033 | 47°20’39.47 N – 0°42’15.00 E

de comment les noms de marque massacrent la langue et de notre vengeance à venir


 

- ceci est le 33ème rond-point visité, voir liste des précédents ;

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- état actuel du protocole : vues depuis le rond-point devenu chambre à photographier la ville (16 photos) ; vues du rond-point depuis son pourtour (2 photos) ; vue de l’intérieur du rond-point (1 photos) ; vue aérienne © mappy.com avec le rond-point dans son contexte (1 copie écran) ; vidéo lecture (5’30), vidéo captation neutre (3’15) ; un livre enterré (voir protocole livres enterrés) ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

journal de voyage


La météo a été horrible ces dernières semaines et j’attendais avec impatience un peu de vent et de soleil. Je savais précisément où je me garerais et où à où je marcherais, j’avais pris un carnet dans un fond de tiroir (je le croyais vierge, mais non, il y avait une série de notes prises un soir à Wolfville, étrange juxtaposition). Je n’avais pas anticipé que c’était bien long quand même, à pied, la distance qui vous semble rien du tout en voiture. Surtout qu’il n’y a pas de vrai trottoir, et que la danses des voitures est incessante. Alors c’était un vrai réconfort d’entrer dans le milieu du petit rond-point et de s’y retrouver comme chez soi, avec les habitudes prises dans les 32 précédents.

Quand je traverse l’agglomération en voiture, je n’ai plus le même rapport : les ronds-points où je suis venu sont comme des amis, je sais tout le détail de ce qui les entoure, je vois ce qui a changé ou pas. Là, passant à côté du rond-point aux colonnes carrées, tout en roulant j’avais été abasourdi par le nombre de mots affichés des deux côtés de la route, et cette stérilité de langue. Au pays de la marchandise, on massacre la langue, et la langue devient elle-même enseigne de la sous-marchandise, presque comme ces galeries d’animaux naturalisés du XIXe siècle.

D’où la contrainte : laisser la voiture au premier rond-point, et marcher jusqu’au suivant, en pratiquant un relevé exhaustif de tous les mots fixes (ni ceux qui passent sur les voitures et les camions, ni ceux des publicités ou des affiches).

J’avais un autre rendez-vous plus secret, aussi : en 2006, j’avais photographié déjà ces mêmes ronds-points et celui-ci m’avait surpris, qui ne servait à rien, entre un portail et un champ. Le champ maintenant est devenu zone commerciale, et c’est le déplacement de concept qui est intéressant : au lieu d’aligner les entrepôts à la file derrière leur parking au long de la Nationale elle-même abolie par la rocade, on les regroupe en cercle à l’écart de la route – ici Cultura, Boulanger, Isambourg, Gautier, Leader Price, Maisons du monde. Et ça marche, puisque plein de gens consacrent leur samedi après-midi à les visiter, et ils peuvent se dire que j’en faisais autant d’ailleurs.

J’ai donc refait la même photo du petit rond-point devant le Conforama, mais cette fois dans le contexte de maintenant.

Je ne sais pas comment on vient et comment on cherche dans la zone. Si on fait tour à tour tous les marchands de cuisine ou de papiers peints. Des requins de plus ample taille se sont agrippés parmi les entrepôts plus moyens : But, Fly, Castorama, Conforama sont des enclaves. Mais eux-mêmes en mauvaise posture depuis l’ouverture de l’IKEA, et les rocades et échangeurs mettent tout ça à 10 minutes de distance.

J’ai découvert qu’on pouvait aussi y manger des fruits de mer (de quel port ?) ou manger japonais à volonté (ce qui, me semble-t-il, est incompatible avec l’esprit de la cuisine japonaise). Il y a des morts (Rogaray, Syldos).

C’est un véritable dictionnaire, mais un dictionnaire mort. Le dictionnaire qui serait comme passer un peigne à poux dans la ville et secouer les mots qui tombent.

Comment un lien pourrait s’établir entre ceux qui étalent leurs enseignes de langue marchandise et les livres où vit la langue ? En enterrant un joli petit livre ancien de poésie (contemporain, mais paru il y a 15 ans, et que j’avais gardé parce qu’il disait de l’important), je sais que ce livre en se désagrégeant ira les pourrir.

Il y a peut-être là-dessous un autre fantasme : récupérer un de ces entrepôt (Rogaray qui est fermé), écrire dessus en grosses lettres Littérature et voir qui viendrait. Même pas pour vendre ou solder des livres (ceux qui essayent ont déjà bien du mal), mais en faire, en parler, s’y retrouver en open space chacun pour faire son site ou ses livres ou préparer ses perfs – remarque le pOlau c’est un peu l’esprit justement.

Et pourtant, des centaines de gens qui viennent exercer leur métier dans chacun de ces mouroirs à toit plat – et qui sont eux-mêmes probablement les clients des autres. C’est l’écosystème en tant que tel qui est usé, mais si le tissu se déchire il nous déchire aussi. « Roc Eclerc, parce que la vie est déjà assez chère » : je ne voudrais pas de leurs soins sur mon cadavre, à ceux-là, même avec les fruits de mer de leurs voisins et un bon matelas de chez Hygena.

