H.P. Lovecraft | L’étrange maison haute dans la brume

mystère avec maison, mer et brumes – un grand texte poétique et méditatif de Lovecraft


Écrite en 1926, au retour à Providence, cette short story au format habituel de Lovecraft (20 pages, 3800 mots), sera refusée par Weird Tales. Il la propose en 1929 à une revue nouvellement créée, The recluse, mais elle ne dépassera pas le premier numéro. The strange high house in the mist ne mettra donc que 5 ans pour être publiée dans Weird Tales, en 1931, rien d’inhabituel dans ce chemin de peine imposé à Lovecraft, qui en percevra 55 dollars.

Lovecraft semble avant tout renouer avec cette prose lyrique qui fait de grande poussée créatrice de ses 27 ans (Dagon, La ville sans nom...) de véritables poèmes en prose, contrairement aux contraintes narratives qui permettront plus tard les grands récits.

Lovecraft vient juste d’écrire Cthulhu, il maîtrise donc complètement désormais son territoire. Alors, retour à un vieux rêve d’écriture tout droit venu d’Edgar Poe ou de son amour de Dunsany ?

Ou tout simplement pour ne souhaiter explorer qu’une intuition, une image venue directement d’une perception en mouvement du paysage : le tranchant d’une falaise, une brume qui monte de la mer et en rejoint l’escarpement, une maison au lointain (le rôle essentiel des maisons dans Lovecraft, qui passait son temps à explorer l’architecture de l’ancienne Amérique coloniale, ou comme Proust dit de Dostoïevski qu’il est « un grand inventeur de maisons »), et le sifflement lointain de bouées invisibles, dans ce temps où la circulation maritime côtière était intense (de Providence ou de Newport à New York on peut prendre le bateau plutôt que le train).

Et il y a, notamment cet été 1926, alors que la séparation d’avec Sonia le contraint à se replier sur ses propres ressources, la seule balade que peut se permettre Lovecraft : pour quelques cents, un billet touristique aller-retour pour Newport, à condition de prendre le bateau à Providence tôt le matin et revenir tard le soir. Il emporte son écritoire, et s’installe dans la falaise, à l’écart de la ville et du monde, pour griffonner ses innombrables lettres. Il se souvient probablement aussi de Magnolia, village du Massachusetts entre Marblehead et Gloucester, dans une pension qui avait été avec Sonia leur premier séjour de vacances, avant la vie commune, au printemps 1922.

Alors restons pour lire dans cette première sensation d’une image qu’on développe comme une fable, avec ces personnages eux-mêmes sortis du brouillard des contes pour y rentrer aussitôt, avec cette pointe de critique sociale devant l’évolution du monde, le triste rôle de la religion et la banalisation des villes.

Qui d’entre nous pour n’avoir pas rêvé devant une falaise et la mer ? Si on s’en tient à cela, alors cette fable, de magnifique écriture, si elle nous éloigne considérablement du Lovecraft de l’horreur, nous dit de bien près ce qu’il hérite de ses maîtres, Hawthorne comme Poe ou Dunsany...

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- Image ci-dessus : carte postale ancienne, falaises de Newport.

 

La brume se leva de la mer au matin sur les falaises derrière Kingsport. Elle leva blanche et neigeuse depuis les profondeurs pour rejoindre ses frères les nuages, portée pas ses rêves de froides et humides pâtures comme les caves de Leviathan. Et plus tard, tandis qu’une calme pluie d’été se déversait sur les toits des poètes, les nuages répandaient des morceaux de ces rêves, impossibles à vivre pour les hommes dans la rumeur de secrets étranges et anciens, et les merveilles que disent l’une à l’autre les planètes solitaires dans la nuit. Et quand les contes bruissaient par bancs épais dans les grottes des tritons, et que les coquillages dans les cités immergées émettaient d’étranges airs recueillis des Grands Anciens, alors d’impatients nuages de brume s’envolaient vers le ciel tout chargés de leurs légendes, et les yeux guettant l’océan sur les rochers n’y voyaient qu’une mystique blancheur, comme si les falaises étaient le rebord de la terre entière et que les solennelles cloches des balises résonnaient librement dans l’éther de l’imagination.

