outils du roman, 10 | ne pas mentionner l’oiseau

atelier d’hiver 2015 : variations sur paysage fixe, narrateur absent



- lire directement l’ensemble des contributions, ou les derniers textes transmis
- avec du retard, mais fin de trimestre vraiment serrée, reprise de l’atelier d’écriture en ligne pour les abonnés : réouverture à vos contribution des précédentes propositions de ces « outils du roman », et explorations nouvelles ;
- pour commencer, retour à John Gardner, donc s’ancrer dans le creative witing à l’américaine – vos contributions seront mises en ligne à mesure ;
- si éditeur passe par là, serais preneur traduire le livre de Gardner, flemme d’entreprendre de mon côté acquisition des droits etc...

Décrire un paysage vu par un oiseau. Ne pas mentionner l’oiseau. »

Dans la série légendaire de 30 exercices proposée par John Gardner, celui-ci est le 4c, et probablement le plus radical, par le « ne pas ».

La question n’est pas de « décrire » le paysage. On a pour cela des exercices spécifiques (voir fiche concernant L’été 80 de Marguerite Duras, et fiche concernant les « marines » de Julien Gracq dans ses Lettrines 2). L’enjeu est plutôt de rester à distance du paysage, de le garder dans une variabilité et une malléabilité qui dépende du narrateur.

Sur les variations de narrateur à partir d’un élément fixe, c’est un des outils que Gardner utilise de façon la plus régulière, dès son deuxième exercice (la variation qu’il propose à partir des Exercices de style de Queneau), et de façon plus évidente, sans négliger petite dose d’humour dans la convocation du cliché, dans ses exercices 4a et 4b, juste avant le 4c avec le « ne pas mentionner l’oiseau ».

Dans la fiction, on est dans le processus inverse : on installe action et personnage, et, en fonction de l’instant précis de la narration, le « paysage » devient la scénographie provisoire du récit.

C’est ce qui permet de l’utiliser de façon abstraite, ou minimale. Les exemples sont légion (je pense à Feux rouges de Simenon), et peuvent devenir signifiant pour le roman (sans s’appesantir sur le thème) même s’il ne s’agit pas d’une action repérable, ou du moins qu’elle est minime : j’ajoute dans les fiches un extrait de Une ville vide, de Berit Ellingsen, où chaque micro-chapitre est la conjonction précise d’un élément urbain et d’une facette du personnage. Le club de voile évoqué, fermé en hiver, avec juste le vent dans les arbres au bout du parking, et cette confrontation d’un aménagement artificiel et de la permanence de l’eau, n’interagit avec le récit que par cette scénographie – et pour celle-ci, présence urbaine de l’eau, aménagement de lacs de loisir, bassins d’aviron, étang dans un parc, nous portons chacun les nôtres.

On fera un pas de plus (voir aussi extrait de Roberto Bolaño, Anvers, dans ce texte qui se présente comme une cinquantaine de fragments autonomes, sur l’entrelacs qui ouvre chapitre : un paysage, cité et convoqué, un paysage écrit, conditionne la facette narrative et le personnage qui lui est associé. Mais Bolaño le laisse au second plan, le fait filer avec le récit [1].

C’est cette façon d’entrelacs dont je voulais proposer l’exploration.

On ne travaille pas ce genre d’exercice en partant d’un paysage neutre, ou indifférent. Voir comment, dans la fiche concernant Fenêtres de Raymond Bozier, il se limite à une trentaine, alors que probablement pour chacun le nombre de fenêtres possibles est largement supérieur. Je le cite à cet endroit aussi parce que la question du cadre est importante : fenêtre, pare-brise de voiture, arrêt de bus, appui du piéton sur la rambarde ou le parapet, quai de train ou métro (si c’est à Grenoble, la montagne fait partie de la scénographie urbaine).

Ce qui compte pour l’exercice, c’est de partir de ce qui vous rattache à ce point d’observation précis. Et la liberté de l’exercice, c’est que personne n’en pourra rien savoir à la lecture, puisque précisément le paysage sera vu par trois narrateurs successifs mais que, comme l’oiseau, ils ne seront pas mentionnés.

L’injonction est donc : dissimulez-vous.

On peut vraiment prendre au sérieux ce que John Gardner pose de façon apparemment humoristique : « vu par un oiseau » ouvre à la perspective d’un narrateur non-humain.

