H.P. Lovecraft | Dans le caveau

quand Lovecraft nous sert de la (bonne) farce...



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Un Lovecraft de 1925 , année cruciale. Mais un Lovecraft quasi comique, expressionniste, un Lovecraft qui semble s’amuser lui-même de la farce qu’il nous sert : a commonplace tale, un thème classique en somme. Bien sûr, il y aura toujours une instance comique dans la distance que Lovecraft entretient avec ses personnages, empesés ou rigides dans leur discours. Et c’est du Lovecraft quand même : le narrateur confident, qui n’a jamais écrit, semble empêtré dans la maladresse de son récit mais c’est précisément dans les interstices de cette fausse maladresse qu’il construit un par un, avec une virtuosité déjà imparable, les éléments narratifs qui feront le retournement final. Et c’est la double difficulté de la traduction : maintenir le registre terne et objectif qui est la marque du narrateur, et se garder de vouloir éclairer les indices un par un positionnés pour le renversement, sous prétexte que nous on sait la fin. Savoir que toute l’illusion tiendra à votre capacité de faire exister concrètement un empilement de planches dans le noir. Mais le narrateur, ici, contrairement aux narrateurs ultérieurs, n’est que le confident, et n’intervient pas dans le récit : en ce sens, on est encore dans Lovecraft se préparant à devenir Lovecraft. Et pas de référence littéraire explicite, sinon la tradition carnavalesque du conte macabre, et très certainement, dans la façon de construire le héros principal et les morts qui font l’histoire avec lui, des souvenirs de quelques fantômes grimaçants de Dickens et surtout du Roi Peste d’Edgar Poe. Mais se souvenir que Lovecraft destine d’abord son histoire à un nouveau magazine, Tryout, beaucoup plus axé sur le surnaturel que Weird Tales. Un thème en somme choisi pour eux, ce qui ne l’empêche pas de la proposer tout d’abord à son magazine habituel, et d’en essuyer un refus brutal, sous le prétexte que ça ferait fuir tous les lecteurs. Et c’est finalement Tryout qui la publiera en novembre, et sera reprise dans Weird Tales seulement trois ans plus tard, grâce à l’entremise de Derleth, qui en obtiendra pour l’auteur 55 dollars. Mais quel inoubliable décor cet In the vault, quelque part dans une Amérique non-identifiable, que ce cimetière de village en hiver, le caveau grignoté sous la colline, et rien d’autre que les noms des invités, ces chers disparus ici pourrissants...

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Howard Phillips Lovecraft | Dans le caveau


Il n’y a rien de plus absurde, de mon point de vue, que la convention qui associe ce qui est accueillant à ce qui est salubre, laquelle semble avoir tant perverti la psychologie commune. Parlez d’un bucolique hameau yankee, d’un croque-mort lourdaud et empoté, d’une mésaventure par maladresse dans une tombe, et le lecteur moyen ne saura pas attendre autre chose qu’une variante consistante, et un peu grotesque, de comédie. Dieu sait pourtant que le conte insipide que la mort de George Birch m’induit à transcrire comporte des aspects auprès desquels nos plus sombres tragédies semblent de la lumière.

Birch fut blessé et marqué, puis changea de métier en 1881, et n’évoqua jamais l’affaire quand il pouvait l’éviter. Pas plus que son vieux médecin, le docteur Davis, qui mourut il y a des années. Il était pourtant établi que la cause en fut le choc de cette malheureuse dégringolade lorsque Birch fut enfermé pendant neuf heures dans le caveau mortuaire du cimetière de Peck Valley, n’en réchappant que par les moyens mécaniques d’une escalade désastreuse et cruelle ; mais si tout cela était indubitablement prouvé, il y avait là-dessous des choses plus noires que le bonhomme a évoqué avec moi dans le délire alcoolique de ses derniers jours. Il me les a confiées parce que j’étais à mon tour son médecin, et probablement parce qu’il avait besoin de la confiance de quelqu’un après la mort de Davis. Il était célibataire, sans aucun parent.