Et, tout au nord de l’archaïque Kingsport, les falaises grimpaient progressivement et curieusement, terrasse après terrasse, jusqu’à ce que celles les plus au nord semblassent suspendues dans le ciel comme un grand nuage gris gelé. Et demeurait seul ce faible point jaillissant d’un microscopique espace, parce que la côte fait un angle aigu là où le grand Miskatonic se jette depuis les plaines d’après Arkham, apportant les les légendes des forêts et ces vieilles et pittoresques anecdotes de la Nouvelle-Angleterre. Les habitants de la côte à Kingsport regardent les falaises comme d’autres habitants d’autres côtes se réfèrent à l’étoile Polaire, et comme ceux qui veillent la nuit regardent la Grande Ourse, Cassiopée et le Dragon. Et quand le brouillard cache le soleil ou les étoiles, disparaît ce point sur le firmament, qui se cache parmi elles. Ces falaises qu’ils aiment, ils leur donnent des nom selon leur profil grotesque, ainsi celle qu’ils nomment Père Neptune, ou celle dont les strates sur piliers les effraient, tant on dirait qu’elle escalade le ciel, la Chaussée. Les marins portugais au terme de leur voyage avaient appris à les aimer parce que c’était la première chose qu’ils apercevaient de la côte, et les vieux Yankees croyaient qu’il fallait une injonction plus forte que la mort pour y grimper, si bien sûr c’était possible. Et il y a bien pourtant une maison sur ces falaises, une vieille maison dont au soir on aperçoit les lumières dans les petites fenêtres à meneaux.

La vieille maison est là depuis toujours, et les gens disent que quelqu’un y habite, qui parle au brouillage levant au matin des profondeurs, et voit peut-être sur l’océan d’étranges choses quand le rebord de la falaise devient le rebord de toute la Terre, et que les bouées et balises résonnent librement dans l’éther blanc des contes. Ceci ils le disent pour l’avoir entendu, parce que personne jamais n’a rendu visite à ces rocs escarpés, et que ceux d’ici n’oseraient même pas y braquer un télescope. Les touristes de l’été l’ont bien sûr inspectée avec leurs jumelles à la mode, mais n’ont jamais rien vu de plus que le toit gris primitif, avec ses flèches et ses bardeaux, dont les auvents descendent presque jusqu’aux fondations grises, et la mince lumière jaune des minuscules fenêtres apparaissant sous ces auvents au crépuscule. Ces touristes de l’été ne croiraient jamais que ce même quelqu’un vit dans la vieille maison depuis des centaines d’années, et ne sauraient justifier de leur hérésie auprès d’aucun des habitants de Kingsport. Et même le Terrible Vieil Homme qui parle à ses pendules de cuivre dans des bouteilles, paye sa note d’épicerie avec des écus d’or espagnols d’autrefois, et garde dans la cour de son antédiluvienne maison de Water Street des idoles de pierre pourrait dire qu’il en était de même quand son propre grand-père était un enfant, et qu’il devait en être de même bien longtemps avant, quand Belcher ou Shirey ou Pownall ou Bernard étaient les gouverneurs de la province de Sa Majesté, qu’on nommait la baie du Massachusetts.

C’est alors qu’un été arriva à Kingsport un philosophe. Il s’appelait Thomas Olney, et enseignait des choses solennelles à l’université dans la baie de Narragansett. Il arriva avec une épouse bien en chair et une tripotée d’enfants, et ses yeux étaient las de voir la même chose depuis tant d’années, et de penser les mêmes pensées bien disciplinées. Il contempla les brumes depuis le diadème du Père Neptune, et essaya de pénétrer leur blanc monde de mystère en escaladant les marches de titan de la chaussée. Matin après matin il s’étendait sur les falaises et scrutait ce rebord du monde, et l’indéchiffrable éther au-delà, écoutant les cloches spectrales et les cris des oiseaux sauvages qui auraient pu être des mouettes. Et puis, quand la brume levait et que la mer apparaissait tout près, avec les fumées des navires, il soupirait et redescendait vers la ville, où il aimait arpenter les anciennes ruelles étroites au long de la colline, étudier les pignons fous et chancelants, et les étranges portes dont les piliers et portiques avaient abrité tant de générations de robustes marins. Et il alla jusqu’à parler avec le Terrible Vieil Homme, qui n’aimait pas les étrangers, et il fut invité à entrer dans sa fermette archaïque, vaguement effrayante, avec ses plafonds bas, ses panneaux de bois où se répondaient les échos des inquiétants soliloques des heures sombres.

