H.P. Lovecraft | La ville sans nom

« The nameless city », 1921 – une autre magnifique préfiguration des grands récits de la dernière période.



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Il y a dans le Commonplace Book, le carnet d’invention de Lovecraft, respectivement les 47ème et 48ème notes :
[47] Article Arabie, Encylopedia Britannica, II, 255. De fabuleuses tribus préhistoriques, d’Ad au sud, Thamood au nord, et Tasm et Jadis au centre de la péninsule. « On trouve de splendides descriptions d’Irem, la Ville des Piliers (ainsi la nommaient les Coréens) qu’on suppose avoir été fondée par Shehad, l’ultime despote d’Ad, dans le pays d’Hadramaut et qui ensuite, après l’élimination de ses occupants, disent les Arabes, demeura tout entière, mais invisible aux yeux ordinaires, sauf à d’occasionnels et rares intervalles et seulement pour certains voyageurs favorisés du ciel. » Grottes rocheuses au nord-ouest d’Hejaz attribuées aux tribus Thamood.

[48] Ville effacée de la surface de la terre par une vengeance surnaturelle.

Mais ce sont toujours les mêmes thèmes récurrents que Lovecraft assemble, et insémine d’un fragment de rêve. Lequel ? Peut-être simplement la sensation d’enfoncement, de plus en plus profond, dans des boyaux de plus en plus étroits, où il n’est pas possible de se redresser – et le contact de ces momies d’anciens reptiles.

Peut-être aussi des lectures, il suffit de se promener dans l’édition du dimanche du New York Times, avec sa partie magazine et ses compte rendus de voyages, d’explorations, de découvertes archéologiques. Les grands gouffres ont souvent été découverts par ces émissions d’air violentes dans des fissures étroites, et Lovecraft plus tard se rendra plusieurs fois dans les Grand Caverns de Virginie.

Mais s’en tenir à ce côté borgesien d’une figure magnifiquement onirique dans le recoin de quelques lignes, lisant sa précieuse Encyclopedia Britannica. Les mots même, cette cité des Piliers suffisent au mystère.

Une autre indication précieuse dans une lettre à Loveman, Lovecraft dit que l’intuition lui est venue d’une phrase de Dunsany (non pas un thème de narration, mais bien simplement ce qu’évoque une phrase et sa couleur) : « The un-reverbarate blackness of the abyss », dans son Book of wonder.

Et cela doit nous suffire. Ensuite, c’est ce séquencement linéaire implacable qui sera pour toujours sa marque. Une phrase, une figure. Et tension, et amplification. La prose lyrique qui est son idéal et où il reprend la forge d’Edgar Poe.

Et c’est cela le défi et la magie pour le traducteur : jamais Lovecraft ne s’éloigne, ou laisserait lui échapper, cette seule tension du lyrisme, ces images aspirées et formées par le mouvement même de la phrase, et c’est ce qui ici servira de guide.

Une « ville sans nom », quel tremblement pour nous, dont les villes sont devenues ces mondes anonymes avec ruine incluse.

On est en 1921, Lovecraft dit que l’histoire lui est refusée par tous les magazines rémunérant leurs auteurs, histoire lassante de répétition. Elle sera accueillie par Wolverine, qui sera un des havres principaux pour le laboratoire de ces années-là, la marche de Lovecraft vers lui-même, deux ans avant l’apparition de Weird Tales, où The nameless city sera reprise mais après sa mort, en 1938.

On sait que Lovecraft n’est pas tendre avec ses propres récits. Il dira que celui-ci est un de ses préférés.

Je crois que jamais un récit n’aura pour moi autant correspondu à son seul mouvement de forme abstraite. Cette coulée d’air, cette description d’une descente sans fin par des marches étroites, sans qu’on puisse se redresser, jusqu’au plus profond de la terre. Vous verrez qu’il ne s’embarrasse pas de contrainte narrative particulière pour le retour.

On a rarement autant l’impression d’un travail sur le germe même de l’invention fantastique, entre le rêve dont on sauve une sensation, la phrase lyrique de Dunsany, le petit coin d’imaginaire pris à l’objectivité de la Britannica, et ces vingt-cinq pages d’un seul en avant (vers le bas, cependant, toujours plus bas).

À noter que c’est la première occurrence dans les récits de Lovecraft de Alhazred, « l’Arabe fou », avec cette citation utilisée ici deux fois, et qui deviendra fétiche pour Lovecraft – sans mention encore, cependant, d’un titre pour le livre maudit évoqué, le Necronomicon. Et petit plus pour nous de l’ère numérique : qu’on puisse lire sur Gallica Image dou monde de Gautier de Metz (1301-1400) à la bibliothèque d’Arkham !

Merci à Magali Duru pour sa traduction du poème de Thomas More, cité par Lovecraft.

