atelier d’été, 4 | compter jusqu’à cinq (rêves)

de la nécessité, pour avancer dans le fantastique, d’aller fouiller le rêve


Plus de 40 contributions en ligne _ lire directement les derniers textes
On rappelle que la participation à cet atelier, contributions publiées et accès aux documents réservés, suppose le pass 20€ une fois pour toutes. Bienvenue à celles et ceux qui nous rejoignent !

 

une aventure construite ensemble

Passage des 1000 lectures pour la troisième proposition, 2000 pour la première et 1600 pour la deuxième, c’est la preuve que vous êtes plusieurs fois revenus chacun pour lire les autres contributions, et que le cercle des lecteurs déborde largement le cercle des contributeurs. Et surtout, discussions amorcées via les commentaires pour se répondre les uns les autres directement sur la forme et l’implication des textes. Cela va bien au-delà de mes attentes et je crois qu’on est tous dans la même surprise.

Plusieurs m’ont dit avoir été confronté à plus d’obstacle dans la troisième proposition. À moi d’être plus précis dans l’exposé (en atelier, c’est un temps oral, très différent en concentration partagée), mais conscient surtout que c’était une vraie difficulté, et délibérée : le temps de l’égarement dans la ville peut être très bref, et il fallait donc penser de façon différenciée le temps référentiel et le temps récit. D’autre part, j’avais proposé cette contrainte d’un paragraphe fait d’une seule phrase, c’est un outil que je considère essentiel dans un cycle d’atelier, et aucun regret de l’avoir imposé : la cohérence des textes est bien plus grande quand on passe de l’un à l’autre. D’autre part, je souhaite que d’une proposition à l’autre on continue de monter la pression vers le fantastique, donc un côté funambule qui supposera d’augmenter l’obstacle.

Je confirme aussi que tout cela est ouvert, grâce à la contrainte paragraphe c’est un beau moment pour moi celui, chaque matin (décalage horaire variable, là San Francisco H – 9 par rapport à la France), de découvrir les nouvelles contributions et les propulser en ligne. Merci à vous tous d’avoir bien précisé les liens et signatures dans chaque envoi, ça gagne infiniment de temps. Veillez, pour les tirets, à utiliser le tiret long – (ALT-MAJ-TIRET) plutôt que le simple - trait d’union. Ouvert, cela veut dire qu’il est toujours possible de contribuer pour les propositions précédentes, ou de carrément rependre depuis le début, et bien sûr merci de votre soutien au site->3608 pour cela.

Et c’est assez fort et assez beau, dès à présent, pour savoir qu’au terme de l’aventure on rassemblera tout ça en livre numérique.

du rêve et du fantastique

Le récit de rêve, en lui-même, ne crée pas d’illusion fantastique, parce qu’il ne crée pas d’autorité dans la convocation narrative. Les recueils de récits de rêves ne manquent pas (un des premiers CD-ROM, il y a 20 ans, c’était une compilation de récits venus de la littérature grecque ancienne), dans les classiques il y a les rêves du romantique Jean-Paul chez Corti, magnifique et historique. Plus récemment, les 400 rêves de Dans la boutique obscure de Perec. Dans le monde du blog, l’étonnante performance de Natacha Bourgine avec ses rêves de Leda.

Pourtant, à l’inverse, bien rare ces échappées du fantastique, dans la littérature comme dans la peinture ou le film, sans que l’embryon n’en soit pas dans le rêve. C’est ce passage du rêve au récit, qui se reconstruit selon ses propres lois, mais depuis cette grille initiale, dépouillée, séparée du rêve qui nous y a fait accéder, qui autorisera le fantastique. La difficulté serait donc ce geste de prélèvement, d’isoler dans la profusion ou l’opacité du rêve, cette figure élémentaire qui permettra la décollement du récit.

Les appuis ne manquent pas pour entrer dans cet univers. Voir sur Tiers Livre l’article aider à écrire le rêve, récemment mis à jour, et dont je vais reprendre ou recroiser certaines pistes.

Dans la littérature, bien sûr beaucoup de passages chez Proust, à commencer par le un homme qui dort du tout début de la Recherche. Mais j’inciterais à la relecture de cet ensemble que je considère comme un des plus hauts textes de Borges, ses Neuf nuits, où l’acceptation de la cécité induit un basculement de regard sur la littérature prise comme ensemble.

Si vous avez la patience, reprenez aussi ce curieux texte de Baudelaire, Symptôme de ruine, en général publié dans les annexes aux Poëmes en prose (il y a d’autres exemples plus banals de présence du rêve, comme dans La chambre double – texte disponible dans la partie réservée du site), avec cette curiosité que Baudelaire ne parvient pas à donner à ce texte son statut de texte publiable, alors qu’aujourd’hui nous le plaçons au coeur même de l’oeuvre, et que les récits de ses rêves il les envoie à ses correspondants épistolaires, comme s’il fallait les éloigner de lui, voir l’analyse de Michel Butor dans Un rêve de Baudelaire.

Comme exemple concret, je proposerais aussi cette réflexion de Lovecraft, dans une lettre à Morton où il insère trois récits de rêve, et où on distingue nettement quelles figures embryonnaires, ou primaires, ou essentielles, seront prélevées pour générer des récits – lesquels incluent très souvent chez Lovecraft des états de conscience différés (l’amnésie dans Dans l’abîme du temps, disponible aussi dans la partie réservée du site), mais jamais de rêves retranscrits en tant que tels.

s’en tenir au noyau, se forcer à les accumuler

Je voudrais donc revenir à ce texte que je considère essentiel de Henri Michaux, Le rideau des rêves (voir extrait dans le dossier des « FICHES IMPRIMABLES »).

Le génie de Michaux dans ce texte (et souvenir toujours étrange pour moi de ce congrès à Buenos Aires dans les années 30 où pendant deux semaines l’inconnu Michaux et l’inconnu Borges se retrouvaient pendant les séances officielles au café pour parler et parler), c’est de ne pas entrer dans le récit de rêve, mais – à la façon dont avance Freud dans la deuxième partie de la Traumdeutung, après l’exposé historique –, de sérier les rêves, et pour chaque typologie précise du rêve en citer un détail et un seul.

Je voudrais donc vous proposer de partir, pour vous-même, d’une lecture attentive de ce texte. Rêves en noir et blanc, rêves de vol, figures animales dans le rêve, chutes de dent, paralysie ou poursuite, diffraction des couleurs, exagération et amplification d’un sentiment, y compris tendresse ou bonheur, schémas abstraits – sphères, zébrures – dans le cauchemar, revisite de lieux d’enfance, visages (reprenez donc, pendant quelques jours, le chemin des vieux exercices, visages aperçus dans le rêve, voir ses propres mains dans le rêve), perceptions de vitesse, se voir soi-même endormi et ainsi de suite.

Il est important pour moi que chacune de ces propositions d’écriture ne soit pas une application ou une vérification, mais une aventure inédite.

Je proposerais 1, qu’on s’en tienne une nouvelle fois au paragraphe monobloc, 2, que chaque paragraphe se compose de cinq phrases ou éléments de phrases numérotées comme je le fais à l’instant, 3, quitte à construire le paragraphe sur plusieurs jours, aller vraiment jusqu’à cinq embryons notés du rêve, 4, justement parce qu’il faudra tenir jusqu’à cinq, aucun de ces embryons ne pourra être développé, mais devra être réduit à sa figure essentielle, 5, penser minéralogie : chaque paragraphe incluant donc cinq phrases chacune comme un univers tout entier.

Ces derniers jours, à mesure que je recevais les contributions de la troisième proposition, et que je rêvais à celle-ci, en lisant tous ces fragments séparés de ville, j’avais une impression d’infini éclatement, mais tout rempli de luminescences, susceptible de se diviser encore et encore, avec des images récurrentes, rues, fenêtres, labyrinthes, fuites, paroles hors sens. C’est de ces lectures de plus d’une trentaine des premières contributions qu’est né ce souhait de franchir une marche par rapport à la transcription du réel.

Je n’ai pas idée encore de ce que sera l’ensemble futur des contributions. La forme en 5 fragments dans le même paragraphe permet aussi que l’intention générale traverse les fragments eux-mêmes et les détermine au-delà de ce qu’ils induisent directement. Pas trop envie de lire 1, rêve de vol, mais 1, vol très rapide et rasant au-dessus d’une surface lisse et brillante suffira à recueillir dans cet éclat même l’ambiance générale du texte collectif qui se construira. Mais des choses même peu définies, je ne sais pas : 3, maison aux parois rétrécies, intérieur à échelle insuffisante, difficulté à avancer, qui ne précise rien de visuel sur cette maison, pourra se révéler un élément nécessaire du puzzle, voire même : 4, cauchemar récurrent : la couleur orange, et cela suffira aussi.

Tout atelier d’écriture, en chaque contribution individuelle, est trahison de la consigne. La singularité de chaque écriture, tous les animateurs d’atelier le savent, c’est dans l’écart avec la consigne que nous apprenons à la lire. Mais j’ai vraiment l’intuition que garder, dans l’intérieur du paragraphe, ce compte de 1 à 5, et se forcer de ne pas s’arrêter à 3 mais se contraindre à aller au cinquième (mais si vous allez à 8 ou 10 pourquoi pas) c’est une piste forte pour ce que nous inventons ensemble : l’élan de la lecture du chapitre 4, que nous allons écrire cette semaine, c’est que chaque paragraphe rejouera son décompte, de façon graphiquement visible.

Savoir aussi que cette contrainte de compression est la protection par rapport aux figures intimes du rêve : on ramène tout à la figure abstraite, symbolique, juste on la garde dans la manifestation même de son détail, de sa plus haute singularité.

Savoir aussi, toujours dans l’ordre de la trahison, qu’une des clés de cette division en 5 points (j’insiste, toujours rassemblés dans un seul paragraphe, dès la conception du texte), c’est que sur les 5 il peut y en avoir un qui soit construit hors du rêve, délibérément sans préalable du rêve. À une condition : qu’il soit impossible au lecteur de deviner lequel des 5 est l’inventé. Alors, oui, on y sera, sur cette très fine frontière de l’invention fantastique.

Maintenant, à vous de rêver...

 

contributions | compter jusqu’à cinq (rêves)


1, un corps traverse le plafond de ma cuisine, il pleut des gens sur la ville, 2, à hauteur des flancs luisants de sueur de mes congénères, je suis un mustang qui galope, 3, des moineaux encastrés dans un tronc d’arbre, un filet d’eau coule sur l’écorce, jusqu’à leurs becs, 4, sur le palier que je vois quand je m’endors, il y a deux hommes avec des cagoules et des mitraillettes, 5, nuit noire, cimetière abandonné, un enfant joue avec de la terre au bord d’une tombe ouverte.
 MARGIE AMELOT.

1) dans une cafétéria déserte, 2) sous une odeur de javel, une odeur de viande crue avariée émane de la table, 3) j’entends une petite fille chantonner, elle est cachée par la paroi d’un box, 4) je vois à travers le poignet de l’homme qui me sert, 5) le canoë bleu de mon amie Dvora, cortège d’images baignées de crépuscule, 6) difficile de savoir s’il s’agit bien d’un canoë, s’il est dans l’eau ou dans les airs, et où se trouve Dvora, 7) l’air semble s’être refroidi subitement, 8) mon instinct m’intime de fuir, 9) je me vois m’élancer dans la nuit sans retour. SABINE HUYNH.

1. déambulation avec X..., New York, San Francisco peut-être Leicester, on parle rock, corps en suspension, nécessité et impossibilité de rendre compte de tout ça qui change et se maintient devant nous, tentatives de mots et d’images que l’on stocke 2. l’enfant dans les bras qui s’endort, légèreté du sommeil qui le gagne, puis le corps qui soudain pèse trop, le visage qui s’absente à la vie, l’adulte qui se met à courir la peur au coeur 3. le plaisir qui vient – intense, surprenant – avec cette femme, jusque là inaperçue, qui dans l’étreinte devient une femme aimée qui t’avait quittée 4. une tâche à faire, importante, qui se fait et ne se finit pas, se recommence, reste à faire, la vision très claire de ce qui doit être fait, l’impossibilité d’y arriver 5. une homme devenu femme puis femelle dragon avec qui la communication est parfois fluide parfois impossible, elle t’observe toujours, où que tu ailles. PHILIPPE LIOTARD