C’est une question technique : « vu du ciel », selon le titre du premier livre de Christine Angot. Mais ces vues, on les a aussi dans le rêve (les rêves de vol sont un des archétypes les plus communs), dans les caméras de surveillance plantées en hauteur, sur pylônes ou toits, ou bien si l’on télécommande un de ces drones désormais (ou provisoirement) présents dans la consommation de masse.

Et question tout aussi bien non-technique : quelle est l’entité observante : animale, dans le cas de l’oiseau de Gardner ou des Recherches d’un chien de Kafka, ou technique, si c’est une ou plusieurs caméras de surveillance dont les écrans sont rassemblés dans la loge vide d’un parking souterrain, mais une part du génie fantastique de Lovecraft c’est de parvenir à ne même pas incarner cette entité perceptive, la faire émaner directement du lieu.

La consigne précise, donc :

  • on part d’un paysage qui, pour soi-même, est rien moins que neutre. Urbain ou pas (le passage fameux des « trois arbres » dans Proust), immobile ou pas.
  • on propose trois brèves descriptions, trois paragraphes joints mais distincts, qui sont chacune une approche déterminée et précise de ce même et exact paysage (et non pas une variation sur ce paysage selon les occurrences, les saisons, le diurne ou le nocturne), ce qui caractérise ces trois approches étant qu’elles émanent de trois instances perceptives (que s’approprie le narrateur projeté) radicalement distinctes – personnages distincts (comme dans l’exercice 4a et 4b) ou entités animales (penser à la magie du retournement de narrateur qu’effectue Julio Cortazar dans le dernier paragraphe d’Axolotl), ou entités techniques, voire indéfinies.
  • on garde comme axiome la provocation initiale de John Gardner : « l’oiseau n’est pas mentionné » (ce qui permet, incidemment, qu’une des instances de narration, mais on ne saura pas deviner laquelle, soit la vôtre propre, depuis cet enracinement autobiographique).
  • essayez de vous forcer à l’écart : utiliser la nuit, la vue aérienne, la perception par depuis un objet, la déformation temporelle ou spatiale, de cet écart, il ne restera à la lecture qu’une variation de forme, de regard, de chatoiement, de votre côté à vous de l’amplifier en amont (se souvenir du bâton plongé dans l’eau de Céline

Lectures plaisir : j’ai cité Cortàzar, Bolaño, mais c’est aussi le principe de La promenade au phare de Virginia Woolf…

Autres prolongements : ceux qui ont un compte Instagram, ou suivent tel ou tel de ceux qui l’utilisent comme plateforme autonome (voir KnowAPhotographer à Baltimore) sauront trouver les rejointoiements…

Penser que la beauté, et la force du texte, résidera toujours quand même dans le paysage lui-même, si humble qu’il soit.

 

ne pas mentionner l’oiseau | vos contributions


Toi, tu es par-dessus les toits, tu regardes de haut la coulée verte entre deux rives, elle avance plus vite que les piétons qui la parcourent – mais ce matin le quai de Valmy est encombré de panneaux vissés dans le ciment qui empêchent de s’approcher de l’eau – et tu fais comme si de rien n’était puisque tu n’est pas astreinte à l’attente des écluses, à ce système de vases communicants et à la corde qui amarre le bateau ou la péniche de plus en plus rare, ton horizon sera, en ligne droite, d’arriver jusqu’à la Seine et puis de la remonter jusqu’à ce qu’elle se jette dans la mer où tu n’auras enfin plus de point de repère fixe, l’étendue ne sera plus bornée par ces rues, ces immeubles haussmanniens auxquels on peut se cogner si l’on ne fait pas suffisamment attention, ces klaxons qui vrillaient l’audition et ces détonations, un soir, que parmi vous on ne s’explique toujours pas.

Il importe que cette voie de navigation, comme j’en ai reçu l’instruction, soit survolée et surveillée en permanence. Les foules qui s’amassent le long de ses berges, surtout en été, deviennent des cibles faciles : c’est une terrasse toute longitudinale où des jeunes désœuvrés se livrent à l’alcool et à la musique, des jeunes cadres dans l’informatique, et de soi-disant « artistes » s’enivrant de l’air du temps. Ma mission est de les protéger, quoi que je puisse penser de leur mode de vie, et je dois détecter tout individu suspect – mais ça fait du monde ! – qui passe à pied. Le mieux serait d’empêcher carrément tout stationnement le long du canal Saint-Martin, ce pique-nique foutraque, ces gens patraques, ces cris ou chants non encadrés : j’envoie les images que je filme et là-bas, au centre de commandement opérationnel, des spécialistes les décryptent jour et nuit. On devrait être ainsi à l’abri.