Birch, avant 1881, était le croque-mort du hameau de Peck Valley ; et un de leurs spécimens les plus primitifs et mal dégrossis, s’il y a de tels spécimens. Les pratiques qu’on lui attribuait seraient inconcevables aujourd’hui dans la moindre des villes ; et même à Peck Valley on aurait frissonné quelque peu, si avait filtré quoi que ce soit d’une éthique variable dans l’art mortuaire appliqué au commanditaire d’un coûteux arrangement pour l’intérieur de son cercueil, et du degré de dignité à considérer quant à disposer et arranger les restes invisibles de leurs locataires sans vie dans des contenants pas toujours calculés avec la meilleure acuité. Birch était pour le moins négligent, indélicat et professionnellement incompétent ; je persiste à croire qu’il n’était pas pour autant méchant homme. Il était surtout grossier, dans son être et sa fonction – irréfléchi et sans soin, ivrogne comme cet accident qu’il aurait pu facilement éviter le prouve, et sans rien de la plus modeste imagination dont témoigne la moyenne des citoyens, et les limites que leur impose le goût.

À quel moment commencer l’histoire de Birch il m’est difficile d’en décider, n’étant pas habitué à raconter une histoire. J’imagine qu’on pourrait partir de ce mois de décembre 1880, si froid que le sol gela et que les ouvriers du cimetière décidèrent qu’on ne pourrait plus y creuser de nouvelle tombe avant le printemps. Heureusement, le village était petit et basse la courbe des morts, de telle manière qu’il était possible de donner à tous les clients inanimés de Birch un havre temporaire dans l’unique et antique caveau mortuaire. Le croque-mort semblait affecté d’un redoublement de léthargie dans le mauvais temps, et sembla se surpasser lui-même dans la négligence. Jamais il n’assembla de cercueils aussi minces et déglingués, ou négligea de façon plus flagrante le besoin d’entretenir le solide verrou sur la porte du caveau, qu’il claquait pour l’ouvrir et refermer dans le je-m’en-foutisme le plus nonchalant.

Le printemps apporta enfin le dégel, et on prépara laborieusement les tombes pour les neuf soldats silencieux du sinistre moissonneur en attente dans le caveau. Birch, même haïssant le soin du transfert et de l’enterrement, en entreprit la tâche un désagréable matin d’avril, mais s’arrêta avant midi à cause d’une lourde pluie qui semblait irriter son cheval, après avoir conduit un et un seul de ses mortels locataires à sa définitive demeure. C’était Darius Peck, le nonagénaire, dont la tombe était la plus proche de la chambre. Birch décida qu’il attendrait le lendemain pour Matthew Fenner, ce petit bonhomme âgé dont la tombe aussi était voisine ; mais en repoussa l’exécution de trois jours, n’osant travailler le Vendredi Saint, qui tombait le 15. Homme sans superstition, il n’en avait pas de respect particulier ; mais désormais il refusa toujours d’entreprendre quoi que ce soit d’importance le sixième jour de la semaine. De toute évidence, les événements de ce soir-là avaient changé George Birch.

L’après-midi de ce vendredi 15 avril, Birch prépara son cheval et son tombereau pour transférer le corps de Matthew Fenner. Qu’il n’était pas sobre à la perfection, il l’admit subséquemment ; mais il ne s’adonnait certainement pas à la boisson de la façon qu’il le fit ensuite pour oublier certaines choses. Il était juste assez embrouillé et cafouilleux pour que son cheval y réagisse sensiblement, hennissant, ruant et détournant vicieusement la tête, tandis qu’il le conduisait au caveau, exactement comme il l’avait fait la veille quand la pluie l’avait brusqué. L’air était clair, mais un fort vent s’était levé ; et Birch fut heureux de se mettre à l’abri quand il déverrouilla la porte de fer et entra dans le caveau souterrain. Un autre n’aurait pas supporté l’odeur et l’humidité de la pièce où étaient entassés les huit cercueils ; mais Birch à cette époque y était devenu insensible, ne s’occupant que de placer le bon cercueil dans la bonne tombe. Il n’avait pas oublié les critiques subies quand les proches de Hannah Bixby, souhaitant en transférer les restes à la ville où ils s’étaient installés, trouvèrent le cercueil du juge Capwell sous leur propre pierre tombale.