Funambule de la nuit, je l’ai retrouvé sur son fil d’acier. Son pantalon est rouge, sa chemise bleue. Il a tendu la corde entre deux immeubles sous lesquels coule la Seine toute verte qui ressemble à un fleuve de peinture. Il me sourit de loin, je l’aperçois à travers le zoom de mon regard, j’ai peur pour lui et pourtant il avance, une péniche passe tout en bas. Son balancier est fabriqué en paille tressée, il porte un chapeau haut-de-forme comme Bob Dylan sur une photo en noir et blanc. Je pense qu’il va faire un faux-pas, il ne le faut pas, je tiens trop à lui et soudain le ciel s’obscurcit à tel point que je ne le distingue plus, le réveil sonne.1. Ses cheveux sont des lianes qui enserrent mes mains fourrageant dans leur forêt vierges. Ses jambes sont des tentacules qui m’étreignent dans leur milieu. Ses yeux sont des huîtres et chacun exhibe sa perle. Sa bouche est l’aspiration même au goût de sel marin. Ses oreilles me font entendre la mer et son ressac à perpétuité. Ses seins sont des îles avec chacune un cocotier et le lait caché dans les noix. Son sexe est le paradis retrouvé et inconnu des touristes, il ne figure sur aucune carte ni aucun GPS. Sa voix chante l’éther et l’éternité, mais seulement pendant la durée du rêve d’hier. 2. Les rails se décollent des traverses, ils prennent leur autonomie : plus besoin de boulons pour les maintenir au sol. L’organisation des chemins de fer a été mise à mal. Les trains ont acquis leur autonomie, ils vont où les passagers le désirent, vers le Nord ou vers le Sud et sans suivre le moindre itinéraire pré-établi. Les conducteurs sont choisis chaque jour au hasard. Et puis la loco et ses wagons décollent, sans bruit aucun. On croise d’autres convois, Different trains, et tout se déroule harmonieusement. Les accidents ferroviaires ont disparu de la circulation ; les passages à niveau sont une lointaine curiosité iconographique. Le transsibérien, c’est celui que j’ai choisi pour cette nuit : Blaise Cendrars me montre ce qu’il est – j’ose l’écrire – en train d’écrire, et je pleure parce que c’est beau.3. Lorsque les coups de feu éclatent, j’ai l’impression d’assister à un film. Les détonations sonnent comme des pétards à la foire du Trône. Il n’y a rien de réel dans tout ça. Des passants tombent à côté de moi, mais je n’entends aucun cri. C’est une sorte de ralenti silencieux. Je ne comprends pas ce qui a provoqué cette situation. J’essaie d’avancer mais mon corps est comme enfoui dans l’asphalte, seule ma tête dépasse (ce qui me met relativement à l’abri). Des hommes en noir courent là-bas, des voitures de police font entendre leurs hurlements sur deux tons. J’ai lu la veille que, par mesure de précaution, l’humour dans les journaux ou à la télévision était désormais interdit dans tous les pays. 4. Cette maison ne possède pas d’étages. C’est un loft posé sur pilotis pas loin de la plage. Mes enfants jouent les pieds dans l’eau, souvent ils laissent du sable sur les lattes du plancher vernis. Nous habitons ici à demeure. L’océan a conquis la plupart des terres habitables. Nous pêchons tous les jours et cela suffit à notre alimentation. J’adore les petits poissons grillés en plein air. Les voisins nous rendent parfois visite mais eux ils habitent à 10 km. Le travail a été aboli, on ne parle plus de chômage. Nous sommes tous des Robinson Crusoé. Le chef du gouvernement s’appelle Daniel Defoe.5. DOMINIQUE HASSELMANN.

1. En bas de l’escalier, ce sera terrible mais ne pas pouvoir s’empêcher de descendre, savoir pourtant que la dernière fois, comme les précédentes, on a fini dans la gueule du loup. 2. Le texte entrain de s’écrire, magnifique, le plus juste, le plus beau, qu’il ne faut en aucun cas oublier, porter avec soi, en soi, et dont on sent déjà les traces qui s’estompent. Désespoir de ne jamais plus pouvoir écrire aussi pleinement. 3. Ne pas résister à appuyer une troisième fois sur le bouton du Taser et voir la fumée s’échapper des narines de celui qui ne se relèvera pas. 4. Un tourbillon, une spirale, une aspiration vers le néant. 5. A l’horizontale, d’abord léviter, puis donner l’impulsion, prendre de la vitesse, de la hauteur, de la vitesse, de la hauteur. Voler. SÉBASTIEN BAILLY.

1 – Posée sur une immense étendue d’eau entourée de montagnes, une grande roue tout illuminée se détache sur un ciel nocturne, ce n’est pas un manège mais une loterie qui tourne et va bientôt s’arrêter sur une case. 2 – Saut dans le vide d’une hauteur vertigineuse, jubilation dans la chute quand elle s’accompagne de la certitude d’atterrir indemne sur ses pieds, comme les chats. 3 – Un fin liseré noir, un autre liseré plus épais jaune vif et un dernier liseré violet entourent la forme ronde d’un blanc incandescent translucide sans fond, soudainement apparue devant moi. 4 – Je suis dans la salle de bain pour constater, soulagée, après le réveil au sortir du rêve habituel (celui où, horrifiée, je crache mes dents dans mes mains,) que mes dents sont bien dans ma bouche, mais cette fois, bien réveillée devant le miroir, je continue à cracher le peu de dents qui me restent. 5 – L’ascenseur s’ouvre sur un long couloir peu éclairé, sur toute sa longueur une succession de portes grises toutes semblables, devant certaines il y a des paillassons ronds qui se révèlent être des plaques d’égout. VÉRONIQUE SÉLÉNÉ.

1 – Je ferme à peine les yeux, une figure mobile en trois dimensions flotte dans l’espace, formes changeantes et mobiles. Médusée. Couleur vive, lumineuse, énigmatique. Violet, indigo, artificiel. La luminosité capte toute mon attention. La labilité de la forme m’intrigue. Une ode au mouvement ? 2 – Je tombe de je ne sais où, une chute mémorable. Un vol plané dans le vide sans fin. Légèreté du corps porté par l’air. Angoisse lourde. Spasme. Je ne suis certainement pas en train d’apprendre à voler. 3 – Un très grand couloir dans cet appartement bourgeois. Les portes vitrées du double salon sont fermées. Ce n’est pas l’heure des réceptions. Beaucoup de miroirs et de dorures. Des parquets que je n’ose parcourir. Les miroirs me renvoient une image qui n’est pas ce que je vois autour de moi. Fausse perspective. 4 – Assise sur la banquette arrière d’une voiture très grande, un homme et femme, allure distinguée, regard froid, observe une silhouette muette. Malaise. Dissymétrie regardeur/ regardé. Comme devant un tableau de Balthus. 5 – Le vélo roule devant moi. Je me tords un peu les pieds dans les cailloux du chemin. Depuis quand les vélos roulent-ils tout seul ? A.N.

1, c’est une dent de plastique, carrée, de la taille d’un mug – 2, c’est le paysage qui défile, quelque chose est accompli dans le manoir immense – 3, c’est sur un matelas de serpents noirs, minces, tout emmêlés, sinueux, gluants – 4, c’est affreux comme je tangue, le vertige provoque la nausée – 5, c’est elle que je cherche, la mariée s’avère introuvable. ALISIER BLANC.

1 – sensation planante puis chute vertigineuse à travers les falaises m’écraser tout de bon et renaître au milieu des vagues, l’eau salée en gouttelettes poisseuses, quelques algues vertes s’accrochent 2 – la terre vue de toute ma hauteur, une enjambée pour revenir à mon point de départ, baisser la tête et me rendre compte que mes bottes ne sont pas rouges mais trouées : faire bouger mon orteil et 3 – nécessité soudaine de prendre cet arbre à bras le corps, poser ma joue contre l’écorce, laquelle se met à palpiter puis fourmiller, rugosité transformée en milliers de gendarmes, disparition du corps fusionné au végétal 4 – allongée dans l’herbe, l’eau coule dans mes cheveux, mes doigts enracinés, tandis que je me les arrache en silence pour me relever 5 – retenir les lambeaux incandescents, ramasser les morceaux épars, rassembler ce qui peut l’être, et faire disparaître le décor dans un souffle oppressant. NatLab.

En transit entre maisons de famille et casernements dans la compagnie d’une nébuleuse de vacanciers (1), l’endroit se déploie en trésors d’espaces quel qu’il soit (2), la motricité dans l’espace assurée à coups de calculs ou tournures de phrases (3), sans signe précurseur aucun une doline s’effondre sous la terre ou la neige et ensevelit ou emporte (4), en haut d’une antenne ou d’un mât ou d’une flèche apprendre le vertige provoquant le réveil (5). Cht@GnrStrngDrgn.

1 – une pièce, mais sans limite, sauf une barrière de visages, non, pas de visages mais de masques exubérants, étranges, effrayants et splendides. Je veux la franchir, les masques deviennent gigantesques, je veux leur demander passage – ne sais si j’ai corps autour de ma bouche mais j’ai volonté et voix - un caquetage qui monte couvre mes phrases, et brusquement suis, moi, ce je qui a retrouvé corps, sous les pieds qui étaient masques 2 – une galerie somptueuse dans laquelle avancer le long de murs où les tableaux se suivent en plusieurs rangs superposés, si nombreux qu’ils se confondent en un bloc splendide et chamarré, une idée de Rome, de palazzo Doria, les sentant là mais le regard attiré par un grand miroir serti dans l’or des boiseries, bon ce n’est pas le palazzo, qui s’ouvre face à mes pas sur le reflet – tentation de me retourner pour vérifier ce qui est derrière moi, et certitude d’être déçue – le reflet d’une longue galerie claire ornée de gypseries dans laquelle trône une lourde silhouette de vieille femme dans un sarrau de riche soie noire au col bordé de grandes dents animales, silhouette qui s’efface pour dévoiler la grande glace bordée de coquillages sur le mur du fond aux sculptures évoquant une grotte artificielle, glace où se réfléchit un couloir aux lambris de chêne clair dans lequel court un squelette vers le miroir rond d’où un lévrier au beau regard triste me regarde, lévrier vers lequel suis emportée, certaine qu’il est moi 3 – planer délicieusement au dessus de bosquets, de petits bois qui tombent au loin dans la mer, en se jouant des ravissants nuages, aussi petits et délimités que si je les regardais allongée dans un pré, où suis peut-être – 4 – une nuit parfumée, une lune ronde qui dore les herbes où suis assise, écoutant une musique qui m’enchante mais que je n’entends pas 5 – glisser plus que nager, dans une clarté sourde, serrée par la verdeur d’une eau fraîche, sans être gênée par la respiration impossible, dans une allégresse souple, vers un rocher où s’ouvre un trou sombre, y pénétrer, en refus instinctif, mais parce que cela est évident, contractée de terreur et de détermination, déboucher dans une clarté argentée, s’échouer sur une grève de cailloux bleus, et lever les yeux le long d’une cheminée de roches lisses vers le ciel inatteignable, se réveiller dans une sueur angoissée. BRIGITTE CÉLÉRIER.

1) Voir depuis la rampe extérieure d’un parking aérien des jeunes bidouiller leurs autos, une longue barre d’immeuble multicolore s’envoler et moutonner vers le bleu du ciel, une fille peindre un personnage flou sur un châssis puis s’entendre lui dire : « c’est Marseille ». 2) Tableaux sombres mais vifs dans une vaste salle de béton gris lissé où une femme à la coiffure échevelée mais travaillée susurre : « tout ce que tu ne peux pas avoir photographie-le ». 3) Glisser vers une femme brune en longue robe moulante vert-anglais nous nous enlaçons : « serre moi fort ». 4) Ce soir le parquet flottant dans la chambre des filles semble bien fin alors vite prévenir C. mais à chaque pas le corps comme de plus en plus léger commence à décoller alors vite avant de s’envoler agripper fermement la poignée de la porte et penser : « C’est peut-être l’Enfer ! ». 4) Rencontrer un petit homme blond barbichu en salopette et chandail à motifs bleus blancs devant sa maison bientôt rejoint par un chien avec un fémur dans la gueule : il lui crie « va coucher ! ». JÉRÔME C.

1, vol au dessus de trois hommes barbus, trois dieux qui seraient à l’origine du monde, tous trois armés d’une Kalashnikov ; surtout ne pas me faire surprendre, me faire le plus discret possible, mais je vole si mal, mes gestes sont encore trop brusque ; l’un d’eux finit par me remarquer : il me fusille du regard, 2, au fond d’un trou, sur une plage déserte, le père berce dans ses bras sa mère morte, je prends la pelle pour les ensevelir ; malgré le sable qui leur tombe dessus, ils restent là, immobiles comme des statues ; 3, un papillon de nuit se jette sur un lit de braises, un homme d’une cinquantaine d’années le regarde s’enflammer avec gravité et me dit en coréen : — c’est un suicide ; 4, en quelques secondes, le fleur s’affaisse, s’assèche, meurt sous mes yeux ; à cet instant même, j’entends un cri venu du premier étage, c’est la soeur, elle hurle : — maman est morte ! maman est morte ! 5, dans un parking souterrain, sol jonché de vomi et de foutre ; derrière une voiture blanche, des cadavres, tous les uns sur les autres, figés dans la position de leur dernier ébat, morts d’orgie ; 6, une clé sur un passage piéton ; dans la hâte de ma marche, je n’y prête pas attention ; quelques mètres plus loin, la vision de la clé me hante, sa couleur dorée m’est familière, je ne peux m’empêcher de revenir sur mes pas, quelle porte connue ouvre-t-elle ? 7, autour du cou un appareil photo, avec quatre autres personnes autour d’une table ronde, nous nous tenons la main et nous endormons. Plongés dans le même rêve, nous arpentons des montagnes en guerre, en flammes, le ciel est une lave fluorescente ; le temps nous est compté : plus nous nous approchons de notre réveil, plus l’espace se réduit, comme si un écoulement de sable rebouchait le trou dans lequel nous sommes ; avant que tout disparaisse, je prends la photo d’un enfant noir qui me tire dessus ; nous nous réveillons abasourdis d’avoir rêvé la même chose ; je dis : — j’ai ramené une photo du rêve ! le père psychanalyste, subjugué d’une telle révélation, veut voir la photo, veut la preuve de ce que j’avance. ANH MAT.

