H.P. Lovecraft | Dagon

ou l’accès de Lovecraft à une des visions centrales de son futur univers



 

Lovecraft a commencé dès l’adolescence ses premières tentatives de récit fantastique (avec même des expériences qui remontent à l’enfance, voir ses notes autobiographiques, mais en 1908, à 18 ans, s’il dit qu’elles sont « en nombre infini », il leur trouve tous les défauts du monde et les brûle, résolu à ne plus écrire que de la poésie et les brûle. En juin et juillet 1917, il écrira coup sur coup The tomb, puis Dagon, et se voit enfin accepté par les magazines de short stories – il lui faudra quand même attende 2 ans, novembre 1919, pour la voir paraître dans The Vagrant. C’est donc bien cette publication, et la reconnaissance qu’elle lui crée, qui amorce pour Lovecraft l’autre grande coupure, l’éloignement du monde du journalisme amateur et de ses chroniques scientifiques, pour se consacrer à l’écriture de fiction « surnaturelle ».

Pour nous Dagon importe aussi pour la beauté et la netteté abstraite du récit. Les images passent avant la crédibilité du récit (Lovecraft reviendra là-dessus dans ses écrits théoriques ultérieurs, quand il ne s’accordera plus ces artifices), mais c’est justement cette construction fluide d’images glissant l’une sur l’autre qui amorcent sa marque. On est encore tout près du lyrisme d’Edgar Poe (mais il cite aussi Gustave Doré) et du poème en prose, mais ce qui compte c’est que Lovecraft, pour avancer dans le fantastique, s’appuie sur une image récurrente de ses vrais rêves : juste cette première image après le naufrage, un homme qui rampe dans la boue pour rejoindre un but sans promesse.

L’image dominante alors, cet enfoncement souterrain et ce qu’on y trouve, le surgissement du monstre, est déjà évoqué dans le Commonplace Book, mais est déjà presque exactement la figure centrale de L’appel de Cthulhu.

La traduction ne pose pas de problème, sinon musical, parce que Lovecraft n’en est pas encore à spécifier son narrateur selon son âge ou son métier, et que les images sont suffisamment précises, lestées comme elles le sont de visions sur paysage naturel abstrait mais chaque fois distinct et différemment composé. La technique à venir de la phrase bipolaire séparée par un « ; » n’est pas encore complètement rodée. Disons que le défi, et le plaisir, c’est de tenter d’être le plus scrupuleux possible dans cette ambiguïté que maintient Lovecraft entre scène fantasmée et scène possiblement réelle, et surtout des surtout, de respecter ce mouvement glissant des perspectives et paysages, horizontales ou déclivités, contre-plongées et variations de focales tranchées à chaque phrase selon les éléments naturels (la mer, le désert, le précipice, la rivière), et la façon dont il utilise – magistrale leçon technique, qui correspond à l’arrivée de l’éclair au magnésium sur les plateaux de cinéma et de théâtre – le redressement progressif de la lumière de la lune pour établir ce qui, à mesure, se découvre au lecteur. C’est dans cette cinétique des images qu’il faut hisser son propre rythme, et y retrouver depuis sa propre autonomie la plus grande fidélité au texte.

La réputation de bijou qu’a Dagon dans cette période d’accès à la fiction de Lovecraft n’a rien d’usurpé.

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- retour sommaire complet du dossier Lovecraft sur Tiers Livre

- pour les curieux : lire ce qui concerne l’homme de Piltdown, épisode archéologique un peu oublié maintenant mais qui, au moment où écrit Lovecraft, n’a rien d’un canular. Lire aussi ce qui concerne l’écrivain cité ici à côté d’Edgar Poe, mais bien oublié : Edward Bulwer-Lytton.

- pour les curieux aussi, passer voir sur Tiers Livre cette première traduction en français (extraits) d’un livre qui a eu grande importance pour Lovecraft ces années-là : Dunsany, 51 histoires ;

- image ci-dessus : illustration de Gustave Doré pour L’enfer de Dante, une des sources iconographiques citées par Lovecraft

 

Howard Phillips Lovecraft | Dagon


Ce qui suit, je l’écris dans un état mental encore passable, même si demain je n’existerai plus. Sans plus d’argent, et au bout de la réserve de drogue qui seule me rend la vie supportable, je ne peux endurer cette torture plus longtemps, et dois me jeter moi-même de la fenêtre de ma mansarde, au-dessus de cette rue ignoble. Ne déduisez pas de ma dépendance à la morphine que je suis un être faible ou dégénéré. Quand vous aurez lu ces pages hâtivement griffonnées vous pourrez imaginer même sans le savoir vraiment, ce qui me contraint soit à l’oubli soit à la mort.