FB

- Ci-dessus : illustration pour The nameless city dans Wolverine, 1921.

 

H.P. Lovecraft | La ville sans nom


À peine j’approchai de la ville sans nom que je la sus maudite. Je traversai sous la lune une vallée terrible et brûlée, et de très loin je l’aperçus émergeant étrangement des sables comme des fragments de cadavre pourraient émerger d’une tombe creusée par un malade. Et cette arrière-grand-mère de la plus vieille pyramide, cette survivante blanchie du déluge, la peur en jaillissait de chaque pierre ruinée ; et invisiblement l’atmosphère me repoussait et m’enjoignait de faire marche arrière devant d’antiques et sinistres secrets qu’aucun homme ne devrait voir, et qu’aucun autre homme n’a jamais osé voir.

Elle repose au plus lointain des déserts d’Arabie, la ville sans nom, émiettée et désarticulée, ce qui reste de ses murs presque cachés par les sables d’âges sans nombre. Elle était là probablement avant que soient posées les premières pierres de Memphis, avant que soient moulées les premières briques de Babylone. Il n’y a pas de légende assez vieille pour lui donner un nom, ou pour se souvenir qu’elle ait jamais été vivante ; mais c’est ce qu’on en dit en le chuchotant autour des feux du soir, ou ce qu’en murmurent les vieilles dans les tentes des cheiks, et c’est pour cela que toutes les tribus la fuient sans réellement savoir pourquoi. C’est l’endroit où le poète fou, Abdul Alhazred, avait eu ce rêve la nuit précédant cet inexplicable vers qu’il légua :

« N’est pas mort ce qui éternellement repose,

« Et dans les longues éternités même la mort peut mourir. »

J’aurais dû le savoir, que les Arabes avaient de bonnes raisons de fuir la ville sans nom, la ville évoquée dans de si étranges contes mais jamais vue d’aucun homme vivant, et cependant je les défiai et m’engageai avec mon chameau dans l’étendue vierge. Moi seul l’ai vue, et il n’y a pas d’autre visage humain à porter sur lui empreinte aussi hideuse de la peur ; ni d’autre être humain à frissonner si horriblement quand la nuit le vent vient secouer les fenêtres. Et quand je me retournai s’évanouit la victoire de l’avoir trouvée, et j’immobilisai mon chameau jusqu’à l’arrivée de l’aube.

J’attendis durant des heures, jusqu’à ce que l’horizon devînt gris et que les étoiles pâlissent, et que le gris s’éclaircisse en lumière rose pâle bordée d’or. J’entendis un grondement et vis une tempête de sable fouetter les pierres antiques alors que le ciel était clair et que les vastes étendues du désert étaient calmes. Alors soudain au-dessus des vastes horizons du désert perça la couronne incendiée du soleil, que j’apercevais au travers de cette mince tempête de sable s’évanouissant au lointain, et dans ma fièvre j’imaginai que de quelque profondeur éloignée me parvenait la rumeur métallique de musiques saluant le disque fier, comme Memnon le saluait du haut des rives du Nil. Mes oreilles sonnaient et mon imagination bouillonnait tandis que je guidai lentement mon chameau parmi les sables vers la muette étendue de pierres ; cette ville trop ancienne pour que l’Égypte ou Meroë s’en souvienne ; cette ville que moi seul parmi tous les hommes vivants aurai vue.

J’arpentai les fondations sans forme des maisons et des palais, entrant et sortant sans jamais trouver d’inscription ou sculpture qui parle de ces hommes, si c’étaient des hommes, qui avaient bâti la ville et l’avaient habitée il y a si longtemps. Une telle ancienneté sans âge était malsaine, et je continuai mon exploration pour rencontrer quelque signe ou fonction qui prouve que la ville avait effectivement fondée par des êtres humains. Il y avait certaines proportions et dimensions de ces ruines que je n’aimais pas. J’avais avec moi mes outils, et entrepris de creuser l’intérieur des murs des édifices détruits, mais j’avançais peu, et ne pus rien révéler de signifiant. Quand la nuit et la lune revinrent, je sentis que le vent glacial ramenait avec lui la peur, et je n’osai pas rester dans la ville. Alors que je m’éloignai des murs antiques pour dormir, une faible tempête de sable leva derrière moi, soufflant à travers les pierres grises alors que la lune était claire et calme le désert.