1 – une photographie éclairée du dedans, un pantin gras à la chevelure plus nette que le reste du corps, chaque cheveu détaché clairement, comme vu à la loupe, son costume si criard qu’il me vrille les yeux (qui sont pourtant fermés) 2 – une fabrique, un métier à tisser mais aucun son ne sort des mécanismes, une fois soulevée et repliée par un système d’équerres et de trapèzes, la trame en sort, sa texture inconnue 3 – le temps dans l’autre sens et le corps blanc et vidé de substance du père reprend un peu plus d’épaisseur à chaque fois que je tourne la tête, puis il se lève simplement, car le temps retourné est aussi simple que le temps à l’endroit, je lui dis On s’était tous trompé, il faut que je prévienne maman qu’on t’a enterré sans savoir, mais il ne répond pas parce que c’est évident 4 – le sol manque, l’espace manque, l’air manque, je trébuche sur le sol qui manque 5 – une boule malléable que je presse, elle garde sa forme de boule, peu importe la force que j’y mets, je sais qu’elle est indécelable et que je suis seule à la voir, ça n’est pas triste, mais grave, très grave, ça modifie le spectre des couleurs, et la porter c’est comme parler une langue non répertoriée, et le silence qui suit. CHRISTINE JEANNEY.

1. Sur un tapis volant, à genoux, doigts crispés dans les franges, se précipiter au secours d’une route en partie défoncée, des blocs de goudron arrachés sèment la zizanie à l’entrée de la ville. 2. De ma cuisse je tire un minuscule bout de plastique, je tire, je tire et le plastique se déroule, infini serpent, mais qu’est-ce que j’ai à l’intérieur ? - horreur absolue, dégoût de moi-même. 5. La maison est restée figée dans le temps, ouatée de poussière et saturée d’odeurs rances, les pièces de hobbit reculent à mesure qu’on avance, attention danger. 5. Un pied devant l’autre sur cette légère passerelle de bois qu’effleure une eau limpide – forme géométrique de la passerelle, un carré auquel manque un côté – des arbres très fins jaillissent, mangrove clairsemée, et ah ! là dans le ciel un appel si fort, d’en haut, cela vient d’en haut. GAÊLLE G.

1/ Une odeur de crottin dans un institut de beauté la nuit 2/ Deux grands yeux sans visage autour ; ils ferment très lentement leurs paupières lisses 3/Ma mère en colère mais sans le son 4/Moi en singe agile qui saute de capots en capots dans un parking en plein air sur une colline, que de la tôle réfléchissante, le singe a des fesses proéminentes couleur framboise 5/ Un fou rire sans raison, des larmes, de l’eau. CLAIRE DIDIER.

1 le savon couleur lavande vole à travers la pièce blanche et bleue, au plafond bas, quelque part en Crête ou en Grèce avant de trouver le fenestrou par où filer, je suis le savon, libre, qui pense qu’enfin il a trouvé la sortie 2 cet escalier de béton que je dois grimper dans un bruit de bottes qui me poursuivent alors que tout brûle dehors, le feu dévore les arbres, et je grimpe, j’ai douze ans peut-être la peur me glace mais il faut grimper pour arriver sur une terrasse toute de béton aussi vers laquelle je cours, qui n’a pas de rambarde et c’était là que je me réveillais toujours 3 une clé perdue que je cherche dans les phares d’une voiture en pleine nuit dans un pré d’herbes hautes 4 cette porte qui se referme sur moi coincée dans un appartement inconnu alors que des dessous de femme restent accrochés au dossier d’une chaise 5 et cette voie d’eau gluante de pétrole dans laquelle je m’enfonce pour rejoindre un bateau au large. MARLEN SAUVAGE.

1, je rêve que je rêve et que je ne me souviens pas du rêve que je viens de rêver ; je rentre, sors, rentre de nouveau, ressors de la chambre aux rêves ; soudain, une porte claque, dans la vraie vie ou dans le rêve ; je ne sais pas ; je ne veux pas savoir ; je ne saurais jamais. 2, je rêverai que je me souviendrais de mon rêve du jour où tu étais là-bas, à la Pointe du Raz ; je rêverai que tu me tendrais ta main, tu me prendrais la main ; je rêverais que nous sauterions pour toujours ; nous volerions avec les mouettes. 3, je rêvais devant la photo de l’enfant au vélo bleu ; reviens Milán, s’il te plaît. 4, j’ai rêvé du champ de coquelicots ; tu voulais chercher la pâquerette pour me dire « je t’aime à la folie », le myosotis pour me dire « ne m’oublie pas » ; j’ai rêvé d’un champ de coquelicots multicolores. 5, je rêve que tu es là ; j’ai rêvé que tu serais toujours là ; je rêvai d’un autre rêve ; rêve ! C’est un ordre. 6, je rêve qu’un jour je me souviendrai de mes rêves. DANIELLE MASSON.

1, on me tire dessus et la sensation des impacts de balles est si réelle que c’est la douleur qui me réveille. 2, j’entre nu dans une baignoire remplie d’eau, que je dois vider pour ouvrir une trappe conduisant à une chambre dont je fouille la bibliothèque. 3, une artiste m’expose ses tableaux composés de centaines de mouches collées ensemble sur la toile, et qui bourdonnent à l’unisson. 4, un dogue monstrueux s’approche de moi et tandis que je veux fermer la porte de ma chambre, ses crocs se referment doucement sur ma main. 5, perdu dans un pays étranger, le soir, le sol se couvre de larges cercles blancs qui me rappellent la lune et les voitures ressemblent à de gros caméléons qui tirent des langues multicolores. RAPHAÊL JULDÉ.

Au début de l’année 1991, j’entrepris de noter mes rêves, et ainsi je notais, 1, le 29 janvier, avoir rêvé que K. est enceinte : nous vivons dans une grande pièce blanche, totalement vide sauf pour le lit et une bibliothèque où je cherche désespérément un exemplaire de Manon Lescaut dont j’ai impérativement besoin pour mon travail, et comme je suis maintenant en retard, je rate mon bus et je cours dans la ville, à bout de souffle ; le soir, dans le noir, serrant K. dans mes bras, je sens sous ma main son ventre distendu, vide : l’enfant est couché, à côté, mais je ne le vois pas, je me réveille doucement, et puis plus rien jusqu’au mercredi 1er mai, ou, 2, je rêve un film surréaliste réalisé par George Bataille, un long voyage en voiture à travers la campagne, images très pâles qui se superposent et défilent à toute vitesse sur le paysage, et toujours il y a une chèvre qui apparaît, la clé qui enferme toutes les merveilles, le sens caché symbolique que je cherche encore 20 jours plus tard quand, 3, je rêve que je suis avec K. et une autre personne dans une chambre au premier étage d’un motel, au moment de nous suicider ; une détonation, l’inconnue s’écroule, ma chemise blanche est tâchée de sang et d’éclats de cervelle, mais cela ne me gêne pas, ne m’effraie même pas : « en détruisant le cerveau, on ouvre grand les portes de l’au-delà, on fait voler les barrières en éclat » je dis, et je me réveille aussitôt. 4, quelques jours plus tard, je suis quelque part en Irak, en pleine guerre du Golfe (la première), dans un hangar en compagnie de quelques autres, nous jouons aux cartes, vêtus de tenues de combat, quelqu’un pousse un enfant vers nous, je me lève et je sors, et dehors le ciel est en feu, tout est gris et orange, tout près décolle un mirage 2000 qui presque immédiatement prend feu et s’écrase ; le pilote surgit au milieu des débris de la carcasse, ses bottes sont en feu, il s’avance vers moi et il me dit : « c’est la fin du monde », et c’est pour moi un soulagement. Un an plus tard, mais je n’ai pas noté la date, je rêve, 5, du Christ qui tombe du ciel, les bras ouverts en croix : il tombe et sa chute est sans fin. PHILIPPE CASTELNEAU.

1 – Intérieur entièrement blanc — on dirait du marbre — vide, immense, peut-être un palais. Devant moi, plusieurs dizaines de téléphones à cadran. Soudain, mon frère est à côté de moi. Un des téléphones sonne, je décroche et dis joyeusement : Je suis avec Vincent. Une voix, très calme, posée, me répond : Vincent est parti. 2 – Rêve récurrent : villes construites en hauteur, passerelles par lesquelles on va d’une maison ou d’un quartier à l’autre. En bas les rues, les voitures. 3 – Rêve ancien : Vol très haut, paysage magnifique, forêts, vallées, couleurs vives et, sans transition, je me retrouve enterrée à la verticale, jusqu’au cou, par des paysans. 4 – Un vaste bâtiment où se trouve, au plafond, une horloge qui indique l’heure. Dans cet endroit, on peut la prononcer à haute voix, heures, minutes, secondes, sans être interrompu par le changement de seconde (ici, le temps ne coupe pas la parole).Sensation de plénitude. 5 – Dans le jardin de la maison d’enfance. Je vois trois œufs de très grosse taille posés sur l’herbe. Celui du milieu est en train de se fissurer. Je le regarde intensément, je pense qu’il va en sortir un aigle. Mais, lorsque finalement il éclot, c’est un dindon qui en sort. NATHALIE FRAGNÉ.

1, en équilibre sur un fil au-dessus d’un précipice, vertige, haut-le-cœur. 2, paysage volcanique, lunaire, silence entêtant, seule au milieu de nulle part, au secours. 3, vouloir mais ne pas pouvoir activer son corps, rester clouée, enfermée dans un scaphandre où volent des papillons, des idées et des mots. 4, mains décharnées, visages émaciés, spectres en haillons, odeurs pestilentielles, où est la clé des songes ? 5, attablée avec des êtres chers, que je sais morts depuis longtemps, remplir mes yeux d’images, me soûler de leur voix, m’imprégner de leur odeur, de peur qu’ils ne disparaissent à nouveau. SYLVIE DUTOUR.

… insensiblement s’enfoncer dans le premier sommeil, laisser son corps dans le lit étroit et descendre avec son rêve naissant jusqu’à la porte du garage, en franchir le seuil pour rejoindre le… 1. Jardin – cœur de la centrale – noyau des rêves éveillés et des plongées nocturnes –, cœur puissant insoupçonné sous la grisaille, rampe de lancement pour se propulser vers la… 2. Nuit des volcans, s’approcher des éruptions qui embrasent l’obscurité, les fuir précipitamment, explorer le ventre éteint des volcans assombris… obscurité où se discerne à peine une… 3. Porte dissimulée, jamais remarquée dans l’appartement qui s’ouvre maintenant sur une enfilade de pièces ignorées qu’on explore dans la pénombre… et l’espace peut s’agrandir jusqu’aux… 4. Immensités galactiques – bruissement des planètes, immensités marines – mer scintillante qui nous éblouit, immensités où résonne une voix off qui énonce à mon intention quelques brèves sentences. 5. Ta peau d’écorce lumineuse, ta vieillesse infiniment précieuse, tu es LÀ, allongée à mon côté, tu me souris toujours, alors pourquoi se retrouver encore… 6. Au bord du vide, sur un balcon sans rebord, à l’aplomb de la ville, prête à basculer dans un gouffre… à moins de devenir… 7. Aigle, ailes tachetées largement déployées, virant à l’à-pic des arêtes de pierre, ample plongée vers la vallée. M. G.

1, sur un vélo qui avance sans effort, et puis visant mal lui ou moi, un oiseau qui volait trop bas me frôle le bras de ses ailes et me déséquilibre, et à la faveur de ce contact, nous échangeons nos rôles, 2, dans un appartement, le torse nu, allongé au sol sur le ventre de tout mon long, en train de manger par terre, et une fille que j’avais remarqué et qui me plaisait me dit "tu manges comme un sauvage !", 3, avec la femme qui figure sur le tableau au-dessus de mon lit, je ne vois pas son visage, mais nous nous embrassons, je suis tout entier dans sa bouche, je sens et vois son corps, presque intégralement, contre moi, avec les mouvements que fait la peau lorsqu’elle bouge un peu, 4, dans sa chambre en son absence ; je joue avec des figurines qui, de la manière dont je les agence, remplissent la fonction d’un message, 5, un bus me dépose quelque part, mais ce n’est pas où je voulais aller, je ne sais pas où je suis, le bus repart dans un nuage de sable, un couple passe en me disant d’un air entendu "faites attention !" et s’éloigne rapidement, puis je suis dans une chambre, dans une grande batisse ancienne, et j’envoie un message à une Ninon dont j’ignore tout. GABRIEL FRANCK.

1.Le visage bleu de mon père corps debout immobile, sur une table une lettre comme un rouleau dévidé avec deux cœurs gribouillés .2. Je reçois un courrier envoyé de Lausanne par Fred Frith : une lettre et un disque, sur la lettre le dessin de deux musiciens indiens assis face à face, des symboles de circulation du son, et une légende : temps trône brûle l’impatience.3. Le lieu ressemble à une forêt profonde mais qui ne l’est pas, contre quatre arbres une contrebasse, le lieu devient une scène sonore sans son, L.T.H. apparaît suivi d’innombrables chiens.4. Il y la ciel il y a dans le ciel d’immenses traînées de couleur, il y a le mouvement des traînées de couleur, et The Bridge marche dans les immenses traînées de couleur. 5. Une pièce blanche, presque blanche, une petite fille de profil le mouvement de sa main sur ses cheveux, elle écrit son nom son prénom le nom de son pays : SERSOL sur ses cheveux, ses cheveux longs très longs.
ANA NB.

