où Lovecraft repose

visite et prière à la tombe de Lovecraft, au Swan cemetery de Providence


 

On l’a tellement lu qu’on imagine malgré soi qu’il est enterré dans un cimetière comme ceux qu’il invente, avec des arbres étranges poussant du fond des dalles brisées.

Non, le Swan cemetery de Providence, à 50 minutes de marches (et autant de tondeuses et de petites pancartes d’alarmes sur les gazons bien tondus de ces belles et propres et prospères rues de la Nouvelle-Angleterre) est un véritable parc paysager, chaque variété rare d’arbre aussi bien soigné que les pierres tombales. Voir comment le cimetière se vend sur Internet, vous aurez tous les prix, on s’y ferait incinérer par plaisir dès ce soir si tout ça pouvait remplacer vraiment les soucis. Et mesurer la réputation actuelle de Lovecraft aux USA dans leur page sur les célébrités qu’ils accueillent (si si, tout en bas).

Donc tout droit jusqu’au monument Barnaby (il vous fait face), puis à gauche jusqu’à tomber sur Daniels (immanquable) et là à droite et suivre l’allée qui descend en tournant jusqu’à ce qu’elle bute sur l’allée B, Lovecraft est devant vous.

Le grand-père Phillips est maître de l’obélisque, et la pauvre tante Lilian a dû rejoindre la tombe de son défunt mari, alors que la tante Annie est bien ici, avec le père et la mère d’Howard, et lui-même. La petite stèle derrière a été rajoutée dans les années 70. Je crois que c’est le seul endroit du cimetière où la pelouse est mitée, preuve qu’on doit quand même être nombreux à s’y succéder.

C’était bizarre, cette paix, presque cette splendeur du soir et les champs d’oiseaux, personne à l’horizon (on est sorti les tout derniers, le gardien a fermé juste derrière nous), pour venir enfin le saluer.

Quand un type vous occupe 5 à 10 heures par jour, il est là avec vous par les dents et le rire, et l’hommage c’est quand une phrase qu’on traduit tombe juste.

Alors il s’est passé un déplacement bizarre. Difficile de ne pas penser à la tombe de Baudelaire, coincé entre son beau-père et sa mère. Ce qui me venait, ici devant sa tombe, dans ces dernières minutes d’un soir d’été, c’était lui-même, de 1926 à 1937, la période de Providence, venant une fois par an (peut-être plus, il faut que je cherche s’il en parle dans ses lettres) depuis Angell Street, par le même chemin que j’ai pris (il était bon marcheur) sur la tombe de son père, sa mère, son grand-père. Ce qu’il faisait ici. Et s’il allait en saluer d’autres, des amis de la famille, des figures de cette histoire du Rhode Island qu’il connaissait si bien.

Mais lui, là devant sa mère, au même endroit où moi j’étais devant lui. Alors oui, là était la prière – dans une fusion du temps où le lieu (la tombe des Phillips) et les morts (le grand-père, le père, la mère) l’amenaient silencieusement, au moins une fois par an, peut-être accompagné de la tante Lilian, peut-être posant des fleurs (il y avait là, ce soir, une rose fanée), surgissait la présence.

Sur la tombe de Poe j’ai posé mon Pléiade de Poe, sur la tombe de Baudelaire j’ai posé ces Fleurs du mal reliées de cuir rouge que j’ai perdues depuis – lui qui n’a pas publié de livres de son vivant, qu’est-ce que j’aurais pu poser ou laisser sur sa tombe ? Mon site hommage, non. Se concentrer sur cette présence, là, tandis qu’un même soleil rouge trouait les arbres : il était là, il saluait sa mère.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 juillet 2015
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