Je m’éveillai juste avant l’aube, sortant du spectacle d’horribles rêves, mes oreilles sonnant comme d’un carillon de métal. Je vis un soleil rouge sortir des derniers enveloppements de la tempête de sable qui volait dans la ville sans nom, et remarquai la tranquillité du reste du paysage. Une nouvelle fois je m’aventurai dans ces ruines nichées sous le sable comme un ogre sous une couverture, et me remis à creuser en quête de reliques de la race disparue. Je m’arrêtai à midi pour me reposer, et dans l’après-midi passai surtout mon temps à repérer les murs, les rues disparues, et les façades des bâtiments presque enfouis. Je vis combien la ville avait été puissante, et m’étonnai des sources d’une telle grandeur. Je me figurai à moi-même les splendeurs d’un âge si ancien que même Chaldée n’en avait pas mémoire, et pensai à Sarnath le Destructeur, qui résidait dans le pays de Mnar aux jeunes temps de l’humanité, et à Ib, dont la pierre grise fut sculptée avant qu’existe l’humanité.

Et soudain je fus dans un endroit où l’assise de roche rose levait dans les sables pour former une falaise basse ; et je constatai avec joie ce qui me semblait la promesse des traces d’un peuple d’avant le déluge. Grossièrement équarris à la surface de la falaise, les frontons incontestables de plusieurs maisons ou temples, petits et ramassés ; et dont l’intérieur pouvait avoir préservé bien des secrets d’âges bien au-delà de nos calculs, dont les tempêtes de sable auraient effacé tous les ornements qui auraient pu être vus du dehors.

Les ouvertures obscures dont j’approchai étaient très basses et encombrées de sable, mais j’en dégageai une avec ma pelle et m’y engageai en rampant, allumant une torche pour révéler quelque mystère qu’elle puisse contenir. Une fois à l’intérieur, la caverne se révéla avec certitude un temple, comportant des signes visibles de la race qui avait vécu et adoré ici avant que le désert soit un désert. Des autels primitifs, des piliers, des niches très curieusement basses ; et bien que je n’y visse ni sculptures ni fresques, certaines pierres singulières étaient clairement érigées en symboles par des moyens artificiels. Cette étroitesse de la pièce ciselée était parfaitement étrange, puisque je ne pouvais à peine faire mieux que m’agenouiller ; mais l’endroit était si vaste que ma torche ne m’en dévoilait qu’une partie à chaque instant. Je frissonnai bizarrement dans quelques-uns des recoins, tant certains des autels et pierres suggéraient des rites oubliés d’une révoltante et inexplicable nature, et me faisaient buter sur quelle sorte d’hommes avaient pu bâtir et fréquenter un tel temple. Quand j’eus reconnu tout ce que recelait ce lieu je rejoignis l’extérieur en rampant, avide de découvrir ce que les autres temples abritaient.

La nuit maintenant tombait, mais ces choses tangibles que j’avais découvertes rendaient ma curiosité plus forte que ma peur, et je décidai de ne pas fuir les ombres se projetant sous la lune qui m’avaient paralysé la première fois que j’aperçus la ville sans nom. J’aperçus dans le crépuscule une autre ouverture et avec une nouvelle torche y rampai, trouvant d’autres pierres imprécises et symboles, même si rien n’y était mieux défini que ce que proposait le premier temple. La pièce était aussi basse mais encore moins large, finissant en un boyau étroit et encombré d’autels obscurs et cryptiques. Et je fouillais au pied de ces autels quand le bruit du vent et celui de mon chameau au-dehors brisèrent le silence et me firent ressortir pour savoir ce qui avait effrayé l’animal.

La lune brillait avec vivacité sur les ruines primitives, éclairant un dense nuage de sable qui semblait soufflé depuis un vent fort mais décroissant depuis un point de la falaise devant moi. Je sus que c’était ce vent gelé et chargé de sable qui avait perturbé mon chameau, et je me préparai à lui trouver une place plus à abri quand, en regardant par chance vers le haut, je vis qu’il n’y avait pas de vent sur le haut de la falaise. Ceci m’étonna et raviva ma peur, mais je me remémorai aussitôt des vents localisés et soudains que j’avais remarqués et entendus plus tôt au lever et coucher du soleil, et en conclus que c’était un phénomène naturel. Je pensai qu’il surgissait d’une fissure du rocher menant à une grotte, et remontai la coulée de sable soufflé pour en retrouver la source ; et découvris rapidement qu’il provenait de l’orifice noir d’un temple à une assez grande distance au sud, presque hors de la vue. En remontant ce nuage de sable étouffant, je me frayai chemin vers ce temple, qui, à mesure que je m’en rapprochai, se révélait plus vaste que les précédents, et dont l’arche d’entrée semblait bien moins encombrée de sable. Et j’y serais entré sans la force terrifiante de ces rafales gelées qui éteignirent presque ma torche. Vent qui soufflait furieusement depuis l’ouverture noire, et le sable éparpillé et soufflé dans les ruines étranges émettait une plainte qui l’était encore plus. Cela s’affaiblit bientôt et le sable peu à peu cessa de cingler, jusqu’à retomber de nouveau à son premier repos ; mais une présence semblait hanter les pierres spectrales de la ville, et quand je regardai la lune, elle me sembla trembler comme reflétée par une eau inquiète. J’étais plus effrayé que je ne saurais le dire, pas assez cependant pour contrebalancer ma soif de merveilles ; aussitôt que le vent eut cessé, je pénétrai la noire ouverture de laquelle il avait surgi.

