Saint-John Perse | rivages de l’exil

à propos de sa biographie par Joëlle Gardes


Il serait temps qu’on remonte collectivement au créneau sur le web pour que Saint-John Perse retrouve place un peu plus large et complexe, au regard des nouveaux enjeux de l’oeuvre, et de ce poète rétrospectivement inventé, tout entier construit, pour unifier l’oeuvre poétique d’Alexis Léger – déplacement fondateur et pas encore assez exploré de la notion d’auteur.

Sur Tiers Livre :
- un extrait d’Exil avec extrait vidéo.
- un extrait du Discours de réception au prix Nobel, le texte bien connu sur poésie et science ;
- petit écho ici dans visite à Julien Gracq.

Ailleurs :
- ce billet aujourd’hui de Marie D Martel dans son Bibliomancienne ;
- le site un peu vieillot le poète aux masques ;
- la fondation Saint-John Perse à Aix-en-Provence (en panne ?)

N’hésitez pas compléter. L’article ci-dessous a été mis en ligne le 27 juin 2006. Depuis la biographie de Joëlle Gardes-Tamine, il est paru plusieurs autres ouvrages de référence qui contribuent à cette idée plus complexe d’un poète extrême.

 

aux amoureux de l’oeuvre de SJP seulement

Saint-John Perse, pour ceux qui le lisent, prend une importance considérable. Comme Char, peut-être parce qu’il y a la guerre, l’immense grondement du monde devenu tout proche ? Mais plutôt par l’énigme, on vous tient, on vous accompagne là comme à surmonter un cratère. On n’épuise pas ces phrases. Elles vous traversent, et quand on revient au livre elles sembles plus grondantes, plus puissantes, plus lourdes et soyeuses de l’énigme approchée.

Saint-John Perse a eu un destin éditorial à la fois luxueux et frustrant. Comme pour Artaud et Michaux, ou Kafka, le visage matériel de l’œuvre reste un chantier avec lieux d’indécision (le Quarto d’Artaud où L’Ombilic des Limbes est condensé en 8 pages, les Pléiade Kafka classés par genres, roman, récits, journaux, quand toutes les éditions allemandes ou américaines sont chronologiques, Michaux toujours victime de sa propre anthologie L’Espace du dedans empêchant de poser comme concept en avant de l’œuvre son principe de récurrence et répétition). Pour Saint-John Perse : le luxe d’un Pléiade qu’il a ordonné lui-même, la misère de l’édition de poche procédant à des rassemblements arbitraires, et se refusant à faire livre singulier de textes brefs qui devraient se présenter seuls (en tout cas, ces deux textes complètement centraux que sont Exil et Vents).

On sait que Perse a légué ses manuscrits et sa bibliothèque à une fondation qui porte son nom. Les Cahiers Saint-John Perse, les lettres et correspondance (« à l’étrangère ») continuent de complexifier l’homme et la perception de l’œuvre. C’est dans ce processus qu’est apparu peu à peu l’écart construit par le Pléiade : Perse rédige lui-même, à la troisième personne, la biographie qui l’introduit. Il rédige les notes, très riches d’échanges avec ses traducteurs, de témoignages, d’approfondissements. Il complète l’œuvre poétique par de larges pans de correspondance, notamment les lettres envoyées de Chine à sa mère (1913-1919), et de précisions concernant les lieux, les voyages, les maisons associés à la genèse de chaque poème.

De l’ensemble des Pléiade que j’ai pu accumuler en vingt ans, le Saint-John Perse, le Poe et le Montaigne sont les plus usés, les plus transportés.

Mais on ne découvrait que progressivement l’invention ou la distorsion à quoi procédait la biographie rédigée par le poète, de lui-même. On découvrait qu’il avait en large part, à soixante-dix ans, rédigé lui-même les lettres censées avoir été écrites de Chine, un demi-siècle plus tôt, à sa mère. En même temps cependant qu’il avait légué à la Fondation Saint-John Perse (même en ayant demandé la destruction de ses "carnets") ses livres et dictionnaires annotés, et suffisamment d’archives personnelles pour que le Pléiade apparaisse pour ce qu’il est : une fiction.

Repentir, parce que, comme pas mal d’autres, ma position a d’abord été agressive vis-à-vis du travail de Joëlle Gardes : Saint-John Perse raconte qu’il écrit Exil à Seven Acre Island, seul dans l’île (avec un chien), l’île ravitaillée une fois toutes les trois semaines par le bateau ravitaillant en pétrole les lanternes du phare. Au loin passent les convois d’armes pour l’Europe. On n’aimait pas qu’on vienne nous dire que l’île accueillait souvent les amis de ces riches américains, les Biddle, et n’était située qu’à quelques dizaines de minutes du port. On s’accommodait du peu de savoir concernant l’activité politique d’Alexis Leger. Je crois simplement que nous ne mesurions pas l’étendue de la reconstruction à laquelle avait procédé Saint-John Perse.

On sait (ou pas, mais c’est dans le domaine public) qu’un conflit très concret — au moins — en est issu : Gallimard avait confié à Joëlle Gardes une révision du Pléiade. L’exécuteur testamentaire de Perse, Jean-Louis Lalanne, passionnant persien, riche de récits, de mémoire, obtint en fin de compte l’abandon du projet.

