030 | 46°50’10.99 N – 0°31’59.53 E

gros art et voitures mortes, le rond-point comme annonciateur de la détresse du monde


 

- ceci est le 30ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : le rond-point devenu chambre à photographier la ville, léger changement de protocole : vue de l’intérieur du rond-point (8 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (2 photos) ; ce que le rond-point voit de la ville (4 photos) ; vue aérienne © google.earth avec le rond-point dans son contexte (1 copie écran) ; vidéo lecture (6’25), vidéo captation neutre (2’36) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

journal de voyage


Les villes moyennes ont des rêves de grandeur. Il y a peu, à Tours c’était l’idée d’une statue géante (vue de l’autoroute, c’est toujours l’autoroute qui commande) qui incarnerait la Loire. Il semble qu’on leur ait fait ravaler leur délire. Un paysage urbain est un équilibre, et le déséquilibre monumental a toujours été, de toutes les époques, l’expression du déséquilibre des puissants.

Je ne sais pas qui sont les puissants de Châtellerault, sous-préfecture nord de la Vienne. C’est une ville attachante, dans notre ouest rural, parce qu’une des rares à avoir osé prendre place dans la fabrication mécanique, automobile puis aérospatiale.

Le café sur la grand-place, face à la mairie, s’appelle d’ailleurs café de l’Industrie et j’y ai entendu et partiellement noté une étrange conversation sur ce pauvre homme dont la tombe n’avait jamais une fleur, même pas artificielle, alors que sa veuve et sa belle-soeur n’habitaient qu’à quelques minutes à pied, mais en sens contraire du chemin pour l’arrêt de bus.

Les ronds-points place vide rêvée pour l’art en espace public. On y passe, on y tourne, on y vient pour tant de bonnes raisons, les enseignes, les échangeurs, les courses, l’art pas dans les musée, les statues équestres de nos Louis-Napoléon Quatorze pas dans les rues des centres morts, et du contemporain tant que vous en voulez ça ne gêne personne.

Si les villes deviennent géantes l’art peut devenir géant. On a tant besoin de géants : ici les centrales nucléaires, là les pylônes haute tension, ici l’échangeur même, ses courbes, ses dédales, ses étages.

Reconnaissons cela à Châtellerault, avec sa « Main jaune », d’avoir osé le géant.

Il est mort et enterré, mais il levait encore la main, sa main jaune vers le ciel et nous écrase. On a bien fait de le mettre sous terre. il a fallu creuser trente mètres. On a rempli le puits de tous les déblais, toutes les destructions. Au-dessus reste le bras tendu, on lui a mis un oeuf et il pond des voitures.

On est ici au milieu des usines vides, d’une industrie détruite. Les composants automobiles sont fabriqués loin. Il reste deux ou trois bâtiments à toits plats. Mais la zone ressemble à toutes les zones.

Un peu plus loin, le péage de l’autoroute, la machine à engraisser les Vinci et les autres. Avant, l’argent qu’on donne pour rouler revenait à l’État, maintenant c’est juste une rançon pour groupes privés. Ils font des milliards de bénéfice. Le point jaune avec son oeuf à pondre des voitures mortes proteste contre cela aussi.

C’est une protestation contre l’état actuel du monde : la désolation qu’on a ici reconstruite, pourquoi s’arrêterait-elle aux limites du gigantesque rond-point : le pied heurte les déblais de béton, la cheville tourne, on traverse quand même. Cette désolation chaque année progresse. On augmente chaque année le diamètre du rond-point d’un mètre. Et chaque année on laisse sortir un peu plus haut le bras du géant.

C’est tout prévu, tout organisé : d’ici peu d’années, on lui verra les cheveux (jaunes), le dessus de la tête (jaune) puis les épaules. Le géant enterré droit de trente mètres alors se lèvera, et les voitures noires qu’il pond lui couleront sur les épaules, le ventre, le sexe et les jambes : alors la désolation du rond-point se sera répandue bien plus loin, le diamètre aura mangé le péage, mangé la zone d’enseignes au rabais, et la désolation s’étendra sur tout le pays.

Ce n’est pas irréversible. Contenons le géant.

C’est ce qu’a demandé la ville de Châtellerault à toutes ces voitures et ces camions qui tournent autour du rond-point, tournent autour du bras jaune tendu, qui pond ses voitures mortes.

Mais elles sont mortes aussi, les voitures à vitres teintées qui tournent tout autour.

Et comptez-les : il y en a toujours le même nombre, de voitures noires qui se traînent sur le rond-point, parviennent au bord de ciment d’où grandit son diamètre et s’en vont anonymes parmi toutes les autres, mortes parmi les morts.

Il reste la Deux-Chevaux, les deux Coccinelle et l’Austin Mini, tout en haut sous l’oeuf. Il en tombe des parcelles. Par terre, tout dessous, j’ai ramassé un bout d’optique de phare, un verre de clignotant, d’autres fragments non identifiés.

J’ai peur, j’ai eu peur.

Quand on est tout contre lui, on l’entend qui pousse, tremble et gémit le géant qui veut sortir.

Le monde file un mauvais coton. C’est ce qu’on a voulu signifier ici.

On a créé un monde asservi à la voiture, et qui exige toujours plus de voitures, et qu’elles tournent en rond, toujours plus vite, toujours plus inutiles, tout autour des ronds-points : regardez-les, si ce n’est pas la preuve.

La main jaune, et son oeuf surélevé qui pond des voitures mortes, c’est l’allégorie de notre condition moderne.

Toutes les villes devraient se contraindre à des gestes excessifs. Ce geste ici est excessif.

Je me suis éloigné de ma ville qui ne sait pas l’importance des géants, et le devoir de mettre à ses portes des figures de la mort.

Des gens sont morts dans ces voitures, des milliers par an, depuis tant d’ans. C’est ce qu’il dit, le géant enterré qui pousse, tremble et grandit sous ses gravats de béton, avec sa Main Jaune dressée qui pond.

 

éléments contingents et factuels


Si c’est le rond-point le plus haut du coin, nul regret, il vaut le déplacement : je n’imaginais pas ce rond de déblais immmarchables si grand sur les photos, mais je ne suis pas le premier à y être venu quand même marcher : canettes et autres débris moins avouables, l’attirance des voitures mortes est forte, et le vandalisme suit (pourtant pas grand-chose à vandaler). Réussi à infiltrer un beau livre de fragments politiques dans la Deux-Chevaux, suis bien curieux de s’il sera découvert un jour. Après je suis allé manger sur la zone au buffet chinois à volonté 9,90€ sauf week-end, c’était encore pire que Cergy mais au moins ça faisait local : après tout, j’avais mis 3h50 et 415 photographies pour faire par l’ancienne RN 10 les 65 kilomètres depuis Tours. La Main Jaune a battu trois fois pour me faire au revoir et l’oeuf s’est fendu à ce moment-là d’une nouvelle voiture, ça a fait un craquement mat quand elle est tombée à plat et dans le bon sens par terre avant d’éjecter la première de la file sur le rond-point où elle s’est fondue aux autres. Le spectacle est réputé et mérite le déplacement : je n’y croyais qu’à moitié mais maintenant je peux en attester, je l’ai vu et photographié. La Main Jaune est une oeuvre du sculpteur Francis Guyot.

 

vues de l’intérieur du rond-point


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

ce que le rond-point voit de la ville


 

vue aérienne et vidéo d’ambiance


 

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 mars 2015
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