Ce temple, comme je l’avais deviné depuis l’extérieur, était plus grand que l’un ou l’autre de ceux que je venais de visiter ; on pouvait supposer qu’il s’agissait d’une caverne naturelle, puisqu’il émettait ces souffles venant de zones bien au-delà. Ici je pouvais me tenir presque debout, mais découvris que les pierres et autels étaient aussi peu élevés que dans les autres temples. Sur les murs et au plafond je découvris pour la première fois des traces de l’art figuratif de l’ancienne race, de curieuses bandes incurvées de peintures maintenant presque effacées ou émiettées ; et sur deux des autels je vis avec un enthousiasme grandissant un dédale de bas-reliefs curvilinéaires bien reconnaissables. Et tandis que je levai ma torche pour mieux les distinguer, il me sembla que la forme du toit était trop régulière pour être naturelle, et je me demandai quels tailleurs de pierre préhistoriques avaient été les premiers à y oeuvrer. Grand avait dû être leur savoir technique.

Alors un éclat soudain et fantastique de la flamme me dévoila ce que j’avais tant cherché, l’ouverture de ces abysses lointains d’où avait soufflé ce vent brusque ; et je faillis m’évanouir quand je découvris qu’il s’agissait d’une étroite entaille, totalement artificielle, ciselée en pleine roche. J’y poussai ma torche, révélant un tunnel noir dont l’arche du plafond s’abaissait progressivement sur un minuscule escalier aux marches nombreuses et en forte pente. Je reverrai toujours ces marches dans mes rêves, maintenant que j’ai appris ce qu’elles signifiaient. Au début, je pouvais difficilement savoir si c’étaient des marches ou seulement des empreintes de pas dans une vertigineuse descente. Ma tête tourbillonnait de folles pensées, et les mots et les avertissements des prophètes arabes semblaient flotter sur le désert de ces contrées que les hommes désignent comme la ville sans nom, que les hommes n’osent pas connaître. Et cependant à peine si j’hésitai un instant avant de me risquer par le portail et entamer pied à pied une descente précautionneuse dans ce passage, comme au long d’une échelle.

C’est seulement dans les terribles fantasmes des drogues ou du délire que quiconque peut avoir connu une telle descente que la mienne. L’étroit boyau descendait infiniment comme dans quelque puits hideux et hanté, et la torche que je tenais au-dessus de ma tête n’aurait pu éclairer les profondeurs inconnues où désormais je rampais. Je perdis le compte des heures sans jamais penser à consulter ma montre, même si de simplement penser aux distances que j’avais traversées me terrorisait. Plusieurs fois je changeai de direction dans les pentes, et une fois je me retrouvai dans un passage long et très bas où j’eus à ramper pieds les premiers sur le sol rocheux, tenant ma torche à bout de bras au-dessus de mon visage. Il n’y avait pas assez de hauteur pour s’agenouiller. Et recommençaient ensuite les marches en pente, et je continuai cette descente interminable quand ma torche affaiblie s’éteignit. Je ne crois même pas l’avoir remarqué à ce moment-là, parce que, lorsque je m’en aperçus, je la tenais encore à bout de bras au-dessus de moi comme si elle brûlait encore. Cet instinct pour l’étrange et l’inconnu, qui avait fait de moi un errant sur la terre et un chasseur de lieux reculés, interdits et anciens me déséquilibrait.

Dans l’obscurité surgissaient par éclats devant mes yeux ces fragments des trésors adorés de mon démoniaque butin ; des phrases d’Alhazred l’Arabe fou, des paragraphes venus des cauchemars apocryphes de Damascius, et des lignes infamantes du délirant Image du monde de Gauthier de Metz. Je m’en récitais les passages les plus bizarres, chuchotais ces bribes d’Afrasiab et les démons qui descendirent avec lui l’Oxus ; plus tard chantant encore et encore une phrase prise à un des contes de lord Dunsany – « la noirceur sans réverbération des abysses ». Et une autre fois, alors que la descente devenait incroyablement brutale, je me récitais en vague mélodie ces vers de Thomas More jusqu’à ce que je craigne de les réciter encore :

 

Un lac d’obscurité, d’un noir aussi profond

Que celui des chaudrons qu’emplissent les sorcières

De lunaires potions distillées par l’éclipse.

