vers un écrire-film | 3, la bande-son ça se raconte aussi

un fabuleux exercice sur la préparation de la bande-son des "Images du monde visionnaire"




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atelier d’écriture | la bande-son ça se raconte aussi
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Bienvenue à tous, et merci du soutien au site, je rappelle que ce pass une fois pour toutes donne accès aux fiches ressources complémentaires, et aux contributions en ligne (me les envoyer par e-mail, l’espace forum plutôt pour échanger sur les textes produits et sur la proposition elle-même).

L’exercice proposé pour ce mois de février a été mis en ligne il y a quelques mois, tenté au printemps dernier pour la première fois avec mes étudiants, mais l’impression de toucher une faille très riche et très sensible, donc véritable souhait de le faire bénéficier du labo collectif… Il s’agit de travailler uniquement sur des perceptions sonores, d’où sa présence dans la rubrique « vers un écrire-film » mais ça va bien plus loin je crois.

Mais aussi, juste travailler sur les sons qu’on perçoit en permanence – le monde comme bande-son, et c’est un fragment, un instant de ça qu’on va écrire...

Cet exercice me semble dans une logique d’approche encore neuve. On le retrouve dans plusieurs manuels de creative writing US, sous différentes variantes, notamment chez Kenneth Goldsmith que je cite ci-dessous.

A rapprocher aussi du bloc de bruits dans Anachronisme de Tarkos (voir fiche).

Parallèlement au texte de Michaux cité dans la proposition (et fiche « Michaux bruits » plus complète dans l’espace abonnés), merci aussi de prendre connaissance de ce texte de Giorgio Manganelli, Bruits ou voix – le livre paru en 1994 chez Bourgois (traduction Philippe di Meo) est constitué d’un seul paragraphe de 145 pages, uniquement à partir de bruits (ou voix) réels ou fantasmés – j’en lis ici 11 minutes pris dans cette masse-flux.

(Et avis aux contributeurs les plus rapides du monde : la longueur n’est pas un problème, puisqu’on est dans logique paragraphe monobloc, laissez-le sédimenter et grandir sur quelques jours…)

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Reprenons. Il ne s’agit pas d’aller vers le cinéma, mais de faire avancer nos techniques d’écriture dans ce qu’a empiriquement déplacé une expérience formelle qui, assemblant image, son, montage dans toutes leurs acceptions (variations de cadres, jeux avec hors-champ, multiples rapports d’illusion ou de convocation du réel, décalage son et image, rapport différencié aux dialogues, perception du référent sous-jacente alors que le roman doit sans cesse nommer son contexte) a déplacé en profondeur notre potentialité intérieure de récit, nous a appris à lire d’autre façon un récit complexe.

Rien de compliqué, rien, et c’est même plus large que le rapport au film, ou écrire le film : la présence du bruit, le bruit nommé, a une histoire dans la littérature. Pour nous, aujourd’hui, la bande-son du monde est une richesse infinie, mais toute récente – ne serait-ce que par l’explosion technique de ces 40 dernières années. Alors, pour faire entrer ce bruit dans notre écriture, être conscient de l’importance du son dans l’écriture, aujourd’hui on va seulement écrire une bande-son. Fabriquer une bande-son d’écriture.

Un texte qui ne serait fait que sons et bruits ? Allons-y...

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Un premier appui théorique, pour le contexte de ce qu’on cherche aujourd’hui : en évoquant La vieillesse précoce du cinéma, ce texte essentiel et bien connu d’Antonin Artaud (on en trouvera un extrait dans les fiches imprimables du site, rubrique atelier), écrit au moment où Carl Theodor Dreyer tourne avec lui son Jeanne d’Arc : compte rendu filmique d’un procès, donc multiplicité des locuteurs et des registres de parole, et alors que le cinéma est déjà devenu parlant, pour prouver que la révolution cinématographique tient à ce que les images seules font récit, et qu’en acceptant les paroles on revient en arrière au stade du théâtre parlé. Il ne s’agit pas ici de défendre une thèse, mais de s’ouvrir intérieurement par un retour amont (la belle expression de René Char), dans les conditions de franchissement mental qui ont pu être celles d’Artaud ou Dreyer en 1927, période immense pour le cinéma avec Dziga Vertov ou Robert O’Flaherty. Ainsi, le fait que dans le mental visionnaire d’Antonin Artaud l’idée d’un cinéma en relief soit conçu comme possibilité technique toute proche (la stéréoscopie a banalisé l’idée de photographie en relief) alors que l’idée d’un cinéma en couleur soit tout simplement perçue comme utopie non pas forcément irréalisable, mais inutile, en tout cas très accessoire. « Par le fait qu’il isole les objets il leur donne une vie à part qui tend de plus en plus à devenir indépendante et à se détacher du sens ordinaire de ces objets » : je cite ici ce texte d’Artaud, en amont de l’atelier lui-même, pour ce provisoire ajustement : découpler dans nos têtes l’univers-images de l’univers-son. En revenant à ce texte de 1927, on sépare mentalement la bande-son (le film muet suppose un musicien ou une formation de musiciens jouant sur la durée du film, voir les travaux de Kevin Brownlow, Silent Movies), au moment où la bande-son va commencer d’être insérée sur la pellicule pour en faire le film parlant, mais que cette migration se fait depuis un principe mental de réception qui les a longtemps laissées séparées. Et rappel technique sur l’organisation interne d’un fichier compressé mov ou avi, ou les bobines de pelllicule transmises encore il y a peu aux salles : la bande son comme élément séparé de l’ensemble, sur ou dans le même support.

