voyages | de quoi je me souviens de Baktapur ?

de l’oubli



- 25/04/2015 : tremblement de terre à Katmandu, pensées pour le Népal.

- une première version de ce texte a été écrite pour l’expérience web et livre Tumulte (Fayard, 2006), à partir des souvenirs d’un bref voyage effectué au Népal en avril 1979, sans pratique photographique associé, et carnets détruits (je le regrette parfois) en 2003 ;

- photographies ci-dessus © Google Earth reprises LightRoom.

 

De quoi je me souviens de Baktapur ?

J’étais depuis deux mois à Bombay, j’avais droit à un aller retour France et une semaine de congés, au retour je me ferais tancer par les amis de mon service, qui disaient qu’avec des pratiques comme les miennes l’usine pourrait très bien dire que terminé, les retours chaque deux mois dans les séjours longs à l’étranger : moi, j’avais préféré partir au Népal.

De l’aller je n’ai pas souvenir, ni de Delhi où probablement j’avais changé d’avion, ni de comment j’avais rejoint le centre de Katmandu. Je n’avais pas pris d’hôtel, mais posé mon sac très ordinaire dans un de ces hébergements collectifs, un dortoir pour huit ou dix personnes : de cela non plus, pas vraiment souvenir, sauf l’intérieur de la pièce et des lits une place alignés, aucun visage, aucune voix.

Les déambulations dans la ville sont précises. La tête vous renvoie encore des géométries de rues, les visages de rues : après deux mois à Bombay, on quittait la pauvreté nue. Du soir, je revois les empilements des toits de pagode.

J’avais beaucoup marché le second jour. J’étais accoutumé déjà de me vêtir non pas à l’indienne, mais probablement sur le blue-jean européen de ces chemises achetées pour rien à Bombay, doublées d’un gilet sans manche. Ils en avaient été bien surpris, les ouvriers du centre nucléaire, où les contremaîtres et ingénieurs tenaient à honneur de se vêtir façon occident, et la première fois même les grands chefs étaient venus jeter un œil, ça ne plaisait pas vraiment mais j’avais ces sandales taillées sur le trottoir dans un pneu de camion directement au contour de votre pied, et mon travail était fait. Du second jour, je me souviens avec précision de deux moments immobiles et d’une traversée, un déplacement. L’un de ces moments était en surplomb d’une rivière et d’un pont, c’était un lieu de pratiques funéraires, j’étais resté longtemps assis avec un carnet. J’avais en grippe toute idée de photographie, et il me semble que je me souviens avec précision des couleurs, des mouvements et des sons parce que j’étais là à noter et décrire, j’en faisais un exercice, et me disais que cela devait être bien bête, d’en prétendre capter une image par des moyens mécaniques et chimiques (je ne crois pas, d ‘ailleurs, avoir connaissance des textes de Baudelaire sur la photographie, dont je réillustrais l’erreur). L’autre moment immobile c’était dans une cour extérieure de temple, des moines chantaient et s’accompagnaient de percussion, c’était un moment très lent et répétitif infiniment. J’étais accoutumé par Bombay à demeurer assis au sol et entendre ces musiques. Du moment mobile, je me souviens parce que c’était à l’écart de la ville, je revois une longue descente et de l’herbe, le fonds plus précis des montagnes, puis les visages aux yeux une fente plus accentuée dans un trait plus circulaire des exilés tibétains : une ville à l’écart de la ville, les Tibétains. Et puis ces trois coupoles, dont j’avais lentement fait le tour : des coupoles blanches, à l’ovale se hissant peu du sol, mais surmontées d’oriflammes lourdes. Autour, dans la paroi blanche, les moulins à prière usés de tant de mains. A la troisième j’avais osé moi aussi, et fait tourner le bronze. Du soir, je reparlerai.

Le lendemain j’avais cherché comment me rendre à Baktapur. Un jeune type, équipé d’une voiture, m’avait proposé ses services. La règle était de négocier, mais ces négociations m’ont toujours répulsé, j’ai dû le regarder pour qu’il comprenne cela, que je m’en fichais un peu, mais que ce n’était pas une raison pour m’escroquer. Je ne crois pas qu’il m’ait escroqué, il m’a proposé une somme à peine supérieure à sa première proposition, celle que je me contrefichais de négocier, et m’a dit que pour ce prix il voulait bien me promener toute la journée, m’emmener à des endroits où les gens ne vont pas. Je lui ai dit que déjà, la veille, j’étais dans des endroits où je n’avais pas vu beaucoup de touristes : de fait, ils s’éloignaient peu du quartier des pagodes et des échoppes, nul « rose » dans la ville tibétaine. On est parti.

