manuscrits Lovecraft, premier contact

la caisse 18 et puis deux autres sur le chariot


Je vais être discret les prochaines semaines, parce qu’une bonne partie de mes heures s’établira ici, à la John Hay Library de Providence.

Toujours étrange moment, quand vous avez à accomplir quelque chose pour la première fois, même si aussi simple qu’entrer dans un bâtiment et en apprendre les consignes. Finalement, c’est beaucoup plus simple que de prendre pour 2 dollars, Kennedy Platz, le bus 60 qui vous brinqueballera jusqu’à Newport.

J’imaginais je crois une bibliothèque à la Sainte-Geneviève, ou comme l’ancienne salle Colbert de la BNF Richelieu ou même comme Beaubourg quelque chose plein de livres où fouiner et découvrir.

Et puis non, rien que cet immense espace silencieux et tranquille, mais sans livre.

Toujours la magie secrète du web, quand j’arrive je trouve déjà prêt un badge avec code-barres, et déjà un chariot sur lequel sont posée trois cartons d’archives – reste que je n’ai aucune idée préalable de comment sont présentées et classées ces archives.

On vous dirige d’abord vers un casier comme à la piscine, laisser le sac et la bouteille d’eau, je garde à la main mon MacBook et discret dans la poche mon minuscule Canon point and shoot.

Pas libre non plus de s’asseoir où on veut. Le bibliothécaire responsable de la salle est d’une très grande politesse, mais d’une très grande fermeté aussi. On est deux (je ne sais pas sur quoi travaille ce doctorant à l’autre bout de la table) à la grande table, mais on fait face au bibliothécaire, à quatre mètres.

Ce sont des fac-simile dans les trois caisses, mais j’ai bien expliqué mon projet – la question du support graphique (les carnets, et ce petit classeur à fiches, le séquençage des pages –, pour se centrer sur la genèse de l’écriture, doit prendre en charge sa matérialité. Il y aura donc aussi, j’espère, la confrontation avec les originaux (j’ai aussi à interroger quelques livres de la bibliothèque de Lovecraft, notamment son anthologie Baudelaire de 1919).

Est-ce que tout va trop vite, j’ai à peine ouvert la box 18 que j’ai posé devant moi trois versions du Commonplacebook, ainsi que ce 1925 diary auquel je me confronte journellement depuis 6 mois.

Je ne dirai rien d’autre – l’intuition qu’il y a à faire un vrai travail d’édition critique sur le Commonplacebook ce n’était pas une idée en l’air, et trois heures plus tard je commençais à peine à démêler un peu les graphies et versions, les passages rayés, les annotations. C’est un vrai labyrinthe en fait, un labyrinthe massacré éditorialement – par inattention et bonnes intenions – depuis la première publication en 1938 par Barlow, dont ce dactylogramme à la louche est aussi dans la box 18 (mais comment ne pas le manipuler avec émotion : si Barlow n’avait pas dactylographié tout ça, peut-être qu’aujourd’hui il n’y aurait pas de Lovecraft). Le journal de 1925 présente moins de surprise, mais comment le fait de tenir ce journal sur les cases préformatées jour par jour d’un agenda standard ne conditionnerait pas le contenu même de ses notes ? Et quelle émotion, sur ce carnet de 192, à voir Lovecraft remplir avec soin les rubriques préformatées : pointure des chaussures, taille des chemises, tour du faux-col, téléphone (indiquant d’ailleurs comme adresse College Street, où il n’emménage qu’en 1933 et hop, un autre mystère sur les bras).

Allons vite : Bob Barlow a publié très vite, dès 1938, d’après sa propre dactylographie recomposée, et comme un devoir testamentaire, sa propre admiration, sous le nom de Futile Press pour sa maison d’édition, sa propre version du Commonplacebook.Et probablement parce que ces notes ne lui semblaient pas assez solide en soi, l’a mélangée avec une autre liasse, un carnet intitulé Remembrancer. Du coup, la liasse Remembrancer est restée en plan dans le fond de la chemise de la 2ème version du Commonplacebook, le passage du carnet au petit classeur partiellement recopié et me voilà avec sous les yeux un livre inédit de Lovecraft – les textes ne sont pas inédits, ils ont été collés ici et là en annexe d’autres parutions, mais ce n’est pas ça, pas du tout ça.

Alors vous entendrez parler, jusqu’à parution bilingue, de ce Remembrancer je vous le promets. Et je peux bien en parler tranquillement, puisque pour les semaines à venir elle est à moi, la liasse, et qu’à cause de la dévotion de Barlow elle n’est même pas indexée comme telle dans le catalogue du fonds de la John Hay. C’est des idées qu’on a vaguement, à force de mois et d’heures, de l’autre côté de l’Atlantique, et quand vous arrivez bingo, encore fallait-il venir.

Cinq semaines de travail devant moi, et pour commencer, avant même d’en revenir au projet 1925, il me faudra bien les 10 premiers jours sur le Commonplacebook, avec cette sorte de rage : mais pourquoi personne jusqu’ici n’a pris au sérieux tout ça ? Et obtenir aussi une autorisation d’un scan du Remembrancer, en quête aussi d’un doctorant américain qui serait partant pour qu’on travaille d’emblée en bilingue sur tout ça – sans illusion, ici tout le monde s’en fout de Lovecraft, c’est un écrivain pour les Français.

Et quelle bizarrerie pourtant de rédiger ce billet juste au-dessus de l’énorme et lourde bâtisse verte construite à l’emplacement de l’ancienne maison natale de HPL, au 598 d’Angell Street, et pour se rendre dans la belle grande salle de la John Hay, si calme en été, de passer College Street devant la maison même où ces carnets ont été écrits.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 juillet 2015
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