Me penchant pour savoir si le pied passerait

Au travers par le fond de l’abîme j’y vis

Aussi loin que pouvait explorer mon regard

Les bords du précipice aussi lisses que verre

Et il semblait qu’on vînt juste de les vernir

De ces sombres couleurs que le Séjour des Morts

Jette sur son rivage à la vase visqueuse.

 

Le temps avait pratiquement cessé d’exister quand mes pieds reprirent enfin contact avec un vrai sol, et je me retrouvai dans une pièce sensiblement plus haute que les salles des deux petits temples maintenant aussi incalculablement hauts au-dessus de ma tête. Je ne pouvais cependant me tenir debout, mais pouvais m’agenouiller droit, et rampai et grimpai de-ci de-là au hasard. Je compris bientôt que j’étais dans un passage étroit dont les murs supportaient des étagères de bois avec des portes de verres. Que des matières comme le bois et le verre poli aient été possibles dans un tel lieu paléozoïque et abyssal, les implications m’en firent frissonner. Ces étagères s’alignaient apparemment le long de chaque côté du passage, à intervalles réguliers, oblongues et horizontales, aussi hideuses dans leur forme et taille que des cercueils. J’essayai d’en déplacer deux ou trois pour un examen plus complet, mais découvris qu’elles étaient fermement encastrées.

Je compris que ce passage était très long, et je m’empêtrai de plus en plus rapidement dans cette dégringolade rampante qui eût semblé horrible à des yeux qui m’auraient aperçu dans l’obscurité ; battant le passage de côté à côté pour en tâter les bords et m’assurer que les parois et rangées des rayons se prolongeaient. L’homme est si bien dressé à penser visuellement que j’en oubliai à peu près l’obscurité et me représentai ces corridors sans fin de bois et de verre en leur monotone et basse régularité aussi bien que si je les avais vus. Puis, dans un instant d’émotion indescriptible je les vis.

À quel moment je basculai de l’imagination à la vue réelle, je ne saurais le dire ; mais me provint un faible rayonnement de l’avant, et tout d’un coup je compris que ma vue percevait les vagues lignes extérieures de ce boyau et ses rayons, révélées par quelques phosphorescence souterraine inconnue. Pendant un instant, tout se révéla exactement comme je l’avais imaginé, tant que la lueur se maintenait aussi faiblement ; alors que je continuai mécaniquement d’avancer dans la direction où la lumière était le plus forte, et compris que mon imagination avait été bien trop faible. Cette salle n’avait rien d’une ruine rudimentaire comme les temples de la ville qui nous surplombait, mais constituait un monument de l’art le plus magnifique et exotique. Des dessins et des images d’un fantastique audacieux, riche et vivant, constituaient la fresque continue d’une peinture murale dont les motifs et couleurs étaient au-delà du descriptible. Les rayons étaient d’un étrange bois doré, sous des vitrines d’un verre exquis, et présentaient les formes momifiées de créatures outrepassant en grotesque les rêves humains les plus chaotiques.

Impossible de retranscrire une idée qui dise ces monstruosités. Elles tenaient aux reptiles, avec des silhouettes suggérant parfois le crocodile, parfois le phoque, mais la plupart du temps rien que ni un naturaliste ni un paléontologue n’aurait pu croiser. De taille, elles approchaient celles d’un homme petit, et leurs pattes avant comportaient des pieds d’évidence flexibles et délicats qui ressemblaient curieusement aux mains et doigts humains. Mais le plus curieux de tout c’était leurs têtes, qui présentaient une allure défiant tous les principes biologiques connus. Il n’y avait rien à quoi on aurait pu comparer de telles choses – en un même instant je pensais à des comparaisons aussi variées que le chat, le bouledogue, le mythique satyre, et l’être humain. Jupiter lui-même n’avait pas pour front une protubérance aussi colossale, même si les cornes et l’absence de nez et les mâchoires d’alligator séparaient ces choses de toute catégorie établie. Je m’interrogeai un moment sur la réalité de ces momies, me demandant si elles n’étaient pas des idoles artificielles ; mais décidai rapidement que j’avais affaire des espèces paléolitiques qui avaient vécu quand vivait la ville sans nom. Et pour couronner leur grotesque, la plupart étaient généreusement enveloppées de pacotille, et lourdement chargées d’ornements d’or, diamant, ou d’un métal brillant inconnu.

L’importance de ces créatures rampantes avait dû être considérable, parce qu’elles occupaient la première place parmi les dessins bruts des fresques aux murs et aux plafonds. Avec un art consommé, l’artiste les avait représentées dans leur propre monde, où elles avaient des villes et des jardins construits pour correspondre à leur taille ; et je ne pus m’empêcher de penser que cette histoire en images était allégorique, montrait peut-être les progrès de la race qui les adorait. Ces créatures, me dis-je à moi-même, étaient aux hommes de la ville sans nom ce que la louve fut pour Rome, ou ce que sont les totems pour les tribus indiennes.