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Maintenant, un saut résolu dans l’univers des propositions d’écriture. Les écoles de cinéma proposent depuis bien longtemps des workshops d’écriture, mais en les gardant strictement dans leur champ disciplinaire. Pour ma part, j’ai accueilli des étudiants en double cursus film/littérature à l’Université de Montréal en 2009-2010, mais, en 20 ans de pratique, je n’ai jamais été invité à intervenir en école de cinéma – aucun reproche, il m’a fallu le même temps pour intervenir une première fois en école d’architecture (Nantes, novembre 2014), je ne dis pas ça pour gémir, mais pour bien situer où on en est du décloisonnement nécessaire. Et rappel à ce que dit dans le préalable : il ne s’agit pas ici d’aller vers l’écriture scénaristique (c’est du coup le reproche à faire aux écoles de cinéma, absorption de l’écriture par le seul champ scénaristique, alors que la notion d’écriture, dans l’innovation audiovisuelle, est bien plus large), mais de s’approprier pour nos démarches littéraires l’élargissement de champ que nous a permis notre culture audiovisuelle, notre histoire personnelle de spectateur de film. Dans le monde de l’écriture-scénario, un exercice basique et classique (repris de façon très inventive par exemple dans le livre de Kenneth Goldsmith Uncreative writing) c’est celui-ci : se concentrer mentalement sur un film ou une portion de film, et écrire comme les yeux fermés tout ce qui nous en reste comme éléments sonores, voix et inflexions des voix, sons construits ou musiques ajoutées ou mixées, éléments sonores liés aux éléments de réels du tournage, etc.). Nota : il y a là une piste élémentaire, mais attention : ne pas s’y précipiter de suite, ce qui suit va être différent. Et s’il s’agit d’un atelier d’écriture avec public jeune ou, selon la formule institutionnelle, « en difficulté », ou dans le cadre d’une utilisation avec étudiants FLE (français langue étrangère), je vous en conjure : ne simplifiez pas l’exercice. Simplifiez la présentation des étapes, donnez vos propres exemples et utilisez les textes qui vous sont chers, mais conservez cette progression en 4 points... Je ne cite ce classique exercice du creative writing appliqué au cinéma qu’en tant qu’il nous rapproche du contexte imaginaire de la démarche suivie ici, dont l’ambition est littéraire, et non comme étape préalable d’un film, d’où le point 4...

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On ne peut aujourd’hui contourner Henri Michaux. Mais la réception de Henri Michaux, avec une oeuvre aussi complexe dans ses phases successives que dans ses objets eux-mêmes, est encore de notre présent. Dans ces différentes phases, rappeler le contexte, après le décès dans des conditions atroces de Marie-Louis Ferdière, les 5 années de pratique (plus ou moins) raisonnée et progressivement amplifiée des drogues, Michaux ayant passé les 50 ans, conduisant à l’écriture de 3 livres qui sont une phase précise de l’oeuvre, mais donc avec un avant et un après, Connaissance par les gouffres, L’infini turbulent, Misérable miracle. C’est dans L’infini turbulent peut-être qu’on repère le mieux la technique précise de Michaux : notes très brèves, conservées en marge, liées à l’expérience même – notes sibyllines, déformées, compactes –, associées à un développement écrit après l’expérience, mais concentré et découpé par cette suite irrégulière de notes minces. Quelques années plus tard (ce délai est important), on propose à Michaux de transformer en film l’expérience qui sert de base aux 3 livres. Ce sera les 34’ du film Images du monde visionnaire :

Ce que j’affirme ici, c’est que le texte de préparation du film Images du monde visionnaire est un geste littéraire à part entière, d’ailleurs il conduit à l’écriture linéaire du texte dit en voix off, mais que ce que nous avons conservé (publié dans le Pléade, tome III) des notes de préparation et avant-textes de cette préparation de voix off est un déplacement considérable de l’ambition littéraire : le texte n’existe qu’en tant qu’on le perçoit en tant que film, c’est-à-dire qu’on crée pour soi-même une réception imaginaire du film comme contexte immédiat de la réception et de la puissance du texte qui s’écrit.

