Pascal Quignard | l’art est de la mort qui vous épargne la mort

dans "Critique du jugement", Quignard à bras-le-corps avec son risque


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Je mets longtemps à lire les livres de Quignard. Je les lis à la fois dans l’ordre, avancée progressive, où on voit la pensée se faire, les récits périphériques un à un convoqués, de toutes civilisations et de tous temps (comme si c’était d’ailleurs en soi une lecture autonome et quasi suffisante de Quignard, où on pourrait presque croire qu’il n’a pas de fonction ni de rôle), et puis le livre toujours par jetées en avant, harponnages, incursions, feuilletages où un mot accroche et y creuser comme un puits étroit. Depuis le début de son Dernier royaume, se souvenir de la totalité propre à chaque livre, des figures (hommes, concepts, langue) qui en sont la trame, et y revenir.

L’oeuvre de Pascal est complexe. À l’automne dernier, un petit livre sur la danse, et le mythe d’Orphée, se révélait une merveille. Il y a 2 mois, une compilation de textes sur les solitaires. Je ne le suis pas dans toutes ses incursions narratives, mais dans l’enseignement (et pour moi) je reviens sans cesse aux Petits traités où s’analyse la notion même de livre et son histoire.

Ainsi, j’ai encore à mon chevet celui que je fréquente depuis quelques mois, à petites doses très intenses, Mourir de penser, qui est comme la face diurne de ce Critique du jugement qui vient de paraître.

Né en 1948, Pascal Quignard a 5 ans de plus que moi et il me semble l’avoir de toujours lu et connu. Souvenir d’un de ses premiers récits, Le lecteur. Pas compris du tout l’importance des Petits traités au moment où ils paraissaient, c’est venu plus tard. Mais il y avait chaque fois des rendez-vous irréguliers mais essentiels, La leçon de musique, Le sexe et l’effroi.

Et puis, en 1994, Quignard décide de quitter ses fonctions chez Gallimard et dans le monde littéraire en général, ne plus faire qu’écrire. Il en a les moyens : tentation pour chacun de nous, mais comment s’y risquer. À l’évidence, sa plus grande période de liberté créatrice commencerait, et vint l’annonce qu’il n’y aurait plus qu’un seul livre, qui avancerait comme un chemin infini et s’appellerait le Dernier royaume : les Ombres errantes raflerait même le Goncourt.

Pourquoi Critique du jugement n’appartient pas au Dernier royaume ? Quignard revient sur cette coupure biographique, de l’éditeur ou du critique ou du juré qu’il était et qui juge : maisl y a aussi de l’autobiographique dans les livres du Dernier royaume. Parce qu’il y a la Critique de la faculté de juger chez Kant, et qu’un des chapitres de Critique du jugement, que bien sûr je n’ai pas pu m’empêcher de lire dès les premières minutes, s’intitiule Portrait de Kant ?

Les questions travailleront d’elles-mêmes. En tout cas, bien l’impression d’une sorte de strate plus profonde, de miroir placé sous la démarche même, les livres éclatés du Dernier royaume pour en solidifier la vision d’ensemble. Encore plus que dans Mourir de penser la mort est matière du livre, et Bataille affleure. Mais, comme les Petits traités affrontaient la figure du livre, ici c’est la notion d’l’auteur qui est prise comme à bras-le-corps dans cette lutte étymologique qui est comme l’arme absolue de Quignard, une étymologie lancée depuis toutes les langues, et poussée jusqu’à ce qu’elle soit conte et légende, récit elle-même, mur ou puits (toujours ici ces figures ce chute, dès la première page un enfoncement dans Lascaux).

Peut-être même, pour ceux qui n’auraient pas lu Quignard récemment, une formidable porte d’entrée pour la ville-oeuvre tout entière.


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- le passage lu se trouve aux pages 107-110 de Critique du jugement © éditions Galilée, mai 2015 ;
- autres ressources et mentions de Pascal Quignard sur Tiers Livre ;
- souvenir : je parle des premiers tomes du Dernier Royaume sur remue.net en 2002 ;
- Critique du jugement lu par Claude Chambard ;
- à lire aussi : Pascal Quignard à Sens par Jérôme Garcin ;
- et très belle page Facebook lecteurs de Pascal Guignard ;
- photo haut de page : Pascal Quignard, photo iPhone FB, le 22 mai 2015, au théâtre du Rond-Point.
LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mai 2015
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