021 | 47°22’37.50 N – 0° 43’07.20 E

d’IKEA vu par les arrières, et que Christine de Suède aimait les chiots


 

- ceci est le 21ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (15 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (5 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (1 photo) ; vue aérienne © mappy.com avec le rond-point dans son contexte (1 copie écran) ; vidéo lecture (1’45), vidéo travelling (3’15) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

journal de voyage


Qui était Christine de Suède et aimait-elle particulièrement les chiots ? C’est une question que je ne suis pas capable de régler, mais le fait est que je suis à l’entrée du parc des expos où il y a le Salon du chiot, et que dans mon dos c’est l’entrepôt géant du suédois géant IKEA. Donc soit c’est cela le lien, auquel cas plutôt ridicule, soit – pencherais-je – Christine de Suède aimait les chiots et à chaque expo différente on change le nom du rond-point, qui s’appelle rond-point Emmanuelle quand c’est le Salon de l’érotisme, rond-point Depardon quand c’est le Salon du camping-car etc.

Je suis venu pour avoir lu, cette semaine, un article où il était question du combat que se menaient les villes voisines de Niort et La Rochelle pour avoir leur IKEA. Peu m’importe qui l’aura, je voterais pour Niort qui avait auparavant la CAMIF, et parce que La Rochelle est une ville qui a assez souffert sans qu’on rajoute à sa misère.

Notre IKEA a été inauguré fin 2008, ils en avaient rêvé, l’avaient annoncé, ont installé pour lui ronds-points, bretelles et voiries, fièrement proclamé les 400 emplois créés et c’est exactement la même couleur, les mêmes sigles et les mêmes choses à vendre que partout où il y a cette enseigne. Dans les autres zones de bords de ville (il y a aussi centre-ville où plusieurs magasins de meubles établis depuis longtemps sont morts rapidement), les BUT et autres Fly et Conforama (le 3ème depuis a mangé le 1er), le nombre d’emplois a fondu mais on n’a jamais su la balance exacte.

C’était beau d’avoir un IKEA, ça vous rehausse la ville : comme la signalétique n’était pas refaite on était sans cesse arrêté, sur des parkings de supermarché tout à l’autre bout de la ville, par des braves gens des départements voisins venus visiter la merveille, on leur déballait tout un itinéraire exprès avec plein de rocades, bifurques et ronds-points pour voir dans leurs yeux le découragement grandir.

J’aime beaucoup l’IKEA de Brooklyn, côté Red Hook. En plus il y a une navette gratuite depuis Manhattan, et à pied on peut ensuite rejoindre les anciens piers.

IKEA est un concept qui réveille l’artistique. L’an dernier, à Cergy, Raphaëlle Bezin (dont on peut voir en ligne un autre film, sur les archétypes de représentation du quotidien), faute d’autorisation pour tourner dans l’IKEA, avait équipé un appartement en mobilier standardisé de l’enseigne, et rejoué à elle seule, sur les extraits de bande-son, tous les films qui l’avaient fait rêvé, seule dans sa fausse cuisine ou sa chambre modèle.

Deux autres étudiantes, elles en première années, s’étaient fait prendre, s’étant donné comme défi de ramasser tous les petits crayons proposés aux clients, et construire un grand dessin qui aurait été l’usure de tous ces crayons, jusqu’aux trognons. Elles en avaient subtilisé plus de 400, il leur avait fallu les rendre aux vigiles et subir tout un interrogatoire mais au moins ça n’était pas allé jusqu’aux flics. Moi je rêve toujours d’à quoi il aurait ressemblé, le dessin.

Et probablement, si ça nous provoque ça, c’est pour avoir été les premiers à scénographier l’intime et nous proposer non pas des cuisines ou des chambres à coucher tout assorties, mais la conception que vous avez de vous-même à partir de votre salle à manger ou de votre canapé et qu’attention, on n’est jamais des gens comme les autres. Ils ont réussi à établir leur fortune industrielle sur l’idée de vous faire croire à votre propre singularité, quand bien même on fait avaler la même à quelques millions d’autres, selon les cases cochées du catalogue.