RÊVE 1 – 1. Le soleil couchant dore les herbes folles du pré dans lesquelles je suis cachée. 2. Proche, un énorme lapin roux, tout doux, est plongé dans la lecture d’un bouquin gigantesque. 3. Poliment je lui demande ce qu’il lit. 4. Juste un regard amusé. Il ferme le livre et disparaît. 5. Je suis furieuse, saleté de lapin, il aurait pu me donner le titre de l’ouvrage. 1. Cauchemar récurrent de l’enfance : une salle immense, voûtée, silencieuse. 2. Elle est traversée de frôlements d’ailes, de lueurs folles. 3. En son centre, un lutrin ; posé sur celui-ci, un grimoire qui m’attire. 4. Les pages du livre tournent, en un tourbillon qui entraînent les chapitres, les phrases, les mots, les lettres en un sarabande infernale, interdisent toute lecture. 5. Résonne à l’infini le mot interdit, interdit.. RÊVE 2. 1. La même salle aux parois de glace, une grotte sombre. 2. Regard attiré par la lumière de dehors, la vie. Impossible d’aller vers la clarté. 3. Je m’enfonce dans le noir en une marche lente aux côtés d’une otarie qui se dandine. 4. C’est elle, là pour nos adieux, pas de pleurs, dit-elle. 5. Elle m’abandonne. Angoisse. RÊVE 3. 1. Un escalier sans fin conduit à cette pièce, la même encore. Balai à la main, je dois le dépoussiérer, une corvée détestable. 2. Une araignée grimpe sur le manche, d’un coup sec, je l’éloigne. 3. La bête grandit, devient énorme, emplit l’espace de son corps noir, de ses griffes. 4. Elle entre dans un cercle de feu, crie : « Tue-moi, libère-toi ». 5. Elle crame. Angoisse et délivrance. RÊVE 4. 1. Toujours cette pièce mais douillette, un cocon, le salon familial, au centre un divan où je me repose dans la pénombre. 2. Face au divan, un cadre dans lequel, au point de croix, est brodé haute plainte. Une fenêtre est ouverte sur le jardin éclatant de soleil. 3. Ma grand-mère se promène au milieu des massifs de fleurs. Elle me fait signe, me sourit. 4. Je la rejoins, elle est totalement présente, vivante, lumineuse. 5. Je me réveille, elle est auprès de moi. Joie. RÊVE 5. 1. Prisonnière à l’intérieur d’un cercle limité par des tentures blanches, rigides, opaques. 2. Impossible de m’échapper, à tâtons je cherche une issue en palpant les tissus. 3. Une main de l’autre côté s’appuie sur la mienne. 4. Je m’envole vers le vide du ciel. 5. Je crie « Alléluia ». Délivrance. CHRIDELL.

1/En bas des bêtes , des bêtes rodent , des bêtes sauvages dans une sombre étendue de marécages , racines et bosquets ; trente et une marches en bambou à notre chalet sur pilotis ; air de fumées , visqueux et menaçant 2/ Sur la plage, un raz de marée a tout emporté, plus rien, sensation d’avoir été soufflés, nous étions sur la plage ; maintenant des hommes cherchent et espèrent les fragments qui permettrait de nous identifier 3/ Une voix martelant toujours la même phrase : « êtes-vous prêt Monsieur, Monsieur êtes-prêt ? » 4/ Campus universitaire récent, vaste espace boisé : ormes, charmes, chênes ; architecture transparente et vitrée ; soudain, un mur ! Un immense mur de pierres infranchissable 5/ Escalier, marches d’escalier en vielles pierres irrégulières, sans rampe et sans tapis, monter monter, monter encore, fuir la sensation d’étouffement. SMERALDINE.

1 les placards hauts de la maison neuve et blanche où dorment une nichée d’enfants. 2 derrière l’arbre, guetter les phares des poursuivants, la terre m’avale sûrement. 3 nommée maire de Nantes, l’énigme et l’embarras d’une telle élection, soupçonner l’arnaque. 4 on est bien dans les terriers. 5 dans l’entreprise exceptionnellement fermée au public, l’employée brune trace des lignes de cocaïne sur l’écran de son tactile éteint.
#POMME.

1. Je flotte dans un univers coloré et m’approche des étoiles où dansent des personnages. Un enfant aux taches de rousseur me sourit, je le reconnais, c’est Jimmy. Réveil brutal à la réalité, je sais que je rêve et me souviens de son suicide d’adolescent. 2. Partir à la recherche de mon médecin retraité, le pister, le traquer, lui seul pourra nous aider. Le retrouver, le voir vieux et affaibli, c’est moi qui viens le sauver. 3 La fenêtre, le vide, le précipice, le vide. Non, ne montes pas sur la chaise, tu vas basculer dans le vide, j’essaie de crier et de te rattraper. Suis-je arrivée à temps ? 4. Le bruit dans la maison si grande et si vide, j’échafaude des plans pour me cacher, me sauver, les cris de secours ne veulent pas franchir ma gorge qui produit un son rauque et plaintif. On me berce à côté, ce n’est qu’un cauchemar. 5. La maison est en flamme, les allemands l’ont brûlée, mes grands-parents sont là, bien vivants, à mes côtés, les voisins sortent et s’entraident ; oui mais je n’ai pas connu cette période et ces voisins sont ceux qui figurent sur les photos sépia de la famille. LÉA GUERCHAN.

1/ Une caresse, longue et grise, qui se déroule tête flanc tibias, et se dédouble et ne cesse jamais, torse hanches, si longue et grise que peu à peu sous la peau de l’enfant les os pointent leurs saillies. 2/ Me rappeler que je peux interrompre à tout moment... Attendre encore... 3/ Les faits : aujourd’hui sa tête a été tranchée, ses bras le seront demain. Le châtiment se décline en elle point par point, convoque sa mort au passé, lui signifie que l’irrévocable, quoi qu’en dise l’ordonnancement des sentences, a eu lieu mais alors, et la peur la frôle, depuis quelle part de son corps cette pensée s’énonce-t-elle ? 4/ Bientôt mes poursuivants s’élanceront eux aussi dans le vide, seule issue : regarder ma main droite, ok descente amorcée, j’arrive. 5/ un rire irradiant, une infinité de particules lumineuses, sphériques, des billes percutant l’espace, légères, brillantes, silencieuses, l’esprit qui vient de parler a fait montre d’un humour désopilant. PASCALE GARREAU.

1. Marcher, marcher sur la terre et continuer suspendue avec bonheur et sans peur. Si ! Chuter jambes et pieds épileptiques, c’est la fin. 2. Un pont très très large au loin. Savoir que je le franchis généralement à deux sans jamais être dessus. 3. Voir un présentoir merveilleux de couleurs défiler devant mes yeux. Des sons accompagnent. Je ne garde aucun souvenirs des différents rythmes couleur-son, juste de la sensation de bonheur. 4. Marcher longtemps dans ma ville, croiser et visiter des grands bâtiments publics. Le sud du fleuve est au nord, les lieux sont permutés et je ne me perds pas. 5. Dans les couloirs souterrains du métro. Monter, descendre, tourner, croiser des inconnus qui font la même chose dans l’autre sens, à l’infini, sans départ ni destination. FRÉDÉRIQUE HERVET.

Rêve 1 (avant ses quatre suites). La traversée _ je rêve, je rêve, je me roule, je me roule enfin sur la plage, je m’y traine, à bout de force, mon cœur cogne contre le sable, tout la plage tremble, après avoir plongé depuis sa tombe, du haut de la falaise, « Je désertais un monde dont j’avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde de qui la terre et le ciel m’étaient inconnus », poussée, hissée, traînée par le courant, à hue et à dia, tantôt agrippant une crinière à pleine mains, tantôt fendant le cœur d’un hêtre, aigue comme une hache, 1.glissade j’ai fait la traversée depuis le Grand Bé, traversée à la nage, contournant le fort national, échouée enfin sur le Sillon, à la dérive, j’ai suivi le fil, le fil du courant, comme tirée par le chalut, qui t’emporte dans son filet, te jette sur le rivage, te vide de son sac, 2. Matière d’eau dedans, si tu ouvres grands les yeux, tu trouves dedans, en miroir, les couleurs diaprées de la grande transparence, elles qui sous l’eau s’irisent, se troublent et peuplent la matière neutre, me peuplent moi, comme coulée du robinet « avec une générosité merveilleuse, une fraîcheur, limpidité, agilité, avidité (ô jet réglable) merveilleuses, une générosité d’une insipidité merveilleuse… (Une telle générosité est insipide, inodore, incolore et sans saveur) » _ mais soudain, salée, parfumée, traversées des mille couleurs de la lumière, l’eau, ainsi, sous moi, d’un indigo profond, et presque noir, l’œil d’un nourrisson, devant, un grand tunnel d’or, qui se tisse en grands bandeaux, et se dénoue en cercles pailletés à l’iris tournoyant, au-dessus, je plonge plus bas ou je remonte à la surface, un glacis clair d’aigue marine, une eau brillante comme du verre qui s’enroule et se déroule autour de mes poignets et mes chevilles, en minces bracelets, et me couronne, deux paumes qui glissent sur mon visage, l’effacent jusqu’à l’oubli, et puis toujours, comme j’avance, en brasse coulée, l’eau transparente et chaude contre ma peau, 3. Tirant d’eau : les courants brusques, qui me soulèvent, me transportent ou m’arrêtent, s’opposent d’un corps mouvant, puis cèdent à ma percée, et moi toujours j’ondule dans les vagues marines, et elles, tout contre moi, leur ressac les creuse, les éparpille, mousseuses aux abords des rochers et des îles ; 4. Corps friable : sur le Sillon, je trouve un sable blond tiède sous mon ventre qui se colle à ma peau, il a goût tantôt de sel, tantôt de sucre vanillé, il sèche vite au soleil, me laisse ainsi badigeonnée, dorée et prête à cuire, dans un grand four ; 5. Glissando : je me renverse sur le dos pour regarder les nuages qui filent à grande allure dans le ciel tandis que je m’enfonce peu à peu dans le sable comme sous une très lourde, lourde pierre. Rêve suite 2. La perte de parole, celle des nautoniers, 1. Corps de sel : « Ils font partie du mouvement. Ce mouvement est régulier depuis des jours et des jours. Ils luttent pour remonter le courant. Ils le font avec force, avec calme. C’est une concentration de toutes les volontés, en même temps. Un bloc, solide, compact. » _ je suis ce bloc-là, je ne suis plus que ce bloc, lourd, très lourd, plein d’eau, noyé, la traversée, cette traversée était trop longue, roulé sur le rivage, 2. Chute : voilà que je m’enfonce dans le sable comme ce bloc, je m’y abîme, je m’y révulse, lisse comme la pierre, mais voilà que quelqu’un me hèle, là-bas, au loin, s’approche, et me tend une main secourable ; 3. Rencontre surgie du passé : il se trouve que c’est mon ancien professeur de philosophie qui m’enveloppe dans un grand drap de bain en me citant Platon, le Théétète, c’est ce que nous avions fait toute l’année en sa compagnie d’ailleurs, souviens-toi, toi qui étais là, je te tire par le bras, fantôme, je te secoue, mais toi, tu refuses d’apparaître, être de rêve qui ne veut pas même être, lire et citer le Théétète de Platon, voilà ce qui nous occupa, jadis, et ma mémoire, telle une ardoise d’où tout se serait effacé, le pertuis d’Antioche pris par les Mamelouks, la mémoire oublieuse de ma tête percée, n’a rien retenu de ce texte, sinon ce moment où nous le lisions ensemble, dans le soir, à la lampe d’opaline, sur la table de la cuisine, quand j’y pense, d’ailleurs, on pourrait à présent, en cet instant, me poser n’importe quelle question sur moi ou sur n’importe quoi qui me regarde, comme un bouddha, moi, je ne saurais répondre, du monde, du temps, voilà que j’ai perdu le fil – mon professeur est là, qui argumente ou bien qui me frictionne, je ne sais pas, je n’ose pas trop le regarder, par respect de la toge, parce que je ne me souviens plus de sa leçon, parce que je claque des dents, et parce qu’il est quand même seulement en slip de bain ; quand il s’enroule enfin dans un grand drap de bain semblable au mien, cela réduit mes scrupules, et je peux écouter, l’eau a coulé de mes oreilles ;4. Transformation en une partie de son propre corps : j’ouvre alors une bouche pleine de mots, il y plonge son index, et me la vide sans façon, mâchoire qui peu à peu se repose, muscles qui reprennent leur place et leur fonction, pensées qui retrouvent leur place et viennent se poser sur la langue, se présentent dans un certain ordre, maintenant, comme le jeu de cartes rebattues qu’il est, quinte ou brelan d’as dont j’ignore hélas couleurs et figures mais dont j’ai à nouveau conscience, comme des touches d’un piano, qui suivent un fil _ nous parlons ainsi des heures (c’est lui qui parle, je l’écoute car ce qu’on ne peut dire, il faut le taire, mais écoutant si bien que par sa bouche, dont je bois les paroles, c’est aussi moi qui parle) devant le Grand Hôtel des Thermes, 5. Défilé : combien d’idées défilent devant nous, elles sortent, une à une, comme on voit sortir, les uns après les autres, les curistes rouges, cuits comme des homards de la porte de l’hôtel des Thermes, des diables hors de leur boîte, on les voit sortir et courir tout nus dans l’eau en laissant tomber leurs peignoirs de bain blanc derrière eux, avec les palmes et les grandes roses rouges qu’ils tiennent à la main, cursus honorum de pourpre, cortège marial jonché de pétales de roses, jusqu’au rivage, funèbre procession sans corbillard, tombereau marin ; ils s’y enfoncent d’un coup de rein, mais ne ressurgissent jamais des eaux qui s’assombrissent, j’assemble avec un soin extrême les mots qui composeraient la question qui me brûle les lèvres (ils se noient ou ils se transforment ou ils traversent l’océan ? « Suave mare magno aequora ventis e terra magnum alterius spectate laborem ») _ j’ouvre une large bouche, mais mon professeur me la ferme, manu militari : « Taisez-vous, c’est trop tard, retournez d’où vous venez ! », bouche bée, me voici de retour sur la tombe - « Cette négociation a durée plus que la guerre d’Espagne ; le Génie militaire ne cède pas facilement six pieds de sable. » Rêve suite 3. Le mot prend corps - ainsi, lui parlant, moi sans rien dire, nous méditons sur les bienfaits de la vie terrestre et revenons depuis la tombe de Chateaubriand au Sillon, par mer basse, le soir tombe _ 1. Matière molle : bientôt, nous nous trouvons en cercle autour d’un grand feu de camp, mes amis d’alors, lui, et moi, nous y buvons du vin en faisant des libations, c’est-à-dire en levant le verre en l’air très haut et en prononçant des discours, puis, la tête lourde, nous balbutions encore un peu, secoués de rire, avant de nous blottir dans les couvertures, sur ce feu qui grandit comme une forêt de flammes (« Sicut nubes…quasi naves…velut umbra »), nous y faisons rôtir des guimauves comme j’ai appris à le faire de l’autre côté de l’Atlantique, à Westport précisément _ ce mot guimauve soudain prend figure dans ma bouche, il faut qu’il sorte, il faut que je l’énonce, que je l’énonce de la tribune ; 2. discours je me vois monter à la tribune d’une assemblée, et chercher à prononcer ce mot encore mou, qui durci, sortira tel un œuf du cul d’une poule, quand il sera prêt, il sortira lui, là, dit, dans le fil du récit, entrera dans le cours de l’histoire comme celui qu’il fallait placer là, des bibliothèques et des bibliothèques de livres à dos de cuir, de lourds manuscrits de vélin, dans ton dos, ils sont là, ils te poussent, le fil des pages encore aigu du coupe-papier, ou bien jamais coupées, repliées et douces comme des oreilles de chien, je leur demande de me dire, de prononcer, pour moi, sous le sceau du secret, ce mot qu’il faudrait dire, ne pas oublier, le bon, pêché dans leurs chaluts, le bon, la perle rare dans sa coquille, qui sortirait de ma bouche tel Jonas du ventre de la baleine, prophétique et et éternel, j’éternue à la place, ce sera la poussière, ça libère l’esprit 3. Sommeil dans le sommeil : je reprends place dans le cercle de mes amis, l’un d’eux me demande, « et toi, tu ne dis rien », je lui dis que je dors et je dors, il chuchote aux autres « elle dort » et je dors, et tout en dormant, je respire l’odeur, l’odeur délicieuse et rose du sucre cuit, je m’unis aux nuées, telle jadis Ixion 4. Fusion : je suis l’odeur du sucre cuit, que je filais jadis, pour en faire de petits bonshommes, de ceux qu’on trouve sur les gâteaux d’anniversaire et sur les pièces montées, avec les roses et les vœux sur hostie, ça finit aussi par fondre, à la longue, sous la langue, ça fond, 5. Disparition : un immense galop de centaures surgis de l’océan efface la plage et l’île de la surface de la terre et disparaît dans un tourbillon de poussière. HELEN RIOT.