C’était dans une des étendues du Pacifique les plus vides et désolées que le cargo sur lequel j’étais subrécargue fut victime d’un torpilleur allemand. La Grande Guerre en était encore à ses commencements, et les forces maritimes des Huns n’avaient pas complètement sombré jusqu’à leur dégradation ultérieure ; aussi notre bateau fut considéré comme une prise légitime, tandis que nous-mêmes l’équipage étions traités avec tout le respect et la considération dus à des prisonniers de guerre. Et la discipline instaurée par nos vainqueurs était si lâche que cinq jours plus tard je m’arrangeai pour m’enfuir seul dans un canot avec de l’eau et des provisions pour une durée incertaine.

Quand je me retrouvai libre et à la dérive, je n’avais aucune idée de ce qui m’environnait. Je n’ai jamais été formé à la navigation, et je ne pouvais que vaguement deviner au soleil et aux étoiles que j’étais un peu au sud de l’équateur. De la longitude je n’avais aucune idée, et il n’y avait ni côte ni île à l’horizon. Le temps restait agréable, et pendant des jours sans nombre je dérivai au hasard sous un soleil de plomb ; j’attendais vaguement le passage d’un navire, ou d’être jeté sur la rive d’un pays hospitalier. Mais ni navire ni rive n’apparaissaient, et je commençai à désespérer de ma solitude sur la houle sans limite et d’un bleu inviolable.

Le changement survint tandis que je dormais. De son détail je ne saurai jamais rien, tant fut profond mon sommeil, même troublé de cauchemars incessants. Quand enfin je me réveillai, ce fut pour me découvrir moi-même mi-enfoncé dans une étendue visqueuse de boue noire, qui m’environnait en ondulations monotones d’aussi loin que je pouvais voir, et dans laquelle mon canot s’était échoué à bonne distance.

Même si on peut bien se douter que ma première sensation fut de m’émerveiller d’une si prodigieuse et inexplicable transformation du décor, en réalité j’étais plus terrifié que surpris, tant il y avait dans l’atmosphère et ce sol pourri un élément sinistre qui me gelait le coeur. Quelque chose de putride, avec des carcasses de poisson se décomposant, et des choses moins descriptibles que j’apercevais émerger des affreuses boues de cette plaine sans fin. Peut-être ne devrais-je pas prétendre traduire en mots pertinents l’horreur insoutenable qui dominait dans un absolu silence cette immensité aride. Il n’y avait rien qu’on puisse entendre, et rien qu’on puisse voir sinon cet infini de vase noire ; et pourtant la perfection du silence et l’homogénéité du paysage m’oppressaient d’une peur allant à la nausée.

Le soleil brillait dans un ciel qui me semblait noir aussi dans sa cruauté sans nuage, comme de refléter ce marécage d’encre sous mes pieds. Et tandis que je rampais vers le canot échoué je compris qu’une seule théorie pouvait rendre compte de ma situation. Lors d’un soulèvement volcanique imprévu, une portion des fonds océaniques avait été basculée à la surface, laissant apparaître des régions qui, depuis d’innombrables millions d’années, étaient restées cachées dans les insondables profondeurs. Si grande était l’étendue de ce nouveau pays qui avait levé sous moi, que je ne pouvais détecter la moindre rumeur d’un océan vivant, en tout cas selon mon ouïe. Et pas plus d’oiseaux de mer pour faire leur proie des choses mortes.

Pendant plusieurs heures je restai à ruminer et spéculer dans le canot, basculé sur un de ses sabords et qui m’offrait une ombre mince tandis que le soleil montait dans le ciel. Tandis que le jour durcissait, le sol se faisait moins gluant, et sembla sécher suffisamment pour s’y déplacer fermement. Cette nuit-là je ne dormis qu’un peu, et le lendemain je me préparai un baluchon avec de la nourriture et l’eau, dans l’idée d’une traversée à la recherche de la mer disparue et d’un possible sauvetage.

Le troisième matin, j’estimai le sol assez sec pour y marcher facilement. L’odeur de pourri des poissons rendait fou ; mais j’étais trop mobilisé par des choses graves pour y accorder de l’importance, et devais m’embarquer hardiment vers un but inconnu. Toute la journée je gagnai du terrain vers l’ouest, guidé par une lointaine élévation, un hummock qui s’élevait plus haut que les autres monticules de ce désert moutonnant. La première nuit je campai, et le jour suivant progressai toujours vers ce hummock même si son élévation me semblait à peine plus proche que lorsque je l’avais d’abord remarqué. Le quatrième soir, j’atteignis la base du mont, qui se révéla être bien plus haut que ce qu’il m’apparaissait à distance ; et un ravin escarpé en coupait le relief. Trop épuisé pour l’ascension, je m’endormis à l’ombre du mont.

