Michel Houellebecq | du tremblement Lovecraft

« Contre le monde, contre la vie » : Michel Houellebecq est sans conteste l’auteur à avoir rendu le plus sensible hommage à Lovecraft




un classique, Houellebecq sur Lovecraft, 6,20€ en poche et 4,49 sur Kindle

 

note du 2 juin 2012
A relire, rebosser et préparer mes traductions Lovecraft pour édition publie|papier, toujours cette fascination qui revient à l’extrême technicité de la langue, les sauts de narration par paragraphes, les registres de langue affectés à chaque personnage, l’omniprésence d’Edgar Poe. Impatience des semaines calmes de l’été pour se remettre à cet exercice si exigeant, et qui va chercher autant de choses loin en soi-même. S’il n’y avait pas ce petit livre radical, et radicalement juste, de Houellebecq, sans aucun doute c’est un projet que je me serais assigné.

note du 2 mai 2010
Des images (assez ratées, mon petit appareil fissuré je devrais apprendre à mieux m’en servir, mais – et pareil avec vidéo ou son – je fonctionne par phases et en ce moment c’est texte, texte, texte) rapportées de Providence, cette vue à travers fenêtre de la colline Lovecraft avec la Benefit Street : explosion des arbres en fleurs encore plus sensible après l’hiver québécois, et ce patrimoine de vieilles maisons de bois pour une fois sans folklore (Lovecraft, à Providence, est traité à peu près comme Lautréamont et Baudelaire à Paris : on aurait préféré ne pas – vous connaissez, la rue Baudelaire, dans le 12ème ?), et c’est sans doute lié à l’histoire très particulière de la démocratie dans le Rhode Island. Comment faire le saut entre ce printemps et ce calme, et la déformation grise des lieux dans les nouvelles de Lovecraft qui les citent directement comme leur base (voir The Shunned House).

Questions aussi sur ces cloisons et rangements dans la littérature. En France l’édition Bouquins, digne préface de Francis Lacassin, et les historiques Denoël Présence du futur, mais pour le reste une pacotille de livres illustrés de façon tous aussi ringarde, monstres à qui veut, et couvertures où ce qui fait peur ce n’est pas le motif, mais bien le cliché – en tout cas, bien loin des historiques Une de Weird Tales, au moins eux ils inventaient.

Acheter à Providence une édition complète en langue originale (anglaise d’ailleurs, pas américaine) de Lovecraft, c’est réflexe assez naturel de lecteur. Dans le Borders de la ville, pourtant, rayon littérature où il y a Poe et Borges, pas de Lovecraft. Il faut aller, après le rayon Romance, où commence le rayon Horror. Et quand on s’enquiert d’un essai, ou de la classique biographie de Prague de Camp, rien dans l’ordinateur.

Parmi la poignée de bouquins trouvés sur Lovecraft, lu hier le plus indiscutablement remarquable, Michel Houellebecq, H. P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie, paru en 1991, qui ne contourne ni la politique et le racisme, ni la dépression, ni le mariage et les 2 ans New York, revient sur la pratique d’écriture (100 000 lettres souvent de 4 à 10 pages, dont 20 000 conservées), et surtout le chemin progressif vers le noyau des 5 "grands" textes.

Quant au site The H. P. Lovecraft Archive, en croisant l’activité épistolaire de Lovecraft avec ses textes sur la théorie du fantastique, et le concept de journalisme amateur, plus ses critiques de livres ou ses articles scientifiques, voilà de quoi tranquillement et définitivement se protéger de ceux qui, faussement surpris, s’étonnent qu’on puisse écrire sur Internet avec régularité, ou bien voudraient y voir un danger pour l’écriture ?

Si la question est ouverte pour chacun de nous, c’est tout simplement pour ce premier mystère : la force et la densité de l’écriture, sa capacité à susciter un monde.

Ci-dessous, quelques pages de cet essai de Houellebecq, pour la route...

FB

 

Michel Houellebecq | H. P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie (extrait)


La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir ; et nous n’avons guère envie d’en apprendre davantage. L’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée. Toutes ces « notations » d’une si prodigieuse finesse, ces « situations », ces anecdotes... Tout cela ne fait, le livre une fois refermé, que nous confirmer dans une légère sensation d’écoeurement déjà suffisamment alimentée par n’importe quelle journée de la « vie réelle ».

Maintenant, écoutons Howard Phillips Lovecraft : « Je suis si las de l’humanité et du monde que rien ne peut m’intéresser à moins de comporter au moins deux meurtres par page, ou de traiter d’horreurs innommables provenant d’espaces extérieurs. »

Howard Phillips Lovecraft (1890-1937). Nous avons besoin d’un antidote souverain contre toutes les formes de réalisme.