Nous sommes au bout. Dans le chantier d’écriture pour ses Images du monde visionnaire, donc un texte qui ne sera pas utilisé pour la voix off, Michaux déploie en quelques pages, mais pages séparées, les sons à utiliser dans le film. Et il construit ces sons comme des bruits à rechercher, c’est-à-dire partir de l’imaginaire mental de ces bruits pour partir à leur rencontre dans le réel, ou les fabriquer artificiellement comme tels.

1) Coups de fusil, assez forts, nets. Vitres qui cassent (une longue suite de vitres qui cassent) et aussi de minces lattes de bois qui cassent, qui craquent.

2) Craillements de corbeaux (longue suite). D’un ou deux d’abord, ensuite de toute une troupe selon une gradation sonore qui doit en peu de secondes devenir impressionnante.
3) Bruit de cascades d’eau qui tombe, de masses liquides qui s’écroulent de tous côtés. Eaux tumultueuses, bruissantes (longue suite).

4) Pour accompagner la vue du « Jardin », en traduire et en accentuer le côté enchanteur, pépiements de passereaux (tjit.. tjit..), appels de tourterelles, de perruches. Ensemble sonore délicieux que traversera la trompette assez sourde des cygnes noirs d’Australie.

Pour compléter l’impression de chaud été, on y ajoutera le bourdonnement d’insectes, notamment de la grosse mouche bleue et des bourdons.

On entendra le bruit rythmé de gouttelettes d’eau provenant d’un arrosage circulaire, automatique.

Il essaie à travers ce rideau de bruits de poursuivre sa lecture. Mais le son des cloches des vaches des Alpes, le bruit de la mer, le bruit de scieurs de long, le bruit de la cognée des bûcherons s’abattant sur les arbres, le bruit d’usines, le bruit de rames dans l’eau, le bruit de palans et de mâts de charge au travail, le barrissement prolongé d’éléphants, etc. etc. Le coupent de toute compréhension, quoiqu’il reste le nez sur les livres, qu’il ne peut plus saisir que par bribes.

Il ne cesse d’entendre des bruits maintenant enchevêtrés dont il ne comprend plus le sens.

On dirait quelque chose comme le bruit d’une gare de chemin de fer au moment d’une grande affluence sur les quais.

Des voix en tous sens. En toutes langues. Des interjections. Des directives données (personnelles les unes, d’autres générales et par haut-parleur). De la mauvaise humeur. Des bouts de disputes. Ou murmure (contre lui ?) doucement. Vaguement.

Bruit augmentant par saccades, d’autres moments s’amenuisant. Fading. Puis ça a l’air de le concerner. Des réflexions de désapprobations, de mécontentement. Des murmures malveillants. Des voix qui disent (en mangeant à moitié les mots) : « Idiot ! Imbécile ! Raté ! Dupe ! Nigaud ! Non ! pas vrai ! Non ! pas ça ! »

Voix ronchonneuses, parlant comme pour elles seules.

Henri Michaux, Notes pour le Images du monde visionnaire, © Gallimard, extrait plus complet dans les fiches imprimables pour utilisation pédagogique.

C’est ce que nous proposons comme atelier : la construction d’un monde sonore fragmenté, qui s’appuie sur la démarche citée dans L’infini turbulent : note ultra-brève pour identification de cette suite articulée de sons (merci d’en produire une suite de 5 au moins), et chaque note développée comme fragment autonome.

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Si je ne l’ai pas citée ici, en cours de route ou en ouverture de séance, mais plutôt après la référence au texte d’Artaud 1927, il me semble important d’effectuer un bref rappel synthétique de l’histoire du bruit en littérature. De l’appareil sonore de la tragédie grecque par exemple, et de comment il conditionne la forme choeur du texte. De l’irruption progressive du son dans Rabelais : Gargantua encore muet sauf les paroles, et dépli de la parole dans le Tiers Livre avec dilution dans l’onomatopée ou le contexte, ou leur absence (de Nazdecabre le muet, au fou du Châtelet qui fait timper la pièce d’argent pour payer au son de son argent). Comment on passe de l’absence de tout bruit dans Balzac, sinon illustratif, au bruit générant le récit dans Flaubert, avec la roue à aubes du début de L’éducation sentimentale ou au grand fracas sonore de Salammbô. Et puis Proust évidemment (fabuleux passage de la construction de réalité de l’automobile qui passe, à partir de la dissymétrie sonore de quand elle approche et quand elle s’éloigne...)