C’était bien sûr inévitable qu’Olney remarque la maison grise où personne ne se rendait jamais, se détachant sur le ciel au-dessus de cette sinistre falaise du nord-est où se joignaient les brumes et le firmament. De partout dans Kingsport on la voyait, et toujours son mystère venait bruire dans ce qu’on chuchotait parmi les ruelles biscornues de Kingsport. Le Terrible Vieil Homme racontait une légende qu’il tenait de son père, d’une lumière qui une nuit s’éleva des flèches de la maison jusque dans les nuages au plus haut du ciel ; et Grand-Mère Horn, dont l’étroit toit de chaume dans Ship Street était mangé de mousse et de lierre, lui bredouilla des choses que sa propre grand-mère tenait de seconde main, et concernaient des formes qui s’envolaient depuis les brumes de l’Est et s’engouffraient dans l’étroite porte de cet endroit que nul ne saurait rejoindre – tant la porte était proche du rebord escarpé sur l’océan, et visible seulement des bateaux sur la mer.

En fin de compte, avide de choses étranges et nouvelles et indemne de la peur qui paralysait les habitants de Kingsport, comme de l’indolence où se complaisaient les touristes de l’été, Olney se fit à lui-même une résolution terrible. En dépit de son esprit conservateur – ou à cause de lui, tant les vies monotones nourrissent un mélancolique désir d’inconnu – il se fit le serment de vaincre cette falaise nord si redoutée et d’entrer dans cette maison grise aussi absurdement ancienne et touchant le ciel. Très vraisemblablement, son moi conscient lui répondait que le lieu devait être habité par des gens qui y accédaient par un chemin plus facile, de l’autre côté, par l’estuaire de la Miskatonic. Qu’ils allaient probablement faire leurs courses à Arkham, n’en sachant que bien peu sur comment on les jugeait à Kingsport, et peut-être incapables de descendre la falaise de ce côté. Olney partit en reconnaissance vers les falaises les plus basses, sur lesquelles le grand roc tombait insolemment pour épouser là-haut les choses célestes, et vérifia que nul pied humain ne pourrait ni escalader ni descendre ces surplombs côté sud. Elle s’élevait par milliers de pieds verticalement sur les eaux à l’est et au nord, et il ne restait d’accessible que le côté ouest, depuis l’intérieur, le côté d’Arkham.

À l’aube d’un matin d’août, Olney partit en quête d’un chemin pour l’inaccessible pinacle. Il partit en direction du nord-ouest par d’agréables petites routes, longeant l’étang de Hooper et la vieille maison de brique rouge où commençaient les pentes des pâturages de la Miskatonic, d’où il y avait une si belle vue sur les blancs clochers Régence d’Arkham, entre rivières et prairies. Il rejoignit une route ombreuse qui partait vers Arkham, mais aucune trace d’un chemin qui l’aurait rapproché de la mer, comme il le souhaitait. Les bois et les champs se resserraient sur la rive escarpée de l’estuaire, sans qu’aucun signe de présence humaine y soit décelable ; même pas un mur de pierre ou du bétail égaré, rien que des hautes herbes et des arbres géants, des fourrés de bruyère tels que les premiers Indiens avaient déjà dû les voir. Et comme il grimpait lentement vers l’est, de plus en plus haut par rapport à l’estuaire sur sa gauche, de plus en plus près de la mer, grandissait la difficulté à avancer ; au point qu’il se demandait si jamais les habitants de ce lieu maudit avaient tenté de rejoindre le monde extérieur, ou si jamais ils étaient descendus une seule fois au marché d’Arkham.

