H.P. Lovecraft | Le chien

retraduire Lovecraft comme le grand poème qu’il est, même au comble de l’horreur



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J’ai voulu traduire ce texte, The hound, 1922, parce qu’il évoque délibérément Baudelaire et Huysmans, posant donc le récit archétype de la profanation de tombes et des légendes associées comme enjeu de la langue et de ses symboles.

Sa brièveté, une quinzaine de pages (27’ de lecture à voix haute, voir vidéo ci-dessus), fait alors tout reposer sur les motifs récurrents, les expressions cycliques, la tension même de chaque phrase. La proximité à Poe est placée d’emblée comme enjeu d’une poétique.

Les précédents traducteurs de cette fiction l’intitulent en général Le molosse : hound (penser à la chanson d’Elvis Presley, effectivement ce n’est pas le caniche. Mais on entend trop sous ce texte la référence au jaune molosse de Conan Doyle – non pas évoqué ici par Lovecraft, mais si souvent ailleurs dans l’oeuvre –, The hound of the Baskerville, pour ne pas s’autoriser à s’ancrer de ce côté : Le chien des baskerville, c’est le titre habituellement choisi. Évitons les mots rares, c’est comme cela que la peur surgira de la nuit...

Reste la folie, le rire, la mort – et pour Lovecraft l’Américain, une fois de plus la plongée vers la vieille Europe pour établir le saut fantastique.

Écrit en octobre 1922, The hound a été publié dans Weird Tales en février 1924.

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Image ci-dessus : The Hound, adaptation cinéma, 1997.

 

Howard Phillips Lovecraft | Le chien


Dans mes tempes à la torture stridait et battait sans cesse ce rire de cauchemar, sur le fond à peine perceptible de l’aboiement d’un gigantesque chien. Ce n’est pas un rêve – ce n’en est pas un, j’ai peur, et encore moins folie, parce qu’il s’est trop produit de choses pour accorder la pitié d’un doute. St John est un corps mutilé ; moi seul sais pourquoi, et ma connaissance est telle que mon cerveau pourrait éclater de la peur d’être mutilé de la même façon. Tout au bout d’un nombre illimité de sombres corridors, nés de la plus horrible imagination, attendait la Nemesis noire et sans forme qui devait me conduire à mon propre anéantissement.

Puisse le ciel pardonner la folie morbide qui nous conduisit tous deux à un destin aussi monstrueux ! Las des lieux communs d’un monde prosaïque, où même les joies, les romances et l’aventure ont vite goût de rassis, St John et moi avions suivi avec enthousiasme tout mouvement esthétique et intellectuel qui nous promettait un répit de notre ennui dévastateur. Les énigmes des Symbolistes, les extases des pré-Raphaëlites, en leur temps nous les fîmes nôtres, mais la succession des modes épuisait vite la séduction de leur nouveauté divertissante. Il n’y eut que la sombre philosophie des Décadents pour nous retenir, et ce qui ne nous fut possible qu’à condition d’accroître progressivement la profondeur et le diabolisme de nos intuitions. Nous eûmes bientôt épuisé le frisson de Baudelaire et de Huysmans, même s’ils restèrent pour nous à fin l’excitant le plus direct pour nos expériences surnaturelles et nos aventures personnelles. Et c’est ce besoin émotionnel de l’effroi qui nous conduisit à cette détestable surenchère – et je n’en parle dans ma peur d’aujourd’hui qu’avec honte et timidité – vers les hideuses extrémités de l’outrage à l’humanité et la profanation abhorrée de ses sépultures.

Je ne suis pas autorisé à révéler le détail de nos expéditions blasphématoires, ni décrire même partiellement les pires des trophées ornant l’innommable musée que nous avions constitué dans la grande maison de pierre où nous nous étions installés, seuls et sans serviteurs. Musée blasphématoire, lieu impensable, où le goût satanique de notre excitation nerveuse avait rassemblé un univers de terreur et de ruine pour l’embraser plus encore. C’était une pièce secrète, loin, loin sous terre, où des démons aux larges ailes sculptés dans le basalte et l’onyx vomissaient de leurs bouches grimaçantes des lumières orange et vertes, et des appareils pneumatiques dissimulés agitaient, dans de kaléidoscopiques danses de mort, les lignes rouges de choses charnelles suspendues main dans la main parmi des ombres volumineuses. Et ces machines pneumatiques soufflaient à volonté les odeurs dont nos perceptions étaient assoiffées ; parfois l’odeur de pâles fleurs funéraires, parfois l’encens empoisonné des autels que nous imaginions l’Asie vouer à ses rois morts, et parfois – et comme je tremble à en convoquer le souvenir ! – le parfum effrayant, nauséabond et répugnant de la tombe juste ouverte.