La lumière était faible, mais la vue de Birch excellente, et il n’allait pas prendre le cercueil d’Asaph Sawyer par mégarde, même s’ils étaient très ressemblants. Il avait bien sûr fait ce cercueil pour Matthew Fenner ; mais il l’avait mis de côté parce que fragile et mal raboté, dans un accès de curieuse sentimentalité, se souvenant de comment le petit bonhomme s’était révélé accueillant et généreux lors de sa faillite il y avait cinq ans. Il avait donné au vieux Matt le meilleur que ce que son industrie pouvait produire, et fut assez avare pour mettre de côté celui qu’il avait raté, puis s’en servit quand Asaph Sawyer mourut d’une fièvre maligne. Sawyer n’était pas un homme fréquentable, et on racontait beaucoup d’histoires sur son caractère vindicatif et sans humanité, sa mémoire tenace des tromperies réelles ou imaginées. Birch ne se sentit aucun remords à lui attribuer le cercueil le plus mal dégrossi, celui qu’il poussait à l’instant hors de son chemin pour dégager celui de Fenner.

C’est juste au moment qu’il dégagea le cercueil du vieux Matt que la porte claqua dans un coup de vent, le laissant dans une obscurité encore plus profonde qu’auparavant. L’interstice étroit ne laissait passer qu’une faible lueur, et le puits d’aération de la voûte pratiquement pas du tout ; il en fut réduit à un tâtonnement profanatoire, tout au long des caisses oblongues pour tenter de se frayer un chemin vers le verrou. Dans ce crépuscule funéraire il secoua les poignées rouillées, s’arcbouta sur le vantail de fer, et se demanda pourquoi la porte massive était devenue soudain si récalcitrante. Dans l’obscurité, il commença aussi à comprendre ce qui lui arrivait, et se mit à crier de toutes ses forces, comme si son cheval au-dehors pouvait faire autre chose que hennir une réponse peu cordiale. Parce qu’à l’évidence le loquet, négligé depuis si longtemps, venait de se casser, laissant le croque-mort fainéant piégé dans le caveau, victime de son propre laisser-aller.

L’incident avait dû se produire vers trois heures et demie de l’après-midi. Birch, étant d’un tempérament flegmatique et empirique, ne s’obstina pas à crier ; mais partit en quête de quelques outils qu’il se souvenait avoir laissés dans un recoin du caveau. On peut douter qu’il ait été touché même un tout petit peu par l’horreur et l’exquise étrangeté de sa situation, mais le simple fait de son emprisonnement si loin des chemins habituels des villageois suffisait à l’exaspérer rudement. Sa tâche du jour était tristement suspendue, et à moins qu’une chance improbable amène ici quelque promeneur, il devrait rester ici toute la nuit, voire plus longtemps. La pile des outils bientôt retrouvée, et se saisissant d’un burin et d’un marteau, Birch longea à nouveau les cercueils pour revenir jusqu’à la porte. L’air commençait à être désagréable à l’excès ; mais ce n’était pas un détail à le préoccuper, tandis qu’il s’attaquait, moitié au jugé, à la serrure lourde et rouillée du verrou. Il aurait donné cher pour une lanterne ou un bout de chandelle ; mais faute d’une ou de l’autre, il se mit à bricoler du mieux qu’il le pouvait.

Quand il découvrit que le verrou était coincé sans espoir, en tout cas hors de portée d’outils aussi modestes et dans de telles conditions de lumière que les siennes, Birch réfléchit à d’autres moyens de s’échapper. Le caveau avait été creusé à même la colline, c’est pour cela que l’étroit conduit de ventilation traversait plusieurs pieds du sol, rendant cette issue inutile même à examiner. Au-dessus de la porte, cependant, le haut vasistas, comme une fente dans la façade de briques, offrait à un ouvrier courageux la promesse d’un élargissement possible ; aussi il resta longtemps à le fixer au-dessus de lui, raclant tous les recoins de sa cervelle pour un moyen de l’atteindre. Il n’y avait rien qui ressemble à une échelle dans le caveau, et les tréteaux pour les cercueils, que Birch se donnait rarement la peine d’utiliser, ne permettaient pas de grimper jusqu’à cet espace au-dessus de la porte. Il ne restait que les cercueils eux-mêmes pour lui fournir éventuellement une estrade, et tandis qu’il en examinait l’hypothèse il évaluait déjà les moyens de les disposer. Trois hauteurs de cercueil, calcula-t-il, pouvaient lui permettre d’atteindre le vasistas ; mais ce serait mieux avec quatre. Il y avait assez de caisses, et elles pouvaient être empilées comme autant de blocs ; alors il commença de gamberger sur comment placer les huit de la façon la plus stable pour en faire une série de quatre marches. Tel qu’il l’entrevoyait, il ne pouvait que souhaiter que les éléments de l’escalier rêvé aient été bâtis assez solidement. S’il avait assez d’imagination pour souhaiter qu’ils aient été vides, on peut fortement en douter.

