H.P. Lovecraft | Maisons et pèlerinages Edgar Poe

en suivant Lovecraft sur les traces d’Edgar Poe


introduction

Rares les textes de Lovecraft qui ne font pas directement mention d’Edgar Poe.

Parfois, cela va plus loin : Poe a vécu à Providence, et dans La maison maudite comme dans Celui qui hante la nuit Lovecraft évoque directement sa présence dans le récit. Dans Celui qui hante la nuit, tout basé sur la ville vue en perspective, Lovecraft part de ce vieil arbre, dans le petit parc en surplomb de la ville, où Edgar Poe venait lui-même.

Ce qui m’impressionne, dans ce texte, c’est d’imaginer Lovecraft lui-même allant dans New York de coin de rue à coin de rue, pour ne trouver que des bâtiments détruits, des espaces urbains reconfigurés. Il va aussi à Philadelphie, à Richmond.

Baudelaire a eu 37 adresses dans Paris, on les retrouve presque toutes à l’identique (sauf près de l’Étoile, où il est mort). Poe vit dans un pays qui se construit, et recouvre en permanence sa propre histoire.

Nous autres, nous allons aujourd’hui à Providence, et marchons dans Benefit Street, puis allons cimetière du nord, et revenons à la bibliothèque où sont ses archives, et sert de modèle à celle d’Arkham : pèlerinage Lovecraft, comme lui a fait le pèlerinage Poe. Mais qu’on aille dans les librairies de la ville, ou qu’on cherche (on vous distribue cependant une feuille dactylographiée à l’office du tourisme), la mémoire de Lovecraft semble aussi maudite à Providence aujourd’hui, que l’était celle de Poe quand il mène son enquête, en 1934, à l’ouverture du mémorial de Philadelphie, et 13 ans après l’inauguration de celui de New York.

J’ai traduit à la serpe, plutôt la précision des lieux. Pour prolonger, les trois "autels" (shrine) évoqués dans le texte :
- le cottage Edgar Allan Poe à New York
- le musée Edgar Poe de Richmond
- Edgar Poe National Monument Philadelphia

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Howard Phillips Lovecraft | maisons et pèlerinages Edgar Poe


Quand les amateurs visitent le musée des fossiles dans son nouveau bâtiment de Philadelphie, il faut espérer qu’ils n’oublient pas d’aller visiter le nouveau monument littéraire de la métropole coloniale, tout récemment ouvert. La très belle restauration du cottage de briques, sur la 7ème Nord, au niveau de Spring Garden, où de 1842 à 1844 vécut Edgar Poe, le plus grand auteur que notre pays ait produit, et de loin.

A cause de la vie nomade de Poe, grand est le nombre de sites et de maisons qu’on lui associe. On en connaît la plupart, mais seulement quelques-uns sont réellement repérés, ou restaurés en hommage. Le site de la modeste pension de famille, dans le South End de Boston, où est né le fils de ces deux comédiens ambulant, affiche une plaque de bronze avec ce simple fait ; et pendant un temps la jonction de Broadway et de Carver Street fut nommée Square Edgar Allan Poe.

En 1811, alors actrice à Richmond, mourut la mère de Poe, tandis qu’il était adopté par un prospère commerçant local, John Allan. Elle vivait alors dans une petite villa de briques à l’arrière du théâtre, au nord-ouest de Main Street, au niveau de la 23ème. Cette villa (et le bâtiment du théâtre lui-même) ne portant aucune indication. Le quartier, habité par des Noirs, est désormais ignoble. Mme Poe est enterrée dans le cimetière St John, entre Broadway et la 24ème, et sa tombe a été identifiée en 1928.

Le domicile des Allen dans lequel on recueillit l’enfant, est une maison de trois étages, sur la 14ème, au niveau de Tobacco Alley, qui est toujours debout, même si devenue un commerce il y a longtemps, et maintenant abandonnée, et sans indication.

Les lieux d’Écosse et d’Angleterre où ses beaux-parents emmenèrent le jeune Edgar, et où il résida de 1815 à 1820, ne sont en général pas identifiés, ni repérés. L’école de Stoke-Newington, qu’il décrit avec une telle vivacité dans Willam Wilson, a été démolie il y a longtemps.

Quand les Allan retournèrent à Richmond – après un été dans l’ancienne maison (non répertoriée) de l’associé de M. Allan, sur Franklin, au niveau de la 2ème rue, leur première adresse fut sur Clay Street, au niveau de la 5ème rue. Cette maison a disparu, et le site ne porte pas d’indication. En 1825 M. Allan acheta la propriété dite Moldavia, sur Main Street, au niveau de 5ème rue, là où advint ce qui est probablement la plus grande crise dans la vie de Poe. Cette maison aussi a été démolie et pas d’indication sur le site.

La brève période d’Edgar Poe à l’université de Virginie, à Charlotteville, est heureusement mieux commémorée. Sa chambre au 13 de West Range est maintenue à l’identique de ce qu’elle était de son temps, et au-dessus de la porte une plaque où on peut lire : EDGAR ALLAN POE – MDCCXXVI – DOMUS PARVA MAGNI POETAE.