Tout autour des murs de cette crypte horrible des socles présentaient d’antiques momies, alternant avec des corps embaumés selon les règles les plus élaborées de l’art taxidermiste, présentant l’illusion de la vie dans toute sa comédie, parmi des pierres tombales volées dans tous les plus vieux cimetières du monde. Des niches çà et là accueillaient des crânes de toutes natures, et des têtes préservées à différentes étapes de leur dissolution. C’étaient les crânes chauves et pourrissants de gens nobles ou célèbres, et les têtes radieuses et dorées d’enfants juste enterrés. Et puis des peintures et sculptures de tous sujets réprouvés, certaines faites par St John ou moi-même. Un portfolio cadenassé, relié de peau humaine tannée, recelait certains dessins jamais vus et indescriptibles que la rumeur attribuait à Goya, mais qu’il n’avait jamais osé montrer. Il y avait d’abominables instruments de musique, à cordes ou à vent, bois ou cuivres, desquels St John et moi extorquions parfois des dissonances d’une morbidité exquise et d’une horreur démoniaque ; tandis qu’une multitude d’étagères d’ébène accueillait la plus incroyable et inimaginable variété d’objets funéraires conçus par la folie et la perversité humaines. Et c’est d’un de ces objets en particulier qu’il m’est interdit de parler – grâce à Dieu, j’eus le courage de le détruire bien avant que je pense à me détruire moi-même.

Nos excursions de prédateurs, pour nous emparer de ces trésors inavouables, étaient toujours des événements artistiquement préparés. Nous n’étions pas de vulgaires pilleurs de cadavres, mais n’agissions que dans certaines conditions d’humeur, de paysage, d’environnement, temps et saison, clair de lune. Un passe-temps qui nous offrait la plus délicieuse forme d’expression esthétique, et nous consacrions aux détails de préparation un soin technique fastidieux. Une heure inappopriée, une lumière discordante, une façon maladroite de bêcher le sol humide auraient totalement détruit en nous la titillation extatique qui suivait l’exhumation de quelque secret sinistre et grimaçant de la terre. Et insatiable et fiévreuse était notre quête de conditions piquantes, de théâtralité neuve – St John en était toujours l’initiateur, celui qui nous conduisait sur le chemin de ces lieux maudits et railleurs où notre ruine était hideuse et inévitable.

Mais quelle fatalité maligne nous trompa dans ce terrible cimetière de Hollande ? Peut-être ces obscures rumeurs et légendes, les contes à propos de cet homme enterré là depuis cinq siècles et qui lui-même déterrait les morts, aurait volé un pouvoir formidable d’un autre sépulcre. Je revois la scène dans son moment final – la blême lune d’automne sur les tombes, en extirpant de longues et funèbres ombres ; les arbres grotesques se fanant avec tristesse pour couvrir l’herbe sauvage et les pierres tombales effritées ; et ces légions de chauves-souris, d’une taille étrangement colossale, que levait la lumière de la lune ; l’antique clocher mangé de lierre et pointant un doigt spectral contre le ciel livide ; les insectes phosphorescents dansant comme des feux de la mort sous les ifs dans les coins au pourtour ; la végétation pourrissante et son odeur, ou celle de choses moins explicables s’y mêlant insidieusement depuis la mer et les marais alentour ; ou, pire que tout, l’aboiement lointain et très bas d’un chien qui devait être gigantesque et que nous ne pouvions ni voir ni situer avec précision. Et quand nous entendîmes ce semblant d’aboiement nous tremblâmes, nous rappelant les vieux contes paysans ; parce que, quelques siècles plus tôt, celui que nous cherchions, on l’avait trouvé en ce lieu précisément, déchiré par les griffes et les mâchoires d’une indescriptible bête.

Je me souviens de comment avec nos pioches nous creusions la tombe de ce profanateur, et de comment nous tremblions nous-mêmes à notre propre image, la lune blême au-dessus de nous, le vieux clocher, les arbres grotesques, les chauves-souris titanesques, les odeurs à en être malade, le sourd bruissement du vent et cet étrange aboiement à peine entendu et insituable, dont n’aurions pu affirmer l’existence objective. 