Résolu à ce point de vue, je pensai qu’il me serait possible d’ébaucher une merveilleuse légende de la ville sans nom, l’épopée d’une puissante métropole côtière qui dirigeait le monde avant que l’Afrique émerge des vagues, de ses combats alors que la mer se retirait au loin, et que le désert remplace la fertile vallée de sa naissance. Je vis ses guerres et ses triomphes, ses troubles et ses défaites, puis enfin son terrible combat contre le désert, lorsque ses habitants – le même peuple allégoriquement représenté ici par les reptiles grotesques – étaient contraints par milliers à s’enfoncer burin en main dans le roc, comme une merveilleuse façon de rejoindre un autre monde, dont leurs prophètes leur avaient parlé. Et tout cela était sauvage, vivant, réaliste et son lien avec mon incroyable descente était évident. Je reconnaissais même le chemin.

Comme je rampais dans le boyau en direction de la lumière plus forte, j’aperçus des étapes ultérieures de ces peintures épiques – l’exode de la race qui avait peuplé la ville sans nom et la vallée qui l’entourait il y a dix millions d’années ; la race à l’âme effondrée d’avoir à quitter les lieux que leurs corps avaient connus de toujours, où ils s’étaient installés comme nomades dans les premiers temps de la Terre, creusant dans le roc vierge ces premiers autels qu’ils ne cessèrent jamais d’honorer ensuite. Maintenant, dans une meilleure lumière, j’étudiais ces images de plus près, et, toujours pensant que ces reptiles étranges devaient représenter ces hommes inconnus, méditai sur les us et coutumes de la ville sans nom. Tant de choses qui demeuraient bizarres ou inexpliquées. Leur civilisation, qui disposait d’un alphabet écrit, s’était élevée apparemment à un ordre bien supérieur à celles, incommensurablement plus tardives, d’Égypte ou de Chaldée, avec pourtant des omissions encore plus curieuses. Impossible par exemple de trouver des images qui représentent la mort ou les rituels de funérailles, et rien non plus qui évoque la guerre, la violence, les épidémies ; et je me demandai quelles étaient les implications de cette réticence à propos de la mort naturelle. C’était comme s’ils avaient adopté l’illusion rassurante d’une immortalité terrestre idéale.

Plus près de la fin du passage, les séquences d’images se faisaient encore plus extravagantes ; les vues de la ville sans nom maintenant soumise à la ruine grandissante et à l’envahissement du désert contrastaient avec l’étrange nouveau royaume ou paradis dont la race avait trouvé le chemin en s’enfonçant dans le roc. Dans ces images, la ville dans sa vallée désertique était toujours représentée au clair de lune, et un nimbe doré venait recouvrir les forêts tombées, révélant en partie la splendeur des temps passés, que l’artiste montrait allusivement et spectralement. Et trop extravagantes les images de ce paradis pour être crues, décrivant un monde caché à l’éternelle lumière, empli de glorieuses villes et de collines et vallées éthérées. Et tout à la fin je découvris les signes d’un renversement artistique. Les peintures se faisaient moins habiles et plus bizarres que même la plus brute des précédentes. On aurait dit qu’elles témoignaient d’une lente décadence de l’ancienne population, associée à une férocité grandissante envers le monde extérieur, tel qu’il leur provenait à travers le désert. Les formes des gens – toujours représentées pas les reptiles sacrés – semblaient graduellement dépérir, bien que leur esprit, qu’on voyait rôder sur les ruines au clair de lune, ait semblé gagner en proportion. Des prêtres émaciés, représentés par des reptiles en robes ornementées, maudissaient l’air du dehors et ceux qui le respiraient ; et une terrible scène finale montrait un homme à l’aspect primitif, peut-être un pionnier de l’ancienne Irem, la ville des Piliers, déchiqueté en morceaux par les membres de la race ancienne. Je me souvins de comment les Arabes redoutaient la ville sans nom, et fus rassuré qu’au-delà les murs et le plafond gris s’arrêtassent.

En suivant le spectacle fastueux de cette histoire murale, j’étais maintenant tout proche de l’extrémité de la salle au bas plafond, et pris conscience de la présence d’une grande porte, à travers laquelle provenait la phosphorescence qui l’illuminait. Rampant jusqu’à elle, je ne pus m’empêcher de pousser un cri à la surprise de ce qui m’attendait au-delà, puisqu’au lieu de trouver d’autres salles plus vastes il n’y avait que la voûte illimitée d’une radiance uniforme, comme on pourrait imaginer regarder l’horizon depuis le mont Everest en surplombant un océan de nuages sous le soleil. En dessous de moi un autre passage si resserré que je ne pouvais m’y redresser, et devant moi une mer infinie de vapeurs souterraines.