 

bruits & voix, vos contributions


publication réservée aux abonnés de Tiers Livre

— démarreur ; les cylindres éclatent ; poignée des gaz d’avant en arrière ; béquille défaite (on quitte l’hôpital) ; bruit du vent sur la visière et dans ses interstices ; tes mains m’enserrent, crissent sur mon blouson de cuir Schott (j’avale) ; on dépasse les petits ronrons des voitures minuscules ; une ambulance nous croise : pin-pon ringard, même pas de sirène américaine.

— l’autoroute défile à très grande vitesse : claquement du sélecteur s’il le faut ; tu me parles (on a des micros pour nous relier, même si les ondes mentales nous suffisent), j’entends « Je t’aime » derrière ma tête ; je file au milieu des files, je klaxonne pour leur faire peur ; ils se rangent prudemment sur le côté ; je regarde dans les rétros, tu n’est pas dans le miroir.

— le soir tombe, il fait un bruit imperceptible, comme un rideau de velours bleu sombre ; il coulisse sans grincements ; les phares sont allumés (le blanc a remplacé le jaune, un jour on utilisera la lumière noire), tu prononces des mots qui s’envolent comme des oiseaux ; un corbeau nous regarde passer sur un fil de poteau téléphonique.

— grillons, crapauds, rongeurs, ils sont tous aux aguets le long de notre passage : peut-être nous surveillent-ils ? On emploie maintenant des animaux pour « sécuriser » ce qui est hors de la ville ; un choucas ne se cache même pas ; tes cheveux doivent flotter au vent sous ton casque ; tu aimes la musique : je t’ai appelée un jour « Souveraine de la nuit » ; je branche Mozart.

Extérieur :
Des mots tels que
vague, vent, vent et vague, brume, brumeux, ombre, embrun, eau, ombre d’eau, océan, frappe, embrasse, goutte, jaillit, jaillissant, nuit, obscur, obscurité, rité, brouillard, horizon, ciel
Une phrase-son
La vague bruine un embrun, goutte, frappe et s’évente en brouillard.

Sur le pont du bateau :
Des mots tels que
glisse, glissant, gîte, pont, barre, glissant barre, foc, mat, glisse mat, drisse, tape, voile, faseyer, border, à border la voile, virer, écoute, louvoie, louvoyant, arrière, écoutille
Une phrase-son pont du bateau seulement
À la gîte le foc faseye, borde l’écoute, tend la drisse
Une phrase-son avec l’extérieur
À la gîte vent océan embruns inclinent l’horizon au ciel des voiles embrassent chaque goutte

Intérieur :
Des mots tels que
ouvre, parle, ouvre-parle, tenir, tiens, vacarme, quart, coussin, placard, abri, coussin à vacarme, pause et pose, la pause-placard, tenir la pause-placard, carré, coussin carré
Une phrase-son intérieur seulement
Au carré un abri vacarme fait pause.
Une phrase-son avec le pont
Glisse sur le pont et coussin tombent au carré.
Une phrase-son avec le pont + extérieur
La bruine obscure faseye en arrière pose un coussin à l’abri.

Chaque jour avait porté une note différente dans l’air humide de la pièce lugubre où il la retenait recluse. Incapable au début d’imaginer l’extérieur, enfermée en elle-même, dans sa douleur, dans sa peur, elle s’était laissée aller au silence des murs de sa prison, absorbant leur rigueur, leur dureté, Plus sombres et muets entre trois et cinq heures du matin, elle avait alors commencé à élargir le champ de ses perceptions. Elle s’était surprise à guetter un signe. De la rue, dont elle ne pouvait rien percevoir, attachée qu’elle était au pied du lit, ne lui parvenaient que des sons, parfois des voix, celles des passants, jeunes gens joyeux ou fêtards, hommes avinés et agressifs, filles qui riaient aux éclats, d’autres encore qui hélaient un taxi ou s’interpellaient à l’autre bout de la rue.

Peu à peu elle arrivait à reconnaître les heures du jour, d’une régularité de métronome, celles de gestes quotidiens, le rideau d’un commerçant, une livraison à heure fixe ou mieux l’installation d’un marché hebdomadaire, le moteur d’une première auto, puis d’autres, de plus en plus nombreuses, celles provenant d’une rue située en bout de cité. Un école primaire, des cris d’enfants, un stade, des adolescents courant après un ballon, des engueulades, des éclats de rire, plus loin un collège, les bus qui klaxonnent, les freins qui crissent.