Et le tissu résiste : l’entreprise Vinerier, fondée il y a 30 ans (et l’annonce est immuablement fixée sur le 30 ?), emploie 10 personnes et réalise les portails et clôtures y compris des établissements scolaires, avec un chiffre d’affaire équivalent à l’ensemble du livre numérique en France. C’est l’enjeu aussi de ce qu’on déplie par la cartographie arbitraire des ronds-points : ces mises en relation qui sont le sens même de ce qu’on partage.

Est-ce que c’est laid ou inhumain, qu’on photographie le réel en se mettant juste bien en face ? Non, puisqu’on photographie ce qui est, comme c’est. On ne démontre rien, on ne dénonce même pas, on s’arrête et on montre. Est-ce que décider de s’arrêter où cela n’a pas été prévu est une manifestation subversive ? C’est une autre question : les manifs se font centre-ville devant préfecture ou mairie, avec quelquefois plus de flics que de manifestants, alors ne dédaignons pas nos autres outils – il est où, le dialogue politique sur la ville ? Quant à une supposée laideur (je réagis à une réflexion émise à l’instant sur Twitter), cela m’est étranger : la beauté est indépendante des signes montrés, elle se suffit des géométries. On témoigne du rapport de l’homme à sa Terre et à l’espace, la beauté serait seulement de se glisser là, dans le geste même, et la poursuivre selon idée préalablement construite serait à coup sûr en manquer la force – depuis le début de cette expérience ici, je pense beaucoup à l’américain Charles Sheeler. Et je crois que la répétition de rond-point à rond-point se redouble d’une motivation pas forcément seconde : c’est bien difficile, de photographier, et l’arbitraire de la répétition m’aide à l’apprendre. La mise en place et disposition des grues devant Kiloutou n’est pas un fait de hasard, cette intention se duplique dans la place qu’on prend, à 20 cm près, pour la cadrer depuis le trottoir d’en face.

Et si la tradition esthétique française de refuser la représentation des lieux de travail ou de commerce (n’est-ce pas, Philippe Cognée) se prolonge aujourd’hui, si on veut mettre à nu l’industrie culturelle, en tant qu’elle tue aussi le livre, c’est en s’installant là en face des mots arbitraires qu’aligne la sortie sud de la ville. Faisons notre travail d’artiste : la beauté est toujours et seulement rétrospective, si on y est juste. Voici ci-dessous, et comme telle assumée, ma beauté – humble et joyeuse par un samedi après-midi de mai.

Et c’est justement au nom de la communauté qu’est la ville qu’on l’entreprend, puisqu’on en est un de ses éléments. La colère, elle, est humaine, quand elle concerne le traitement fait à la langue – dans cet entrepôt But, à mon arrivée à Tours, j’ai acheté un lit d’enfant, ce n’était ni laideur ni inhumanité (je continue de réagir à ce message sur Twitter). C’est moi, et moi seulement : j’étais un peu triste hier en rentrant, je croyais que le massacre du massacre serait une fête et non. Mais je ne le montre pas : les photos sont avec friches mais sans triche, la lecture est juste un relevé objectif des mots.

De l’indifférence des voitures, il ne m’appartient pas de juger.

éléments contingents et factuels


Le sol du rond-point est fait de débris d’écorces, et pour limiter l’entretien on y a mis des plantes sèches, sans dispositif d’arrosage. J’ai donc enterré le livre sous la plante sèche, à la limite entre l’écorce et la terre dure. La liste était difficile à lire : la première fois j’ai dit « banquiers sommiettes » au lieu de banquettes et sommiers ou le genre, la deuxième fois je l’ai lue trop à plat comme un livre de sciences nat, c’est donc la troisième prise. J’aurais pu rester bien plus longtemps, en fait – les voitures arrivent ici déjà ralenties, elles ne sont pas agressives, au contraire elles sont toutes proches et surprises (encore plus exactement : au ralenti et si proche, ils sont dépossédés du réflexe de klaxonner ou se moquer, bon enseignement). J’ai fait au retour le même trajet en voiture : les noms quasiment disparaissent, on n’a plus rien que le banal, parce qu’on les reconnaît, ils coïncident avec leur fonction – mais précisément, c’est ainsi qu’ils se dissimulent et s’imprègnent, puisque l’oeil forcément les note. Ai été klaxonné 3 fois, mais juste parce que je marchais sur le bord de la route : mais non, ce n’est pas du tout interdit aux piétons, c’est juste qu’on ne leur a pas fait de trottoir : il y a des drôles de gens quand même, on n’en voudrait pas pour ami.

ce que le rond-point voit de la ville


 

le rond-point vu depuis ce qui l’entoure


 

intérieur du rond-point, vue aérienne et vidéo d’ambiance


 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 10 mai 2015
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