Noémi Lefebvre | L’enfance politique

lectures à la lampe torche, jusque dans les zones psychiatriques



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lectures à la lampe de poche, série

Noémi Levebvre s’est imposée dès son premier livre, L’Autoportrait bleu, non pas à cause de son sujet, mais pour ce qui définit précisément la littérature, alliage inexplicable entre phrase, sujet, imaginaire et pensée. La pensée disparaît mais se manifeste par ce qu’elle organise. Cet alliage, elle y trouvait sa marque par une précision presque géométrique de la phrase, capable même – vous le découvrirez dans Enfance politique – de récurrences, assonances, épaisseurs accumulées au même point. Pour le sujet, comment n’aurions-nous pas suivi : il y avait Berlin, Schönberg, la musique comme de reprendre ce dialogue infini entre le Thomas Mann du Doktor Faustus et les incises d’Adorno dans les Minima Moralia. Avec L’enfance politique, Noémi Lefebvre ouvre une trappe bien plus souterraine et violente. Au début on se dit que ça ne tiendra pas le chemin : la figure de la mère, dévoration et adoration, on a déjà donné. Les vignettages sur fond de guerre, viols et traumatismes, aussi. Et on a affaire à une provocation de syntaxe, une suite de fragments avec un blanc régulier pour les isoler. Mais ici, par ce fond blanc, c’est comme troué de silence, un blanc presque à la Leslie Kaplan. Et tout d’un coup on s’aperçoit qu’on est pris. Que ce qu’on prenait pour des blancs c’est le mouvement même de l’engrenage, et chaque fragment une dent solidaire de toutes les autres. Typique de ma lecture : j’avais sélectionné trois passages enchaînés, séquences 8, 9 et 10 du livre. La première explicitement dans le décor de l’hôpital psychiatrique, la deuxième un retour dans les images mentales induites par les médicaments, avec échappée voiture et chien mort qui parle, la troisième le glissement retour vers les plus obsessives figures qui font le centre du livre, avec viol, guerre et mort et comme de l’Algérie d’hier au Mali d’aujourd’hui on n’échappe pas. Et moi qui m’étais promis de ne jamais dépasser les 3 ou 5 minutes dans ces lectures lampe de poche, me voici presque au quart d’heure, empiétant même sur le droit de citation. Des tas de questions intérieures, en lisant : quel état mental attraper en soi pour que cette logique de la folie vienne seulement coïncider avec ce qui happe la syntaxe, ou la redouble. Pensé aux textes de Michaux sur les dessins de patients. La force de ce livre, c’est qu’il n’y a jamais démission de l’espace critique sous prétexte de la force propre aux figures qui vous requièrent. Partout l’échappée serait possible, chaque fois on est ramené au lieu même de la cassure, et c’est la syntaxe qui fourche. Lire, ce n’est pas incarner, en général je m’y tiens, ici le fil du rasoir est trop tranchant. Alors sous ses apparences de constellation calmes de phrases-fragments, la machine est totalement en place. On n’écrit pas impunément du dedans de la maladie mentale, qui est en elle-même résonance totale des contradictions du monde. Je m’y suis pris à 4 fois pour cette lecture.


- le blog de Noémi Lefebvre sur Mediapart ;
- la page Noémi Lefebvre sur le site des éditions Verticales ;
- L’enfance politique, une lecture critique par Claro.
- une chronique sur L’enfance politique sur le site La cause littéraire ;
- un trailer sur le 2ème livre de Noémi Lefebvre, L’état des sentiments à l’âge adulte, par sa nièce Lucie Clayssen ;
- suivre Noémie Lefebvre sur Twitter : @LefebvreNoemi.
- photo haut de page : cages suspendues de l’hôpital psychiatrique, Québec..
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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 mars 2015
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