A l’opposé, un train passait chaque soir à la même heure, assourdissant dans la tombée du jour, entre dix-sept et dix-huit heures. Le roulis monotone d’un wagon de marchandise, l’essoufflement d’une vieille machine aux vitres noircies, au ferraillage rouillé, aux essieux fatigués, le passage à niveau, le cri sourd de l’annonce, la barrière qui s’ouvre et se referme, les freins des voitures imprudentes.

De la position qu’elle occupait dans la pièce, elle n’avait accès qu’à la lumière des néons qui s’allumaient et s’éteignaient cycliquement le matin et le soir. Le vent transformait les bruits de la rue, les étouffaient ou les accentuaient, faisant claquer parfois violemment un volet mal accroché. Dans la pièce glacée, pas un insecte sauf une mouche prise au piège d’un vase de lampe sur la table de chevet. Quand la pluie se mettait de la partie, elle se laissait aller et s’imaginait qu’elle la lavait de toute cette crasse en elle et autour d’elle. Elle comptait les gouttes, elle suivait leur rythme et leur densité, plic-ploc, plic-ploc, fine et lente, ploc-ploc-ploc-ploc-ploc-ploc-ploc, plus drue, plus rapide. Les sons donnaient à sa présence en ces lieux la seule raison d’exister encore et d’attendre la libération qui viendrait. Forcément, elle viendrait.

Dans l’oreille cotonneuse un moustique castrat invisible chante une note immuable : acouphène persistant de bas niveau. Un vent fort secoue de rafales le volet métallique, après quelques mouvements de draps crescendo grincement de la latte du lit, tapotements divers éprouvant les sonorités et textures dans le noir, petit déclic de la boîte en plastique enfin trouvée qui s’ouvre, frottements très envahissants de la mousse dans les conduits auditifs, intériorisation soudaine du souffle, des battements de cœur, pulsations, prise de conscience d’un son plus grave témoignant de la mâchoire crispée. Inspirations plus allongées, vagues de draps comme à distance, conversation intérieure qui s’éparpille et saute à coq-mouton, instant d’absence ; anéanti par une détonation intérieure un ébranlement de partout, tâtonnements sourds et vision de l’heure. Revenir à la respiration, les pensées qu’on évite sitôt surgies, le jeu de cache-cache avec la conscience de soi. Bientôt on sent qu’elle part, elle se tient à distance murmures comme hésitants et

Retour. Tensions, puis relâchements, partout : étirements méthodiques, bâillements grognés, à bruit blanc, criés, grondés, reniflés, voyellisés, ébroués, aspirés, mastiqués, balbutiés. Battements, mouvements de nage sur le matelas, lancements des jambes avec élan, basculement, la latte encore, les pieds nus battent la moquette, frottent, rampent vers les espadrilles, s’engouffrent. Position bien assise et immobile enfin. Dru grésil des poils du menton sur la paume, résonance douce du crâne sous le cuir chevelu que l’on frotte. Les bouchons d’oreilles sont expulsés de leur logement et la rumeur extérieure revient. Chuintement des pneus sur l’asphalte : il pleut.

Claquements d’espadrilles, robinet qui s’ouvre, vocalise de la bouilloire électrique. Son de fer blanc du couvercle de la boîte à thé. Frottement des brins contre la cuiller, petit grincement claqué de la boule à thé, ébouillantement qui remplit le bol. Quelques salves de bâillements encore. Bouillons de l’eau, découpe du pain, petits coups de la pointe du couteau sur le gros bout de l’oeuf. Danse de la coquille qui toque la casserole. Succion caoutchouteuse de l’ouverture du frigo, ébranlements de la grille dont on retire des denrées, claquement étouffé de sa fermeture initiée par le pied. Papier d’emballage du beurre que l’on froisse, grattements du couteau sur la tranche du pain. Coups sur l’oeuf, et comme une anticipation de lappement dans une éclaboussure de blanc quand on l’ouvre du bout de la coquille. C’est le moment d’allumer la radio.