Après la brouille de Poe et de son tuteur, il entra dans l’armée comme soldat du contingent ; il y a de nombreuses implantations militaires qui lui sont reliées – Fort Independance dans le port de Boston, Fort Moultrie dans l’île de Sullivan, au large du port de Charleston, et la forteresse Monroe en Virginie –, toutes bien présentes aujourd’hui mais aucun document concernant Poe.

Libéré de l’armée, Poe revint pendant une période dans sa famille de sang, à Baltimore. Il s’agit de Mechanics Row, Milk Street, mais la maison a disparu sans commémoration. En 1830, après une brève réinstallation dans la maison des Allan, Poe part pour West Point ; mais aucune plaque pour commémorer son séjour chambre 28, South Barracks. Apr !s son départ prématuré de l’Académie, il revient Milk Street à Baltimore. De là, à l’automne 1832, il déménage avec ses parents sous les lucarnes d’une maison de brique au 2, Amity Street, qui existe encore, mais sans plaque.

En 1835, Poe s’en va à Richmond avec sa tante Mrs. Clemm et sa fille Virginia, sa future épouse. Ils vivent dans une pension de famille sur Bank Street, Capitol Square, qui a disparu, pas de mention sur le site.

Au début de 1837, Poe et sa famille partent pour New York, vivant au coin de la Sixième avenue et de Waverly Place, dans Greenwich Village, mais pas de trace de cette habitation. Au printemps ils déménage au 13 bis Carmine Street, un site qui toujours lui est associé, quoique nulle maison ni indication pour en témoigner.

En août 1838, la famille commence son séjour de six ans à Philadelphie. Les deux premières adresses qu’ils habitent sont des pensions de famille situées respectivement 12ème rue, au-dessus d’Arch Street, et à l’angle nord-est de la Quatrième et d’Arch Street ; ni l’une ni l’autre des adresses n’a conservé le bâtiment, ou quelque document que ce soit. En septembre, ils déménagent dans une petite maison – elle aussi détruite et sans plaque – dans la 16ème rue, près de Locust. Fin 1839 ou début 1840 ils déménagent encore, dans une maison de brique de 3 étages à l’intersection de Coates Street et de Fairmount Drive, donnant sur Schuylkill. Même sans porter d’indication, le bâtiment est toujours là, à moins que détruit récemment.

Un peu avant la fin du mois de mai, en 1842, Poe emmène sa maisonnée dans une villa maintenant restaurée et devenu pèlerinage. C’est ici, dans un environnement semi-rural, presque de village, qu’il accomplit un travail d’importance considérable. Quand il s’en va, au printemps 1844, c’est pour retourner à New York et amorcer la phase finale de sa carrière si tragiquement brève.

Le premier havre de Poe dans la deuxième période new yorkaise est une pension à l’angle nord-ouest de Greenwich et d’Albany Stret ; un vieux bâtiment de brique qui s’appela un temps le Planter’s Hotel et avait les faveurs de la clientèle du sud. Il existe encore, en bon état, même transformé en restaurant, et sans plaque pour indiquer une relation à Poe. Le poète lui-même garda le logement de Greenwich Street exclusivement pour sa femme et sa tante, et prit de son côté une chambre au 4 d’Ann Street, où toute trace de sa présence est éliminée.

Quand vint l’été, la famille se réunit dans le rustique Bloomingdale, alors loin au nord de la ville surchargée ; louant dans une ferme qui se tenait sur une colline au-dessus de ce qui est maintenant l’intersection très urbaine de Broadway et de la 84ème. La ferme a bien sûr disparu depuis longtemps, et aucune indication parmi la multitude de boutiques et d’immeubles qui attesteraient d’où le Corbeau fut composé.

En novembre, les Poe quittent la campagne pour revenir dans une pension de famille de Greenwich Village, au 15 d’Amity Street. Plus de maison, ni aucune plaque. En mai1845, un déménagement au 195 sur Broadway. Époque où la famille vit dans la plus grande pauvreté, partageant une simple chambre dans un appartement, et tout cela détruit et oublié depuis longtemps. À l’été ils trouvent un peu mieux, ils reviennent Amity Street, cette fois au 85 qui a disparu sans aucune trace, la famille revient brièvement à la ferme de Bloomingdale, la quittant un peu plus tard pour une autre auberge à la campagne, à Turtel Bay, là où l’actuelle 47ème rue tombe sur East River. C’était une grande ferme, de laquelle ne survivent ni vestige ni documents.