1 Côte à côte dans les airs, moi et mon toubib ; je lui dis je ne suis jamais en compagnie ici – sentiment de bonheur inouï 2 les chiens accrochés à mon bras, leurs crocs plantés dans ma chair 3 devoir ramper dans des boyaux trop étroits 4 D’énormes tas de gravier ; à leur sommets, des semi-remorques, d’un seul mouvement, tournent leurs cabines dans ma direction vers le bas 5 les dents dans ma bouche n’en finissent pas de tomber. BÉATRICE D.

1, je dois assassiner quelqu’un, une rencontre est organisée, l’homme me parle, je l’écoute, il a l’air sympa, intelligent, cultivé mais je dois absolument le tuer pour échapper à la mort, lorsqu’il repart je l’attrape par le cou et j’épuise toute ma peur en l’étranglant, 2, pris dans un labyrinthe étrange, disloqué, morceaux d’espace qui ne s’interconnectent pas les uns les autres, je dois trouver les bonnes interconnexions entre les pièces et les couloirs pour m’échapper d’ici, je m’empare des morceaux d’espace qui flottent devant mes yeux et les emboîte les uns aux autres, finalement je trouve la sortie mais la scène se répète et tout est à refaire, 3, fête silencieuse, à la périphérie de la ville, avec cette impression d’étouffer si caractéristique de la province, plongé dans une semi-obscurité, entouré d’autres naufragés à la mine éteinte, ils participent aussi silencieusement que moi à cette étrange soirée, se servent au ralenti des verres de champagne, je ne connais personne, je bois pour boire dans mon coin, dehors les bruits de circulation sont étouffés sous la neige, 4, Sarah tombe sur les notes de mon livre, qu’est-ce que c’est que ça ? je m’approche, sur la première page du manuscrit une photo en noir et blanc, elle représente des cadavres d’hommes jeunes alignés dans la boue, ils ont la bouche et les yeux ouverts, ben oui, ce sont des cadavres... elle me regarde, interloquée : mais c’est dégueulasse ! moi : mais j’ai pas fini, c’est qu’un brouillon, 5, elle et moi lancés sur l’autoroute en patins à roulettes, on se tient par la main, impossible de freiner, nos patins tremblent, on ne contrôle plus rien, la pente s’accentue, on double les voitures, une grosse bosse et on décolle très haut, impossible de redescendre, 6, des tunnels sous la ville. GWEN DENIEUL.

1, courge, four, roue, toux, doux, ou, ou, ou 2, pédalo, dans lac reflète des cieux et sages noirs bleus et mobiles 3, Christina n’a pas dit « Et la canalisation forcée ? », mais elle a dit « Est-ce ma vie ? » 4, RDV mat. 10/2 avc missi GAST rap pr confrm 07 07 08 07 5) Forêt gothique par temps de pluie en atmosphère bleue, avec Milou en brochette, puis je prend le bus 53 pour aller au boulot car réveil a sonné mais il ne veut jamais s’arrêter de sonner et trompé matin/soir. ISTA POUSS.

1 tout est trouble et pourtant je vois bien les flammes et l’escalier et l’étage si haut, si perché ; plus prés des nuages que du sol, je vois bien que tout va griller et moi avec et que l’ascenseur est bloqué et que personne ne fait rien et que l’escalier et que… 2 ils sont là cachés sous leurs cagoules, ils ont masqué leurs yeux et pourtant on ne voit qu’eux, ils vont frapper et je suis à portée 3 c’est toujours à la pleine lune, la faute au loup-garou, c’est toujours à ce moment que tu me quittes pour de vrai et que j’inonde mes draps de larmes rouges, 4 je vole je décolle du sol je bat des bras je fais des efforts pour être cet oiseau qui pourrait décoller un peu de la lourdeur des jours et les efforts ça me réveille toujours , 5 j’ai longtemps rêvé d’être une rose… SYLVIECHO.

