« boxe » : l’abécédaire troué de Pierre Jourde

lorsque l’abécédaire de commande devient la porte écrite du pire des deuils



lectures à la lampe de poche, série

Au début, la parution devait se faire de façon simultanée : Jeanne Garcin, qui a fondé cette collection d’abécédaires chez Grasset, nous avait informés de nos rythmes réciproques. Ça me convenait de voisiner Pierre Jourde. Il est blogueur, il ne craint pas de venir dans le champ critique, il conduit aussi une exploration de récit là où tous on se débat : dans le charroi de langue, la pousser là où ça nous traverse. J’ai travaillé au départ directement en ligne, une sorte de première ébauche des 2/3 du livre toute en liens hypertextes, pour l’instant hors ligne. J’ai été lentement moi aussi : si au départ c’est un exercice de commande dont on relève le défi, pour Jourde comme pour moi c’était d’abord l’opportunité de travailler hors oeuvre, lever une sorte de trappe intérieure du making-of général, en tout cas c’est comme ça que je l’ai pris, et c’est devenu Fragments du dedans. Mon livre est paru en octobre, sans attendre celui de Pierre Jourde et j’ai appris pourquoi. Le sien vient de paraître, il est sur ma table depuis une semaine. Alors que j’avais été surpris, en publiant Autobiographie des objets, de retrouver chez Philippe Claudel, dans son livre Parfums écrit et publié de façon synchrone, des parallèles qui allaient jusqu’à l’écriture commune, sans rien savoir de l’autre, du chapitre éther, il n’y a qu’une seule entrée de l’abécédaire de Pierre Jourde qui corresponde aux miennes. Quand bien même on parle tant de fois de la même chose, du rêve, des cartes ou des dictionnaires, cette seule entrée commune c’est le mot géographie. Et le deuxième mot de son son titre, géographie intérieure, a quand même un point commun avec le mien, fragments du dedans. Le rock, en tant que musique comme en tant que philosophie, et métaphore de la littérature, est d’emblée ce qui fait l’ouverture de son livre (portrait sculpté d’Alvin Lee, le guitariste de Ten Years After). Jourde va plus dans la politique que moi, aborde des mots comme peuple ou race. Mais dès l’avant-propos, c’est un livre qui bégaye – c’est lui qui l’affirme, mais c’est un bégaiement de peur qui traverse jusqu’au bout les chapitres. A comme avant-propos, comme andouillette, amitié ou abîme, c’est l’art de l’abécédaire que d’enlever les hiérarchies. Parce qu’il faut retarder le moment d’entrer dans la lettre B, pour laquelle le mot retenu c’est boxe. Je lis la seconde moitié de ce texte, où l’équivalence de la boxe et de la littérature est poussée jusqu’au temps même du gymnase et du combat. On verra comment, tout à la fin de cet extrait, dans le dernier paragraphe, surgit la cassure. Ce qui avait arrêté Jourde dans son écriture, du temps que ces deux livres devaient paraître ensemble, c’est la maladie fulgurante de son fils de vingt ans. Nous avons été nombreux, amis proches ou plus lointains, à la ressentir abîme en nous-mêmes. Gabriel Jourde, musicien sous le nom de Kid Atlaas, entre dans le livre de Pierre et ne le quitte plus, mais l’obsède, devient le travail même de ce livre. La boxe, faite écriture et renvoyée sur soi-même, n’a pu le contenir : il devient ce livre, partout sous-jacent, partout lui donnant sa dimension d’oeuvre au noir. Le long chapitre onirisme, avec ses récits de rêve, sera aussi cette marche dans le tunnel noir du deuil. Ce qui avait été ouvert à cru, pour qui voulait lire, dans l’espace même du blog, devient ici la porte de l’écriture (ainsi, lorsque la lettre J propose Jourde, Pierre). Je suis heureux que ce livre paraisse aujourd’hui, j’aurais bien laissé l’éditeur faire attendre le mien, pour nous présenter ici ensemble, en partage et main fraternellement serrée.


acheter le livre

- le célèbre blog de Pierre Jourde, Confitures de culture sur site NouvelObs ;

- le site de Pierre Jourde avec bibliographie et travaux, plus sa galerie d’images ;

- dans les Inrocks, un portrait de Jeanne Garcin, à l’initiative de la collection Abécédaire de Grasset.

- photo haut de page : vue de ma fenêtre de l’hôtel Première à Cergy, avant la lecture et après..

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 avril 2015
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