Nous n’employons plus Google maps, c’est une base de données trop utile pour les individus désireux de nuire et le gouvernement va bloquer sa consultation à partir d’Internet. Chacun n’a qu’à devenir son propre géographe. Les GPS ont été interdits, la circulation automobile aussi. A bord d’un gyromobile, vous voyez les rues qui se croisent, les passants, de moins en moins nombreux, qui se hâtent. Cette ville devient de plus en plus désertique, l’humain ne peut s’envoler que par ascenseur vers l’étage où il habite et est désormais reclus. Le paysage urbain a perdu toute urbanité : les immeubles se vident, les bureaux sont à louer, on s’exile, on « migre » vers la campagne où là-bas, paraît-il, on trouverait luxe, calme et volupté. Du haut de votre lieu d’observation qui parcourt toujours le même flot apparemment tranquille, dans un sens puis dans l’autre, vous n’apercevez désormais presque plus personne. Vous vous demandez même à quoi votre boulot peut, en définitive, rimer ?

Le soleil monte haut dans le ciel, un mistral furieux fouette les vagues qui viennent se fracasser sur les rochers. « Vieni, andiamo aux bateaux ». Sa voix se perd dans le souffle aérien des terres brûlées de la Méditerranée qui l’a vu naître, jusqu’à l’Italie, ces terres antiques où la démesure oublie sa crédibilité sauf à se laisser bercer par le soleil. Tout l’espace est à la mesure de l’homme ici, dans sa simplicité, ses désirs les plus frustres, les plus sereins aussi. Il a laissé le silence des pierres gagner les terres vierges de sa mémoire, y a installé l’oubli. Il faudra attendre le retour des vagues et une autre paix pour la retrouver. « Viens on va à la jetée », il insiste. La houle est forte toujours, à cet endroit. Chaque jour, matin ou après-midi, il se poste là. Souvent seul. Avec la petite. Leurs lèvres craquelées, leurs yeux humides, leurs joues empourprées par la brûlure du soleil désirent l’eau du ciel plutôt que celle de la mer dont le sel parachèverait la meurtrissure du cœur. Tout autour d’eux, le silence et la douceur de l’aube ou de l’aurore, la fraîcheur des embruns, et presque toujours un froid saisissant, quelque soit la saison, à cause du vent d’ouest. Plus loin, des cris montent des chalutiers, au large. Près du port, trois hommes dans une petite barque, des pêcheurs aux calens. « Regarde, ils remontent la daurade et le muge, on va manger la poutargue tout à l’heure, tu veux ? on ramènera des sardines à ta mère, la poutargue, elle aime pas ça, elle ! ». La petite reste silencieuse, ses yeux se plissent un peu, à cause du soleil. Il continue : « tu le vois le fort Vauban, là-bas ». Toujours les mêmes mots qu’il répète chaque fois. Il est fasciné par cette tour carrée en pierres apparentes entourée de remparts, fortification bastionnée surmontée d’une tourelle cylindrique avec, tout en haut, son phare de trente-deux mètres ; elle surplombe un îlot rocheux, reliée au loin par un bras de terre. « C’était un fort d’armes, tu sais, une prison pour les internés politiques mais aussi, c’était une tour de garde, pour surveiller la ville... ». Elle l’écoute, méfiante, « c’est vrai ? Eh pardi, si je te le dis !... tu me crois pas... tsss, on t’apprend rien à l’école ! » En face, plus loin encore, d’autres grands navires, hauts comme des monuments dans la brume des fumées polluantes des usines pétro-chimiques. Et l’écume toujours qui n’en finit pas dans le tranchant des vagues, de rouler dans la lumière argentée. Le ciel est toujours plus clair, ils s’éloignent de la jetée, remontent dans l’auto. Ils quittent l’horizon salé qui va jusqu’à la mer, partent à l’opposé. On passe alors du bleu au vert peuplé d’ombres, les pins géants, les bosquets de thym et de romarin, « on va à Saint-Jean ! prends ton chapeau, pourquoi il fait chaud là-haut ! » Dès qu’on quitte la ville, qu’on prend les routes des garrigues garnies de pins de chaque côté, jusqu’aux domaines sauvages des collines, il ne parle plus.

