dans ma bibliothèque | un Echenoz à 19 francs

comment un livre de 15 pages à 19 francs peut vous retourner la peau de la ville


Je crois qu’au moins jusqu’à son Ravel j’ai tout lu de ce qu’a publié Jean Echenoz, et ça depuis le tout début.

Cette année 1988, celle qui verrait disparaître Beckett, Jean avait trois livres à son actif, et chacun était une sorte de monument se propulsant en avant des deux autres.

Le premier est plus singulier, parce qu’Echenoz n’a pas encore trouvé sa signature, il se cherche dans des terrains sur lesquels il ne reviendra pas, et ça en fait aujourd’hui un de mes préférés pour la relecture. L’idée est toute simple : le méridien de Greenwich a été choisi parce que nulle terre habitée n’occupe l’autre versant de l’hémisphère, pour cette longitude précise, sauf une toute petite île – où se renverse le paradoxe de Jules Verne : un pas en avant on est aujourd’hui, un pas en arrière on retourne à hier, ou demain selon le sens. Et ces figures sont poussées dans le fond de la narration même, comme cette scène où deux types, pour se raser sans miroir, se plantent face à face avec leurs Gillette.

Avec Cherokee, Echenoz a trouvé ses objets, ses noms, ses lieux et sa folie (la scène dans le château d’eau, l’épopée des murs anti-bruit), et L’Équipée malaise confirme cette gigantesque capacité d’invention dans ces séquences d’une dizaine de pages maximum, mais chacune développée comme dans l’extrême mécanique d’un chapitre de Flaubert.

C’est bien Flaubert qui est saisi à bras le corps et fichu par terre : ce même rapport au réel (on retrouve même son Château des nuages sur un flyer collé sur un réverbère du pont de l’Europe), mais avec la réalité elle aussi inversée : à un niveau suffisant de précision, changez un seul rouage de la phrase et la réalité devient parfaitement inventée.

Je crois qu’avec Echenoz on s’est rencontré dès Cherokee, je me souviens très bien de notre première conversation, où et chez qui, et ce qu’on s’était dit. Mais Jean est un taiseux, Jacques Serena des fois m’en raconte d’Echenoz bien au-delà de ce que lui m’aurait dit.

À l’époque les libraires avaient une attention particulière (on avait le même âge et le même parcours, il faut dire) à la création contemporaine, une sorte de fraternité qui nous faisait, après chaque livre, passer de ville en ville (et de canapé en canapé). C’était leur groupement – L’oeil de la lettre – qui avait commandé à Jean un bref texte à offrir en cadeau à leurs clients.

C’est sous cette forme que je l’ai lu d’abord, et je regrette bien de ne plus l’avoir, quel collector ce serait... Je me souviens aussi, je crois que c’était dans une soirée de l’ARC, proposées par Emmanuel Hocquard au Palais de Tokyo, d’avoir entendu Jean lire lui-même, in extenso, son Occupation des sols. Ça aussi, si on retrouvait l’enregistrement audio, quel collector (Jean lisait peu en public à l’époque).

Raconter l’argument certainement pas. Mais il est question de la ville, de démolition et reconstruction, il est question aussi d’un père et d’un fils, et puis il est question d’une image, et de comment une image stéréotypée de publicité urbaine peut devenir son opposé, image comme document intime et subjectif.

Jérôme Lindon (qui a lu l’hommage que lui dresse Echenoz les connaîtra tous deux en entier, voir ici) était coutumier de ces objets éditoriaux qui ne devenaient livre que par la fabrication qui les détermine tels. Ce n’est pas un énoncé neutre : je revois Lindon agiter les 2 feuillets dactylographiés d’un texte essentiel de Beckett, L’image : – Et il appelle ça un livre ! C’est un enjeu de fond aussi pour Prologue de Koltès, explorant ce format de l’ultra-court sans savoir que c’était probablement là son espace le plus romanesque. Et La maladie de la mort de Duras... Voir a contrario le massacre que sont les compilations des grands textes de Saint-John Perse (Exil, Vents...) dans la collection Poésie/Gallimard.

Je ne sais pas à combien d’exemplaires avait été tirée la version de L’occupation des sols offerte par les libraires, probablement dans les 1500... Le bouche à oreille a fonctionné. Jean n’avait certainement pas conçu son texte comme un livre. Je ne sais même pas si ce n’était pas, pour lui, un début potentiel d’histoire. Mais, justement, c’est la fin ouverte qui en fait le génie (je ne galvaude pas, j’ai déjà eu l’occasion de dire ce que je pense de son travail – voir aussi son échange avec le Pierrot Michon dans la vidéo nouveaux malfaiteurs).

Et voilà comment L’occupation des sols (expression consacrée à l’époque, mais disparue dans d’autres acronymes, on est passé des POS aux PLU, pour dire la même chose : l’encadrement législatif du développement urbain) est devenu ce livre.

En même temps, à la librairie Géronimo de Metz, que Jacques Fourès vient de fermer définitivement cette semaine, et qui faisait partie de ce groupement L’oeil de la lettre, un jeune type accroché par l’écriture paye les 19 francs du livre... Cette page est dédiée à l’ami Daniel Bourrion, qui en a fait ce texte magnifique, de même longueur approximative, justement titré 19 francs.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 27 février 2015 et dernière modification le 27 septembre 2017
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