dans ma bibliothèque | Walter Benjamin, Sens unique

d’écrire sur les villes, les manèges, les jouets et penser quand même : le kaléïdoscope Benjamin


Dans l’espèce de foire à la brocante qu’est devenue l’édition de n’importe quel texte de Walter Benjamin, compilé, découpé (vu récemment apparaître un livre de lui appelé « Kafka » piochant dans des citations de lettres, des extraits d’articles pris à bien d’autres articles que son article sur Kafka et voilà), la vente au détail genre « Walter Benjamin les textes français », « Walter Benjamin, le haschich », Walter Benjamin ci ou ça, bien difficile de retrouver l’émotion dans laquelle on pouvait être, ces années-là, quand les traductions de Benjamin nous devenaient progressivement accessibles en direct.

Il y avait la base absolue, les deux volumes (compilations déjà rassemblées par Maurce Nadeau sous le titre Poésie et violence et Mythe et révolution. Les miens ont fini par se détruire d’eux-mêmes. La traduction de Maurice de Gandillac était encore bourrée de grosses fautes, ne faisait pas honneur à la mécanique sophistiquée de la pensée et de la phrase benjaminienne, mais que pouvait-il en savoir, le premier traducteur ? Sont venus les deux volumes de correspondance, le petit volume (compilé) des textes sur Baudelaire chez Payot, enfin le monumental Passages.

Je me souviens que cette année-là, 1980 donc, un enseignant américain, Irving Wohlfahrt (voir vidéo ci-dessous, mais nous c’était encore bien avant les ordis) proposait à Normale Sup un séminaire de lecture de cette traduction Gandillac, réécrivant et corrigeant, prolongeant, et qu’on était à peine une douzaine à y assister – dont Jacques Roubaud, auquel jamais durant cette dizaine de séances je n’ai osé adresser la parole.

C’était la période où je travaillais à fond Adorno, j’étais en osmose avec cette pensée, et je trouvais enfin une méthode pour aborder l’écriture de la ville. Ça me ramenait aux auteurs qui me touchaient de plus près, Balzac, Baudelaire, et semblait comme une décalque directe de la pensée surréaliste : Sens unique c’est une transposition, au sens musical presque, improvisation, réinterprétation, du Paysan de Paris d’Aragon, signes, affiches, marches dans la ville.

Pas souvenir de quelle librairie a bénéficié de mes 49 francs pour l’achat, en janvier 1982, de Sens unique – probablement la librairie Action Poétique, rue Saint-André des Arts, disparue depuis, ou aux PUF place de la Sorbonne, disparue aussi, mais ils n’étaient pas assez futés pour Benjamin. Date tardive (le livre est paru en 1978, et je lisais Benjamin depuis 2 ans) qui indique aussi que l’approche philosophique ne menait pas d’abord à ce livre : à ce moment-là, j’étais déjà dans Sortie d’usine. Mais je ne connaissais rien à l’écriture fragmentaire, sinon Jabès et Blanchot, en tout cas, même si j’avais déjà abordé Ponge, ces fragments sur des boutiques, des trajets, des objets, un poste à essence, une collection de timbres-postes, me semblaient comme une chambre supplémentaire soudain ouverte dans l’écriture. Ou son « principe des pavés, ou de l’art de faire des livres épais ». Et puis cette façon toujours rêveuse de Benjamin, ces phrases comme des échappés intérieures pour traverser le texte par dessous : « l’argent va avec la pluie » ou bien le tout début du premier texte d’Enfance berlinoise, « ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand-chose ; mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation »...

C’est un livre qui me fait regretter de savoir si peu l’allemand. Le voisinage de Walter Benjamin ne s’est jamais distendu depuis, et c’est paradoxalement lui-même qui nous offre aujourd’hui de quoi penser des modèles non-benjaminiens de la ville.

Et jamais pu le dissocier non plus de cette fraternité Baudelaire qui nous importe tant, je laisse qui veut nous rejoindre dans ce nous.

Hommage renouvelé à Maurice Nadeau, comme pour Lowry et tant d’autres, d’avoir eu ce flair bien avant quiconque.

 


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 31 mai 2015 et dernière modification le 1er octobre 2017
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