Descendre du passage vers l’abîme, on le pouvait par une volée de marches qui s’y enfonçaient – ces petites marches nombreuses comme celles des passages obscurs que j’avais empruntés – mais après quelques pieds les vapeurs luminescentes effaçaient tout le reste. Fermée, dans le mur côté gauche du passage, il y avait cette porte massive de cuivre incroyablement épais et décoré de bas-reliefs fantastiques, isolant le lumineux monde souterrain des voûtes et passages de la roche. Je considérai ces volées de marches, mais en la circonstance n’osait m’y aventurer. Je poussai sur la porte de cuivre, mais ne pus réussir à l’ébranler. Alors je me couchai face contre terre, à même le plancher de roche, l’esprit embrasé de prodigieuses réflexions que même mourir d’exhaustion n’aurait pu bannir.

Comme je me tenais immobile, les yeux fermés, libre de mes pensées, de nombreux éléments que j’avais à peine remarqués dans les fresques me revenaient avec une nouvelle et terrible signification – les scènes représentant la ville sans nom du temps de sa prospérité, dans l’écrin de végétation de sa vallée, et les pays lointains avec lesquels elle commerçait. Je restais interloqué par la prépondérance universelle de cette allégorie des créatures rampantes, et m’étonnai qu’elle ait pu être suivie d’aussi près par un monde d’images d’une telle importance. Je me demandai quelles avaient pu être ses proportions réelles et sa magnificence, et revins sur certaines bizarreries que j’avais remarquées dans les ruines. Je repensai à ce curieux manque de hauteur des temps originels et de l’embouchure du premier couloir, qui sans ambiguïté avait été creusé en fonction de la taille des idoles reptiliennes qu’ils honoraient, même si cela contraignait leurs adorateurs à y ramper. Peut-être que ces tout premiers rituels incluaient qu’on rampe en imitation de ces créatures. Aucune théorie religieuse ne pouvait cependant expliquer pourquoi les passages suivants, dans cette incroyable descente, devaient être aussi bas de plafond que les temples – voire plus bas, au point de ne pouvoir même s’y agenouiller. Et comme je pensais à ces créatures rampantes, dont les formes momifiées étaient si proches de moi, je me sentis pris d’un nouveau tourbillon de peur. Les associations mentales sont curieuses, et je me laissai dériver depuis cette idée qu’à part ce pauvre homme primitif mis en pièces dans la dernière peinture, j’étais la seule forme humaine parmi tant et tant de reliques et symboles d’une vie primordiale.

Mais comme toujours dans mon existence étrange et vagabonde, l’étonnement l’emporta bientôt sur la peur ; parce que cet abysse lumineux et ce qu’il pouvait contenir aurait offert un défi considérable au plus grand explorateur. Qu’un monde de mystère surnaturel reposait loin en dessous ces volées de marches si étroites je ne pouvais en douter, et j’espérais y trouver ces restes d’une mémoire humaine que les couloirs peints et ornés n’avaient pu me fournir. Les fresques représentaient des villes incroyables, des montagnes et des vallées cachant leurs royaumes, et mon imagination n’en pouvait plus de ces riches et colossales ruines qui m’attendaient.

Mes peurs, bien sûr, concernaient le passé plus que le futur. Même l’horreur physique de ma position dans ce boyau de reptiles morts et de fresques d’avant le déluge, à des kilomètres sous le monde que je connaissais, et débouchant sur un autre monde, de brume et lumière féérique, ne pouvait compenser la crainte léthale que je ressentais face à l’ancienneté abyssale du décor et de ce qu’il représentait. Une ancienneté si grande que les pierres originelles et les tempes sculptées dans le roc de la ville sans nom rendaient vaine toute évaluation chiffrée, quand les dernières de ces cartes ahurissantes des fresques montraient des océans et des continents oubliés par l’homme, et qui ça et là seulement évoquaient vaguement quelques lignes familières. Ce qui avait pu se produire dans ces ères géologiques reculées, depuis ces dernières peintures, et que la ruine s’était emparée malgré son ressentiment de cette race haïssant la mort, aucun homme pour en avoir témoigné. Cela avait grouillé de vie autrefois dans ces cavernes et dans le lumineux domaine qui la prolongeait ; maintenant j’y étais seul avec ces reliques vivaces, et je tremblais à penser aux âges sans nombre pendant lesquels ces reliques avaient tenu leur veille silencieuse et solitaire.