Aujourd’hui paraît la première biographie de Saint-John Perse [1]. Joëlle Gardes est vainqueur, s’il y a combat (il n’y a pas combat). Quand le vieux poète raconte qu’à son anniversaire des huit ans on lui offre sa première barque et son premier cheval, elle rétablit qu’il s’intéressait d’abord à son lapin blanc domestique. Qu’il n’a pas été un lycéen prodigieux. Que le rapport à son père fut complexe. Que sa plus jeune sœur fut mariée, pour raisons financières, au frère de leur propre mère, de quatorze ans son aîné, tandis que la sœur aînée vivrait célibataire auprès de la vieille mère. Que les rencontres avec Conrad furent imaginaires, hors la toute première, et les lettres censées avoir été échangées avec le patron des écrivains de mer, une reconstruction postérieure. On décrypte Saint-John Perse diplomate, son activité au Quai d’Orsay : oui, cela reste fascinant, sa participation à la conférence de Munich face à Hitler, son opposition à de Gaulle, sa mise à l’écart.

Un exemple : Anabase est un des plus grands poèmes du siècle, aussi grand, à cinquante ans d’écart, qu’Amers. Saint-John Perse dit dans la biographie du Pléiade qu’il traverse le Gobi en automobile : c’est un raid, une aventure. Mais Segalen, dix ans plus tôt, a dit que la route était « facile ». Leger voyage d’ailleurs en Buick. Et puis on fera une journée d’excursion à cheval. Il dit avoir à sa disposition, pour écrire, un temple à une journée de cheval de Pékin : non, c’est une villa pour diplomates, à l’écart de la ville mais pas tant. Et sur l’original de la photo dudit temple, il y a des gens avec lui, en chapeau de paille aussi, qu’il a découpés.

Où Joëlle Gardes gagne, c’est que Saint-John Perse n’est pas diminué pour autant. C’est que la cohérence de cette vie avec bien moins d’éclat et d’exception qu’on se le figurait, est le lot commun des grands, des écrivains de ce siècle, des Kafka et des Michaux. Bien sûr, sans rien mêler ni confondre. Mais oui, Anabase est tout aussi grand d’être œuvre de table et d’étude, d’être écrit de poète, et pas chant de baroudeur.

Alors, chère Joëlle Gardes, je m’excuse pour des réactions, il y a trois ou quatre ans, qui n’étaient pas justifiées.
Mais reste un autre enjeu, qui n’est pas celui des biographes, et qui doit devenir le nôtre, écrivains, lecteurs. Est-ce le mot masque qui gênait et déroutait, comme dans le site SJP, le poète aux masques ? Non, il ne s’agit pas de masques, mais de question posée à qui est l’écrivain par rapport à l’homme : il s’agit d’ouvrir cette instance, en débusquer la complexité, rien de neuf depuis le je est un autre de Rimbaud, en toute connaissance de cause. Et si l’homme biographique était aussi une sorte de masque, même premier, mais un peu grossier, de nous-même ?

Le plus fascinant de la Recherche du temps perdu, c’est cette construction fictive du personnage censé avoir écrit le livre qu’on vient de lire, et qui commence de l’écrire au terme de la boucle accomplie.

Alexis Leger écrit sous le nom de Saint-John Perse, puis, au terme de sa vie, dressant le Pléiade qui rassemble Anabase, Exil, Vents et autres textes d’importance essentielle pour notre littérature, la secouant sur son fondement (parce que voilà la première œuvre athée ? - même si l’échange avec Claudel sur ces questions a probablement lui aussi été écrit après la mort de Claudel ?), construit l’homme de fiction qui a écrit sous le pseudonyme de Saint-John Perse.
Voilà naître un poète aux frictions du siècle, un poète pris aux déserts, vivant avec l’océan, traversant deux guerres. Ce poète n’est pas Alexis Leger, homme de table et d’étude, homme de doute et faiblesse (aussi). Ce poète, il le nomme Alexis Saint-Léger Léger, écrivant sous le nom de Saint-John Perse. Saintleger Leger était déjà un pseudonyme utilisé pour ses parutions de jeunesse. Une fausse biographie de Saint-John Perse eût été ridicule : la construction fictive de l’auteur caché sous le pseudonyme est un rouage littéraire inédit, et décisif.

La fascination qu’on a au Pléiade tient à ce que l’œuvre majeure de Leger soit présentée comme le parcours et la résultante d’un auteur fictif, mais posant du même coup l’œuvre et son auteur dans la même question devant le monde. Le questionnement de Bardamu, le questionnement sur Marcel, le retrait de Claude Simon devant l’immense fresque où seule une main écrit, un œil voit, le pseudonyme Julien Gracq saisi par Louis Poirier : ce questionnement traverse globalement l’ensemble de notre littérature depuis un siècle. Nous avions cru nous en dispenser pour Saint-John Perse, et nous ne lisions pas dans sa juste échelle de complexité.

Je relis Perse de façon neuve après la biographie de Joëlle Gardes. Je le relis de façon infiniment plus complexe.
Repentir donc, mais une demande : sanctuarisons le Pléiade. Apprenons à considérer ce Pléiade non pas comme l’œuvre complète, mais comme la poésie mise en fiction, au nom même de son effectivité, de l’enjeu politique de la langue dans la grande catastrophe du monde. Ce poète construit par Perse, il nous le lègue comme fiction, parce que le poète naît chez lui des ruines du diplomate, de l’homme d’action. Il est plus près de Michaux qu’on le croit.

Ne faites pas l’économie de cette biographie, ne faites pas l’économie du Saint-John Perse tel que construit, sous le nom de Saint-Léger Léger, par Alexis Leger. Un champ théorique considérable et neuf, vital, s’offre à nous. Et sanctuarisons ce Pléiade qui invente un écrivain autour de l’oeuvre très concrète d’un homme qui se supprime lui-même comme auteur, pour démultiplier l’effectivité ou l’énigme du travail de toute une vie.

[1Joëlle Gardes, Saint-John Perse, les rivages de l’exil, aux éditions Aden, 2006


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1ère mise en ligne 27 juin 2006 et dernière modification le 1er novembre 2010
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