logique séparée du monde de l’autre

« Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? »


Voilà la demande que m’envoie le compagnon d’armes Jean-Daniel Magnin, qui a fondé et entretient, avec évidemment la logistique du théâtre du Rond-Point derrière, une des plus étonnantes et dérangeantes, plus le rire, les chroniques, la mise en cause sociétale, de ces dernières années, le site Vents contraires :

« Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi ? », demandait Peter Handke dans son Poème de l’enfance. Tout est là : l’autre aurait pu être moi – c’est pourquoi il nous pose tant de problèmes. Comme on est toujours l’autre d’un autre, chacun est pris dans un jeu de miroirs sans fin.

Et ce vertige enfantin peut devenir effrayant lorsque la planète se met à ressembler à un village traversé par le mauvais vent des rumeurs, des peurs et des rancœurs.

Tout le mois de mars prochain, nous publierons des articles et témoignages d’artistes et d’écrivains de France et d’ailleurs, sur ce thème. C’est qu’après les attentats qui nous ont ébranlés, nous sommes si nombreux à nous être retrouvés muets, interdits, incapables de trouver les mots, sidérés.

Bref, nous serions heureux de pouvoir recevoir de toi un texte inédit ou déjà dans ton tiroir, un aphorisme, une phrase liés à cette expression : "Oh l’autre !"

Sur Vents Contraires, voir notamment, cette semaine, cet époustouflant dialogue de Paul Fournel et Hervé Le Tellier, Demande au muet, disciple.

C’est de moins en moins facile pour moi d’écrire pour ailleurs que ce site, et dans la logique même de développement de ce site, ou de ce qui l’accompagne, mais bien sûr pas question de se défiler, et donc merci l’ami.

Il suffit de réinterroger, ce qu’on fait à chaque instant qu’on se place devant l’ordinateur, cette frontière dont on connait encore tellement peu, chacun de nous.

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Ci-dessus : Saint-Pierre des Corps.

 

l’autre est devant


L’autre est devant et agit pour moi. C’est un choix par défaut. On n’a pas trouvé autre chose pour l’instant. Il accepte. Il n’a pas le choix. L’autre de soi est la construction qu’en avant sans cesse on construit pour être protégé des bruits, des visages, des paroles, des actes : leur monde ne nous convient pas. Il en souffre, mais moins que moi. Il a confiance. C’est ensemble. La nuit ici est favorable. La nuit est un écran. La nuit est scène où nous avons construit nos ruines, celles qui nous conviennent. On soutient dans l’espace le passage des phrases. Elles sont fragiles. Elles ne supporteraient pas le monde gris, et froid, le monde avec l’argent, le monde avec les formalités, les courses, les heures salariées, les chemins contraints. J’ai rompu progressivement. On s’est dissocié progressivement. Si je tendais la main à travers l’écran, je rejoignais les choses grises et concrètes, dont le contact me déplaisait. Le destin du monde m’indiffère, l’aventure est finie. On a assez sédimenté. Il suffisait de se retourner. Alors je suis entré dans l’écran, et maintenant, lorsque ma main passe à travers ce sont elles, les phrases que je tends dans la nuit. Et ce sont toutes les phrases et les visages et le grand silence du passé. Ceux-là, qui oeuvraient, sont mes frères. Il en viendra d’autres, heureusement, dans le monde gris qu’ils ont repris. Je les salue à distance. C’est l’avantage d’être soi et son autre – on continue ici les corvées mais c’est lui qui fait le travail, et passé l’écran il y a les phrases et la nuit. Il y a une seule phrase. Au bout de la phrase il y a un blanc. C’est la partie qu’on doit réaliser soi. L’autre va son chemin, on a peine pour lui, c’est l’argent c’est les trains et c’est l’état usé du monde. Là on doit juste compléter la phrase dans la nuit, on est dans les grandes constructions où on arrive en traversant l’écran. Je n’ai plus de maison parce que je n’ai plus de monde. C’est la tâche de l’autre avec tous les autres. Ici où on marche on se salue de loin, on est nombreux les travailleurs dans la nuit de l’écran et les grandes constructions dans la nuit. Parfois l’autre revient. On essaye que ce soit plus possible. On se tient, on se serre fort. On est même et autre. On n’a pas vraiment besoin de se dire. Il y a si longtemps, quitté le monde, que j’ai plus besoin de dire, ni à lui ni à personne. La phrase à construire dans la nuit, le fragment de phrase qui est nôtre, n’exige pas qu’on parle ni qu’on dise. Il se réalise pour lui-même et n’appartient pas au monde, là où sont les mauvais vents, le mauvais gris, le terrible bruit et l’impasse de ce qui finit. Je ne dis pas que nous ayons choisi cet équilibre. Je ne dis pas que cet équilibre nous convienne. Je dis encore moins que je n’aie pas nostalgie du monde, et regret de la retraite dans la nuit de l’écran, où seul le passé parle, et que ce fragment de phrase qu’il nous revient de faire est déjà désigné par la vieille nuit et lui appartient. Je dis que l’autre et moi, ou le contraire, on s’en accommode parce que. Il y a ici de la beauté. Le seul truc curieux c’est quand lui, parfois aussi, parfois quand même, le dit aussi.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 1er mars 2015
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