ÉTIENNE JOUIN

1 – le brouhaha des voix qui contamine la troisième slave d’applaudissements lesquels s’espacent peu à peu – des bruits d’étoffe – des échanges de paroles plus proches, qui seraient compréhensibles si on y prêtait attention – un strapontin qui claque – un sac qui tombe - le silence des couloirs envahi par les conversations - les petits bruits de tissu, de fermetures éclairs, des manteaux que l’on endosse – les pas mats sur le tapis des marches et les talons hauts qui claquent sur le comblanchien resté nu sur les côtés – le bruit des voix qui enfle dans le hall – les bonsoirs à voix très haute des ouvreurs – le bruissement de l’air extérieur qui se peuple, prend vie humaine – les voix et les pas qui s’éloignent – la silhouette devant téléphone que c’était bien, qu’elle arrive

2 – les pas qui sonnaient sourdement dans l’escalier changent de tonalité en arrivant sur le quai – tousser pour entendre résonance – ne capter que les réponses de celui, sur le quai d’en face, auquel parle cet homme à côté – un nouveau groupe de pas, avec le clapotement de talons hauts, débouche sous la voûte – vibration de l’air déplacé par le métro qui débouche du tunnel – sifflement sourd des voitures qui freinent, s’arrêtent – plusieurs notes au dessus, plus bref et plus discret, celui des portes qui s’ouvrent – un couple descend, les voix qui s’éloignent – le son des portes qui se ferment, différent depuis l’intérieur, comme un souffle discret – la secousse du démarrage a-t-elle un bruit ? le corps croit le sentir – le silence habité de la rame, glissements de tissus, souffles, murmures, bruit d’un programme qu’on froisse, claquement d’un fermoir de sac, le ouf mou d’une grosse doudoune enveloppant chairs abondantes en se posant sur un siège – cliquètement des anneaux d’un petit panneau rectangulaire pendant au dessus des têtes – personne ne descend du wagon à la station suivante mais sur le quai passage d’un groupe et, filtré, le bruit des basses qui sort d’un gros transistor porté sur une épaule et les notes les plus graves des voix

3 – la rue qui murmure dans la nuit et le souffle du vent avec ses sautes, variations – descendre le long du cimetière - musique des branches secouées – un dernier café en activité, très clos, d’où filtre une musique de variété – glissements presque silencieux de quelques voitures – bruit des pas foulant les feuilles, craquements, froissements...

4 – une radio en sourdine qui s’échappe d’une porte ouverte un instant – grincement du lit – une lame de parquet comme un coup d’archet – le glissement des anneaux de bois des rideaux – le claquement des volets – le heurt de la crémone fermée trop vite – le très petit bruit d’un pied qui cogne et le fort juron qu’il entraîne - l’eau du robinet, une voix à laquelle on répond, le robinet coule toujours – le soupir de la chemise de nuit jetée sur un tabouret - le froufrou du rideau de plastique – la cataracte de la douche – la son de la chute de l’eau qui varie avec les mouvements – le petit goutte à goutte du flexible raccroché qui se vide – le plic plac des pas

5 – café d’avant travail – les portes qui s’ouvrent et se ferment – les voix, celles qu’on entend, celles qu’on écoute, celles auxquelles on répond – les tasses pleines posées sur le zinc – le bruit désagréable de la déglutition de certains – les cris appelant Jean : un café ou rarement, un blanc, ou plus rarement un thé – la note haute que font en glissant sur le comptoir les corbeilles de croissants qu’on se passe – les commentaires de Jean sur ce qu’il a lu ou qu’il lit dans le Parisien, ne pas vouloir comprendre, répondre en le félicitant pour son café qui est le meilleur du quartier – le clapotement de l’évier et le petit chant de l’eau – le bruit sec et aigu d’une tasse reposée trop violemment – les bruits d’étoffe, des fermetures éclairs des sacs, des billets et les petites notes des pièces que l’on pose – le bruit des chaises repoussées dans le fond du café – le bruit incomparable du percolateur, celui du lait chaud qui tombe dans une carafe - et toujours les cognements et les tilt du flipper – et puis bien sûr les grognements pour signifier fait froid, fait sommeil, et les rires – petit choc sourd d’un livre qui tombe, ma voix qui dit merci à celui qui le ramasse – les froissements des journaux - parfois un semblant de silence pour une tête nouvelle

Bruits de pas sur le sentier autour du lac, crissement des graviers, chuintement de l’herbe foulée, sifflement du bâton qui fauche les branches, staccato heurté de la course, souffle rauque du coureur, respiration paisible à l’arrêt, expir, inspir, glouglou de la thermos, cascade de sa pisse contre un tremble, soupirs de satisfaction, murmures indistincts d’encouragement, légèreté de la reprise en petites foulées, le bruit des pas s’estompe dans le lointain,

Bourdonnement des abeilles, tittittit des rouge-queue, ricanement d’un pic-vert, pépiements des moineaux, claquements d’ailes, les grillons grésillent, les sauterelles stridulent, des canards cancanent, au loin hennissement d’un cheval et sonnailles de vaches, un âne braie, plus proche l’aboiement féroce d’un chien, en retour la plainte d’un autre, des gémissements plaintifs,