Et survint brusquement une nouvelle bouffée de cette peur aiguë qui s’était emparée de moi depuis la première fois que j’avais aperçu la terrible vallée de la ville sans nom sous la lune froide, et malgré mon épuisement je me retrouvai soudainement assis, regardant derrière moi ce boyau noir rejoignant les tunnels qui s’élevaient vers le monde extérieur. Mes sensations étaient vraiment les mêmes que celles qui m’avaient fait fuir de nuit la ville sans nom, et étaient aussi inexplicables qu’elles étaient poignantes. Un autre instant, cependant, et je recevais un choc encore plus grand sous la forme d’un son parfaitement clair – le premier à briser le silence de ces tombes comme des gouffres. C’était un long et profond gémissement, émanant on aurait dit d’une distante multitude d’âmes condamnées, et qui provenait de la direction que je scrutais. Son volume s’accrut rapidement, se réverbérant bientôt avec horreur dans le bas corridor, et dans le même moment je devins conscient d’une rafale grandissante d’air froid, comme celui qui surgissait des tunnels dans la ville tout au au-dessus. Ce souffle en me touchant sembla réveiller mes forces, et instantanément je me souvins de ces soudaines bourrasques qui avaient levé des bouches de l’abîme chaque crépuscule et chaque aube, et que l’une d’elles m’avait révélé les tunnels dissimulés. Je regardai ma montre et vis qu’on était proche du lever du soleil, aussi je m’agrippai pour résister à la rafale que la caverne ravalait chez elle de la même façon qu’elle l’avait expulsée au soir. Ma peur lentement se calmait, puisqu’un phénomène naturel tend à dissiper les ruminations sur l’inconnu.

Ce vent de nuit hurlant et grondant se déversait de plus en plus follement dans ces gouffres de la terre intérieure. Je cessai de penser et m’agrippai vainement au sol de peur que mon corps soit balayé par la porte ouverte vers l’abysse phosphorescent. Je ne m’étais pas attendu à une telle furie, et tandis que je prenais conscience de glisser progressivement vers l’abîme je fus saisi d’un millier de nouvelles terreurs, tant mon imagination l’appréhendait. La violence de la bourrasque éveillait d’incroyables cauchemars ; une fois de plus je me comparai en frissonnant à la seule autre image humaine dans ce boyau effrayant, l’homme mis en pièces par la race sans nom, tant les griffes ennemies de ces courants tourbillonnants semblaient déployer une rage vindicative d’autant plus forte qu’elle demeurait largement impuissante. Je crois que tout à la fin je me mis à crier frénétiquement – j’étais quasiment fou – mais, même si je l’ai fait, mes cris se perdirent dans cette Babel issue de l’enfer, faite du hurlement de tous les vents. J’essayai de ramper contre le torrent meurtrier et invisible, mais ne pouvais pas empêcher d’être poussé lentement et inexorablement vers le monde inconnu. Et finalement la raison dut renoncer en entier, et je ne pouvais que bredouiller encore et encore ce verset inexplicable d’Alhazred l’Arabe fou, qui rêva de la ville sans nom :

« N’est pas mort ce qui éternellement repose,

« Et dans les longues éternités même la mort peut mourir. »

Et il n’y a que les dieux grimaçants du désert qui savent ce qui s’est réellement passé – quels combats indescriptibles et écroulements dans le noir j’endurai ou comment Abaddôn guida mon retour à la vie, dont je me souviendrai toujours en tremblant, les nuits de grand vent, jusqu’à ce que l’oubli – ou pire – me réclame. La chose était monstrueuse, colossale, surnaturelle – bien au-delà de toutes les idées qu’ont pu enfanter les hommes, sauf dans le damnable silence des petites heures sans sommeil.

J’ai dit que la furie de cette bourrasque hurlante était infernale – cacodémoniaque – et que ses voix étaient hideuses des éternités désolées qu’elles emprisonnaient vicieusement. Maintenant ces voix, quoique encore chaotiques face à moi, semblaient pour mon cerveau palpitant prendre des formes articulées derrière moi, et encore plus bas dans la tombe des choses mortes depuis des éternités innombrables, et bien d’autres éternités avant l’aube des temps humains, je perçus les dégoûtants murmures et insultes d’étranges langues ennemies. Me retournant, se détachant sur le fond du lumineux éther de l’abysse qui ne pouvait être vu dans l’obscurité du boyau – je vis la horde de cauchemar des démons se hâtant ; tordus de haine, grotesquement décorés, mi-transparents ; des démons d’une race à propos de laquelle aucun homme ne se serait trompé – les reptiles rampants de la ville sans nom.

Et comme le vent retombait, je me retrouvais plongé dans l’obscurité peuplée d’esprits de ces intestins de la Terre ; parce que derrière la dernière des créatures, la grande porte forgée s’était refermée en claquant dans le choc assourdissant d’une musique métallique dont les réverbérations vibrèrent jusqu’au monde lointain pour saluer le soleil levant, comme Memnon le saluait sur les rives du Nil.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 novembre 2015
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