C’est alors que nous nous heurtâmes à une substance plus dure que cette grasse terre humide, et dégageâmes un cercueil oblong pourrissant incrusté de dépôts calcaires après son séjour dans le sol intouché. C’était incroyablement lourd et épais, mais si vieux que nous réussîmes enfin à l’ouvrir et risquer nos yeux sur ce qu’il recelait.

Et il en restait beaucoup, vraiment beaucoup, dans le cercueil, en dépit des cinq cents ans passés. Le squelette, même broyé ici et là par les mâchoires de la chose qui l’avait tué, se maintenait avec une fermeté surprenante, et nous nous exaltions d’une fièvre charnelle face au crâne tout blanc et ses longues dents solides, ses orbites sans yeux qui autrefois avaient vu, comme si ç’avait été le nôtre. Dans le fond du cercueil, une amulette d’un dessin exotique et curieux, qui apparemment avait été portée autour du cou de celui qui dormait ici. C’était curieusement la forme conventionnelle d’un chien accroupi et ailé, ou d’un sphinx à la figure demi-canine, exquisément sculptée à la façon de l’Orient antique dans une petite pierre de jade verte. Mais l’expression qu’elle prenait était repoussante tant elle était extrême et satisfaite à la fois dans la mort, la bestialité et la volonté de mal. À la base, une inscription en caractères que ni St John ni moi-même ne pûmes identifier ; et au revers, comme la marque du fabricant, un grotesque et formidable crâne gravé.

Sitôt que nous nous fûmes saisis de l’amulette, nous savions qu’elle devenait notre possession ; que ce trésor seul était notre logique récompense de la vieille tombe. Même si elle avait été d’apparence moins familière, nous l’aurions désirée, mais plus nous la regardions de près, moins nous la trouvions familière. Étrangère bien sûr à tout art et littérature que fréquentent des lecteurs sains et équilibrés, mais nous la reconnûmes comme une des choses cachées qu’évoquent le Necronomicon, le livre interdit de l’Arabe fou, Abdul Alhazred – le symbole dégoûtant du culte des mangeurs de cadavre de l’inaccessible Leng, en Asie Centrale. Et tout ainsi nous reconnûmes les sinistres écritures décrites par le vieux démonologue arabe ; une écriture, dit-il, qui naît de l’obscure et surnaturelle manifestation de ceux qu’on a profanés et broyés dans leur mort.

Nous emparant du bijou de jade vert, et après un ultime regard au visage délavé et sans yeux de son propriétaire, nous refermâmes la tombe comme nous l’avions trouvée. Et comme nous nous hâtions de quitter ce lieu abhorré, il nous sembla apercevoir les chauves-souris se précipiter en masse vers la terre que nous venions de remuer, comme pour y chercher quelque malsaine et maudite nourriture. Mais la lune d’automne brillait trop faiblement pour en être sûr. Et pareillement, comme dès le lendemain le bateau nous remportait de Hollande vers notre pays, il nous sembla entendre le très faible et indistinct aboiement de quelque gigantesque chien au lointain. Mais le vent d’automne soufflait, triste et blafard, alors comment en être sûr.

Moins d’une semaine après notre retour en Angleterre, elles commencèrent de se produire, les choses étranges. Nous vivions en reclus ; sans amis, solitaires et sans domestiques, dans quelques pièces d’un ancien manoir sur une lande morne et déserte ; et il était bien rare que le silence fût troublé par un visiteur frappant à la porte.

Nous étions fréquemment dérangés par ce qui nous semblait un grattement dans la nuit, par seulement contre les portes, mais aussi les fenêtres, des mansardes d’en haut au soupirail des caves. Et nous découvrîmes une fois qu’un grand corps opaque assombrissait la baie de la bibliothèque, alors que la lumière de la lune y brillait, et une autre fois nous entendîmes un son sifflant ou battant là tout près. Et chaque fois, nos investigations restèrent vaines, et nous commençâmes à penser que ce n’était que le fruit de notre imagination – la même imagination curieusement perturbée qui prolongeait dans notre crâne cet aboiement faible et lointain que nous avions entendu dans le cimetière de Hollande. L’amulette de jade reposait désormais dans une niche de notre musée, et nous brûlions parfois devant elle des cierges aux parfums étranges. De ses propriétés, et de la relation des esprits profanateurs aux objets qu’elle symbolisait, nous avions beaucoup relu du Necronomicon d’Alhazred. Et ce que nous avions lu nous perturbait plus encore.