Il décida finalement de constituer une base faite de trois cercueils parallèles au mur, sur laquelle il déposerait deux couches croisées de deux autres, et enfin un dernier sur le dessus pour bâtir son estrade. Un arrangement qui pouvait être réalisé même avec un minimum de maladresse, et lui procurerait la hauteur suffisante. Il serait encore mieux qu’il n’en utilise que deux pour la base qui supporterait l’infrastructure, s’en réservant un de libre pour être posé tout au sommet si le plan envisagé requérait encore plus de hauteur. Et c’est ainsi que le prisonnier commença de s’agiter dans l’obscurité, tirant ces restes mortels muets avec bien peu de cérémonie, tandis que sa tour de Babel miniature s’élevait d’étage en étage. Plusieurs des cercueils commencèrent à se fissurer sous la rude manipulation, et il pensa que ce serait bien de réserver celui du petit Matthew Fenner, qu’il avait bâti plus solidement, pour placer tout en haut, de façon à ce que ses pieds aient un minimum d’appui possible. Dans la quasi nuit il se fia à son toucher pour sélectionner celui qu’il fallait, et bien sûr le trouva presque par un coup de chance, tel qu’il lui vint dans les mains par une étrange coïncidence après qu’il l’eut sans le vouloir placé près d’un autre sur la troisième couche.

Sa tour enfin prête, il offrit un repos à ses bras courbaturés en s’asseyant sur la première marche de son sinistre appareil. Puis Birch l’escalada avec précaution, portant ses outils, pour atteindre l’étroit vasistas. La bordure en était faite entièrement de briques, et il n’avait aucun doute qu’il pourrait rapidement l’élargir suffisamment pour y passer le corps. Quand commencèrent ses coups de marteau, le cheval au-dehors hennit d’un ton dont on ne pouvait savoir si c’était encouragement ou moquerie. Dans les deux cas, ç’aurait été approprié, puisque la résistance inattendue du mortier d’apparence banale entre les briques était certainement un commentaire sardonique adressé à la vanité de l’espoir des mortels, et indiquait que la performance de la tâche à venir brisait tout possible stimulus.

Le crépuscule s’annonça et Birch tapait toujours. Il travaillait complètement au jugé maintenant, puisque les nuages qui s’amoncelaient occultaient la lune ; et, bien que ses progrès soient lents, il se sentait encouragé de voir la brèche s’étendre en haut de la mince ouverture. Il en était sûr, il pourrait s’extirper de là avant minuit – et c’était bien caractéristique de sa personne qu’une telle pensée soit exempte de toute implication sinistre. Sans qu’aucune réflexion liée au lieu, à l’heure et à la compagnie sous ses pieds ne vienne l’oppresser, il continuait philosophiquement d’émietter le dur mortier ; jurant quand un éclat lui revenait dans la figure, et riant quand un autre débris atteignait son cheval de plus en plus énervé, entravé à son cyprès. À ce moment, le trou était devenu assez grand pour qu’il se risque à y glisser le buste et s’y enfoncer laborieusement, poussant de telle façon que les cercueils sous ses pieds s’ébranlèrent et craquèrent. Il pensa qu’il n’aurait pas besoin d’en placer un de plus sur le haut de son empilement pour atteindre à la bonne hauteur ; le trou était exactement à la bonne hauteur pour qu’il s’y glisse dès que sa taille le lui permettrait.