Le ballet incessant des hirondelles, leur tournoiement dans le ciel emprisonne l’espace, le striant de leurs coups d’ailes, leur danse créant ce filet invisible avec lequel elle dit, la petite : « elles vont nous attraper ! » Le flot de lumière qui les traverse les rend opaques. Quand le ciel est couvert, les nuages les absorbent, elles disparaissent et réapparaissent, mais quand c’est le bleu qui mange le ciel, leurs cris sont plus clairs, on sent l’air gonflé de leur souffle. Parfois, elles s’éloignent un peu plus et traversent des paysages plus vastes. Les sansouires monotones, inondés en hiver, déserts l’été, traversés par le mistral, remplis de moustiques, les ramènent vers la mer, la dune, les marais salants sauvages de la plage.

Des deux rives du pourtour méditerranéen, les collines sont partout les mêmes. Partout des amas de pierres, des milliards d’herbes sauvages sur une terre sèche et craquelée par le vent et le soleil qui accueillent la fragilité des fleurs violettes du thym, de la lavande, des artichauts sauvages et des chardons bleus. Au milieu de ce fracas de solitude et de lumière éblouissant les sens, le souffle des saisons s’appuie sur la nudité du silence, porte une promesse d’éveil, une aspiration au ciel, à l’unicité. L’ombre des hommes mauvais, des tortures, des abjections dont ils sont toujours capables, tous fous de plus en plus, perdus dans leur soif de vengeance, pour des idéaux de pureté qu’ils cherchent en dehors d’eux, ne souffre pas la lumière des cœurs. Si imparfaits que soient les hommes, nous verrons encore leurs silences garnir d’un biais d’or toute parole vaine.

Le mouvement du bus qui souplement s’engage sur le pont – les yeux dans la vitre, freinant un peu pour s’appuyer sur un bras ouvert du palais Mazarin, le dôme, et voir s’ouvrir lentement le premier bras du fleuve, effleurer l’étagement de l’île et suivre le déploiement, le refermement du second des bras qui l’enserrent, s’y attarder jusqu’à tourner légèrement la tête, pour, avant le haut des arbres, la traversée rapide de la voie, le petit tunnel des guichets, l’entrée dans l’espace du Louvre, conserver un trop bref instant la vue sur cette pointe fendant l’eau.

Cette vue – rituel arrêt plus ou moins marqué suivant l’urgence de la journée – depuis la petite avancée au dessus du flot de voitures sur les quais en contrebas, à l’angle du pont, la vue qui, par delà les années superposées, la longue habitude, garde son pouvoir d’émotion familière, le museau au ras de l’eau d’un gris froissé teinté de bleu, la pierre du quai, le pont, le jeu un peu effacé des couleurs des briques et de la pierre, les grands toits et, au-dessus ce ciel transparent, l’air humide qui se coule entre les pierres des immeubles, les branches des arbres, leur donne leur volume, ce ciel dont on garde une petite nostalgie parfois devant la splendeur violente du bleu saturé sur laquelle viennent buter les pierres dans le sud.

Ce triangle de pierre fendant l’eau recherché et retrouvé sur un détail du plan de Mérian, improbable vision en blanc, beige, bleu, avec de petits accents rouges, surplombant l’île et le pont comme un oiseau planant au dessus de la ville, et, au rebours, dressant les constructions au dessus de la page, donnant aux immeubles bornant la place Dauphine une hauteur un peu irréelle, irréalité qui se transmet au cavalier de bronze caracolant en biais comme aux barques devenues insectes posés sur l’image du fleuve, au fleuve qui caresse l’arrondi central du pont sans aucune trace de la petite pointe de terre.

Tu ne le vois pas mais le mur blanc d’en face s’écaille et dans l’ombre recrache les tâches jaunâtres des enduits précédents. C’est le pignon d’une véranda surplombée par un toit de plexiglas aux montures rouillées qu’il faudra bien rafraîchir un de ces jours aussi. Derrière, les murs blancs d’autres bâtiments aux fenêtres carrées barrées par des moucharabiehs de fer crient leur décrépitude. Tu ne le vois pas ! Tout ici s’abandonne, tout est abandonné. 