Alors vint la terreur.

La nuit du 24 septembre 19..., j’entendis frapper à la porte de ma chambre. Pensant que c’était St John, je lançai au visiteur d’entrer, mais n’entendis en retour qu’un rire strident.Quand j’eus réveillé St John et le lui eus raconté, il me dit être parfaitement ignorant de ce qui s’était passé, mais en fut aussi soucié que je l’étais. C’est cette nuit même que le lointain et faible aboiement sur la lande se fit pour nous réalité certaine et redoutable. Quatre jours plus tard, alors que nous étions tous deux dans notre musée caché, nous parvint un grattement bas et prudent à la seule porte qui menait à l’escalier dérobé de notre bibliothèque secrète. L’alerte pour nous était double, puisqu’à côté de notre peur de l’inconnu, nous avions toujours craint que notre macabre collection soit découverte. Éteignant toutes les lumières, nous rejoignîmes la porte et l’ouvrîmes brusquement ; et ce fut soudain un inexplicable engouffrement d’air, et entendîmes comme s’évanouissant au loin un ensemble de gloussements, chuchotements et bruissements mais d’un langage articulé. Si nous étions fous, si nous rêvions, ou avions gardé nos sens, nous n’essayâmes pas de le savoir. Nous découvrions, du fond de nos peurs les plus noires, que ce langage qui n’émanait pas d’un corps était sans l’ombre d’un doute du hollandais.

Après cela, l’horreur et la fascination grandirent. Si nous tentions de nous rassurer en attribuant à la folie qui nous prenait ensemble pour une vie consacrée à trop d’excitations surnaturelles, bien souvent nous préférions, quitte à dramatiser, nous considérer comme les victimes d’une ruine délibérée et rampante. Les manifestations bizarres devenaient trop fréquentes pour être dénombrées. Notre maison solitaire semblait possédée par une présence maligne dont nous ne pouvions supposer la nature, et chaque nuit cet aboiement démoniaque roulait sur la lande balayée par le vent, toujours plus fort et plus fort. Le 29 octobre, nous trouvâmes dans la terre meuble, sous la baie de la bibliothèque, une série d’empreintes impossibles à décrire. Elles nous déconcertèrent autant que ces hordes de grandes chauves-souris qui hantaient notre vieux manoir en nombre grandissant et sans précédent.

L’horreur atteignit son point culminant le 18 novembre, quand St John revenant de la gare de chemin de fer une fois le crépuscule tombé, fut saisi par une effrayante créature carnivore qui le mordit et lacéra. Ses hurlements parvinrent jusqu’à la maison et je me précipitai vers la terrible scène à temps pour entendre un battement d’ailes et apercevoir une vague forme noire se détachant sur la lueur naissante de la lune. Mon ami était mourant quand je lui parlai, et il ne put rien me répondre avec cohérence. Tout ce qu’il put murmurer, ce fut : « L’amulette – cette amulette damnée... » 

Puis il s’effondra comme une masse inerte de viande mutilée.

Je l’enterrai la nuit suivante à minuit dans un fond de nos jardins à l’abandon, et marmonnai sur son corps une de ces prières maudites qu’il avait tant aimées dans sa vie. Comme je prononçais la dernière sentence du rituel diabolique, j’entendis au loin sur la lande ce faible aboiement d’un chien gigantesque. La lune s’était levée, mais je n’osai pas la regarder. Et quand je vis sur la lande sombre une grande ombre nébuleuse glisser de talus en talus, je fermai les yeux et me projetai moi-même la face contre terre. Quand je me relevai, tremblant, je ne sais pas combien de temps plus tard, je courus jusqu’à la maison et vint me prosterner de façon avilissante devant le socle où trônait l’amulette de jade vert.

Effrayé maintenant de vivre seul dans la vieille maison sur la lande, je partis dès le lendemain pour Londres, emportant avec moi l’amulette, après avoir détruit par le feu et enterré le reste de la collection impie de notre musée. Mais trois nuits ne s’étaient pas écoulées qu’à nouveau j’entendis l’aboiement, et avant que la semaine soit finie je sentais sur moi ces yeux étranges n’importe où que j’allais dans la nuit. Un soir, alors que je traversais le Victoria Embankment pour respirer un peu, j’aperçus une obscure forme noire s’interposer à la réflexion des réverbères sur le fleuve. Un vent plus fort que l’air de la nuit me balaya et je sus que ce qui avait détruit St John allait bientôt me détruire.