Quand on aime la vie, on ne lit pas. On ne va guère au cinéma non plus, d’ailleurs. Quoi qu’on en dise, l’accès à l’univers artistique est plus ou moins réservé à ceux qui en ont un peu marre.

Lovercraft, lui, en a eu un peu plus qu’un peu marre. En 1908, à l’âge de dix-huit ans, il est victime de ce qu’on a qualifié d’« effondrement nerveux », et tombe dans une léthargie qui se prolongera une dizaine d’années. À l’âge où ses anciens camarades de classe, tournant impatiemment le dos à l’enfance, plongent dans la vie comme dans une aventure merveilleuse et inédite, il se cloître chez lui, ne parle plus qu’à sa mère, refuse de se lever toute la journée, traîne en robe de chambre toute la nuit.

D’ailleurs, il n’écrit même pas.

Que fait-il ? Peut-être lit-il un peu. On n’en est même pas sûr. En fait ses biographes doivent convenir qu’ils n’en savent pas grand-chose et que, selon toute apparence, au moins entre dix-huit et vingt-trois ans, il ne fait absolument rien.

Puis, peu à peu, entre 1913 et 1918, très lentement, la situation s’améliore. Peu à peu, il reprend contact avec la race humaine. Ce n’est pas facile. En 1918, il écrit à Alfred Galpin : « Je ne suis qu’à moitié vivant ; une grande partie de mes forces se dépense à s’asseoir et à marcher ; mon système nerveux est dans un état de délabrement total, et je suis complètement abruti et apathique, sauf quand je tombe sur quelque chose qui m’intéresse particulièrement. »

[...]

La surface du globe apparaît aujourd’hui recouverte d’un réseau aux mailles irrégulièrement denses, de fabrication entièrement humaine.

Dans ce réseau circule le sang de la vie sociale. Transport de personnes, de marchandises, de denrées ; transactions multiples, ordres de vente, ordres d’achat, informations qui se croisent, échanges plus strictement intellectuels ou affectifs... Ce flux incessant étourdit l’humanité, éprise des soubresauts cadavériques de sa propre activité.

Pourtant, là où les mailles du réseau se font plus lâches, d’étranges entités se laissent devenir au chercheur « avide de savoir ». Partout où les activités humaines s’interrompent, partout où il y a un blanc sur la carte, les anciens dieux se tiennent tapis, prêts à reprendre leur place.

Comme dans ce terrifiant désert de l’Arabie intéreure, le Rûb-al-Khâlid, dont revint vers 731, après dix années de solitude complète, un poète mahomùétan du nom d’Abdul Al-Hazred. Devenu indifférent aux pratiques de l’Islam, il consacra les années suivantes à rédiger un livre impie blasphématoire, le répugnant Necronomicon (dont quelques exemplaires ont survécu au bûcher et traversé les âges) avant de finir dévoré en plein jour par des monstres invisibles sur la place du marché de Damas.

Comme dans les plateaux inexplorés du Nord du Tibet, où les Tchos-Tchos dégénérés adorent en sautillant une divinité innommable, qu’ils qualifient de « Le très ancien ».

Comme dans cette gigantesque étendue du Pacifique Sud, où des convulsions volcaniques inattendues ramènent parfois au jour des résidus paradoxaux, témoignages d’une sculpture et d’une géométrie entièrement non-humaines, devant lesquels les indigènes apathiques et vicieux de l’archipel des Tuamotou se prosternent avec d’étranges reptations du tronc.

Aux intersections de ses voies de communication, l’homme a bâti des métropoles gigantesques et laides, où chacun, isolé dans un appartement anonyme au milieu d’un immeuble exactement semblable aux autres, croit absolument être le centre du monde et la mesure de toutes choses. Mais, sous les terriers creusés par ces insectes fouisseurs, de très anciennes et très puissantes créatures sortent lentement de leur sommeil. Elles étaient déjà là au Carbonifère, elles déjà là au Trias et au Permien ; elles ont connu les vagissements du premier mammifère, elles connaîtront les hurlements d’agonie du dernier.

Howard Phillips Lovecraft n’était pas un théoricien. En introduisant le matérialisme au coeur de l’épouvante et de la féerie, il a créé un nouveau genre. Il n’est plus question de croire ou de ne pas croire, comme dans les histoires de vampires et de loups-garous ; il n’y a pas de réinterprétation possible, pas d’échappatoire. Aucun fantastique n’est moins psychologique, moins discutable.