La géométrie des bâtiments se fond dans la masse végétale des grands arbres, et le blanc jure sur le vert, et le vert sur le gris des nuages immobiles dans le ciel bleu. Encore huit heures ici à regarder de temps en temps par la fenêtre trembler à peine la cime des eucalyptus. Encore aujourd’hui le silence l’emporte sur l’agitation de la révolution, la nostalgie recule, étudiants et enseignants fuient le campus et se réfugient dans la grève.

Des coups sourds résonnent, impossible d’identifier d’où ils proviennent : d’en face, de cette véranda rouillée ? des bâtiments en contrebas ou de l’intérieur de la médiathèque ? Une Citroën grise est garée sur le parking, juste sous le réverbère, devant cyprès et eucalyptus. La sienne. Tout se prépare alors, il va falloir descendre. Rejoindre les autres dans ces salles sombres qu’éclaire à peine le jour à travers les moucharabiehs.

Des hommes, des jouets, petits, habillés à l’ancienne, en paysans ; des gourmandises, aux vives couleurs, à sucer et mâcher, pour la joie des enfants, pour leurs yeux qui brillent, pour leur régal. Ils seront bien émerveillés à regarder la grande roue qui tourne et tourne au centre jusqu’au dessus des toits des immeubles, au ciel, aux nuages, aux étoiles. Oui les barbes à papa qui feront forcément rire. Et le village avec ses allées, ses chalets, sa foule tumultueuse où l’on se perd et se retrouve. Oui les bijoux à profusion pour les belles. Des costumes de Père Noël, des crèches, avec leurs santons si finement détaillés, leurs animaux si humbles ; partout cela brille, de la musique de circonstance pour une ambiance réussie, pour une fois être heureux, pour oublier, pour espérer, pour croire.

Au budget les crêpes sucres 2,50 € multiplié par 7 personnes donne 17,50 € attention suppléments confiture nutella chantilly etc. risque de dépassement. Prévoir se rabattre sur les cornets popcorn 2 € au chalet à coté de la grande roue. Pour la grande roue devant la mairie 4 € par personne, 3 € par enfant, total 23. Ou bien laisser les enfants seuls dans la grande roue et pendant qu’ils tournent prendre avec femme un vin chaud en amoureux dans l’échoppe en face, bénéfice 3 euros sans parler tranquilité et plaisir++. Coq, 3 € ; poule, 2 € : âne, 7 € ; Joseph, Marie, Jésus : 18 €. Ou sinon au chalet à coté la locomotive à marrons grillés crèche toute faite 22,50 €. Autre : possibilité cadeau charme avec roses en promo au chalet près du manège et des canards qui flottent, 10 € les 20 roses. Photo avec le père noël au chalet avec de la neige en coton sur le toit, 4 €. Budget total : entre 60 et 90 €. Surtout éviter les churros.

Plan d’évitement des churros. Il y a 3 chalets à churros, un dans l’allée centrale, un à coté de la boutique de promotion des roses, et le dernier juste à l’arrêt de bus, donc, 3 zones dangereuses qui peuvent créer drames et incompréhensions à cause des churros. La zone 1, dès la sortie du bus ; contient cette boutique de churros, sur la gauche un dégagement par l’allée des associations dans le handicap, sur la droite on sort de zone et on arrive dans le pôle d’échange des bus ; le mieux sera d’accélérer dans la direction des associations dans le handicap. La zone 2 est entourée du manège, de la fontaine aux canards, contient la boutique de promotion des roses ; rester strictement entre la fontaine aux canards et la promotion des roses, le manège, par chance, alors, cache les churros. La zone 3 se trouve en arrivant sur la boutique de pétards et de saucisson fromage, fermé par les promotions champagnes 92 € le litre, englouti dans le nougat et le jambon de New York. Un sapin permet un repérage de loin. Possible contourner par l’allée des produits de beauté des rois mages tels lait d’ânesse et crème à la bave d’escargot. Dans la zone attention aussi aux chameaux des mêmes rois mages. Solution ultime : courir en direction de la grande roue en hurlant que le premier arrivé gagnera une photo avec le Père Noël.

Au-dessus de l’arche, l’appartement et son balcon d’où on peut voir venir se garer les voitures sous soi, drôle d’impression ; la conscience se promène, linéaire, du balcon à la grille qui s’ouvre, au recoin blanc et jaune assombri par la mousse, à l’entrée qui s’éclaire dès qu’on ouvre la porte, à la cuisine, au parapluie adossé à la vitre devant une étagère masquée par un balai la tête en haut.