Alors les arbres se raréfièrent, et loin en dessous de lui sur sa droite il aperçut les collines, les toits et les flèches antiques de Kingsport. Même le mont Central semblait un nain depuis sa hauteur, et il parvenait juste à reconnaître le vieux cimetière de l’hôpital de la Congrégation, sous lequel la rumeur prétendait que veillaient de terribles grottes et souterrains. Devant lui il n’y avait plus qu’une herbe rase et des broussailles et buissons de groseilles, et au-delà le roc nu de la falaise et les minces et inquiétantes flèches de la maison grise. En approchant du rebord, Olney ressentit un brusque vertige à sa solitude sous le ciel. À son côté sud, le précipice effrayant tombant sur Kingsport, à son côté nord, une chute verticale de plus de mille mètres sur la rivière et l’estuaire. Et maintenant un grand ravin béait devant lui, profond de trois mètres, il se laissa tomber au fond en se retenant des mains, et atterrit sur un sol incliné, rampa périlleusement au travers de ce défilé naturel jusqu’à la paroi opposée. Et c’était cela le chemin par lequel les habitants de cette maison mystérieuse voyageaient entre terre et ciel !

Quand il ressortit du ravin, la brume du matin montait, mais il distingua nettement devant lui la maison hautaine et profane ; des murs gris comme le roc, et les hautes flèches qui ressortaient sur le fond de lait blanc des vapeurs issues de la mer. Et il remarqua qu’il n’y avait aucune porte du côté de la terre, mais seulement deux minuscules fenêtres treillissées, avec deux ouvertures miteuses en œil-de-bœuf serties dans du plomb comme au XVIIe siècle. Tout autour de lui plus rien que la brume et le chaos, et plus rien à voir au-dessous que la blancheur de l’espace infini. Il était seul dans le ciel avec cette maison étrange et perturbante, et quand il en longea le flanc pour rejoindre le devant, il découvrit que le mur tombait droit sur le rebord de la falaise, de telle façon qu’on ne pouvait en atteindre la petite porte étroite que depuis le vide de l’éther, la terreur qui s’empara alors de lui ne pouvait s’expliquer seulement par l’altitude. Et c’était bien étrange aussi qu’un toit de bardeaux aussi mangé aux vers ait pu survivre, et que dans ces effritements de briques la cheminée puisse encore tenir debout.

La brume s’épaississait, Olney rampa pour atteindre les fenêtres des côtés nord, sud et ouest, tenta de les pousser mais les trouva closes. Il était presque rassuré qu’elles le fussent tant, plus il en voyait de cette maison, moins il souhaitait y entrer. Et puis un bruit le figea. Il entendit qu’on tirait un loquet et poussait un verrou, puis s’ensuivit un long craquement comme si on ouvrait lentement et précautionneusement une porte très lourde. C’était côté océan et il ne pouvait rien en voir, là où l’étroite ouverture donnait sur l’espace blanc à des milliers de pieds au-dessus des vagues dans la brume du ciel.

Et puis il y eut un bruit de pas résolu et ferme à l’intérieur, et Olney entendit la fenêtre s’ouvrir, d’abord celle côté nord, en face d’où il se tenait, puis celle de l’ouest juste à l’angle, enfin celle du sud, sous le large auvent bas, là où il était ; et on doit dire qu’il se sentait en position rien moins que confortable, avec cette maison revêche côté terre et suspendue face au vide de l’autre. Quand c’est la fenêtre la plus proche qui voulut s’ouvrir à son tour, il s’enfuit en rampant vers le côté ouest à nouveau, s’aplatissant contre le mur près de la fenêtre maintenant ouverte. À l’évidence, le propriétaire était revenu chez lui ; mais il n’y était pas revenu depuis la terre, ni depuis aucun aérostat ou avion qu’on puisse imaginer. Les pas résonnèrent de nouveau, et Olney se déplaça vers le côté nord ; mais avant qu’il ait pu trouver une cachette, une voix l’interpella pacifiquement, et il sut qu’il n’échapperait pas à une confrontation avec son hôte.