Le jour suivant, j’emballais précautionneusement l’amulette et pris un bateau pour la Hollande. De quelle pitié pourrais-je bénéficier en rapportant l’objet à son propriétaire silencieux et dormant, je ne le savais pas ; mais je pensais que je devais au moins tenter tout ce qui semblait logiquement concevable. Ce qu’était ce chien, et pourquoi il me poursuivait, restaient des questions vagues ; mais c’est dans ce vieux cimetière que la première fois j’avais entendu l’aboiement, et tous les événements subséquents, y compris ce que St John avait chuchoté en mourant en reliaient la malédiction au vol de l’amulette. Et je tombai dans les plus insondables abîmes du désespoir quand je découvris, dans mon auberge de Rotterdam, que des voleurs m’avaient dépouillé de mon seul moyen de salut.

Cette nuit-là, l’aboiement se fit plus fort, et au matin j’appris le forfait sans nom commis dans un des pires quartiers environnants. La terreur s’était emparée de la ville, parce que dans un appartement damné un crime comme on n’en avait jamais connu d’aussi immonde avait déversé sa mort rouge. Dans le sordide grenier de mon voleur, une famille entière avait été déchirée en lambeaux par une chose inconnue qui n’avait laissé aucune trace, et ceux qui vivaient dans la maison avaient entendu tout la nuit, par-dessus les habituels cris et clameurs de voix alcoolisées comme le lointain, profond et insistant aboiement d’un gigantesque chien.

Et c’est ainsi que je me retrouve à nouveau dans cet horrible cimetière tandis qu’une pâle lune d’hiver projette des ombres hideuses, et que des arbres sans feuilles s’agitent au-dessus des herbes sauvages et des pierres tombales qui s’effritent, tandis que le clocher mangé de lierre pointe un doigt obscène contre le ciel hostile, et que le vent de la nuit hurle de façon maniaque sur les marais gelés et la mer froide. L’aboiement s’était fait bien plus faible, et il cessa dès que je me fus approché de l’ancienne tombe que j’avais autrefois profanée, effrayant une horde anormalement grande de chauves-souris qui s’étaient amassées autour d’elle.

Je ne sais pas pourquoi j’étais venu là, sinon pour prier, ou balbutier une imploration malsaine et obtenir mon pardon de la calme chose blanche qui reposait ci-dessous ; mais, hors toute raison, j’attaquais la terre moitié gelée dans un acte désespéré qui tenait partiellement à moi, et partiellement à une volonté dominante et hors de moi-même. Creuser fut beaucoup plus facile que je le craignais, même si à un moment donné je dus curieusement m’interrompre, quand un maigre vautour surgit depuis le ciel noir, plongea frénétiquement sur la terre extraite de la tombe, et que je le tuai d’un coup de pelle. Finalement j’atteignis le cercueil oblong et pourri, et retirai le couvercle imprégné de nitrate. Et ce fut le dernier acte rationnel que j’accomplis jamais.

Tapi dans ce cercueil chargé de siècles, étouffé par l’essaim de cauchemar d’énormes, vigoureuses chauves-souris serrées, il y avait les ossements que mon ami et moi avions dérangés ; mais non pas propres et tranquilles comme nous les avions vus alors, mais couvert de sang caillé, de lambeaux de chair et de cheveux, lorgnant ironiquement sur moi par ces orbites phosphorescentes et ses crocs bâillants et ensanglantés. Et quand du rire qui s’empara de ces mâchoires tordues survint l’aboiement sardonique d’un gigantesque chien, quand je vis qu’il tenait dans ses mâchoires sanglantes et crasseuses la fatidique amulette de jade vert, alors je ne pus que hurler et m’enfuir stupidement, mon cri bientôt dissout dans les éclats de ce rire hystérique.

La folie enjambant les vents de la nuit... mâchoires et crocs refermés sur des siècles de cadavres... la mort baveuse montée sur sa Bachanale de chauves-souris surgissant des ruines noires des temples brûlés de Belial... Maintenant que sa monstruosité décharnée grandissait de plus en plus, comme les aboiements de ce mort, et que le cercle des battements de ces ailes maudites se resserrait de plus en plus, je chercherai avec mon révolver l’oubli qui est le seul le refuge contre l’innommé et l’innommable.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 13 novembre 2015 et dernière modification le 1er janvier 2016
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