IKEA c’est un concept, parce qu’on attaque la grande boîte fermée par le haut, et qu’on ressort avec ses achats par le bas. À preuve ces étranges cages grillagées sur les façades de côté pour les sorties de secours, j’avais vu la même chose sur la clinique psychiatrique de Québec – preuve que le consommateur est considéré soit comme enfermé, soit comme déficient mental.

Dedans, on ne voit plus le dehors, donc a priori ça ne concerne pas les ronds-points. Mais on n’a qu’un seul chemin, qui commence par les chambres, continue par les salons, vous emmène dans les cuisines, puis les penderies ou services, et tant pis si vous ne cherchiez qu’une chose précise, il faut tout suivre, pas d’échappatoire. Quand vous voulez acheter, vous emportez la fiche descriptive ou, avec le petit crayon, reportez la référence sur le mini-carnet tout aussi gracieusement fourni. Puis descente au premier étage, et dans la joie d’échapper à l’entonnoir comment ne pas craquer sur une nappe ou un coussin, un couteau ou six verres, un machin pour salle de bain, forcément on en a besoin.

Ensuite c’est moins brillant puisque pour eux c’est gagné, à vous d’aller chercher votre carton sur les étagères, le poser sur le chariot et direction les caisses.

Ainsi comme ainsi le monde occidental en entier désormais se meublait pareil, mais jeune et branché avec plein d’astuces pour replier, le mode d’emploi est toujours fourni dans l’emballage et je dis ça, mais la lampe qui m’éclaire sur mon bureau à l’instant est une lampe IKEA.

Alors, en venant photographier ce rond-point ce n’est absolument rien d’autre que cette norme mondialisée que je voulais faire figurer dans ce projet comme pièce de la fresque à dire la ville molle.

Un rond-point devant (il est grand, il est beau), un rond-point de service derrière (tout petit, et de la beauté à vous de juger, moi j’ai aimé, beaucoup aimé), aux frais du contribuable.

D’un côté le Cher et ceux qui ce dimanche matin y pratiquent l’aviron sous le soleil d’hiver. Un peu plus loin les grands bâtiments d’habitation (vous avez remarqué, j’ai encore très peu investi les zones d’habitation, ça vient tout doucement), et puis là, vue au sud, par delà le rond-point Johnny Hallyday sur la zone des Atlantes dont les néons mauves et rouges se détachent sur la brume, et à l’est sur l’entrée personnel du parc des expos, avec un gardien dans sa guérite qui a été assez gentil pour ne rien me demander, mais moi trop timide pour aller l’embêter – piste pour la fiction bientôt.

Étrangeté aussi de cette esplanade vide avec ses puissantes bornes électriques alignées, qui une fois l’an sert à la fête foraine (on reviendra).

À noter que le dimanche, contrairement aux autres hypermarchés, IKEA ferme ses parkings : l’espace inutile reste sa propriété.

Plus question non résolue : est-ce que lui photographier les arrières, au IKEA, aide à comprendre ce qu’il change à la ville, et au théâtre qu’il organise en ses étages ?

 

éléments contingents et factuels


Le plus difficile a été de trouver où enterrer le livre. J’avais apporté pas n’importe quoi, mais un livre d’un membre éminent de l’Oulipo. J’ai exploré les deux abri-bus, et puis finalement, ai repéré ces bandes de nylon vertes sur les plate-bandes à buissons rachitiques, c’est là que j’ai mis Jacques Jouet, je voulais un rire bien ironique, pas insultant mais qui n’en pense pas moins. IKEA devrait mettre tous ses vigiles sur la piste de l’Oulipo, parce que la présence invisible si près d’un livre de l’Oulipo c’est strictement incompatible avec leurs normes (je mets la photo ci-dessous, pour me souvenir). J’ai trouvé très beau ces escaliers galvanisés pour les issues de secours, j’avais choisi le texte de Rimbaud (avec ses « terrasses » et sa « stupeur ») avant même de partir de chez moi. Le plan fixe vidéo sur la rue vide ne présentant pas d’intérêt majeur, j’ai une fois de plus posé l’appareil sur le tableau de bord au retour pour un travelling via la zone des Atlantes et retour Saint-Pierre des Corps.

 

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, Google Earth et vidéo


 

 


pour aller plus loin avec Rimbaud
LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 janvier 2015
merci aux 595 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page