Les nuances fauves des pavés brillent, c’est la pluie ou, si c’est le matin, la balayeuse municipale. Elle s’entend très nettement depuis la cour. Bruits de pas qui s’éloignent, et d’autres, moins discernables, moteurs, alarme de voiture, cliquètements de couverts, roues de poubelles, clés agitées, portes qui claquent, toux, une musique lointaine. Une musique sans mélodie ponctuée d’aigus, les rires des mouettes, anarchiques, à moins que ce ne soit des pleurs, ou des plaintes qu’elles se jettent l’une à l’autre ou à la cantonade, prenant à témoin un public fait de pierres, de promeneurs indifférents, inconsolables qu’elles sont peut-être de cette froideur, imprévisibles, une émotion qu’elles répriment vite, qui disparaît comme elle était venue, ne laissant dans l’oreille que quelques traces de sauvagerie sur le quadrillage de la ville. La nuit, quelque part vers le nord, d’autres voix hurlent une autre sorte de dévastation, sauvages. Tu le sais bien pourtant, ça ne devrait pas être une surprise. Les hommes construisent des ponts et ils tranchent des gorges. On dit que c’est la peur, ceux-là, qui les pousse à crier, mais ils n’ont pas d’excuses ; nous aussi nous sommes pris de peur, mais d’une autre, une qui fait rechercher la lumière et qui se méfie du plus fort, qui aime le désordre, la découverte, penser. Ceux qui hurlent dans le loin, alignés, eux, ont peur d’ombres.

Celles des rambardes s’allongent en équerres dépliées. Une fenêtre, sa vitre est un écho du mur que son reflet renvoie, plus lisse et plus brillant que lui, presque liquide. À sa gauche une autre fenêtre dévoile la coupe d’un escalier, et c’est comme s’il montrait son ventre ; une fenêtre à traverser, on y monterait, on y descendrait tout le jour, visibles, cachés, pris dans l’aveuglement de la montée, de la descente, abstraits, inaccessibles, éveillés, conscients et sans défense.

Brr, la neige, il fait froid et il est difficile de trouver à manger par les temps qui courent. C’est le premier jour d’une année nouvelle et pourtant, ils se promènent quand même, seuls ou avec des enfants ; certains tiennent sagement une main d’autres bondissent dans tous les sens malgré les recommandations des adultes qui craignent toujours un accident du fait de la proximité de l’eau. Passent aussi les coureurs, ils sont sans doute là pour perdre les quelques grammes pris lors des agapes de la veille… en fait, il courent comme ça toute l’année. Aujourd’hui, avec les arbres, même dénudés qui ne nous abritent guère en hiver, et la neige qui tombe, ils distinguent à peine les gradins et l’escalier qui descend vers l’eau de l’autre côté de la grande rivière ; l’été, des personnes intrépides quoique âgées viennent s’y baigner. Ils n’ont jamais remarqué mon ami le héron qui vit à proximité de l’ancien moulin et vient de temps à autre jusqu’à l’écluse, tout près d’ici.

C’est la dernière, après c’est l’ultime presque ligne droite avant de rejoindre le fleuve et disparaître dans celle qui traverse la grande ville, la capitale… Sur les derniers kilomètres, être longée par ce bruyant serpent motorisé qui traverse la ville. Pour finir, cette parcelle de Chine en France dont on se demande bien ce qu’elle fait là avec ses façades aux airs de petit palais derrière lesquelles se cachent la grande mondialisation et ses tractations. On y voit parfois des couples nouveaux venir se faire prendre en photo dans les beaux jardins…

Mais le mur anti-bruit ne le coupe pas vraiment, le bruit. On entend le flot continue des véhicules sur l’A4. Ça ferait presque partie du charme de cette promenade avec la neige qui crisse sous les chaussures et étouffe les sons tel un cocon qui protège. Le ciel posé tel un couvercle par-dessus le tout. L’absence d’horizon...

MARIE-NOËLLE BERTRAND

Là-bas, le lampadaire où les friandises s’entassent. Personne à cette heure. Trop tentant. Alors vite, quitter la douce obscurité humide, foncer en rasant la barre du côté ombre, traverser la route, fouailler rapide puis, dégager vers le noir, sous la porte du garage ; avec le butin.