Planté dans une des fenêtres du mur ouest, il découvrit un visage encadré d’une grande barbe sombre, dont les yeux brillaient avec phosphorescence, et la marque d’un vrai saisissement. Mais la voix était douce, celle d’un adolescent à peine grandi, aussi Olney n’eut-il aucune crainte quand une main brune se tendit pour l’aider à franchir l’appui et entrer dans une pièce basse aux lambris de chêne noir et au mobilier sculpté façon Tudor. L’homme était vêtu d’une redingote hors d’âge, et portait avec lui l’aura nimbée des marins et des rêves d’anciens vaisseaux. Olney ne se souvient plus des merveilles qu’il lui dit, ni même qui il était ; mais dit qu’il était à la fois étrange et amical, et tout entier rempli de la magie des abîmes insondés du temps et de l’espace. La petite pièce semblait verte, dans sa faible et aqueuse lumière, et Olney remarqua que les fenêtres donnant à l’est, de l’autre côté d’où ils étaient, n’étaient pas ouvertes mais refermées sur l’éther brouillardeux, avec des vitres épaisses et ternes comme le fond des vieilles bouteilles.

Son hôte à la grande barbe semblait encore jeune, même si ce qu’on lisait dans ses yeux surgissait des plus anciens mystères ; et il racontait ces contes et merveilles des choses anciennes, et il devenait clair que les gens du village avaient raison quand ils disaient qu’il conversait avec les brumes de la mer et les nuages du ciel, même se de nul village on n’eût pu observer sa maison taciturne depuis les plaines d’en bas. Et le jour passait, et encore Olney écoutait cette rumeur venue de temps sans âges et de lieux si lointains, et entendait parler maintenant de comment le roi d’Atlantide combattait les insaisisssables blasphèmes qui surgissaient des fissures au fond des océans, et comment le temple mangé d’algues de Poséidon et ses piliers sont encore entrevus à minuit par les bateaux perdus, qui savent à sa vue que vient leur fin. Il évoqua l’âge des Titans, mais l’hôte se fit soudain timide lorsqu’il parla des premiers âges lointains du chaos avant les dieux ou même avant que naissent les Grands Anciens, et quand d’autres dieux étaient venus danser sur les crêtes du Hatheg Kla, dans le désert pierreux d’Ulthar, au-delà de la rivière Skai.

Ils en étaient là quand on vint frapper à la porte : l’ancienne porte de chêne clouté au-delà de laquelle il n’y avait que les abysses de brume blanche. Olney trembla d’effroi, mais le vieil homme à barbe lui enjoignit de rester immobile, et marcha silencieusement vers la porte pour regarder à travers un très mince œilleton. Ce qu’il vit, il ne l’aima guère, et il posa son doigt sur ses lèvres, revenant sur la pointe des pieds, fermant et verrouillant toutes les fenêtres avant de revenir près de l’ancien foyer auprès de son hôte. Alors Olney vit s’attarder sur les carrés translucides des minces et étroites vitres la succession d’étranges formes noires, comme si celui qui appelait tentait avec curiosité de les apercevoir avant d’abandonner ; et il se réjouit que son hôte n’ait pas répondu aux coups frappés. Parce qu’il y a d’étranges choses dans les grands abyses, et que l’explorateur des rêves doit prendre soin de ne pas éveiller ou croiser celles qu’il ne faut pas.

Alors les ombres commencèrent à s’ajouter ; d’abord quelques-unes minces et furtives sous la table, puis de plus épaisses dans les recoins aux sombres panneaux. Et le vieil homme à la grande barbe fit d’énigmatiques gestes de prière, et alluma de grands cierges dans des chandeliers de cuivre énigmatiquement sculptés. Il regardait sans cesse vers la porte, comme d’attendre quelqu’un, et à la fin ces coups d’œil rapide semblaient répondre à ces petits coups secs comme d’obéir à un code secret et très ancien. Maintenant, il ne regardait même plus à travers l’œilleton, mais il releva l’épaisse traverse de chêne, débloquant le loquet de la lourde porte et l’ouvrant large sur les étoiles et la brume.

