Lovecraft par ses non-maisons

inventaire immobilier d’un nomade dans Providence


 

Dans cette ville qui se refuse obstinément à savoir qu’elle a abrité un écrivain américain du niveau de Poe et d’Hawthorne, pas facile d’accomplir le pèlerinage qu’on voudrait, les lieux qu’on a appris à connaître dans les lettres, ou la monumentale biographie de S.T. Joshi, I am Providence.

Ainsi, des deux photos ci-dessus, la première est prise depuis la fenêtre de la kitchenette du studio : c’est l’emplacement du 598 Angell Street, la grande maison familiale dont Lovecraft aura toujours la nostalgie, vendue après la mort du grand-père Phillips.À la place, rien qu’une bâtisse épaisse et banale. Évidemment, pas de plaque ni rien.

Celle d’en dessous, entre le plot rouge et le restau ASIA qui lui succède, c’est l’emplacement du 454, où les Lovecraft ont vécu ensuite jusqu’au décès de la mère puis le départ à New York – c’est ce que je vois depuis la table où je travaille. Entre ces deux cents mètres de trottoir, trente ans de vie.

C’est aussi une indication, ce rebrassage des numéros : le 454 est devenu le 194 et le 598 le 210 (mon studio est au 201) – les parcelles étaient bien plus resserrées, au début du XXe siècle, Angell Sreet comme dans toutes les villes d’Amérique, qui n’avaient pas besoin chacune de deux garages et de prendre ainsi leurs aises.

Quand Lovecraft revient de New York, en 1926, il loue une chambre dans cette maison de Barnes Street. Elle est restée intacte, quoique rénovée. Du coup, bien serrée contre ses voisines et pas facile à photographier – je dois y retourner, revenez voir. Elle a l’avantage d’être au point le plus haut de la colline, un peu à l’écart de la fac, mais juste au-dessus de ce petit square, Prospect Terrace, que Poe aimait aussi.

En 1933, les revenus ont encore baissé d’un cran. Lovecraft commence à être connu, mais c’est seulement en 1935 que le niveau des chèques montera un peu. Il s’installe au 66 College Street, avec une de ses tantes, chacun une chambre et une cuisine-salon qu’ils partagent, ça revient à chacun 10 dollars par semaine. Je crois que Lovecraft sera heureux dans ces années College Street. L’université et sa bibliothèque sont juste au-dessus, sa rue natale à 5 minutes, et voilà ce qu’il voit lorsqu’il descend prendre ses repas de l’autre côté de la rivière de Providence, dans le centre-ville où les spaghettis sont moins chers.Et dessous, le bâtiment qui a été érigé sur l’emplacement du 66. Il faut imaginer la maison au fond d’une cour, la chambre de Lovecraft au rez-de-chaussée, pas beaucoup de lumière, et sur la rue la partie « mansion » où sa propriétaire loue des chambres à la semaine, c’est commode lorsqu’il reçoit des visites.

Tout s’est passé dans les années 50-70. Providence n’a eu aucune conscience de son patrimoine historique singulier. Si la vieille Benefit Street garde quelques magnifiques traces de l’époque coloniale, le reste a été bétonné ou regonflé dans le rêve de fortune américaine. Alors, en 1959, on a coupé la poire en deux : la maison de College Street 66 n’a pas été démolie, mais démontée et replantée ici, au 165 de Prospect Street. On est bien face à la fenêtre de Lovecraft, mais pas au même endroit.

Sa dernière maison c’est celle-ci, 187 Benefit Street, qui au moins n’a pas bougé. Il y en a une autre dans le quartier, Waterman Street, toute pimpante, avec de la publicité pour ses services. Celle-ci est plus discrète, la maison funéraire qui l’a accueilli, retour de l’hôpital, en mars 1937 – il avait 46 ans.

Alors on l’arpente quand même, le quartier où tout a été bousculé, on attrape avec l’appareil-photo quelques bouts fantomatiques de galeries, de colonnades, ou ci-dessous cette maison qui semble sortir tout droit du siècle passé mais parce que les étudiants l’ont transformée en jardin, avec même des poules, et ces jours-ci une banderole BLACK LIVE MATTER à côté de l’autre, GROW FOOD NOT LAWN, dans un quartier sinon bien cimenté.

Reste le vieil arbre dans la cour de la Brown, qu’il a dû saluer souvent. Reste, pour retrouver Lovecraft, à emprunter ses itinéraires, le petit square au-dessus de la ville, où il rejoignait l’ombre d’Edgar Poe, ou descendre Angell Street jusqu’à la Seekonk, le soir, une des promenades qui lui était la plus familière (vidéo ci-dessus).

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 8 juillet 2015
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