Il devait être enfin minuit lorsque Birch pensa qu’il pouvait se risquer dans le vasistas. Fatigué et transpirant malgré de nombreuses pauses, il redescendit jusqu’au sol et s’assit un instant sur le cercueil tout en bas pour retrouver assez de force avant l’assaut final et se laisser glisser au-dehors. Le cheval affamé hennissait sans s’arrêter et bizarrement, au point qu’il souhaita vaguement que ça finisse. Il était curieusement indifférent à son évasion imminente, en craignait presque l’ultime effort, l’âge mûr ayant apporté un tantinet d’embonpoint. Comme il remontait sur l’empilement tremblant des cercueils, il ressentit son poids avec douleur : surtout une fois atteint celui d’en haut, et qu’il entendit le craquement aggravé que rendit le bois comme de tout se fendre à la fois. Ce n’était pas la meilleure idée, lui sembla-t-il, d’avoir choisi le cercueil le plus solide pour placer tout en haut de l’estrade ; parce qu’à peine y eut-il fait porter sa masse que les planches pourries s’écroulèrent, le faisant s’étaler deux pieds plus bas sur une surface qu’il ne s’était pas préoccupé d’imaginer. Affolé par le bruit, ou par la puanteur qui s’échappa soudain à l’air libre, le cheval entravé lança un hurlement qui était beaucoup trop frénétique pour être un hennissement et s’élança brutalement dans la nuit, remorquant follement sa charrette après lui.

Birch, dans une situation désespérée, était maintenant trop bas pour se hisser facilement jusqu’à la fente élargie ; mais il rassembla son énergie pour au moins le tenter. S’agrippant au bas de l’ouverture, il commença à se tirer vers le haut, quand il se sentit retardé par une prise étrange sur ses deux chevilles. Encore un moment, et il ressentit la peur pour la première fois de cette nuit ; dans l’effort où il était, il ne pouvait comprendre la prise inconnue qui lui maintenait les pieds dans une captivité impitoyable. D’atroces douleurs, comme de blessures sauvages, lui traversèrent les mollets ; et sa cervelle était un vortex de peur mêlée à un irrépressible matérialisme qui suggérait des échardes et éclats, des clous défaits, ou quelque autre caractéristique d’un cercueil brisé. Peut-être qu’il cria. En tout cas il se tortilla et se débattit frénétiquement tandis que toute conscience s’éclipsait dans une quasi syncope.

L’instinct le guida tandis qu’il gigotait pour passer dans l’orifice, et il s’enfuit en rampant après le son mou et discordant de sa chute sur le sol détrempé. Il ne pouvait pas marcher, semblait-il, et la lune qui réapparut a dû être témoin d’une horrible vue tandis qu’il tirait ses chevilles ensanglantées vers la porte du cimetière ; ses doigts s’agrippant dans une hâte affolée de la poignée noire, et son corps répondant avec ce ralenti fou dont on souffre quand vous poursuivent les fantômes d’un cauchemar. À l’évidence, cependant, personne ne le poursuivait ; et il était seul et en vie quand Armington, le concierge, répondit à son grattement affaibli contre la porte.

Armington aida Birch à entrer et l’allongea sur un lit de fortune tout en envoyant son jeune fils Edwin chercher le docteur Davis. L’homme blessé était pleinement conscient, mais ne dit rien qui portât à conséquence ; se contentant de bredouiller des choses comme « oh, mes chevilles », ou « va t-en », ou « coincé dans le caveau ». Quand le docteur vint avec sa trousse et lui posa quelques questions précises, puis enleva les chaussures, chaussettes et pantalon de son patient. Les blessures – parce que les deux chevilles étaient lacérées de façon effrayante au niveau du tendon d’Achille – semblèrent surprendre grandement le vieux médecin, et progressivement l’effrayer. Ses questions débordèrent le strict domaine médical, et ses mains tremblaient tandis qu’il nettoyait les membres mutilés ; les bandant enfin comme s’il souhaitait retirer ces blessures de la vue le plus vite possible.

Pour un médecin impassible, les vérifications à la fois menaçantes et craintives de Davis parurent bien étranges, tandis qu’il confessait le croque-mort affaibli de chaque détail de son horrible expérience. Il paraissait étrangement anxieux de savoir si Birch était sûr – absolument sûr – de l’identité de ce cercueil posé tout en haut de la pile ; comment il l’avait choisi, comment il pouvait être sûr que ce fût le cercueil de Fenner dans l’obscurité, et comment il avait pu le distinguer du cercueil posé dessous, celui d’Asaph Sawyer le vicieux. Est-ce que le solide cercueil de Fenner se serait effondré si facilement ? Davis, un praticien à l’ancienne, depuis longtemps dans le village, s’était bien sûr rendu aux deux funérailles, comme bien sûr il avait accompagné à la fois Fenner et Sawyer dans leur dernière maladie. Il s’était même demandé, à l’enterrement de Sawyer, comment le fermier vindicatif s’était débrouillé pour tenir droit dans une boîte ressemblant autant à celle du minuscule Fenner.

