Simondon | de la crainte

de la fabrication des dieux et de la peur de la mort : "Imagination et invention" de Gilbert Simondon


lectures à la lampe de poche, série

C’est certainement le livre le plus important que j’ai lu cette année. La pensée de Simondon sur l’objet technique est un de mes appuis les plus vifs depuis bien longtemps. Là, il s’agit d’un cours donné en 1965. À 53 kilomètres de Poitiers, où enseignait Simondon, j’étais au collège et c’était les années où, avec le transistor, nous arrivait le rock.

Il faut en finir avec l’idée d’un Simondon qui serait en quelque sorte un philosophe pour les penseurs appliqués, comme il y a des sciences appliquées. Il n’aurait pas sinon ce rôle dans la pensée de Deleuze ou de Stiegler, pour s’en tenir à ces deux-là.

Simondon est un grand philosophe (et merde à l’hexagonalisme parisien, merde aux rabâchages des 3 mêmes noms qui vous qualifient d’intello par retour) parce que le travail de la pensée s’affronte au monde dans son présent, sa complexité, et l’affronte par le langage, en s’interrogeant aussi sur le déplacement de cette langue qui l’autorise comme pensée. Qu’on écoute, dans les 8’ de l’extrait lu, le grand chant et la solidité de cette phrase.

Si je suis familier de l’oeuvre de SImondon, je ne l’attendais pas ici (et quelle rage aussi que, toutes ces années, on nous ait tenu à l’écart de l’accès à cette oeuvre, éditée seulement maintenant dans sa vraie ampleur.

Ce livre nous concerne bien au-delà de la philosophie parce qu’il s’en tient, pour point de départ, à la formation mentale de l’image, d’après ce qui est sensoriellement et optiquement perçu du dehors.

Les mécanismes de constitution, identification et reconnaissance, pérennisation et rémanence de cette image devenue mentale. Et, dans ce processus qui la constitue comme autonome, comment le mental apprend à forger des impressions ou illusions d’images (non, je m’écarte de Simondon : des images) qui ont pour nous même pesanteur ou validation réelle, mais autorisent le rêve, l’imaginaire, et – de par ce conflit en retour de l’imaginaire et du réel – la construction de l’invention.

Travailler sur l’invention, aujourd’hui c’est Simondon. Ce processus vaut pour le récit, en tant qu’il s’appuie aussi sur des fabrications d’illusion de réel, et, encore plus précisément, conditionne notre appréhension du réel, et la façon dont nous nous y comportons d’après la construction implicite et projetée de nos représentations déplacées.

Dans ce magnifique passage d’Imagination et invention, Simondon revient sur la peur, passe par l’animal, relit Lucrèce, et met à bas la fabrique des dieux – ne serait-ce que pour notre athéisme, si battu en brèche dans la furie bête du monde, cette mise en travail sur ces dieux comme projection extérieure de notre rapport à nous-mêmes miné par nos craintes, c’est bien salutaire.

(Au fait, pour les Cergy : ça s’appellera comme ça, mon cours de l’an prochain, du mercredi matin, avant l’atelier inchangé de l’après-midi : construction de l’invention.)


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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 juin 2015
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