Et vinrent alors flotter dans la pièce, sur le fond sonore d’obscures harmonies, depuis le plus profond, tous les rêves et la mémoire enfouis des Grand Anciens de la Terre. Et des feux ardents venaient jouer sur la mauvaise herbe des toits, et Olney en fut aveuglé alors qu’il leur rendait hommage. Neptune était là portant son trident, et les fantastiques néréides et les tritons sportifs, et l’affreuse silhouette de l’antique Nodens, Lord des Grands Abysses, surgit dans un gigantesque coquillage dentelé porté sur le dos de dauphins. Et les conques des tritons résonnaient de sauvages éclats, et les néréides émettaient d’étranges sons en frappant sur les coques résonantes et grotesques d’habitants inconnus des noires cavernes sous la mer. Alors le vénérable Nodens tendit une main desséchée et fit monter Olney et son hôte dans son grand coquillage, que les conques et les gongs remplissaient d’une clameur indomptable et sauvage. Et cet équipage fabuleux glissa au-dehors dans l’éther sans limite, et son énorme vacarme se perdit dans le fracas de l’orage.

Ils observèrent toute la nuit, dans Kingsport, les hautes falaises quand l’orage et le brouillard la leur dévoilaient par éclats, et quand à mesure des heures les minces petites fenêtres s’obscurcirent, le désastre et l’effroi emplirent les murmures. Et les enfants d’Olney, et sa robuste épouse prièrent comme il est convenable le terne dieu des Baptistes, espérant que le voyageur puisse emprunter un parapluie et des caoutchoucs d’ici que la pluie cesse au matin. Alors l’aube commença de s’égoutter et le brouillard à lever de la mer, et les balises émettaient solennellement leur signal dans les tourbillons d’éther blanc. Et quand à midi les délicates trompes s’éloignèrent sur l’océan, Olney, sec et le pied léger, descendit des falaises et revint à l’antique Kingsport, avec dans les yeux l’éclat des choses lointaines. Mais il ne pouvait se souvenir de ce à quoi il avait rêvé dans la cabane haut perchée dans le ciel, celle de l’ermite sans nom, ou dire comment il avait franchi ces escarpements que nul pied humain n’avait jamais franchis. Et même avec le Terrible Vieil Homme il ne put rien discuter de tout cela, lequel pourtant bredouilla ensuite d’étranges choses dans sa longue barbe blanche ; prétendant que l’homme qui était descendu des falaises n’était pas celui qui y était monté, et que quelque part là-haut sous les toits à flèches grises, et parmi ces inconcevables amas de sinistre brume blanche, reposait l’âme perdue de celui qui avait été Thomas Olney.

Et depuis cette heure, à travers d’effrayantes successions d’année de gris ennui, le philosophe a labouré et dormi et mangé et accompli sans nulle plainte le devoir convenable à tout citoyen. Il ne chercha plus jamais la magie des crêtes lointaines, ni ne soupira après les secrets chuchotés par les verts écueils de l’océan sans fond. La morne répétition de ses jours ne lui arrachait plus de plainte, et des pensées bien disciplinées suffisaient à son imagination. Sa digne épouse augmentait en corpulence comme en âge et utilité ses enfants insipides, et il ne manquait jamais de sourire avec fierté quand l’occasion l’exigeait. Et dans son regard il n’y a plus cet éclat sans repos, et s’il a encore écouté le sifflet des balises solennelles ou les trompettes délicates et lointaines c’est seulement la nuit, quand reviennent les vieux rêves. Il n’a jamais revu Kingsport, parce que sa famille n’aime pas ces vieilles maisons rigolotes, et se plaint que les égouts y sentent terriblement mauvais. Ils louent un bungalow coquet sur les hauteurs de Bristol, sans falaises à l’horizon, et où les voisins sont urbains et modernes.

Mais cela n’empêche pas que d’étranges contes circulent à Kingsport, et même le Terrible Vieil Homme admet qu’il peut exister des choses que ne lui aurait pas racontées son grand-père. Pour le moment, quand le vent venu du nord balaie furieusement la haute et ancienne maison qui ne fait qu’un avec le firmament, on en a fini de ce silence sinistre qui empoisonnait avant les paysans de la mer à Kingsport. Et les plus vieux d’entre eux parlent de voix joyeuses qu’on y entend chanter, et des rires qui y éclatent et sont plus forts que les rires terrestres ; et disent qu’au soir les petites fenêtres basses sont plus grandes qu’autrefois elles ne l’étaient. Ils disent aussi que l’aurore farouche y vient plus souvent, et que sur le fond bleu du nord on aperçoit des mondes glacés sur lesquels la falaise et la maison se découpent en noir, avec de vifs et fantastiques éclats de lumières. Et les brouillards de l’aube sont plus épais, et les marins ne sont plus aussi sûrs que tous ces sons étouffés qu’ils perçoivent proviennent des bouées solennelles.