Cris d’enfants, sifflement des galets qui ricochent sur la surface du lac, fracas des éclaboussures d’une entrée fougueuse dans l’eau, appel d’une mère, ta bouée, tu n’as pas ta bouée, une chanson, maman, les p’tits bateaux, battements rythmés de rames, glissement d’un kayak qui fend les flots, des vaguelettes clapotent sur la rive, sifflement du lancer d’une canne à pêche, jurons du pêcheur, pleurs d’une fillette, mots de consolation d’une femme, promesse murmurée d’une glace à la framboise, les pleurs cessent, un rire, cavalcade d’un groupe de marmots, ordres secs des accompagnateurs, en rang par deux, silence, explosion de hurlements, distinct, un merde bien senti fuse, silence soudain,

Pétarade de motos, grognements de déplaisir, ah, ces jeunes, irresponsables, faut leur interdire l’approche du lac, vrombissement d’une tronçonneuse, fracas de l’arbre qui s’abat, clac, clac, clac, un tracteur cliquette, bruit de casserole d’une voiture qui démarre, au loin, une sirène d’ambulance, le ronronnement de la circulation, les klaxons des véhicules sur la départementale, vacarme du train, celui de midi, carillon de l’église du village, sonnerie de deux cloches en volée,

Tapageur mouvement des gens, on rappelle les enfants, il faut rentrer, c’est l’heure, rouspétance des gosses, encore, c’est trop bien, on entend plusieurs plongeons du pont et rapidement les splaf retentissants des gifles, et le whouah des hurlements des minots, raclement de leurs pieds vers le parking, claquement des portières des voitures,
Soupirs de satisfaction de ceux qui restent, entrechocs des boules de pétanque, alors, tu tires ou tu pointes ?, plombe, bon dieu, plombe ! té, t’embrasse Fanny ! détonation chaleureuse d’une bouteille qu’on débouche, un petit coup de rosé, c’est pas de refus, exclamations autour du pique-nique, brouhaha de conversations, ronflements de la sieste, sifflement du vent qui se lève, réveil et départ en fanfare,

Proche, le chant paisible de la Durance, et silencieux le ciel immense.

CHRIDELL

des sons approximatifs répétés et puis la mélodie s’élève / la salle est haute la musique enveloppante / au fond de mon transat j’entends un vagissement / derrière moi un bébé / sur mon flanc un autre son lui répond étranglé brusque et maladroit / un ours a crié là / la musique bat son plein / le bébé de nouveau / puis l’ours / je tourne la tête / un jeune homme en fauteuil roulant visage envahi de lumière bouche béante sur le côté scande de mouvements saccadés / la musique de bonheur le foudroie

1) Le petit craquement de la charpente, à dénoncer les petites rafales de vent.

2) Le claquement du radiateur quand l’eau chaude arrive, à s’interrompre une fois repu de chaleur, fonte aluminium bien dilatée.

3) Le gazouillis de l’oiseau dans la nuit du petit matin, à précéder le hachoir du réveil.

4) Le chuintement du caoutchouc des pneus, à sucer l’asphalte, à feuler loin, loin, avec parfois, à s’empiler par dessus, le bruit d’un moteur par trop poussé.

5) La rafale d’une musique, lâchée depuis une voiture, à passer trop rapide pour l’identifier, l’isoler.

6) L’explosion des cris jetés dans l’air par les voisins à s’engueuler, à claquer les portes mais toujours fenêtres ouvertes.

7) L’éclat des conducteurs et passagers des deux roues, à s’interpeller, contre le vent, à travers les mousses et les plastiques des casques, dans la pétarade.

8) Le déchirement de la sonnerie de l’interphone, à faire crever l’intimité.

9) Le crissement des freins du camion poubelle à s’arrêter ; le raclement des conteneurs sur le goudron avec, parfois, les impatients à klaxonner ; le grincement des vérins de la benne à compacter ; le raclement des conteneurs sur le goudron avec, parfois, les éboueurs à aboyer pour s’entendre ; le ronflement du moteur, à embrayer.

JÉRÔME C.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 avril 2015 et dernière modification le 7 février 2016
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Messages

  • J’ai vraiment du mal à comprendre ce que vous proposez, mais je suis sûr que c’est fait exprès. C’est certainement dans le bouleversement. Après l’avoir relu je passerai la nuit à dormir et rêver, et demain j’aurai tout compris, surtout ne donnez aucune explication supplémentaire, ça va être génial !

    Voir en ligne : Les dérives de rue

  • il faut oublier ce point de départ concernant l’écriture filmique – juste travailler sur les sons qu’on perçoit en permanence – le monde comme bande-son, et c’est un fragment, un instant de ça qu’on va écrire... (et je le rajoute dans la proposition !)