Je ne sais pourquoi mes rêves furent si étranges et puissants cette nuit-là ; mais une fois qu’une lune fantastiquement difforme et à sa fin se soit levée au loin sur les plaines de l’est, je m’éveillai dans une transpiration froide, bien déterminé à ne plus dormir. Des visions telles que je venais d’en avoir, c’était trop pour les endurer de nouveau. Et dans ce reflet naissant de la lune je m’aperçus combien j’avais été stupide de marcher le jour. Sans l’écrasement du soleil, mon voyage m’aurait coûté moins de fatigue ; et bien sûr je me sentais en état maintenant pour l’ascension qui m’avait effrayé au coucher du jour. Ramassant mon baluchon, j’entrepris le chemin vers le sommet.

J’ai dit combien la monotonie des ondulations sans fin de la plaine m’était une source d’horreur ; mais je crois que l’horreur augmentait à mesure que je progressais vers le sommet du mont et apercevais en contrebas de l’autre côté un incommensurable canyon ou précipice dont la noirceur prouvait que la lune n’était pas encore montée assez haut pour y pénétrer. Voilà que j’étais sur un rebord du monde, me penchant sur l’abîme dans le chaos insondable d’une nuit éternelle. Et dans ma terreur surgissaient de curieuses réminiscences du Paradis Perdu, et de la chute hideuse de Satan à travers les royaumes sans âge de la nuit.

Une fois la lune plus haute dans le ciel, je commençai à percevoir que les pentes du précipice n’étaient pas aussi perpendiculaires que je l’avais pensé. Des saillies et des affleurements de roches fournissaient des appuis relativement aisés pour la descente, et après un à-pic de quelques centaines de mètres, la déclivité se faisait plus douce. Poussé par un instinct que je ne peux définitivement pas analyser, je dégringolai avec difficulté dans l’éboulis et repris pied sur la pente plus progressive au-dessous, me révélant des profondeurs ténébreuses où nulle lumière jamais n’avait pénétré.

Et tout d’abord, c’est un grand et singulier objet qui requit mon attention sur la pente opposée, qui s’élevait abrupt à une centaine de mètres devant moi ; un objet dont le reflet blanchâtre se dévoilait à mesure qu’y parvenaient les rayons de la lune qui montait. C’était principalement un gigantesque bloc de pierre, je m’en assurai bientôt moi-même ; mais j’étais conscient d’une impression précise : sa silhouette et sa position tout ensemble n’étaient pas œuvre de nature. Un examen supplémentaire m’emplit de sensations que je ne peux exprimer ; en dépit de son énormité, et de sa place dans un abîme enfoui dans les profondeurs de la mer depuis la première jeunesse du monde, je comprenais sans l’ombre d’un doute que cet objet étrange était un monolithe à la forme étudiée, dont le volume massif résultait du travail et peut-être de l’adoration de créatures vivantes et pensantes.

Abasourdi et effrayé, mais non pas sans cette excitation certaine du scientifique ou de l’archéologue, j’inspectai de plus près ce qui m’entourait. La lune éclairait maintenant presque à la verticale, faisant briller avec un éclat vivant les degrés imposants qui découpaient l’abîme, révélant le cours d’eau venu d’on ne sait où qui coulait à ses pieds, disparaissant de la vue dans les deux directions et venant clapoter à mes pieds tandis que j’approchai la pente. De l’autre côté de la faille, l’eau baignait la base du monolithe cyclopéen ; et à sa surface je reconnaissais maintenant des inscriptions et de grossières sculptures. Les inscriptions relevaient d’un système de hiéroglyphes qui m’était inconnu, différent de tout ce que j’avais vu dans les livres, et consistant pour l’essentiel en symboles aquatiques conventionnels tels que poissons, anguilles, poulpes, crustacés, mollusques, baleines et ainsi de suite. Plusieurs figures représentaient d’évidence des êtres marins inconnus de notre monde moderne, mais dont j’avais observé les formes décomposées sur la plaine issue de l’océan.