Je me souviens qu’avant Baktapur on était sur un chemin de montagnes, on passait dans les exploitations minuscules, et qu’il s’était garé à quelques centaines de mètres d’un hautain monastère à flanc de pente, m’avait dit qu’il attendrait. J’ai dû y passer une bonne heure. Ensuite nous étions à Baktapur : je me souviens d’une rue en pente étroite et peuplée, et d’échoppes sombres. J’avais acheté une toile peinte, rapportée roulée et qui m’a accompagné longtemps, dans les chambres, ensuite. Je ne l’ai plus. J’ai souvent regardé depuis des photographies de Baktapur : je ne reconnais pas. Ma mémoire auditive est plus précise que ma mémoire visuelle, il me semble associer à Baktapur sans voiture quelque chose d’ouvert, circulant et limpide, où s’effaçait le grand bruit de Bombay, un peu comme en occident nous avons Venise pour lacérer et ouvrir le bruit de la ville. J’ai souvenir qu’au crépuscule le jeune type avec la voiture, qui parlait facilement, m’avait montré d’autres lieux, d’autres temples, et qu’au soir j’avais rajouté une somme, de mon propre gré, à la somme initialement convenu : j’étais plus riche, et de beaucoup. J’ai toujours gardé grande dette à cette journée particulière, et pourtant, à vingt-six ans de distance, voilà le peu que j’en conserve.

C’est probablement ce soir-là que j’étais tombé sur ce type, un Anglais. J’avais faim de deux jours à se ravitailler au hasard, sans vraiment m’arrêter (j’ai vingt kilos de plus que ce que je pesais à ce premier retour d’Inde), j’avais dû entrer dans un restaurant pour de vrai. Le type était à la table voisine. Il y avait deux mois que l’anglais était ma langue quasi exclusive, on avait évidemment échangé. Il séjournait beaucoup à Katmandu, restait évasif sur ses activités. Il ne semblait pas lié à ces types émaciés qui vivaient d’opium. Il semblait chasseur, mais je n’avais pas crainte. Il m’avait proposé de marcher dans le Katmandu de la nuit : sensation de rues en cascades, d’un monde étroit et rempli d’angles, aux lumières rares, où je ne serais pas allé seul, et qui reste obsessivement présent dans les rêves. Puis nous buvions de la bière dans un établissement désert. Il avait sorti d’un sac de cuir qui ne le quittait pas (moi aussi j’avais un de ces sacs vissé au corps, avec le passeport, l’argent et mon carnet à écrire) un tissu duquel il avait extrait une forme ovoïde et légère, me proposant de la soupeser : objet étrangement lisse, objet doué de rides plus étranges encore. J’ai compris que simplement il souhaitait me le vendre. Si la conversation s’était si facilement engagée ce soir, si on avait déambulé dans ces rues et traverses où Katmandu trouvait fascination ancestrale, c’était pour me vendre son trésor, et pas rien. J’ai souvenir de cette conversation, qu’il prétendait que son trésor valait bien cinq mille dollars à New York, où lui-même se rendrait le mois prochain pour le vendre, mais qu’à Londres ou Paris on en tirerait allègrement quatre mille, mais si moi j’avais confiance, si moi je voulais embarquer la chose et la négocier en Europe, il me la laissait à deux mille : lui pour cette somme vivait quatre mois à Katmandu, et largement, et y négocierait d’ici là d’autres de ces objets dont les Tibétains avaient préféré accompagner leur exil.

Il m’a dit qu’il s’agissait pour eux d’objets vénérés de longtemps. Que les kystes et tumeurs trouvés chez les trépanés étaient gardés dans les temples. Que la trépanation était attestée depuis un millénaire et plus, et que ces objets pouvaient avoir cet âge, c’est en Europe qu’on me le dirait, alors je pourrais en tirer encore bien plus cher. J’ai compris qu’il avait certaine habitude de ces passages en douane, et que les types comme lui étaient plus surveillés, il me l’affirmait, que ceux qui en étaient comme moi à leur premier voyage. Bien sûr l’objet qu’il me proposait était interdit de commerce et d’exportation.

Deux mille dollars c’était quand même une somme. Depuis vingt-six ans je m’interroge. J’ai un souvenir très précis de la légèreté et du contact de ce qu’il me présentait comme un vieux kyste ou tumeur issue d’ancienne trépanation. Objet infiniment fragile, et ces rides qui dessinaient presque en transparence un mystérieux langage. Il me semble que si j’avais accepté la négociation avec lui, dont je ne sais même pas le nom (il me l’avait recopié sur mon cahier ver, le cahier détruit, de façon à ce que je puisse le retrouver le lendemain, quand j’aurais décidé), je ne l’aurais pas revendu. Je l’aurais gardé enroulé dans ce tissu, je l’aurais gardé à proximité de ma table d’écriture. Il me semble, et j’avance chaque mot en le soupesant comme je me souviens de ma main droite soupesant l’objet, et de la paume gauche en effleurant les rides, que je ne serais pas différent aujourd’hui de ce que je suis : je me vois au même endroit, proférant les mêmes mots. Tout autour de moi, les enfants, les villes, les livres est identique. Il me semble que peut-être une autre présence se serait instaurée, et que si je l’ai manquée, ce que j’ai manqué m’est inaccessible.