Les tours jaune beige, avec leurs appuis de fenêtres soulignés marron, comme vibrantes dans la chaleur aveugle du début d’après-midi. La ruelle serpente entre deux allées de box de garages. Dans l’angle, contre le mur du cimetière, un lampadaire. A son pied, un début de décharge. Une ombre velue détale. On poursuit au pas. Cette particularité de passer au travers d’une des tours. Sa base est ouverte, vide de rez de chaussée, de premier et de deuxième étage. Ensuite, les autres, à s’empiler au dessus de soi. A partir du combien on voit la mer ?

Accrochées sur la colline, elles sont plus que trois, les tours. Peut-être je les verrai imploser comme leurs jumelles. Malgré un ravalement, semblent déjà délavées, de mon côté, face sud. A cette heure, le soleil plombe dur. Les stores plastiques, presque tous baissés. Si pas jusqu’en bas, j’entraperçois le sombre de la pièce derrière avec, parfois, le glissement d’une forme ombreuse. Son regard pour la mer ou le cimetière ?

JÉRÔME C.

Posées comme les barres d’immeubles en face et les toits métalliques de l’entrepôt, mais en beaucoup plus petit, comme sur un tableau de pointage vide, ou une boîte à cachetons coques brillantes, version parking en bas d’un centre commercial, un mois d’août, transhumance à l’arrêt. Au-dessus d’un talus d’herbes à purge, une superposition de vingt-cinq fenêtres, structure d’aquarium, dalles couleur pâte dentaire pour semi-remorque. La façade ouest de l’immeuble a l’épaisseur d’une ligne sans feux ; accolées à son niveau + 1, des terrasses supportant de gros ventilateurs. Des trouées d’air ont été aménagées, peut s’y voir un parterre d’ancienne pelouse, une bande grise et une verticale saturée de lumière se rejoignent au sol. Le ciel semble plus en dessous qu’au-dessus, des points le traversent, là aussi certains plus petits que d’autres.

Asphalte bosselée entre des caisses en rade. Le talus qui délimite un angle du parking est déformé par les ornières des roues de motos. La coursive qui longe le bâtiment sur toute sa longueur, c’est un sol de galets cimentés. De petits galets à balai brosse. A son extrémité, jusqu’au flou de l’œil, une enseigne Citroën. Quand on sait qu’elle existe, on la voit. Dans l’autre coursive, perpendiculaire, le mur à parpaings est percé de trois panneaux en fer étroits qui par intervalles affichent un jaune craquelé de rouille. Pas d’inscriptions. Aucune inscription nulle part, seul du mur à parpaings et un début de galerie séparés par des gens qui passent, un adulte deux gosses, semblent ne pas se connaître. Sur le pas d’une porte vitrée, un pigeon picore sans jamais lever la tête.

Le pylône, seul au-dessus de la zone des blocs, celle des garages et d’une plaine de terrasses à ventilateurs : la ligne supérieure gauche du balcon, le pylône, rien (ou la zone des blocs), entre les barreaux l’esplanade, proches les ventilateurs en surplomb des galeries, à droite la tour qui vient s’effondrer continuellement sur la partie médiane du balcon, puis rien. Tout près, suspendu au balcon côté porte-fenêtre un géranium, dans l’oblique du géranium un tabouret formica déplacé, surface blanche et vide, assis entre rien et la tour, quelqu’un. Barreau jambe ballante barreau barreau jambe ballante. Ligne supérieure droite du balcon, tour qui continuellement s’effondre.

PASCALE GARREAU

Le jardin, mon domaine. Attentif, j’en éloigne ces étrangères vêtues de noir et blanc qui jacassent. Elles se croient en terrain conquis, se faufilant dans les haies d’aubépines et de prunelliers, prêtes à tout ravager. Je les fais fuir à grands cris gloussants, répétitifs, précipités. Sous mes agressifs sriiii, elles se sauvent d’une démarche saccadée et incertaine. Je devine, dans le détour des allées et des plates-bandes du potager, la promesse des tomates et des fraises. Je surveille les cerises qui prennent couleur. Bientôt les groseilles et leur saveur douce-amère ; je les pillerai sans vergogne sous le regard courroucé du chat de la maison.