Le déménagement suivant, et ultime, à la fin de mai 1846 fut pour la fameuse villa Fordham. Cette ferme simple mais harmonieuse, d’une architecture du XIXe courante dans la région, était située du temps de Poe dans un paysage rural de la plus grande beauté envisageable. C’est ici, au début 1847, que mourut la femme d’Edgar Poe, et c’était encore le domicile familial quand il mourut lui-même en 1849. Avec le temps, la métropole avala le quartier, et la ferme fut progressivement cernée de nouveaux immeubles. En 1913 la ville acheta le bâtiment pour en faire un musée public et et le déplaça d’environ 150 mètres à l’intersection de Grand Concourse et et Knightsbridge Road, dans un petit parc baptisé du nom de Poe. En 1921 la restauration en était complète, et on fit en sorte que le paysage environnant ressemble d’aussi près que possible à l’original. C’est meublé comme au temps de Poe ; trois des meubles, un rocking-chair, le lit, et un miroir, étant ceux qui étaient les siens et dont il se servait. On y trouve aussi différentes reliques, et une belle collection des différentes éditions de ses oeuvres.

Poe meurt à Baltimore le 7 octobre 1849, et fut enterré deux jours plus tard parmi les siens, dans un angle du cimetière presbytérien de Westminster. Une pierre tombale gravée par un cousin fut accidentellement détruite avant d’être posée, aussi, pendant presque vingt-cinq ans, la tombe du poète resta anonyme. En novembre 1875 un monument de marbre fut érigé par ses admirateurs auprès de la tombe, et forma désormais le premier lieu public de pèlerinage Edgar Poe. Aujourd’hui le cimetière est en ruine, mais la dignité règne encore en ses murs. Le lierre sur la tombe fait que ceux qui viennent lui rendre hommage perçoivent, parmi toutes les adresses du voyageur las et usé, que celle-ci n’est pas la moins appropriée.

À Richmond, qu’on considère toujours comme sa réelle patrie, la mémoire d’Edgar Poe est perpétrée dans un pèlerinage qui n’a aucun lien avec ses pérégrinations, même si tout près d’où mourut sa mère. Le noeud de ce pèlerinage est la vénérable maison de pierre sur Main Street, au 19, indubitablement le plus vieux bâtiment de Richmond. Juste sur son aile, on a reconstitué, mais à l’épreuve du feu, une structure ancienne manière, et on a reconstitué à l’intérieur deux dispositifs architecturaux, l’escalier et la cheminée de la chambre de Poe – en provenance de la vieille maison des Allan au coin de la 14ème rue et de Tobacco Alley. Derrière la maison, un jardin minutieux avec une loggia de briques provenant des bureaux du magazine où Poe travaillait. Ce pèlerinage, conçu comme un tout, et inauguré dès 1921, contient l’une des plus belles collections Edgar Poe.

Le nouveau musée ouvert à Philadelphie est unique parce que la seule habitation de Poe à devenir un mémorial sur le site original. C’est une plaisante villa de brique de trois étages à l’arrière d’une maison plus grande, au 530 de la 7ème rue Nord ; d’évidence construit au début du XIXe siècle, et peut-être destiné originellement aux logements des domestiques. Autour on a laissé un jardin petit mais conçu avec goût, maintenant restauré comme au temps de Poe, à l’exception d’un grand poirier qu’il aimait, et qui a disparu. La cour de devant ouvre sur Spring Garden Street juste au-delà. Mais difficile aujourd’hui d’imaginer le côté rustique, isolé du voisinage tel que le connaissait le poète.

Une fois dans le jardin ou la maison, on s’échappe du présent. Le cottage a bien tenu, et on n’y a pas fait de modifications structurelles. Les fenêtres à petits panneaux, les cheminées, les boiseries, tout respire la calme architecture style roi George. Il y a seulement deux pièces au rez-de-chaussée, meublées comme lorsque Poe y était locataire ; il ne reste qu’une chaise et un bureau comme vestige de Poe. Côté Est, au rez-de-chaussée, le parloir avec sa cheminée conviviale, un piano, un sofa, une bibliothèque. De l’autre côté du vestibule, la cuisine, où mangeait la famille. Au premier étage, la chambre de Poe, avec une jolie cheminée d’ardoise noire ; et de l’autre côté du palier, un petit bureau. Ici on trouve sa table, et quelques livres choisis de l’époque sur une étagère. Dans les chambres en mansarde du deuxième, les pièces où vivaient sa femme et sa tante, avec de modestes cheminées, et de minuscules fenêtres. Tout est reconstitué avec soin – les rideaux, les fleurs, les images, des porcelaines et du linge – comme cela pouvait l’être du temps de Poe.

Dans la grande maison avoisinante, avec porte communicante, une belle collection Edgar Poe. Des exemplaires des magazines avec les premières publications de la plupart des contes et poèmes, et bien d’autres documents, trop nombreux pour être cités.

Des maisons de Poe encore debout, aucune pour donner une telle impression de vie, en tant que maison typique, que cet appartement sans prétention. Sa récente restauration, son ouverture au public, ont été rendu possibles par la contribution d’un industriel de Philadelphie, Richard Gimbel, et constitue un événement dont tous les dévôts de Poe et des Lettres américaines ne pourront que se réjouir. A moins de surprise inconnue, ce pèlerinage est destiné à devenir, avec le temps, un des principaux lieux de destination pour tous ceux qui vénèrent le génie et admirent un de ses plus grands et malheureux exemples.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 23 novembre 2013
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