Et pire que tout, cependant, l’affaiblissement des vieilles peurs dans le cœur des jeunes hommes de Kingsport, qui s’habituaient la nuit à écouter les bruits lointains des vents du nord. Ils jurent qu’aucun mal ou menace ne peut surgir de la maison aux toits hérissés, tant bat le bonheur dans les voix, et avec elles le tintement des rires et de la musique. Et quels contes peuvent bien apporter à cette cime tout au nord les brumes de la mer ils ne le savent pas, mais depuis longtemps ils ont recueilli les indices des merveilles qui heurtent aux portes fissurées des falaises quand les nuages sont au plus épais. Quant aux patriarches, ils redoutent qu’un jour, un par un, ils partent en quête de cet inaccessible pic dans le ciel, et apprennent quels secrets se cachent depuis des siècles sous les vieux toits pointus de bardeaux, mêlés aux rocs et aux étoiles et toutes les anciennes peurs de Kingsport. Que ces jeunes aventureux puissent en revenir ils n’en doutent pas, mais pensent qu’une lueur se sera peut-être éteinte dans leurs yeux, et qu’un peu de volonté manquera à leurs cœurs. Et ils ne veulent pas que la pittoresque Kingsport avec ses ruelles en pentes et ses pignons archaïques s’affadisse avec les années, tandis que là-haut voix après voix grandirait plus sauvage le chœur des rires dans cette aire inconnue et terrible où les rêves des brouillards s’arrêtent pour un bref repos dans leur chemin de la mer jusqu’au ciel.

Ils ne veulent pas que les âmes des plus jeunes hommes quittent les foyers et les tavernes aux toits de chaume du vieux Kingsport, et ne veulent pas que les rires et les chants de la haute place rocheuse résonne plus fort. Parce que si cette voix qui est apparue a apporté de fraîches brumes de la mer, et de nouvelles lueurs depuis le nord, alors d’autres voix apporteront d’autres brumes et d’autres lumières, et qu’alors peut-être les dieux les plus anciens (dont ils évoquent l’existence seulement en chuchotant, de peur que le pasteur congrégationniste les entende) pourraient surgir des profondeurs où gît l’ancienne Kadath dans le froid illimité et s’installer sur cette démoniaque falaise qui leur convient si bien, tout près des tranquilles collines et vallées d’eux les simples pêcheurs. C’est cela qu’ils ne veulent pas, parce que les simples gens ce considèrent pas comme bienvenues les choses non-terrestres ; et le Terrible Vieil Homme se souvient souvent de qu’avait dit Olney à propos de ce heurt à la porte que redoutait l’occupant solitaire, et de cette forme noire et inquisitrice surgissant de la brime contre les œils-de-bœuf étrangement luminescents des fenêtres basses.

Mais de toutes ces choses, cependant, les Grands Anciens seuls décident ; et pendant ce temps la brume du matin escalade toujours le pic vertigineux jusqu’à la vieille maison escarpée, cette maison dont les auvents descendaient si bas que jamais on n’y voyait personne, mais où au soir s’allumaient des lumières furtives tandis que le vent racontait d’étranges mystères. Et cette blancheur duveteuse venue des profondeurs s’en allait vers ses frères les nuages, pleine des rêves de pâtures humides et des cavernes de Léviathan. Et quand ces contes s’échappaient épaissément des grottes de tritons, et que les conques dans les villes d’algues émettent leurs chants sauvages appris des Grands Anciens, alors de grandes et ardentes vapeurs s’envolent vers le ciel chargées de leurs coutumes ; et Kingsport, inconfortablement nichée sur ses falaises plus basses, sous cette terrifiante sentinelle suspendue de roc, ne voit de l’océan que cette mystique blancheur, comme si le rebord de la falaise était le rebord de toute la Terre, et que le tintement solennel des bouées résonnait librement dans tout l’éther de l’imagination.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 novembre 2015
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