  • Chacune de tes consignes,François, est pour moi l’occasion incroyable d’aborder quelque chose que j’ai désir de développer dans mes textes longs. Je ne sais pas écrire en atelier, ces textes courts indépendants d’un ensemble plus long. De plus, je ne sais pas écrire en groupe alors que j’ai fait moi-même écrire des tas de gosses ou d’adultes. Et je suis incapable de répondre à ces consignes qui sont proposées dans des ateliers (en direct). Je crois que c’est surtout la forme à distance qui me convient (tout comme j’ai beaucoup plus appris qd j’étais étudiante à la fac par CTE (télé-enseignement à distance) que quand je devais aller en cours. Et donc, merci encore François parce que tes propositions sont d’excellents moteurs qui stimulent grandement mon écriture et m’aident à prendre confiance, même si. C’est bien le but de l’atelier aussi donc.
    Pour cet exercice, encore une fois je n’ ai pas pu m’empêcher de développer un passage contenu dans un de mes romans en cours d’écriture, où j’avais seulement évoqué le bourdonnement d’une mouche comme métaphore de l’étourdissement et l’angoisse de l’emprisonnement, qui me rappelle aussi La mort de la phalène de Virginia Woolf.
    Faire appel aux sons pour dire le monde, ce qui se passe autour des personnages (mais aussi forcément en eux) est incroyablement stimulant pour aller vers où on cherche à aller. La bande-son d’un roman c’est sans doute ce qui nous oblige à être dans l’instant présent, dans l’écoute sensorielle au plus près des émotions et aussi de la vie. Ce que je cherche à faire dans ce roman c’est toujours garder au milieu de l’horreur traversée par ma protagoniste ce noyau de vie que condensent les sens, les sons, les images qu’on se fabrique pour tenir. Force et fragilité de l’existence, l’attention aux sens nous quitte au milieu de nos multiples activités modernes. L’attention portée au texte nous y ramène, en même temps qu’elle nous fait entrer dans l’univers du personnage, sa condition. C’est la force de la littérature.

  • Chacune de tes consignes, François, est pour moi l’occasion incroyable d’aborder quelque chose que j’ai désir de développer dans mes textes longs. Je ne sais pas écrire en atelier, ces textes courts indépendants d’un ensemble plus long. De plus, je ne sais pas écrire en groupe alors que j’ai fait moi-même écrire des tas de gosses ou d’adultes. Et je suis incapable de répondre à ces consignes qui sont proposées dans des ateliers (en direct). Je crois que c’est surtout la forme à distance qui me convient (tout comme j’ai beaucoup plus appris qd j’étais étudiante à la fac par CTE (télé-enseignement à distance) que quand je devais aller en cours. Et donc, merci encore François parce que tes propositions sont d’excellents moteurs qui stimulent grandement mon écriture et m’aident à prendre confiance, même si. C’est bien le but de l’atelier aussi donc.
    Pour cet exercice, encore une fois je n’ ai pas pu m’empêcher de développer un passage contenu dans un de mes romans en cours d’écriture, où j’avais seulement évoqué le bourdonnement d’une mouche comme métaphore de l’étourdissement et l’angoisse de l’emprisonnement, qui me rappelle aussi La mort de la phalène de Virginia Woolf.
    Faire appel aux sons pour dire le monde, ce qui se passe autour des personnages (mais aussi forcément en eux) est incroyablement stimulant pour aller vers où on cherche à aller. La bande-son d’un roman c’est sans doute ce qui nous oblige à être dans l’instant présent, dans l’écoute sensorielle au plus près des émotions et aussi de la vie. Ce que je cherche à faire dans ce roman c’est toujours garder au milieu de l’horreur traversée par ma protagoniste ce noyau de vie que condensent les sens, les sons, les images qu’on se fabrique pour tenir. Force et fragilité de l’existence, l’attention aux sens nous quitte au milieu de nos multiples activités modernes. L’attention portée au texte nous y ramène, en même temps qu’elle nous fait entrer dans l’univers du personnage, sa condition. C’est la force de la littérature.

  • « tracteurs carrés fourgonnettes pick-up ils défilent
    en déposant un arrière-bruit sans variations
    saccades lentes lointain téléphone insistant
    ils reproduisent un bruit familier un lieu connu
    sur l’écran une scène infaillible de sérénité »

    Jean-Jacques Viton, Je voulais m’en aller mais je n’ai pas bougé P.O.L

    http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=auteur&numauteur=198

    Quand la lecture du moment rencontre l’atelier en cours, forcément il résonne juste cet "arrière-bruit".

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