1. Je viens de la mort mais de l’autre côté du rêve. 2. Je viens de la mort et lui règle en heures précieuses et comptées le sommeil, ce dû, ce pain, cet intérêt quotidien selon Schopenhauer que chacun de nous lui acquitte, semblerait-il, comme tout ce qui marche, rampe, nage, vole, pense et rêve sur terre ou dessous et là, à l’instant où je vous écris, je suis en Turquie et je dors mais pas en Turquie ; je dors dans les années deux mille et de fait, je ne dors pas je suis en Turquie, trente ans après, dans ce même village que je reconnais à peine et où une foule compacte m’invite sous un dais ridicule mais je n’ai aucune envie de danser donc je me casse pour rejoindre la route principale d’où monte, lente et sinueuse dans la poussière dorée, comme une procession en tête de laquelle je reconnais distinctement cette amie hollandaise disparue depuis des lustres et qui me présente à cette fille inconnue, son amie dit-elle, pendant que nous quittons le cortège pour musarder bras dessus bras dessous par les rues trop moches du bled et nous marchons d’un bon train depuis quelques minutes déjà, alertes, heureux de ces retrouvailles échangeant dans un joyeux désordre des propos décousus, nous marrant pour un rien quand soudain d’un même mouvement tous trois nous tombons à la renverse et, surprise, surprise, au lieu de nous affaler durement, lourdement dos au sol nous commençons à nous élever doucement, à cabrioler, à tournoyer étonnés, dans tous les sens en riant, légers, sidérés et planant tels des albatros sans homme d’équipage dans les airs au-dessus des visages médusés de la foule interdite lorsque, en raison d’une obscure clause administrative, nous atterrissons dans la cour d’un commissariat où pendant que les flics bizarrement me jettent hors de leur soue, ils bouclent mon amie hollandaise et sa copine qui finiront toutes les deux mais ça, alors que je déambule sans but, abasourdi, choqué par leur arrestation arbitraire, ça, je l’ignore encore et pour l’instant, à quelque dix mètres devant moi, élancée, gracieuse, élégante de sobriété, une petite fontaine, une vasque d’albâtre avec en son centre un unique jet vertical de quarante, cinquante centimètres d’une eau transparente que je m’amuse, de maintenant huit mètres peut-être, à étirer, à sculpter de l’index droit et l’eau compacte, comme canalisée dans une gaine invisible, suit le mouvement de mon doigt, se contorsionne pour de boucles en nœuds exécuter les figures qu’au gré de ma fantaisie je trace dans l’éther et que le serpent liquide suit impeccablement, au doigt et à l’œil quand j’esquisse, par exemple, une sorte de petit bonhomme en flotte que j’anime à loisir mais je me rapproche du bassin et dans un bruissement inquiet ils se reculent tous d’un seul mouvement avec dans le regard un murmure craintif ceux qui participaient du même étonnement grandiose qui m’a saisit à l’instant où je vis sous ma paume puis dans ma main l’argile, la pierre, le marbre que sais-je sous mes yeux et ceux stupéfaits de la poignée muette de badauds attardés mais où précisément attardés, dans quelles contrées attardés, de quelles rives du Styx nous rêve la mort ? 3. Je viens de la mort mais si je viens de la mort, d’où vient cet enfant qui me parle et que je n’ai jamais vu et qui voudrait voir la vie et qui insiste, insiste, insiste tellement qu’à la fin je lui cède et pourtant, je l’ai prévenu, je lui ai montré de l’intérieur du rêve la putain de vie de merde qui est la mienne et dans quel état je suis, là, allongé dans une cellule de cette abbaye d’enfer, je lui ai montré, décris mes souffrances, mon désespoir de tout perdre jusqu’au rien qui était mien, la raison, la vie, le souffle, l’âme, l’esprit mais avant tout, avant tout et surtout, surtout l’amour, l’amour que la terre dans sa course indifférente m’arrachait, l’amour qui s’éloignait à chaque seconde, à chaque pulsation bleue de sa dérive déraisonnable autour d’une étoile jaune alors que mourait en moi toute espérance mais évidemment que je lui ai montré tout cela et terriblement pire encore et cependant non, il a absolument voulu et puis si gentil mais tellement naïf que je n’ai pu que me rendre à sa lancinante, douce et tendre rengaine « s’il te plait montre-moi la vie, s’il te plait montre moi la vie, s’il te plait montre-moi la vie » ritournelle de sa composition apprise allez savoir où vu qu’on croise de tout et tellement de gens différents sur cette planète avec ses deux tours gigantesques aux têtes perdue dans les étoiles et son unique escalier, coincé entre deux incroyables parois de ciment, cet escalier que nous gravissons ensemble moi devant tenant le petit par la main et de lui expliquer que voilà la vie, regarde bien petit voilà la vie, la voilà, regarde : un escalier tendu entre deux plots de béton dont on ne sait rien et sur les degrés duquel, couchés dans la rigidité de la mort, des cadavres cireux, de tous âges, toutes couleurs, confessions, histoires, horizons, étendus font semblant de n’attendre rien ni personne mais je le sais moi qu’ils rêvent tous que leur tour viendra et nous montons, montons avec pour seule escorte le froid silence de cette haleine fétide s élevant des chairs fanées, flottant entre deux haies blêmes, jaunes, rêches, sèches, aux os des branches recroquevillés, enchevêtrés, fendus, éclatés, blanchis dans le ricanement d’angles insolites, tordus, brisés et moi de lui rabâcher sans cesse espérant le dégoûter mais trop tard vu qu’il s’est déjà engagé à ma suite, voilà la vie, voilà la vie, voilà la vie et t’es content j’espère maintenant que tu la vois regarde la bien la vie de la plupart des gens et tous, là, couchés n’importe comment dans la défaite figé du dernier râle, tous, tous ceux que tu vois ici furent un jour dans ce monde que tu cherches à rejoindre, ce monde où en l’espace d’une longue existence certains n’ont même pas gravi une marche et nous montons, montons et je dois dire que mais je ne sais par quel raccourci invraisemblable mais enfin, la surprise, le bonheur fut total de découvrir, par quel extraordinaire, de découvrir un monde, un monde véritable, inouï, incroyablement réel dans l’expression de la plus haute lecture poétique d’une fantaisie débridée, créatrice mais quoi, qui et pourquoi cette île, à portée de rêve et posée comme un relais dans la nuit au milieu d’un océan magnétique s’élevant en double hélice entre les quatre bases du vide et qui entre, avec toutes ses marées électroniques jetées comme un grand manteau d’écume quantique sur les épaules de ses innombrables rivages superposés et qui entre à l’instant, subitement dans le livre éternel des songes dont il déchire, sacrilège, cinq pages qu’il me tend, comme autant de mondes dans un silence abyssal.. 4. Je viens de la mort et je n’y retournerai plus vu que je sais d’où je viens mais après avoir vu les oiseaux de pierre prendre leur envol j’ai à nouveau éprouvé le besoin de prendre le mien et du fin fond de la Turquie, près de la frontière iranienne, d’un coup de tapis me voici rendu à Constantinople au-dessus Sainte Sophie dont je survole, assis en tailleur, les toits en bois, le cloitre en bois et dans la cour en bois du cloître en bois des corbeaux en théologie (est-ce Borgès qui rapproche la théologie de la littérature fantastique ?) que j’apostrophe moqueur comme un merle en plein ciel leur balançant qu’ils ont faux, tout faux mais alors faux de chez faux et que ce n’est pas tant de se planter sur des questions de doctrines à la noix que leurs attitudes rances, mesquines, renfermées, aigres, leurs intolérances criminelles, leurs feux de joie purificateurs, leurs mutilations mentales, physiques, toutes leurs conneries rodant tels des chiens efflanqués faméliques autour de l’hypothèse divine tandis que je tourne dans le ciel au dessus d’eux qui me gonflent et les ceci et les cela de la doctrine, les conciles, la hiérarchie hiératique on s’en pète que je leur balance goguenard tout en pirouettant dans un azur de loukoums roses ; on s’en fout que dieu soit blanc, qu’il bande mieux que Priape, qu’il éjacule ses comètes dans la soie noire de la nuit et aussi on s’en tamponne qu’il parle yiddish avec un accent pékinois et que sa grand-mère réussisse à la perfection (normal, c’est quand même la grand-mère de dieu) le soufflé aux abricots rouges bon, d’accord, ça, ça compte mais le reste, bougres d’abrutis que je leur chante, le reste on s’en tape un max vu que la doctrine c’est pas de doctrine et encore, même ça c’est trop, respirez, respirez, respirez les mecs que je leur lance aux burnous, aux turbans, aux caftans qui tournent en rond en bas dans ce cloître rectangulaire et du coup ça se complique car les vêtements, l’allure générale des divins corvidés dogmatiques semblent pointer une époque de quelques décennies postérieure au vingt-neuf mai 1453 tandis que les bâtiments en bois, eux, nous causent pas loin de mille ans en arrière mais sans doute suis-je parallèlement tout à la fois ailleurs, avant, ici, après, là-bas maintenant et bien évidemment au dessus de Sainte Sophie vers la fin du quinzième siècle ainsi que par le caprice d’un feuillet temporel, à la même seconde, au-dessus de Sainte Sophie vers la fin du cinquième. 5. Je viens du rêve de la mort. Du rêve de la mort pour la vie à laquelle elle aspire mais qu’elle n’atteint jamais, et pour cause, que sous forme mortelle et cependant que la mort nous rêve dans nos cercueils de chair nous rêvons déjà à son au-delà, à un impossible rien ou à une forme de vie éternelle qui ne pourrait fatalement que ressembler à un univers onirique infini et donc au sortir de ce long songe je fus troublé, peiné, rageur de n’avoir pas son nom en tête à mon réveil et même avant, avant que ce garçonnet d’environ dix ans ne vienne m’annoncer la mort, leurs morts de mon amie et sa compagne toutes deux visées, toutes deux touchées, toutes brulées vives dans l’incendie criminel de ce mauvais bouge grimé en auberge, dans ce village où nous nous étions, c’était étrange, retrouvé bras dessus bras dessous alors que oui, c’est vrai, la dernière fois que je l’ai vue voici plus d’une génération, c’était dans le métro parisien sur les quais et nous nous sommes reconnus, salués mais tandis que d’en face elle me criait : « je pars en voyage », avant qu’elle ait eu le temps de me préciser où, les rames sont arrivées, les visages ont glissés de vitres en vitres jusqu’à se fondre dans la foule et là, dans ce rêve, je sais que j’aurais pu la ressusciter mais simplement, simplement retrouver son nom, son prénom perdu en moi quelque part et que rien, absolument rien ne m’avait indiqué d’où ma mauvaise humeur ce matin au lever, en dépit des cabrioles à trois par dessus les toits, en dépit de la fontaine, en dépit des oiseaux, en dépit des mendiants, en dépit de ces deux autres femmes dans la mosquée, en dépit de Sainte Sophie, en dépit de Jérusalem et puis je me suis dit (mais étais-je éveillé et me suis-je rendormis ensuite), qu’après tout, ce prénom était en moi puisque je l’ai su un jour et que je n’avais qu’à, oui, c’est ça, me rendormir et rêver ; me rendormir et rêver et son nom me reviendra et ensuite, ressuscitée elle ressuscitera son amie qui en ressuscitera d’autres et d’autres et plein d’autres et son prénom m’est vraiment revenu et inutile de dire que depuis, il ne m’a plus jamais quitté mais tout bien pesé, ceci n’est peut-être finalement qu’un songe éveillé comme je me demande parfois si je fus, moi aussi, avant de naitre dans cette imbécile vallée en armes, un petit garçon dans le rêve d’une grande personne et si j’ai, comme ce petit garçon, demandé avec une naïve insistance à voir la vie, à voir la vie et alors, je lui aurais dis : « mais je me débrouillerai tout seul, juste tu me montres où ça commence ensuite je m’arrange » peut-être oui, peut être non peu importe, du haut mais ça aussi j’ai du le rêver quelque part et par exemple puisque je suis bien éveillé, je pourrais vous parler de passer en six mais pour passer en six il faut transgresser les règles (que St Augustin déclara faites pour ça), franchir les clôtures, les barrières, les interdits, les frontières du pentagramme, passer en fraude la limite supérieure du nombre cinq, nombre premier, en troisième position sur la suite qui fait correspondre chaque nombre premier à un entier naturel et donc doublement premier à savoir par sa nature intrinsèque de « cinq » et par son rang (trois est premier) dans la suite des nombres premiers mis en correspondance avec les entiers naturels et cette suite transfinie est bien évidemment contenue dans la suite infinie des nombres premiers et maintenant si nous sélectionnons dans cette suite les nombres premiers premiers et que nous rapportions cette nouvelle suite, (par une opération similaire à la précédente), à l’ensemble des entiers naturels, nous constatons que, dans ce nouvel ensemble de cardinal transfini, cinq est premier premier premier puisque dans cette troisième suite, il vient en seconde position ( deux est premier) dans l’ensemble des entiers naturels et d’itérer cette opération à l’infini histoire d’y dénicher un nombre univers, histoire de se réveiller en six sur Aleph-Zéro et découvrir grâce à Cantor qu’Aleph-Zéro plus un est égal à Aleph-Zéro soit le plus petit des nombres cardinaux transfinis ou de s’endormir en sept sur la conjecture de Riemann, sur les valeurs singulières de la fonction zêta, sur la droite, sans doute, des zéros alignés à l’infini mais peut-être n’est-elle que le fragment naissant d’une courbe et puis magnifique, tandis que pragmatique et rationnels vous calculez les probabilités de votre cursus professionnel parfait, sans faute, les yeux grands ouverts sur le réel, votre vie, là, sur terre, votre vie prend inévitablement le chemin qui vous songe et auquel, bien sur vous n’avez, vous n’auriez jamais pensé. 10. et tout provient de rien 9.et le temps ne signifie rien 8. et du rêve au rêve. 7 et d’un papillon à l’autre. 6 et du chaos à l’homme. 5,9999...et de l’homme au chaos LAURENT SCHAFFTER.

ONE dans le vent, la peau du lac, la peau du lait qui frise. TWO dans le vent, la peau du lac, la peau du lait —oh mon vieux père frisant. THREE dans le vent, maman, j’appelle dans le lait, ça déborde le lac et mon vieux père qui brasse ses côtes en avant. FOUR dans la peau, le vent qui siffle maman et le lit qui passe à mon père aux yeux de lait sur le toit pissant. FIVE dans le ventre, j’ai le lait maman, j’ai le lac et le vent, j’ai le vent qui frise en dedans. Et la peau du lac recouvre le temps. ZONE CLAIRE.

un intérieur familier groupe d’amis pas un ne bouge attentifs effrayés la voix sort de la cheminée la voix sort du coussin la voix sort du plancher la voix sort de la tapisserie la voix sort deux vision train de nuit fenêtre poussiéreuse l’aurore campagne plate et grisonnante corps pendus à un arbre tenue de prisonnier rayée trois une femme les yeux ouverts la bouche tremblante le rire alerte une femme qui n’a pas de corps quatre un marché des cabanes en bois toits en tôle chaleur étouffante vin de palme hallucinations étals de viande mouches cris chaleur étouffante autour un vautour puis deux vautours puis trois vautours déambulent entre les étals inspectent les étals sérieux et vigilant dodelinent les ailes dans le dos dialoguent le cours de la viande cinq une rue mal éclairée lampadaires hésitants bâtiments sombres hauts quelques lumières aux fenêtres les fissures des dégradations le trottoir bondé des hommes noirs silencieux regroupés à quatre ou cinq ne se parlent pas ne se parlent pas autour des bidons de couleurs des vêtements épars une foule statique pourtant impression de grouillement ça grouille dans la main une poignée de vers puis soudain dans mon dos une voix un ordre. MATTHIEU HERVÉ.

1, sur un vélo qui avance sans effort, et puis visant mal lui ou moi, un oiseau qui volait trop bas me frôle le bras de ses ailes et me déséquilibre, et à la faveur de ce contact, nous échangeons nos rôles, 2, dans un appartement, le torse nu, allongé au sol sur le ventre de tout mon long, en train de manger par terre, et une fille que j’avais remarqué et qui me plaisait me dit « tu manges comme un sauvage ! », 3, avec la femme qui figure sur le tableau au-dessus de mon lit, je ne vois pas son visage, mais nous nous embrassons, je suis tout entier dans sa bouche, je sens et vois son corps, presque intégralement, contre moi, avec les mouvements que fait la peau lorsqu’elle bouge un peu, 4, dans sa chambre en son absence ; je joue avec des figurines qui, de la manière dont je les agence, remplissent la fonction d’un message, 5, un bus me dépose quelque part, mais ce n’est pas où je voulais aller, je ne sais pas où je suis, le bus repart dans un nuage de sable, un couple passe en me disant d’un air entendu « faites attention ! » et s’éloigne rapidement, puis je suis dans une chambre, dans une grande bâtisse ancienne, et j’envoie un message à une Ninon dont j’ignore tout. GABRIEL FRANCK.

1, appartement débordant de meubles d’objets de gens de bébés et, désert dégagé déserté seuls quelques bandes de tissus ondulent au sol, présence soubresauts et cette voix : je préfère ne pas rester là, 2, paysage de toute beauté, lumière rare qui inonde et précise à la fois chaque relief ; derrière moi un garçon décrit le paysage, métaphore incongrue et bancale qu’il faut que je note mais je m’assoupis avec cette culpabilité flottante et cette paresse accablante de ne pas noter et oublie, 3, deux hommes tremblent terrorisés les yeux fermés ils sont en train de partir mourir, brusquement ma mère nomme l’un d’eux (elle l’a reconnu), il ouvre les yeux il est sauvé ; la terreur a tâché leurs vêtements au niveau du nombril, 4, un nourrisson sur un lit en hauteur, je dois tendre les bras pour l’atteindre ne vois pas le corps en entier il est trop haut sa tête la tête surtout et des tuyaux et cette mèche blanche cette grande mèche de cheveux blancs, me reconnaissant, le visage s’éclaire se précipite vers moi tournant son petit corps je ne peux pas seule l’attraper le rattraper le prendre tous ces tuyaux tous ces fils je demande de l’aide il est trop haut il va tomber, 5, un homme une cabine de douche comme une scène de théâtre (changement du rideau, mise en scène), il aime les femmes qu’il regarde à travers son dispositif ; des biscuits offerts, gardez les sachets il dit dans un coin de l’installation il y aura tous ces sachets vides comme un monticule du temps passé ; je suis l’une d’elle, 6 , cette femme qui me dit 2 heures d’écritures où il ne se passe rien 2 heures sans écrire pour écrire c’est après que ça commence au minimum ces 2 heures d’écriture sans écriture pour écrire, 7, ma main caresse l’étoffe au mur en glissant sur les marches, 8, où sont les bêtes ? il n’y a que le bruit des horloges. FRANÇOISE SZELEVENYI.

1 une glace au citron, une petite ritournelle sage, un peu quelque chose qu’on entendrait à la place de « Peer Gynt », ce quelque chose qui ressemble à une sorte de chanson, inutile et gaie 2 l’odeur de quelque chose de très loin, très innocent, très vide et creux, quelque chose qui doucement viendrait à la conscience, loin poisseux puis qui ne s’écoulerait pas, se figerait dans le fond du rouge presque noir 3 la route qui surplombe la ville qui n’est empruntée que par les autos à la nuit, à toute vitesse, les semi-remorques qu’on a du mal à doubler qu’on frôle on sait qu’on y perdrait la vie on entendrait les étincelles et les roues et les chromes et la vie elle même se tordrait briserait mais on passe 4 le livre est de la série « présence du futur » cette ellipse et ce cercle ils sont dans les jaunes le fond est blanc et les lettres noires minuscules, ne pas l’ouvrir, on n’en connaît pas le titre on sait qu’à l’intérieur, si on s’y penchait, on verrait les traces de sang 5 sentir sur la peau le doux frôlement des ailes d’un papillon, il s’en va, ce n’est pas ça, non, il s’en va mais le frôlement est là, qui reste, on avait cru y entendre quelque chose de l’aile si tendre mais non, c’est plus profond, c’est plus intestin, c’est là et ça cherche, on ne veut pas regarder, on ne cherche rien on voudrait s’en aller, on voudrait s’il se pouvait fuir mais c’est là, en soi et au plus profond de l’espoir et de l’âme c’est là, ça ne cherche rien mais présent et sans qu’on puisse s’en défaire jamais comme si la camisole n’y était pour rien, les capsules qu’on absorbe, les piqûres qu’on subit, les coups les cris les os brisés et dans les yeux les restes de ce qu’on aurait aimé vouloir intituler la vie. HANS BECKERT.

