mais où donc s’asseyait Lovecraft pour lire ?

toute bibliothèque est un poème, mais certaines encore plus que d’autres


 

Le rapport de Lovecraft aux bibliothèques publiques est important à cerner. New York, Providence et les autres villes américaines ont de l’avance sur l’Europe, tout simplement parce que l’histoire est plus récente – moins marquée par exemple par les cabinets de lecture, et l’histoire nobiliaire ou religieuse des collections.

À New York, grâce au journal 1925, on a un relevé précis des jours où Lovecraft se rend à la grande bibliothèque publique de la Vème avenue et pour y lire quoi. On a souvent aussi des exemples, à Providence, au fil des lettres.

Lovecraft a une importante bibliothèque personnelle. Partiellement venue de l’héritage grand-paternel, le peu qu’il a pu en sauver. Puis ses dictionnaires, son Encyclopedia Britannica, et les livres classiques qui définissent un territoire : il a son Edgar Poe, ses Hawthorne, bien sûr son Shakespeare, et en 1919 une compilation de textes traduits de Baudelaire (je comptais bien le trouver ici à la John Hay Library, puisque référencé dans la bibliothèque de HPL, mais apparemment – c’est lié au dédain où on le tient ici ? – quelques-uns se sont servi, le Baudelaire a disparu et le conservateur semble faire grise mine parce que ça ne concerne pas que celui-ci).

À New York, la bibliothèque lui sert surtout à aller sur place des nouveautés qui lui sont inaccessibles parce que trop chères : les dernières parutions d’Arthur Machen ou de Saltus et d’autres.

Vendredi dernier, par exemple, dans une lettre de New York inédite, cette belle histoire : Leeds, un des amis de HPL, a récupéré des Îles au trésor de Stevenson avec un défaut d’impression : manque la dernière page. Et Lovecraft de recopier à la main sur cet exemplaire imparfait, en bibliothèque, le texte manquant.

La bibliothèque publique, cela veut dire aussi sortir de chez soi et venir s’installer parmi les livres, le temps qu’on veut et pour faire ce qu’on veut. Écrire des lettres ou lire les journaux. Il est rare que HPL achète le Times (sa tante est par contre abonnée au journal de Providence). À New York c’est dans les cafétéria qu’il lit le journal, enroulé sur sa tige de bois, à Providence c’est à l’Athanéum, à quelques centaines de mètres de son adresse Barnes Street, à 50 mètres à peine de son adresse College Street.

Alors se demande-t-il, lorsqu’il cherche une place pour s’asseoir, où s’asseyait Poe avant lui ?

Moi en tout cas, c’est à cela que je pense, dans ce lieu désormais familier, et qui vous laisse rester le temps que vous voulez, occupé à vos traductions (et le plaisir, accroché aux montagnes de la folie, de pouvoir aller fouiner dans les livres d’exploration qui étaient déjà sur les rayons quand il écrivait...

À Providence, le bâtiment XIXe de l’Athaneum a ouvert peu avant les deux années où Poe est beaucoup venu dans la ville. C’est un joyeux désordre, pas du tout informatisé, où la pacotille récente vient se glisser dans des livres dont il est sûr que HPL les a lus ici, en particulier ce qui concerne science et histoire.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 juillet 2015
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