Davis partit au bout de deux pleines heures, enjoignant à Birch de ne jamais répondre autre chose, sur ses blessures, que dues aux clous défaits et aux éclats du bois rompu. Quoi d’autre pourrait-on croire ou imaginer, n’importe comment ? Mais moins il en dirait et mieux ce serait, et qu’il ne laisse jamais aucun autre médecin examiner ses blessures. Birch s’en tint à ce conseil tout au long de sa vie, jusqu’à ce qu’il m’en raconte l’histoire ; et quand je vis les cicatrices – anciennes et effacées comme elles l’étaient – je me rendis compte qu’il avait été sage de faire ainsi. Il boita tout le reste de sa vie, parce que les grands tendons avaient été touchés ; mais je crois que c’est sa cervelle qui avait été estropiée. Sa façon de penser, autrefois si flegmatique et logique, était définitivement effrayée ; et c’était une pitié de voir ses réactions à des allusions comme « vendredi », « caveau », « cercueil » et d’autres mots qui s’y apparentaient de moins près. Son cheval effrayé était revenu à l’écurie, mais son compère terrorisé ne le put jamais. Il changea de métier, mais toujours quelque chose pesait sur lui. C’était peut-être juste de la peur, mais ç’aurait pu aussi être la peur mêlée à une sorte étrange de remords quant à une cruauté passée. Son ivrognerie, bien sûr, ne fit qu’aggraver ce qu’elle avait pour rôle de compenser.

Cette même nuit, quand le docteur Davis laissa Birch, il prit une lanterne et se dirigea vers le vieux caveau. La lune brillait sur les éclats de briques et le vantail détruit, et le verrou de la grande porte répondit de suite à la sollicitation extérieure. Préparé par les vieux supplices des salles de dissection, le docteur entra et regarda ce qu’il en était, étouffant la nausée qui lui prenait l’esprit et le corps, et que tout ce qu’il recevait de vue et d’odeur amplifiait. Il ne cria qu’une fois, et une seconde plus tard eut un spasme qui était plus terrible qu’un cri. Alors il revint à la loge, et enfreignit ses propres règles et consignes en réveillant et secouant son patient, lui déversant ensuite dans les oreilles impuissantes une suite de chuchotements sifflants comme d’y couler du vitriol.

« Birch, c’était le cercueil d’Asaph, exactement comme je le pensais ! J’ai reconnu ses dents, avec celle qui lui manquait sur la mâchoire d’en bas... jamais pour l’amour de Dieu, ne montre jamais ces blessures à personne ! le corps était salement décomposé, mais je n’ai jamais vu une telle expression de vengeance sur une figure, ou ce qui fut une figure... Tu sais quelle carne il était pour se venger – comment il a ruiné ce pauvre Raymond trente ans après leur procès pour la clôture, comment il a marché sur la gamine qui l’avait giflé en août dernier... C’était le démon incarné, Birch, et je suis sûr que cette rage, œil pour œil, pourrait passer celle de la Mort elle-même. Bon dieu, cette colère ? Je n’aurais pas voulu que ça tombe sur moi !

« Mais pourquoi tu as fait ça, Birch ? C’était une crapule, et je ne te reproche pas de lui avoir refilé un cercueil raté, mais tu veux toujours en faire trop ! Ça va de lésiner sur la camelote un petit peu, mais tu savais bien comme Fenner était tout petit...

« Birch, jamais je n’oublierai ça de ma vie, cette image...Tu as dû donner un sacré coup de pied, pour que le cercueil d’Asaph se retrouve par terre. Sa tête brisée à l’intérieur, et tout le reste fichu en l’air. J’en ai vu des choses avant ça, mais là il y en avait une de trop. Œil pour œil ! Dieu du ciel, Birch, mais tu as eu ce que tu méritais. Ce cadavre m’a retourné l’estomac, mais ce que j’ai vu c’était pire... Ces deux mollets coupés net pour entrer dans le cercueil trop petit de Matt Fenner... »

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 octobre 2015
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