1. Dans le sillage du bulldozer resurgit, incrusté dans les empreintes profondes de ses roues, le bras jaune vif d’un maillot d’enfant que l’instant d’avant l’engin a arraché au fil à linge d’une maison éventrée. 2. Il marchait lentement dans une rue lumineuse, vêtu d’un costume blanc qui, à l’unisson de la clarté ambiante, lui conférait l’air béat d’un nouveau riche contemplant son opulence. 3. Ils se saisirent de ses bras et jambes et la balancèrent, sans le moindre effort, dans un sac poubelle. Ils pressèrent fortement sur sa tête, puis nouèrent le sac serré, l’obligeant à se recroqueviller sur elle-même. Elle ne parvint pas à crier tellement son menton appuyait sur sa poitrine. Elle se sentit rouler sur les marches de l’escalier du perron, les dégringoler dans une succession de cahots douloureux pour atterrir mollement parmi les autres sacs à ordures qui encombraient le trottoir. Elle s’agita dans le sac avec l’espoir de le crever pour en sortir. Mais il était étonnamment solide : il avait beau se déformer, il ne cédait pas. L’air commença à lui manquer, elle suffoquait. 4. Les portes sont si étroites qu’il faut les passer de profil. Pourtant, un piano droit occupe un cagibi en haut duquel une souris, entraînée par la musique, court sur des fils électriques dénudés. 5. Sur la table de nuit de cette maison inconnue, la photo d’une femme lui ressemble étrangement, une femme qu’elle n’a jamais vue et dont le visage s’évanouit dès qu’elle s’en approche. SYLVAIN MARESCA.

1 – Sur le canapé, après une étreinte, on découvre les ballons qu’on n’a pas gonflés, la fête a été écourtée. 2 – Incendie dans les étages, le patron prisonnier au sous sol. 3 – La carte d’identité qu’il faut retrouver parmi les grains d’avoine dans la crèche. 4 – L’arbre qui pousse sans racines au milieu du salon. 5 – Les couleuvres bleu turquoise rampent sur la surface de toute terrasse, d’un geste de la main une amie les neutralise. CHRISTIANE MANDIN.

Un – 1 la maison, pièces vastes. 2 des inconnus l’occupent 3 j’avance plus profondément dans le couloir 4 la maison se poursuit sur d’autres vastes pièces écroulées dont j’ignorais l’existence 5 elles ouvrent sur le ciel. Deux – au centre d’une place de village 2 des rues en partent comme des rayons 3 toutes identiques 4 Immobilité, nécessité de partir 5 des bruits au loin comme une fête qui s’éloigne. Trois – 1 à bout de force au milieu du lac 2 l’eau verte dans les yeux frôlement des algues autour des chevilles 3 silence, froid 4 une corde où je m’agrippe 5 réveil. Quatre – un train en gare 2 debout sur le quai je vois un homme se pencher à une fenêtre 3 Je le reconnais 4 c’est Giacometti 5 je disparais. Cinq – 1 Oiseau je survole un fleuve à contre-courant 2 je remonte vers la source, vers la montagne 3 sur un pic un nid 4 je me pose et replie mes ailes 5 au loin l’estuaire. L. L.

1/ L’ascenseur très étroit, trop chargé monte difficilement, s’arrête au chiffre 1 puis repart sans s’arrêter jusqu’au dernier étage, m’oblige à redescendre par l’escalier, les ascenseurs ne servent à rien, autant prendre l’escalier, je pense 2/ cauchemar identique des années durant : pas d’image, une scène noire, un souffle, une fuite éperdue sans corps, seule l’âme en perte de vitesse, mort 3/ des fruits en quantité sur un marché, beaux, colorés que j’emporte dans mon panier, un bébé dodu sort de mon ventre, tombe dans le caniveau 4/ Lyon, ville souvent visitée la nuit, en rêve, une ville où je me perds, où je rencontre des hommes célèbres, écrivains, politiques aussi, l’un d’eux me hisse sur un tabouret, je n’arrive pas encore à hauteur de ses yeux, c’est Chirac ! Mince alors ! 5/ une route de vacances et deux jeunes garçons sur le bord de la route, l’un d’eux vient dans notre auto. Des choses curieuses, de l’agressivité, un chat et un chien se battent, des rongeurs envahissent la maison. La mer. En plein milieu, la mer a des couleurs superbes, j’ai oublié ma petite fille au bord. Je vais la chercher à la nage malgré la distance, j’éprouve des difficultés au début, vite surmontées. Lorsque j’ai rejoint le bord, je ne la trouve nulle part puis je l’aperçois endormie, elle s’enfonce dans le sable. Je la sors juste avant qu’elle ne disparaisse complètement, la transporte en la couvrant de baisers jusque dans l’eau. J’entre avec elle dans l’eau que je trouve un peu froide. Elle revient à elle. Tout va bien. Sur mon bureau encombré de papiers, une enveloppe et quelques feuilles, des lettres décachetées que je n’aurai pas le temps de lire.. M-J DESVIGNES.

sur l’île où Icare s’est écrasé, j’achète des rêves (50 centimes le rêve)... 
1/ Dans la ville, une guerre et des hommes ayant de supers pouvoirs, mais pas de supers pouvoirs « comme d’habitude. » Un homme vous touche la peau et votre peau fond. Un autre homme vous touche et prend avec lui toutes vos douleurs et vos blessures – puis les emporte dans une tour. 2/ Dehors c’est la guerre. Michel n’est jamais venu chez moi, son fils oui. Il faut s’enfuir. ( Tous les jours, je m’occupe d’enfant, toutes les nuits, je dois sauver des enfants.) 3/ Ma fille fait tomber la nuit pour pouvoir rentrer plus tôt. Des agents secrets, un immeuble vidé de ses habitants, c’est sûrement à cause de nous et de ce que l’on sait. 4/ Je lui arrache le visage et je lui dis : regarde, mais regarde, tu ne regardes jamais. 5/ C’est une course entre deux chiens mexicains trapus qui grognent, deux bêtes flippantes. Sur la ligne de course, les deux têtes se partagent un seul corps et quatre pattes. Je reconnais ces têtes : c’est elle et c’est moi. Elle contre moi, moi contre elle. La tuer. La tuer. La tuer. JALIE BARCILLON.

1) Le transport dans les bras du père, de l’oncle, du corps inanimé d’un tigre. Un gémissement soudain. L’animal, n’est pas mort. C’est la mère ! 2) Une foule fixée devant un concert dans le noir. Violons, grand piano, trompettes, batteries. Des centaines de têtes immobiles face à la scène. Face au vide. 3) Être la victime d’une affreuse aggression. Trembler de l’horreur et de rage. Ouvrir la bouche mais sans pouvoir émettre de son, sans pouvoir crier. Se réveiller en sursaut. 4) La grand-mère qui revient pour livrer un message. 5) La découverte d’un billet de banque dans la rue. Le ramasser, l’empocher, penser : on gagne à regarder par terre. Puis, plus loin un autre billet, et encore un ! Bientôt à quatre pattes on ramasse des billets qui se trouvent à profusion un peu partout. Sentiment d’euphorie mais qui ne dure qu’un instant. Ce n’est pas possible, ça ne peut être qu’un rêve ! SPYROS SIMOTAS.

1. Une rougeur sur mon avant-bras gauche s’étend un peu plus chaque fois que j’y pose le regard, durcit, s’assombrit, se bosselle, se met à battre faiblement à un rythme qui n’est pas celui de mon cœur. 2. J’ai un second enfant, un bébé assez grand pour tenir assis sans aide que je néglige au point de ne pas lui avoir donné de nom – d’ailleurs, fille ou garçon ? 3. Au fond de l’appentis encombré, une porte mène à un appartement symétrique au nôtre que je n’avais jamais remarqué depuis l’extérieur. 4. Dans la maison de mon enfance devenue magasin d’équipement nautique, ni les commis ni les clients ne semblent m’entendre ou me voir. 5. Une neige épaisse tapisse la chambre ; l’autre moitié du lit est vide. 6. Je dois déployer une force que je ne me connaissais pas pour broyer la tête de mon assaillant. ANNE-HÉLÈNE DUPONT.

1, mon père vit encore, respire, bouge, marche, parle, sourit, rit, chante ; 2, je leur parle, mais ils ne m’écoutent pas, pourtant je fais de mon mieux, mais non, ils s’en foutent, et je m’énerve, je crie, je frappe ; 3, mes amis construisent leur maison, eux-mêmes, c’est long et difficile, je ne saurais pas le faire, mais eux vont y arriver, elle sera belle, nous y serons les bienvenus ; 4, je veux crier, mais je n’y arrive pas, impossible de dire quoi que ce soit ; 5, je prononce un texte magnifique, clair, beau, intelligent, dont j’ai oublié chaque mot au matin. F.D.

1 La rivière est bleue, debout sur un grand rocher, un homme et son fils, il lui apprend à nager ou peut être à plonger , le paysage est plus que beau, 2 Impossible de déchiffrer ce qui est écrit, mes yeux ne veulent pas s’ouvrir 3 Dans le miroir mon reflet est celle d’une femme trisomique, mes larmes ont déformé mon visage, celle qui me regarde de l’autre coté du monde tend alors sa main pour me caresser la joue, c’est tendre et doux 4 De nouveau la piscine vide, pour la cinquième fois de l’année, 5 une marée basse gigantesque, la mer s’est retirée sur des kilomètres 6 A qui demanderde l’aide dans cette ville inconnue ? ISABELLE JAUNET-PERROTTE.

1. rêve noté souvent la bribe qui reste c’est ce tunnel de métro hagard et gris où flotte ce wagon pneumatique gris les cris et l’eau croupie 2. dents qui mordent pointues rouges dents carnivores jamais je ne perds les miennes en rêve non mais voir ces dents enclenche fuite, fuite, dents de chien ou de vampire ou de berger allemand, pas le temps de réfléchir en rêve je cours, c’est tout, et il y a une forêt autour 3. rêve doux, rêve posé, la maison au bord du lac, l’automne, je respire doucement, autour de moi je ne vois pas mais je sais leur présence, la chouette qui dort, le renard, la sieste, la lumière qui décroît, le livre près du transat, le pull de laine douce, je suis vieille, on est au Canada, c’est fin septembre, je m’endors, il n’y aura pas de nouvel octobre pour moi, je suis vieille, le clapotis du lac, je regarde ma main, j’écoute les bruits des animaux, les feuilles, je meurs 4. rêve que je vole, c’est tout, avec les oies sauvages, je vole, et l’eau scintille plus bas 5. je discute avec mon chat ; c’est comme la journée, à ceci près que nous avons une conversation formidable : je lui explique des caractères hébreux qu’en vrai je ne connais pas, et il les combine et les recombine avec sa patte, analyse l’histoire de ces combinaisons, on découvre le sens du monde et ce qu’on fait là, d’un coup il porte un chapeau rouge, une sorte de béret carré, il lisse ses moustaches, je me réveille là. ALICE SCALIGER.

1 – Quelque chose a disparu, l’absence va tout avaler. 2 – La retouche est longue, une lettre d’amour – courte pour une lettre certes. 3 – Je suis perdu et la peur me fait défaut. 4 – Vol ; donc le but doit être cubique. 5 – Une inconnue inspire le bonheur – en elle trois. TRISTAN MAT.

1. L’épais matelas de laine dans lequel je crois m’enfoncer est une plaque de métal recouverte d’un mince tissu. 2. Des dizaines d’empreintes de main blanches sont moulées dans la paroi humide, dans le coin du salon. 3. L’eau monte et fait rage dans la maison, je te prends la main, nous courrons au grenier pour nous évader par le vasistas du toit 4. Nous sommes abrutis, hébétés derrière les barreaux du camp, je prends soudain conscience que les autres prisonniers sont des acteurs et que je réalise le film 5. Mes cheveux comme des cordes brillantes tombent jusqu’au sol et continuent de pousser. LOUISE MÜLLER.

