dans ma bibliothèque | Rabelais, le Tiers Livre

de pourquoi garder dans sa bibliothèque un livre qu’on ne lira plus jamais


En choisissant chaque fois un livre pour le photographier, c’est la typologie de leurs rôles aussi qu’on explore. Ainsi, un livre aussi important que le Tiers Livre de Rabelais, au point d’en nommer ce site, la lecture la plus dense que j’en ai eu c’était certainement dans cette édition Droz. Mais ce n’était pas ma première lecture du Tiers Livre, puisque j’avais la vieille édition Pléiade de Plattard, et que depuis 1992, donc plus de 20 ans, je n’ai pas rouvert cette édition Droz, et ne m’en suis jamais séparé pourtant (je compte pas loin d’une trentaine de volumes dans ce coin Rabelais, en haut à droite des étagères du bureau).

Deuxième lecture, donc, et pour aller plus loin qu’avec ce Plattard obsolète (le nouveau Pléiade de Mireille Huchon ne viendra qu’en 1995, avec toute une nouvelle édition de livres de poches enfin respecteux, dont l’édition Pochothèque de Gérard Defaux), j’avais acheté l’ensemble des 5 volumes Droz.

Et pourtant, quel massacre : Rabelais reponctué, surchargé de tirets et guillemets, et massacre typographique aussi : aller chercher la langue de Rabelais, son flux, son charroi, ses transparences et ses fracas, quand il y a parfois sur la même page plus de notes que de texte, et que tout ça est emballé comme un sandwich au jambon dans une dédicace en latin à l’épouse du transcripteur et son index verborum.

C’est en 1988 que j’ai fait cette lecture, quasi ligne à ligne, puisque lors de cette invitation à Berlin (Berliner Künstlerprogramm du DAAD, cette année où logés à Storkwinkel, en haut du Kurfürstendamm, on aurait comme voisin du dessous Arvo Pärt et voisin du dessus Norman Manea), Michael Nerlich m’inviterait à faire une série de 6 cours à la Technische Universität et avait suivi ma proposition que ce soit sur Rabelais.

Je crois que c’est là-bas que le Tiers Livre s’est progressivement révélé à moi dans ses ses enjeux et sa force. J’ai aussi été aidé par ma lecture de grands rabelaisiens, et principalement le livre Les langages de Rabelais, chez Droz aussi, le XI des Études rabelaisiennes, le premier à inciter à lire dans les contradictions mêmes de Rabelais l’histoire en creux de sa genèse narrative – où l’immense Lucien Febvre, son Incroyance de Rabelais...

Au retour on était en Vendée, dans les lieux mêmes de Rabelais, l’Hermenault, Maillezais, la Dive, Olonne... On était bien loin d’Internet encore, mais c’est l’hiver où j’ai acheté mon Atari 1040. Comment avoir accès à la lointaine BNF ? C’est Yvan Leclerc (il doit s’en souvenir) qui m’a proposé de demander pour moi une photocopie – et j’ai dû batailler pour que je le rembourse – des manuscrits originaux. Ces photocopies, je dois toujours les avoir dans une chemise quelque part.

Ensuite tout s’est enchaîné : la recopie page après page, en reprenant directement depuis ces premières éditions, des 4 livres sans rien changer à la ponctuation. Et quand mon premier travail est paru, La folie Rabelais, chez Minuit en 1990, toute l’institution bien pensante m’est tombée dessus, la pire hypocrisie venant des nantis, je me souviens d’un article puant dans le Monde signé d’un type appelé de Ceccati, 25 ans après ce serait toujours parfait qu’il ne se mette pas sur mon chemin – pauvres types et leur gloriole de crimes minuscules. Enfin bon, ça vaccine.

Le pire étant qu’une poignée d’années plus tard, lors du cincentenaire, et alors que POL avait eu le courage d’accepter pour sa collection La Collection ces 4 volumes avec chacun une longue introduction (1992-1996), tout ce petit monde vienne défendre le retour à la ponctuation d’origine. C’était l’époque où la version « bilingue » (horreur même de l’idée) signée au Seuil par un Maurice Rat, croyait rendre service à la langue française en proposant « du couscous dans une marmite » là où Rabelais écrivait « du coscosson dans un bourrabaquin ».

Le Tiers Livre : un chemin dans la parole, ou tous les états de la parole, celle des livres, celle de ceux qui en font métier, la voyante, l’astrologue, le poète, puis ceux qui sont hors de ses règles, comme le muet, ou ceux qui en tirent pouvoir, comme le médecin, le philosophe, le prêtre, le juge et bien sûr pour finir le fou...

Donc, depuis l’avoir recopié (en 1993, à Stuttgart) sur mon Atari, je n’ai plus jamais lu Rabelais que dans cette version numérique sans triche, beaucoup plus physique, plastique. Et tant de lectures à voix haute, aussi : de 1994 à, disons, 2010 (de Moncton à Kyoto, dans des écoles, des lycées, à la villa Gillet, à la villa Médicis, ou sur la cale d’Ouessant au crépuscule – et bien sûr chez Rabelais lui-même, à la Devinière), j’ai pu proposer des lectures de Rabelais comme une respiration à moi nécessaire, vitale. On ne nous demande plus rien, maintenant. Mais la fierté que certaines de ces lectures soient désormais chargées dans les audioguides de la Devinière.

En tout cas, La Collection ayant bouillonné – quelle belle idée c’était pourtant –, dès 1996 je proposais ces textes en ligne sur le site Athena, fondé à Genève par Pierre Perroud et ce serait mon initiation à l’édition numérique... Tout cela toujours disponible, avec les intros incluses, des révisions permanentes, soit dans les pages abonnés du site, soit sur la librairie du site...

Alors ils sont là en pile horizontale sur l’étagère du haut, tous mes livres de et sur Rabelais, et je n’ouvre plus jamais les Droz, dont le temps est fini.

L’objet matériel que représente le livre, celui qu’on ne lit jamais plus, c’est donc seulement la matérialisation de cette toute première lecture, la vraie première lecture page à page, cet hiver 1988 à Berlin, avec sous le plancher les accords d’Arvo Pärt quand le soir vers 19h, et que tout se faisait silence, il recommençait ce qui nous semblait si immobile, mais variait constamment et lentement.

Plus aucun souvenir de quand et comment s’est faite cette déchirure dans les premières pages, et curieux de retrouver ce post-it avec la référence du fac-simile photocopié qu’Yvan Leclerc s’était chargé d’obtenir pour moi à la BNF...

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 mai 2015
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