la chambre double #10 | craquement

retour sur quelques éléments autobiographiques tus jusqu’ici


sommaire _ précédent _ suivant
Hideous sound in the dark. #14

Ça t’avait réveillé dans ce mauvais sommeil où on passe de la première phase de sommeil à la deuxième, en tout cas quelque chose comme 1 h 30 puisque tu avais regardé l’heure au petit réveil luminescent.

Un son, oui, hideux : comme un craquement dans les murs, ils se déchiraient. Est-ce que le béton peut se déchirer comme du papier, irrégulièrement, avec des accélérations et de brusques blocages ?

Pourtant ça avait duré moins d’une fraction de seconde, tu l’aurais juré.

Tu as regardé autour de toi, la cage des murs, le reflet blafard du réverbère sur le rideau mal joint de la fenêtre (encore, moins de lumière, depuis qu’ils avaient enlevé ces anciens réverbères à néon qui rendent toute ville reconnaissable à plus de vingt kilomètres d’autoroute).

Est-ce que le craquement venait de dehors, de la rue ? Tu ne t’es pas levé, puisque tout maintenant semblait calme. Imaginer tout au long de la rue une fissure irrégulière, comme du sol qui s’ouvre.

Dans la tête rien que cette vibration, ou d’un léger acouphène. Il suffit de cela dans la journée pour ne plus travailler à rien, n’être plus bon à quoi que ce soit, avoir la vue trouble, les jambes lourdes. La nuit c’est pire, tu ne dors plus. Des intermittences, ou se souvenir plutôt des réveils, et chaque fois l’heure entrevue, bien trop tôt pour descendre et se remettre à la table.

Le craquement suivant fut plus sourd. Cette fois le monde aurait réellement tremblé, ou bien quelque part une maison serait tombée. Et toi, tu avais pensé : quelqu’un meurt, quelqu’un quelque part est mort.

Et puis rien plus, finalement, sinon ce malaise : comme ces fois où tu avais été en présence, pour ton propre corps ou celui d’un proche, avec un membre brisé, et l’étrange calme paradoxal à quoi peut vous contraindre une situation d’urgence.

Se rendormir cette fois, il n’était pas question. Il t’avait semblé que les murs avaient pris une luminescence pâle qui ne leur appartenait pas. L’acouphène était plus net.

L’affreux bruit de craquement dans la nuit, c’était dans ton crâne. Même pas ton crâne, mais dans l’intérieur, dans le lieu même de la perception des sons, et que la cervelle même se serait donc déchirée.

Tu portes en toi depuis lors ce craquement dans la nuit, ce craquement du dedans.

 

LES MOTS-CLÉS :

responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2015
merci aux 584 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page