hors série | une exploration des Îles-noires

quand aménager peut signifier résister, et que préserver aussi contraint d’agir et d’inventer


Quel nom, les Îles noires, dans la calme Indre-et-Loire. Et vous découvrez qu’à 500 mètres de chez vous, mais de l’autre côté de la Loire, jamais vous n’avez entendu nommer cette enclave.

Le nom ? Après la guerre de 14-18, des Sénégalais encore dans l’impossibilité de rentrer dans leur pays, et que la ville ne voulait pas accueillir : ils étaient venus en France pour du tourisme, peut-être ? On les avait installés là, aux confins de la ville mais hors la ville : rien de changé depuis l’enceinte médiévale. Mais pas plus de traces.

Et donc, sur cette langue de terre coincée entre la Loire sauvage et le Cher se préparant à la rejoindre, sur la commune de Saint-Genouph, quand on atteint la levée qui protège la terre ferme des inondations de la Loire, cette bande étroite où on pose la voiture. On aperçoit des caravanes. On aperçoit des toits de tôle ou de bois dans une végétation plus haute qu’eux.

Dans le centre même de Tours, l’île Aucard a commencé comme ça : cabanons de jardins devenus habitations permanentes en zone inondable, et depuis longtemps un vrai quartier de la ville, mais qui garde marque de son histoire en chacune de ses maisons fragiles et étroites, et l’entremêlement des parcelles.

Les Îles noires, c’est 470 parcelles. Elles sont grillagées, et séparées par des allées. On comprend vite que certaines enclaves sont devenues des maisons habitées. Derrière les grillages, des chiens. Des élevages de pigeons, des boîtes aux lettres à la déglingue. Ils seraient une vingtaine de propriétaires installés à titre permanent.

Les jardins ouvriers sont dans l’agglomération de Tours une forte et vieille tradition, partie des métallos de la ferroviaire de Saint-Pierre des Corps. On loue pour 60 euros par an son coin de terrain, et chacun en fait une construction végétale qui répond plus à son imaginaire qu’à une logique de production, en tout cas c’est ce qui en fait la magie : est-ce que chaque jardin n’est pas comme un autoportrait ?

En tout cas c’est comme cela que j’aime à les voir. Je ne suis pas jardinier, mais j’y vois toujours un prolongement de ces cartes des pays d’utopie, ou cartes du pays de Tendre, dont chacun de nous emporte quelques modèles : ils me servent certainement pour la cartographie de mon site Internet – mon jardin à moi.

Mais les Îles noires, pour leur ancienneté, pour la richesse de cette terre directement issue des crues de la Loire, peut-être aussi pour la psychologie induite par l’écart de la ville, cette relégation des Sénégalais, il y a un siècle, qui lui a donné son nom et dont je n’ai ni archives ni histoire, ce n’est pas la typologie des autres jardins ouvriers. Ils sont clôturés autrement, organisés autrement dans l’espace. Il paraît qu’on reconnaît aisément ceux qui sont cultivés par des Portugais, une autre façon de mêler la terre et les fleurs (ou la couleur des cabanes ?).

Il y a ici des figuiers, et d’étranges figures construites par les tuteurs en spirale de fer ou bambous à l’oblique, ou ces serres coniques abritant chacune leur pied de tomate. Même la façon de clore, portails, cadenas, grillages, participe d’un dessin individuel.

Il y a aussi, mais je ne l’ai pas vue, la parcelle avec le très vieil arbre où vivait un vieux Gitan, et à sa mort on a brûlé sur place la caravane, et personne depuis lors ne se l’approprierait.

On pique-nique devant le violent rapide de la Loire, à quelques dizaines de mètres d’îles sans accès. On écoute, avec Pascal Ferren du pOlau et Nathalie Brevet du master « aménagement » de Polytech Tours, 3 étudiants qui en ont fait pour une semaine leur « terrain ». Ils racontent par exemple que chaque personne interrogée leur a proposé une visite des Îles noires, et que chaque visite, avec même point de départ et même point d’arrivée, était différente quant au parcours et aux histoires – est-ce que ce n’est pas déjà un point de départ pour récit fantastique ?

Ils disent que les personnes interrogées ont répondu volontiers, qu’ils ont plusieurs fois été invités dans les cabanons, et qu’ils sont plusieurs fois repartis avec des cadeaux, cerises par exemple.

Et si ce n’avait pas été de ce pique-nique, alors que je passe plusieurs fois par semaine à quelques dizaines de mètres en surplomb par le pont de la rocade, est-ce que je serais jamais venu dans ce labyrinthe qui se refait à chaque parcelle ?

Il y a menace pourtant. Chaque fois qu’une parcelle se libère, la communauté d’agglomération fait valoir son droit de préemption et rachète. Mais elle n’en fait rien : cela redevient friche, herbes, ronces – avec encore de rares fleurs qui font semblant de rien ou d’avoir poussé là par erreur.

De l’autre côté de la levée, on voit ce qu’elle en fait, l’agglo : club de tennis avec barrière à l’entrée, terrains de foot bien peignés, lotissements qui sont des immeubles à l’horizontale. Ici, en zone inondable, ce n’est pas constructible : ils rêvent d’un parc de loisir, paraît-il. Comme s’il n’y en avait pas déjà ailleurs. Ou comme si la convivialité était la même (par exemple, prenez une parcelle sans savoir jardiner, et on se chargera de vous apprendre les dates et les travaux – mais faites-en un coin vert pour les barbecues d’été, et on vous regardera de travers).

Les trous dans les 470 parcelles, par ces quelques dizaines rachetées par la communauté d’agglomération et qui sont comme une suite de caries, ou une condamnation à mort, servent déjà de décharge pour les moins délicats, accélérant déjà le processus.

C’est de cela qu’on a discuté, le soir, avec les étudiants de retour de leur après-midi de « terrain » : si, au lieu d’aménager (le métier qu’ils apprennent), on veut préserver, mais que préserver signifie aussi penser, proposer, changer, résister (la pression de l’agglo pour empêcher la sédentarisation et même le stationnement, en vain, des caravanes), est-ce qu’on est quand même, « au final » comme ils disent, dans la tâche d’aménageur ?

Comment on s’y prend pour déplacer la politique, et contrer la prise de possession verticale ?

Moi je crois qu’on devrait systématiquement venir tous les visiter, le dimanche ou en semaine, quand il fait soleil, les Îles noires. Qu’on aimerait en savoir un peu plus sur cette histoire des Sénégalais. Et la dernière photo est cependant celle d’un rond-point, le rond-point des Îles noires.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juin 2015
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