Pourtant, il ne semble pas avoir pleinement pris conscience de ce qu’il faisait. Il a bien consacré un essai de cent cinquante pages au domaine fantastique. Mais, à la relecture, Épouvante et surnaturel en littérature déçoit un peu ; pour tout dire, on a même l’impression que le livre date légèrement. Et on finit par comprendre pourquoi : tout simplement parce qu’il ne tient pas compte de la contribution de Lovecraft lui-même au domaine fantastique. On y apprend beaucoup sur l’étendue de sa culture et sur ses goûts ; on y apprend qu’il aimait Poe, Dunsany, Machen, Blackwood ; mais rien n’y laisse deviner ce qu’il va écrire. [...]

En quête des techniques de composition utilisées par HPL, nous pourrons également être tentés de chercher des indications dans les lettres, commentaires, conseils qu’il adresse à ses jeunes correspondants. Mais, là encore, le résultat est déconcertant et décevant. D’abord parce que Lovecraft tient compte de la personnalité de son interlocuteur. Il commence toujours par essayer de comprendre ce que l’auteur a voulu faire ; et il ne formule ensuite que des conseils précis et ponctuels, exactement adaptés à la nouvelle dont il parle. Plus encore, il lui arrive fréquemment de donner des recommandations qu’il est le premier à enfreindre ; il ira même jusqu’à conseiller de « ne pas abuser des adjectifs comme monstrueux, innommable, indicible... » Ce qui, quand on le lit, est assez étonnant. La seule indication de portée générale se trouve en fait dans une lettre du 8 février 1922 adressée à Frank Belknap Long : « Je n’essaie jamais d’écrire une histoire, mais j’attends qu’une histoire ait besoin d’être écrite. Quand je me mets délibérément au travail pour écrire un conte, le résultat est plat et de qualité inférieure. »

Pourtant, Lovecraft n’est pas insensible à la question des procédés de composition. Comme Baudelaire, comme Edgar Poe, il est fasciné par l’idée que l’application rigide de certains schémas, certaines formules, certaines symétries doit pouvoir permettre d’accéder à la perfection. Et il tentera même une première conceptualisation dans un opuscule manuscrit de trente pages intitulé Le livre de raison.

Dans une première partie, très brève, il donne des conseils généraux sur la manière d’écrire une nouvelle (fantastique ou non). Il essaie ensuite d’établir une typologie des « éléments horrifiants fondamentaux utilement mis en oeuvre dans le récit d’épouvante ». Quant à la dernière partie de l’ouvrage, de loin la plus longue, elle est constituée par une série de notations échelonnées entre 1919 et 1935, chacune tenant généralement en une phrase [1], et chacune pouvant servir de point de départ à n récit fantastique.

Avec sa générosité coutumière, Lovecraft prêtait volontiers ce manuscrit à ses amis, leur recommandant de ne pas se gêner pour utiliser telle ou telle idée de départ dans une production de leur cru.

Ce Livre de raison est en fait, surtout, un étonnant stimulant pour l’imagination. Il contient les germes d’idées vertigineuses dont les neuf dixièmes n’ont jamais été développées, ni par Lovecraft, ni par qui que ce soit d’autre. Et il apporte, dans sa trop brève partie théorique, une confirmation de la haute idée que Lovecraft se faisait du fantastique, de son absolue généralité, de son lien étroit avec les éléments fondamentaux de la conscience humaine (comme « élément horrifiant fondamental », nous avons, par exemple : « Toute marche, irrésistible et mystérieuse, vers un destin. »).

Mais, du point de vue des procédés de composition utilisés par HPL, nous ne sommes pas plus renseignés. Si le Livre de raison peut fournir des briques de base, il ne nous donne aucune indication sur les moyens de les assembler. Et ce serait peut-être trop difficile de les demander à Lovecraft. Il est difficile, et peut-être impossible, d’avoir à la fois son génie et l’intelligence de son génie.

Pour essayer d’en savoir plus, il n’y a qu’un moyen, d’ailleurs le plus logique : se plonger d’abord dans les textes de fiction écrits par HPL. D’abord dans les « grands textes », ceux écrits dans les dix dernières années de sa vie, où il est dans la plénitude de ses moyens. Mais aussi dans les textes antérieurs ; on y verra naître un par un les moyens de son art, exactement comme des instruments de musique qui s’essaieraient tour à tour à un fugitif solo, avant de plonger, réunis, dans la furie d’un opéra démentiel.

 

© Michel Houellebecq, H. P. Lovecraft, Contre le monde, contre la vie, 1991.

[1Certaines de ces phrases servent de titres de chapitres à la section Techniques d’assaut de l’essai de Houellebecq, recomposant un nouveau texte :
- Attaquez le récit comme un radieux suicide
- Prononcez sans faiblir le grand Non à la vie
- Alors vous verrez une puissante cathédrale
- Et vos sens, vecteurs d’indicibles dérèglements
- Traceront le schéma d’un délire intégral
- Qui se perdra dans l’innommable architecture des temps


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 2 mai 2010 et dernière modification le 1er avril 2016
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