’algorithmes pour ces recommandations ? – la première chose pour tenir Amazon dans l’espace concurrentiel, ce serait pour le moins d’ouvrir un livre du genre Le Big Data pour les nuls et de salarier un ou deux geeks pour proposer un service du même ordre, ou bien que leur propre site d’éditeur passe avant Amazon dans les appels recherche, ou présente le même niveau d’attractivité et de simplicité pour l’achat... Aucun de ces relais bêtifiants pour avoir compris à quel niveau était la vraie bataille.

[3Et même réflexe, on a pu lire que la « vente couplée » (papier + numérique) est illégale, alors qu’en 2012 publie.net a été le 1er à proposer une collection de livres imprimés incluant le QR code pour accès à la version numérique, non pas gratuite, mais incluse dans le prix global, sous prétexte que ce ne serait pas conforme à la loi Lang de 1981 : je ne suis pas sûr qu’il y a 32 ans on pensait à tout ça. Reste qu’aujourd’hui seul Hachette dispose de cette magnifique unité de production de Maurepas, et qu’Amazon a commencé à lancer son propre service de vente couplée, alors tout d’un coup ces braves gens découvrent...

[4« Agir vite en étant meilleur qu’Amazon », c’est aussi le point de vue de Vincent Monadé apparemment, mais il faudrait être abonné à Livres Hebdo pour en savoir plus, voir le communiqué du CNL, rappelant qu’acheter en librairie c’est bénéficier de papier cadeau.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 décembre 2014
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