J’ai pour ami à Kiel un chirurgien spécialisé dans ces interventions. Il y dispose d’une clinique très moderne, parle cinq langues, et m’explique à chaque visite, ou lorsque les Mehdorn passent en France, ce qu’il en est des progrès de sa spécialité, la plasticité du cerveau, ou ces nouvelles opérations qu’il effectue sans anesthésie, tandis qu’un assistant interroge sans cesse le patient sur d’élémentaires opérations logiques. Parfois il nous fait rire : admirant la pratique chinoise d’anesthésie par acuponcture, et disant l’étonnement réciproque de confrères chinois, parce que lui, le chirurgien Mehdorn, amateur de voitures rapides et de voyages lointains, est parfaitement ambidextre et peut manier les baguettes du repas de la main droite comme de la gauche. Depuis des années, il se rend deux fois par an à Archangelsk. Est-ce que je sais où est Archangelsk ? Oui, je le savais par Simenon, dont un roman se passe sur un bateau qui se rend là-haut, par delà le cercle arctique. Là-bas, il opère sans machine ni informatique. Il m’a montré sa trousse. Il aime aussi collectionner les anciens outils de chirurgie, et surtout ceux qui témoignent d’une utilisation pour le cerveau. C’est une trousse de beau cuir patiné. Il dit qu’elle ne date que des années cinquante, mais que tout là-bas dans l’hôpital en est resté aux années cinquante. Il dit que deux semaines l’an il va à Archangelsk et opère avec ces instruments-là. Il y a une scie pour l’os de la tête. Mon effroi le fait rire. Il dit simplement que c’est important, pour eux chirurgiens, de ne pas oublier cela, ce métier, et il montre ses deux mains. Je lui ai parlé de l’étrange objet qu’on m’avait proposé ce soir-là, au Nepal : il m’a dit qu’il me l’aurait volontiers acheté, lui, et bien plus cher encore.

J’’ai encore passé deux jours à Katmandu, dont toute une journée dans ces camps d’exilés du Tibet, où on vous accueillait favorablement, sans être choqué de votre curiosité. Le dernier jour, j’ai marché des kilomètres, en direction des montagnes, mais les montagnes étaient loin.

Lorsque je suis reparti, un tout petit avion à hélice d’une quarantaine de places attendait pour Calcutta. On s’est envolé avec quatre ou six heures de retard. On survolait les glaciers, les précipices, c’était visuellement hypnotique. Les trous d’air, secousses, décrochements, une expérience évidemment qu’on ne renouvelle pas deux fois dans sa vie, du moins volontairement. Je m’étais mentalement abandonné. Il y avait eu cette journée à Baktapur : c’était une récompense suffisante, un aboutissement peut-être.

À Calcutta, mon avion était parti évidemment, et les suivants remplis, les listes d’attente elles-mêmes conséquentes. Je n’avais plus d’argent, et pas moyen de m’en procurer : les aéroports, cette fin des années soixante-dix, n’étaient pas les villes parfaites qu’ils sont aujourd’hui. J’avais pu envoyer un télégramme au Bhabha atomic research center : retour décalé de vingt-quatre heures, pas d’inquiétude. Aucun des gens avec qui je travaillais à Bombay n’avait voyagé au Népal. De fait, j’aurais plutôt souhaité le Kashmir : la situation politique ne s’y prêtait pas. Le mot Kashmir m’est toujours resté comme un rêve, une incomplétude.

J’ai parlé de ces vingt-quatre heures sans sommeil ni repas, dans l’enceinte hors temps et hors heures de l’aéroport qui est ma seule connaissance de Calcutta : j’avais écrit, beaucoup écrit, écrit sans discontinuer, et c’est probablement ce cahier vert, terminé là-bas, dont je regrette le plus la destruction, à Marseille, l’hiver 1983. Pas un regret franc, ou intéressé, plutôt, à distance, une curiosité : ce que j’y avais écrit du Népal, dans la secousse de ce voyage précaire, et l’Himalaya survolé en avion à hélice, j’aurais aimé une fois, à distance, le relire.

J’ai croisé bien souvent depuis lors des voyageurs, de vrais voyageurs, et pas forcément baroudeurs ; tel bibliothécaire timide, tel administrateur culturel de mairie, des escaladeurs de Kilimandjaro, des éveilleurs de cités anciennes au désert ou dans les replis des Andes, qui chaque été s’envolent pour les lointains avec un sac maigre. Pour moi, j’ai vécu depuis lors dans cette incomplétude que réveille le nom Kashmir, et cette journée de Baktapur qui fut comme l’extrémité de toute route possible.

Reste l’étrange objet déplié du tissu, par ce type dont je revois vaguement la pâleur du visage et le profil en couteau, la langue anglaise que nous avions provisoirement en partage et l’odeur sombre des lampes à pétrole qui éclairaient la nuit, les bières avalées dans l’attente pour lui de la transaction, dans l’aventure pour moi d’un franchissement soudain matérialisé : mystère disponible de la tête entrouverte.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 15 novembre 2014 et dernière modification le 21 août 2017
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