020 | 47°20’48.29 N – 0°38’50.74 E

avec jardinerie, vigne, pressoir et un peu de Michaux


 

- ceci est le 20ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (8 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (3 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (3 photos) ; vue aérienne © mappy.com avec le rond-point dans son contexte (1 copie écran) ; vidéo lecture (7’47), vidéo captation neutre (2’18) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

journal de voyage


Je crois que ce qui m’a fait choisir aujourd’hui ce rond-point, c’est de m’apercevoir, ces derniers temps, qu’ils avaient passé leur âge d’or : fini le temps où on les équipait comme des oeuvres d’art, où on en faisait des chefs d’oeuvre hétéroclites avec bateau, chaise géante ou bouteille de vin miraculeuse. Peut-être que ce musée du rond-point comme curiosité est passé de mode, pour avoir produit trop de monstres vaguement comiques ou trop directement illustratifs, il en reste.

La tendance lourde est à un arrangement paysager qui demande peu d’entretien, et ne trouble pas l’espace visuel des chauffeurs derrière leur pare-brise, et sans plus d’orientation à force de ce bout de cercle à branches cassées multiplié qui sert d’icône pour se repérer, ou la voix Mappy qui dit prenez la troisième sortie quand vous venez juste de compter la quatrième.

Cette pelleteuse qui trônait majestueusement sur le cône nu de celui-ci, l’autre dimanche, c’était justement pour reconfigurer en plus simple, même si ce n’est pas un hasard si le conducteur l’avait laissée pour le week-end à l’endroit même où on aurait placé la statue glorieuse, comme ces Louis XIV équestres dans nos villes de France.

Et cela expliquerait que celui-ci soit en fin de course : le pressoir tient bon, parce que c’est de la vieille forge. Mais les trois barriques à ses pieds sont décerclées et déjà mangées par la terre.

On est à l’embranchement de la route de Chinon, admirez la pertinence de pensée. Sur le rond-point on a planté cinq rangs de vigne. Au printemps je suivrai la repousse, et viendrai voir en octobre ce que donne le raisin. On en tire peut-être un vin de rond-point, tout comme il y a aussi une vigne sur la Butte-Montmartre, et une autre à la Devinière, juste au bout de cette route précisément. Mais il doit être un peu chargé en particules fines des diésels et pots d’échappement.

On est tout près de l’arrière de l’usine Michelin fermée, et ce rond-point est associé pour moi à un souvenir d’il y a 2 ans : le parking du Jardiland abritait un cirque – c’est fréquent –, deux zèbres et un dromadaire s’étaient échappés et batifolaient sur la rocade. Les automobilistes en avaient eu quelque surprise, et les messages radio se multipliaient avec des effets étranges de syntaxe.

Le rond-point comme chambre photographique révélant ce que la ville moyenne rend invisible, c’est ce supermarché pour occuper l’espace privé extérieur, l’aménagement des jardins et terrasses. Les Jardiland et leurs concurrents sont un indicateur unique de cette topologie de l’espace individuel et les marques par quoi on se l’approprie. L’animalerie (basse-cour, oiseaux, poissons) est nettement en régression chez eux par rapport à il y a 4 ou 5 ans : on n’achète donc plus les animaux que sur Internet ? Le petit lac de l’autre côté de la rocade donne pourtant fréquemment témoignage de ceux qu’on y relâche.

Une minuscule zone commerciale aussi, autour de son parking, incluant un coiffeur à petits prix, une boulangerie, un Amazonia (phénomène récent que la multiplication de ces salles de sport importées des pratiques urbaines américaines, et ici supposant comme le reste d’y venir en voiture), un restaurant La Pataterie, puis un de ces buffets chinois à volonté (au moins une dizaine en moins de deux ans, tout autour de la ville, tous ne pourront pas survivre), et un Leader Price fermé. La vie voiture construit pour les voitures et contraint à la voiture.Il faut faire des prodiges pour n’en avoir pas trop ici sur les photos.

Peut-être que c’est ça aussi qui m’a fait entreprendre ces voyages, ou du moins ces contraires de voyage : s’arrêter en ces lieux où, toutes ces années, piscine de l’un, invitation d’anniversaire pour l’autre, bricole à reprendre chez Jardiland, on croit connaître par coeur sans jamais s’y arrêter, et nous voilà soudain aussi bavard que le grand Thoreau, inventeur du procédé dans Walden – sa cabane dans la forêt pour journal de la vie sauvage, mais à quelques dizaines de minutes de marche de la ville, et quel livre pourtant. Cette valse des commerces, ces tentatives de bord de ville (et symétriquement ce qui est exsangue ailleurs) comme laboratoire de ce qui ne fonctionne plus en littérature, même avec la perspective du numérique ?

Et c’est parce que je marche à pied que je traverse la voie ferrée Chinon-Loches (des gens vont parfois d’un terminus à l’autre, ou bien il s’agit seulement, depuis chacune des deux villes, de desservir Saint-Pierre des Corps au milieu ?). J’apercevrai même passer une de ces modernes michelines Bombardier, mais ce qui m’épate surtout, et tout soudain, c’est la petite bicoque de l’ancien passage à niveau – du temps des barrières à manivelle et de la cloche dix minutes à l’avance. La SNCF les a toutes revenues, mais rien n’a été transformé de sa fonction initiale.

J’avais beaucoup envie de lire ce texte de Michaux : L’époque des illuminés, malgré sa longueur (plus de 7 minutes) et le vent. Ça compense les actualités de saison. Les camions ralentissent, mais nul n’interrompt sa route, même pas la police municipale. J’ai planqué un livre dans le fond du pressoir, pas trop, de façon à voir comment il évoluera avec le temps et les intempéries. Comme ce que je braille dans le vent et les camions : l’exact statut de la littérature dans ce que devient la ville.

Et je rassure mes mandants : j’ai strictement respecté l’interdiction de se baigner dans cet aménagement invisible (ou presque) du noir déversoir à eaux pluviales (où pourtant plongeait une échelle, comme dans les piscines de loisir), en bout du grand parking Jardiland. On en proposera ici un bien plus curieux tout bientôt.

 

éléments contingents et factuels


C’est presque trop facile, de venir s’installer dans cette paix des ronds-points. J’y prends goût, je dois me méfier de ça aussi. J’ai arpenté tout le cercle des rues environnantes, les insertions de rocade, les autres découpages avec arbres et plantes : non, c’est bien l’île, dans la tranchée des moteurs, qui donne au rond-point sa paix de bibliothèque (puisque j’en fais une bibliothèque, avec tous ces livres déposés tout autour de la ville). J’étais curieux de découvrir ces deux faux dolmens : il y a un menhir à Joué-les-Tours, cette ville que Saint-John Perse trouvait « molle » (mais ça devait plutôt être sa relation à son beau-frère). Ou juste l’imaginaire soudain du conducteur de pelleteuse, charriant ces deux dalles plates ? Mystère et boule de gomme. Mais ce ne sont pas des mégalithes d’origine, non, certes pas. Suis rentré ensuite au Jardiland, presque désert en ce lundi après-midi (suis ressorti avec bûchettes et allume-feu, on trouve toujours) et ai fait toute une série de photos discretos en ayant remplacé mon gros Sigma Art 18-35 par le petit pancake 24 tenu sur le ventre, mais pas possible mélanger ici les séries.

 

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, Google Earth et vidéo


 

 


pour prolonger le texte lu

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 janvier 2015
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