C’est la figure sculptée, cependant, qui me subjugua. Complètement visible à travers l’écoulement de l’eau en raison de leur taille énorme, je découvrais une rangée de bas-reliefs dont les thèmes auraient rendu fou Gustave Doré. J’imagine que c’était supposé représenter des hommes – pour le moins, un certain genre d’hommes ; mais les créatures qu’on y voyait s’y ébattaient comme des poissons dans quelque grotte marine, ou rendaient hommage à quelque autel monolithique lui aussi sous les eaux. De leurs formes et leurs figures je n’oserais pas rendre compte, tant le seul souvenir m’en ferait m’évanouir. Plus grotesque que l’imagination d’un Poe ou d’un Bulwer, ils étaient parfaitement humains dans leurs traits généraux malgré leurs pieds et leurs mains palmés, des lèvres pendantes et désespérément larges, des yeux vitreux protubérants et d’autres caractéristiques plus désagréables à se rappeler. Plutôt curieusement, on semblait les avoir sculptés sans respecter les proportions du décor à l’arrière, au point qu’une des créatures était montrée tuant une baleine à peine un peu moins grande qu’elle-même. Je fus frappé, comme je l’ai dit, par leur taille grotesque et bizarre ; mais au bout d’un moment je préférai y voir plutôt les dieux imaginaires de quelque tribu primitive vivant de la pêche et de la mer ; une tribu dont les derniers descendants auraient péri bien avant le premier ancêtre de l’homme de Neandertal ou de Piltdown. Stupéfait d’être témoin inattendu d’un passé au-delà des conceptions de nos anthropologues les plus audacieux, je demeurai à contempler tandis que la lune produisait d’étranges réflexions sur la rivière silencieuse devant moi.

Puis soudain je la vis. Avec juste un léger bouillonnement pour marquer sa venue à la surface, la chose surgit à ma vue dans les eaux sombres. Immense, des airs de Polyphème, et insoutenable, elle s’élança comme un formidable monstre de cauchemars vers le monolithe, qu’elle entoura de ses gigantesques bras d’écailles, le temps de redresser sa tête hideuse et de souffler des sons incompréhensibles. Je crois que c’est alors que je devins fou.

De ma remontée frénétique à travers les falaises et à-pics, de mon voyage de retour délirant vers le canot échoué je me souviens à peine. Je crois que j’ai chanté beaucoup, avec des soubresauts de rires étranges quand je ne savais plus chanter. J’ai le souvenir indistinct d’une énorme tempête un peu après que j’eus atteint le canot ; pour le moins, je sais avoir entendu des coups de tonnerre et d’autres sons que la nature réserve à ses moments les plus sauvages.

Quand j’en finis de la nuit j’étais à l’hôpital de San Francisco, ramené par le capitaine d’un navire américain qui avait recueilli mon canot au milieu de l’océan. Dans mon délire j’avais beaucoup parlé, mais m’aperçus que mes mots avaient peu retenu leur attention. D’une terre qui aurait émergé dans le Pacifique, mes sauveteurs ne savaient rien ; aussi je ne jugeai pas nécessaire d’insister sur une chose qu’ils ne pourraient croire. Une autre fois je m’adressai à un ethnologue réputé, qui prit avec ironie mes questions bizarres sur l’ancienne légende béotienne de Dagon, le Dieu-Poisson ; découvrant rapidement qu’il était d’un conventionnel sans espoir, je ne poussai pas mon enquête plus loin.

C’est la nuit, et surtout quand la lune décroissante se fait difforme, que je revois la chose. J’ai essayé la morphine ; mais la drogue ne m’a accordé qu’un sursis provisoire, et me retient dans ses griffes comme un esclave sans espoir. Et maintenant me voici au bout de tout cela, ayant achevé d’écrire ce compte rendu pour l’information ou l’amusement dédaigneux de mes contemporains. Souvent je me demande si tout cela n’a pas été un pur fantasme – une invention de la fièvre ou de l’insolation qui me faisait divaguer dans le canot sans ombre après mon évasion du navire allemand. Ceci je me le suis demandé, mais chaque fois resurgit devant moi en retour une hideuse et vivante image. Je ne peux imaginer les profondeurs de la mer sans trembler aux choses sans nom qui à ce moment précis peuvent y ramper et patauger dans leur lit de vase, adorant leurs anciennes idoles de pierre et sculptant leurs goûts détestables dans les obélisques de granit gluant d’algues. Et je rêve du jour où elles pourront se dresser au-dessus des flots pour piétiner de leurs talons puants les restes de l’humanité chétive et mangée par ses guerres – du jour où la terre s’en ira sombrer, et verra le sombre fonds de l’océan s’élever dans le pandemonium universel.

La fin arrive. J’entends un bruit à la porte, comme le glissement d’un corps immense qui ramperait contre elle. Elle ne m’aura pas. Dieu, cette main ! La fenêtre, la fenêtre !

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 13 novembre 2015 et dernière modification le 30 décembre 2015
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