1. Dans le sillage du bulldozer resurgit, incrusté dans les empreintes profondes de ses roues, le bras jaune vif d’un maillot d’enfant que l’instant d’avant l’engin a arraché au fil à linge d’une maison éventrée. 2. Il marchait lentement dans une rue lumineuse, vêtu d’un costume blanc qui, à l’unisson de la clarté ambiante, lui conférait l’air béat d’un nouveau riche contemplant son opulence. 3. Ils se saisirent de ses bras et jambes et la balancèrent, sans le moindre effort, dans un sac poubelle. Ils pressèrent fortement sur sa tête, puis nouèrent le sac serré, l’obligeant à se recroqueviller sur elle-même. Elle ne parvint pas à crier tellement son menton appuyait sur sa poitrine. Elle se sentit rouler sur les marches de l’escalier du perron, les dégringoler dans une succession de cahots douloureux pour atterrir mollement parmi les autres sacs à ordures qui encombraient le trottoir. Elle s’agita dans le sac avec l’espoir de le crever pour en sortir. Mais il était étonnamment solide : il avait beau se déformer, il ne cédait pas. L’air commença à lui manquer, elle suffoquait. 4. Les portes sont si étroites qu’il faut les passer de profil. Pourtant, un piano droit occupe un cagibi en haut duquel une souris, entraînée par la musique, court sur des fils électriques dénudés. 5. Sur la table de nuit de cette maison inconnue, la photo d’une femme lui ressemble étrangement, une femme qu’elle n’a jamais vue et dont le visage s’évanouit dès qu’elle s’en approche. SYLVAIN MARESCA.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juillet 2015
merci aux 3098 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • retour au transport (qu’on a) en commun

    le lâcher de pression est salutaire après l’exercice 3
    — l’égarement est un enfermement
    le 4 vient après le 3 comme un livre d’images, et le partage d’images est réel
    les blocs n’ont jamais été aussi ouverts, leur transparence est un bienfait

    sensation de stase — un plateau atteint

    livre d’images : un cours d’eau également
    dans leur succession les blocs font une eau — le cours ou l’étendue d’une eau, importe, au-delà des poissons vivant dedans
    les images vont au-delà des contenus
    — en deçà également : ne pas voir, ne pas aller plus loin que l’eau — sa surface, ses effets, bulles, courants, volume, son bain —
    n’être que ce bain : le bain plutôt que le baigneur
    n’être que cette eau (question quasi politique)

    cours d’eau : le cours de la lecture également
    plateau atteint : à partir de là l’expérience de lecture compte autant que l’exercice d’écrire
    entre lecteurs et blocs, il y a communauté, fusion (communion ?) de transparences
    — la traversée des transparences — les apparences, c’était hier (c’était bon pour le roman)

    nous sommes les eaux

    Nous sommes l’eau. Comité invisible, À nos amis, 2014

  • F.Bon dit : « Je proposerais 1, quitte à construire le paragraphe sur plusieurs jours, aller vraiment jusqu’à cinq embryons notés "du" rêve. »

    si je mets "du" entre guillemets, c’est que je ne suis pas certain d’avoir bien compris la consigne, en particulier en lisant les premières contributions. J’avais compris, comme le fait Sabine Huynh, faire un paragraphe (chaque phrase du paragraphe numérotée de 1 à 5) d’un seul et même rêve.

    Mais en lisant les contributions suivantes, je lis un paragraphe numéroté avec 5 rêves différents (parfois même 5 récits de rêve qui se suivent, on est loin de "l’embryon" demandé

    Quelqu’un peut il m’expliquer ? Je comprends tout à fait qu’on désire contourner la contrainte (chaque proposition est d’ailleurs très riche) mais j’aimerais tout de même comprendre cette contrainte avant de commencer

    merci à tous

  • désolé pour l’imprécision apparente, ami de Saïgon (de San Francisco, on doit être en complète opposition de phase !]

    de mon côté, la demande est claire, et les premières contributions y répondent parfaitement : un seul paragraphe oui, pour privilégier la construction du texte à 30 ou 40 ou 50 voix, mais chaque paragraphe non pas le récit d’UN rêve, mais justement 5 noyaux ou germes ou rémanences ou figures prises à 5 rêves pour se forcer à élargir les typologies et pour éviter de s’embarquer dans le rêve raconté : si on condense ces éléments, alors ils vont nous induire de la fiction

    Voir en ligne : TL

  • Parfait François,
    bien compris ;-)
    je me lance ce week end.
    bon voyage !

  • C’est un vrai plaisir d’entrer dans ces nuits. Un voyage troublant dans l’intime poésie de l’Autre.
    Quelle chance, Anh Mat, Jérôme, d’avoir des rêves aussi riches, et de s’en souvenir aussi bien ! J’aime beaucoup le rêve de l’homme qui dit en coréen (j’adore cette précision parfaitement énigmatique) : C’est un suicide.Et l’importance des phrases prononcées chez Jérôme (je ne sais trop pourquoi, j’ai pensé aux films de Truffaut).
    Beaucoup aimé aussi cette boule "ça n’est pas triste, mais grave, très grave, ça modifie le spectre des couleurs, et la porter c’est comme parler une langue non répertoriée, et le silence qui suit" Une phrase qui appartient au monde du rêve, qui entraîne le lecteur dans son eau. Et cette clé restée sur le passage pour piétons.
    Merci à vous tous.

  • Merci Nathalie ((le rêve du papillon, j’en ai fait tout un chapitre dans mon premier livre, "monsieur M") merci à tous pour leur riche proposition ;
    ce qui est vraiment fascinant dans cette quatrième proposition de François c’est qu’en lisant toutes les participations il y a des rémanences entre les rêves de chaque participant. C’est vraiment très étrange. Plus on avance dans cet atelier, plus le texte dans son ensemble de voix commence à trouver une étrange identité langagière. Atelier vraiment riche à écrire mais aussi et surtout à lire...

    Merci à tous

  • Contrairement à Cht, j’ai eu plus de mal avec cette proposition qu’avec la précédente, pour une raison que je ne m’explique pas. En tout cas, j’ai toujours beaucoup de plaisir à lire ce qui s’écrit ici.

  • J’ai eu du mal, moi aussi, avec cette proposition. Je l’ai dit à François Bon dans mon mail d’envoi du texte, j’ai trouvé ça frustrant ; il fallait d’abord accepter, me semble-t-il, (en tout cas pour moi) d’être une partie de l’ensemble des textes, de ne valoir que par cet ensemble. Jouer dans un orchestre, ça requiert un état d’esprit très différent de celui du soliste. Mais c’est peut-être autre chose qui t’a gêné(e).

  • Non, non, ce n’est pas l’idée du texte qui vient s’inscrire dans un ensemble plus large, je trouve au contraire l’idée séduisante et ça ne me bloque pas. C’est sans doute d’avoir à puiser au coeur de l’intime, dans l’inconscient des rêves, s’obliger à se mettre à nu sans avoir soi-même la grille de lecture de ce qui s’écrit malgré nous, qui m’a le plus troublé, je crois.

  • Je ne lis les messages que maintenant alors que je me pose la question depuis un moment : images d’un seul rêve ou de plusieurs rêves ? Plusieurs rêves, avec le nombre de participants, c’est un véritable kaléidoscope. Bon ! je ne vais tarder alors - j’ai deux bonnes pages de collecte. J’ai toujours eu du mal avec les "récits de rêve" peut-être que le kaléidoscope d’images est le bon bout pour les saisir au plus vif...

  • Encore de très beaux rêves parmi les nouveaux textes !
    Est-ce que vous avez inventé certains de vos rêves ? J’aimerais bien voir si on peut deviner lesquels sont des souvenirs, et lesquels de l’invention. Pour ma part, j’en ai glissé un faux.
    A Anh Mat : Je suis contente que ce soit partagé

  • Tout cela me rappelle cette pièce de théâtre d’Olivier Besson vue en 1999 (je crois) au théâtre de Saint-Denis, "A quoi rêvons-nous la nuit ?", une pièce construite à partir de rêves recueillis pendant des ateliers d’écriture ! J’avais adoré… les cauchemars surtout ! Je crois qu’au départ, OB avait voulu mettre en scène les textes de Perec mais qu’il s’était opposé à un refus familial… En tout cas, souvenir d’un spectacle vue allongée sur des matelas (une jauge d’une 30aine de "lits"), qui démarrait par une pluie de plumes, et se poursuivait avec la récolte à voix basse auprès de certains spectateurs d’un rêve par un comédien, repris en écho durant le spectacle. J’avais raconté celui du savon lavande ! Théâtrerons-nous ensemble ?

  • @l’inconnu(e) du 2 août, 17:46 :
    le bonheur du rêve — le bonheur que l’on ressent et vit dans le rêve — est d’échapper à la signification
    le temps du rêve y échappe, pouvons-nous faire en sorte que le récit du rêve y échappe aussi ? donnons-nous le temps d’en rêver
    quant à une mise à nu... je vois le fil des blocs 4 comme une série de calques, un feuilletage de (grands) verres, la lecture l’effeuille : cet effeuillage ne mène à nulle nudité, mais à la transparence de l’air par lesquels on voit et respire
    et : oui, @Nathalie Fragné : pas de soliste
    — ni baigneur, ni baigneuse, nu(e) ou non : seulement le bain de rêves

  • à mon sens il ne s’agit pas de produire un récit de rêve, mais d’exposer / produire des éclats du rêve, fusées, soit un rêve de récit
    — le récit lui-même se met à rêver : s’absentant de lui-même
    la fusée contre le compte-rendu ou rapport
    le sérialisme contre le réalisme

    Il faudrait donc faire intervenir ici un nouveau type de réalisme qui consisterait à voir les choses de façon inhabituelle, en sorte que devienne instinctif le non-rapport, le rapport excentrique ; ou qu’en langage musical, à un rapport tonal un rapport sériel se substitue. Umberto Eco, Le hasard et l’intrigue, 1962

    @Béatrice D. : un kaléidoscope d’images, oui

  • 1 il y a ce lieu noir derrière l’armoire chargée de livres à ciel ouvert car il n’y a pas de dos de bois 2 ce qui a pour incidence que les livres le regardent par la tranche alors que les dos regardent le ciel (par la fenêtre fermée) 3 le peuplant de milliard de vies fantômes entre le bois et le mur 4 et qui se cachent conscient que derrière le mur le parc et ses déclinaisons végétales de feu descendent jusqu’à la rivière qui les noierait 5 où véritablement il serait sauvé si jamais il aspirait à la lumière non moisie du jour.

  • oups désolé je n’avais pas bien compris et l’ai fait vite fait au café
    en fait détruire mon message précédent qui ne convient pas
    L S

  • "Mon éducation - Un livre des rêves", William Burroughs raconte sa vie par ses rêves.

  • Inquiet à la lecture de la consigne de François, pas à l’aise avec ce que charrient les rêves/cauchemars. Mais, en vertu du principe qui sert de titre au blog de Gabriel http://gabrielsf.net/, j’ai repêché dans mes notes la transcription des rêves/cauchemars pour cette proposition. Tous rêvés et notés entre 2007 et 2014. J’ai triché en donnant la parole à l’un d’eux pour la cohérence. A part, les deux premiers, les autres étaient perdus dans ma mémoire. En reste un ou deux en réserve. Je continue à noter les plus "marquants". Je ne suis donc pas un haut rêvant et je m’en méfie toujours de ces rêves/cauchemars. Cette pratique du relevé, vient des propositions du maître de ce site et d’une du livre d’Alain André, découvert ici aussi : http://tierslivre.net/spip/spip.php.... Logique retour des choses ! Merci François !
    A écouter et voir pour les rêveurs, les images ne sont pas de Truffaud, mais de Robbe-Grillet ! https://www.youtube.com/watch?v=E3d...

  • Je viens de replonger dans "L’Interprétation des rêves" de Freud (PUF, 1967, traduction par Denise Berger), dont la première édition française traduite par I. Meyer (1926) portait le titre : "La Science des Rêves".

    Les rêves ne sauraient en effet relever de la science : cet oxymore s’étendrait alors sur un divan.

    Leur variété, leur prolifération, leur incongruité, leur déroulement fantastique, que l’on voit ici à l’œuvre au noir, ne peuvent être placés sur une plaque de microscope mais bien "interprétés", au hasard des hypothèses sans que l’on puisse être sûr du "précipité" exact.

    L’interprétation des rêves est donc une sorte d’approximation voulue la plus proche possible de sa solution et qui demeure sans doute au même niveau que son objet - échappant peut-être par sa seule matière (celle, impalpable, des songes ou cauchemars) à tout enfermement : du moins, on a plaisir à le croire.

    Voir en ligne : Métronomiques

  • De l’endormissement, de vogue la galère, de voguer, de vaquer, de flotter, de se retourner puis de ne pas se retourner, ou de marcher dans l’endormi, l’endormissement, le flottement, reprendre le dessus, rester dessous, rester vague, de la saoulerie, de la saleté, de ne pas pouvoir faire un pas sans attendre, sans trébucher, sans oublier, voilà que j’ai tout oublié, c’est une sorte d’état second, de ne pas pouvoir se réveiller vraiment complètement, l’hiver, l’endormissement, le non-être, comment frapper dans cet état, comment je vais pouvoir frapper, je serai bien incapable de frapper, je suis endormi, j’ai un endormissement qui m’attaque, qui a attaqué et qui est resté là, qui ne bouge plus, je vais renverser des verres, je vais me renverser, me renverser ou danser, ou somnoler ou tomber, ou divaguer, je divague, je ne sais plus où je suis, je marche en divaguant, je marche à l’aveuglette, j’ai l’impression de marcher, j’ai l’impression de parler, je fais comme si je parlais, comme si je marchais, je suis saoul, je suis endormi, je suis penché, je m’applique, je m’applique à chanter, je m’empêche, je penche, je me tache, je suis taché, on ne voit pas où ça va, où ça veut en venir, dans les déplacements dans les divagations, il n’y a pas de sens, il n’y a qu’une houle, je houle, je creuse ma tombe, je penche, je n’arrive à rien, je suis dans une brume, ce sont les nuages qui forment la brume, c’est l’endormissement qui creuse ma tombe, qui m’envoie dans la brume, qui me fait pencher.

    C. Tarkos, Anachronisme, 2001

    Anachronisme est un sérialisme
    (j’imagine numérotée chaque proposition de ce bloc)

    Voir en ligne : la manigance