De mon balcon, j’admire le jardin en fête. Roses, tulipes, lilas qui bourgeonnent, feuilles nouvelles : leur jaillissement me renvoie à d’autres printemps, je les revisite dans la tristesse, la nostalgie de ce qui a été vécu, perdu, et dans la gloire du renouveau. Me vient à l’esprit cette phrase d’Anaïs Nin : « vint un temps où le risque de rester à l’étroit dans un bourgeon était plus douloureux que le risque d’éclore ». Vivre. Dans la paix de ce lieu protégé. Dans le chaos de notre monde barbare. Vivre.

Curieuse, tu aimes en fin d’après midi t’installer dans ton fauteuil d’osier ; tu sembles lire, en fait cachée par ton chapeau de paille tu espionnes le voisinage. Et surtout, surtout Nicole, que tu devines à travers la grande baie vitrée de sa maison proche de la notre. Nicole installée devant sa table de repassage. A cette heure-là, chaque jour que dieu fait – sauf le dimanche jour du seigneur – elle repasse. Tu es fascinée ; tu rêves de l’interroger. Pour qui tout ce linge, en une noria sans fin : votre corbeille doit être en permanence remplie par les habitants de la maison exigeant des chemises impeccables, pas de faux plis surtout, des mouchoirs en quatre épaisseurs, pas une de plus et les initiales brodées dans l’angle bien visibles, des nappes empesées, des draps aux revers parfaits… Ainsi, chaque soir, la retrouvant appliquée et paisible derrière la fenêtre fermée, tu t’étonnes de sa ténacité de lingère. Accomplit-elle sa tâche par devoir ou par plaisir ? Que pense-t-elle ? Combien tu aimerais lui parler, lui donner quelques conseils d’anti-ménagère :
— Mais non, il n’est pas nécessaire de repasser les chaussettes, les slips, les serviettes de toilette que vous installez en piles trop parfaites. À la rigueur, je vous accorde un coup de fer rapide sur les rabats des draps, pas plus !

Allons, prenez donc le temps de vivre, pour vous, une tasse de thé, un livre, non, cela ne vous tente pas ? Alors, ne rien faire, vous reposer, le chat sur les genoux, et rêver, laisser le temps passer, les oublier, les autres, qui ne vous témoignent certainement aucune reconnaissance, qu’ils se démerdent, enfin ! Vous ne pouvez pas ? Pour l’instant, je n’insiste pas. Mais pensez-y, la vie passe si vite.

CHRIDELL

Les intempéries ont terni le rouge orange tonique des tuiles et la pollution en a noirci de nombreuses. Sans son pimpant d’origine, la toiture fait triste figure. Pourtant, un rayon de soleil seul parvient à la consoler. Prisonnière dans ce toit abrupt, solitaire, différente des autres avec son encadrement neuf et son vieux crépi taché, elle s’impose au premier regard. Elle est le point de mire et le point repère pour les six autres fenêtres. Entièrement rénovées, elles sont insérées par deux dans la façade en pierres de tailles blanc bleuté, typiques de la région. Ces trois rangées de deux fenêtres placées symétriquement sous et de part et d’autre de la lucarne solitaire rendent la façade agréable à regarder. Sept fenêtres comme autant d’écrans plats en arrêt sur image. Tache blanche de l’étagère d’angle supportant des livres. Gros plan sur une chaise vide. Hallucinante à force d’immobilité. Un rideau de tulle blanc ne cesse de dévoiler, tout en en gardant le mystère, les bibelots et les cadres disposés sur le plateau d’une commode. Il y a toujours au moins une ou deux fenêtres qui font relâche, écran blanc métallique entièrement déroulé. Aux mêmes heures, à peu de chose près, les plans fixes s’animent, se transforment, à l’entrée des acteurs, en longs plans séquence. Qu’ils entrent ou évoluent dans le champ, les acteurs sont toujours cadrés en plan américain. C’est l’heure où les rôles deviennent interchangeables : le regardeur devient regardé et le regardé devient regardeur. Tous confondus dans le face à face obligé entre vis à vis dans les cours et les arrière-cours d’immeubles des centres villes. Les acteurs peuvent bien changer, la différence entre les nouveaux plans séquence qu’ils interpréteront sera tellement infime que le regardeur aura toujours l’impression de voir se dérouler le même sempiternel documentaire dont le titre pourrait être Habiter sans être à l’abri.

Sur toute la longueur du mur qui sépare les deux cours, une piste d’atterrissage en zinc gris clair. Quand il pleut le métal fonce, brille comme le glaçage d’un gâteau et reflète un paysage inconnu, sorti de nulle part. Pour décoller, de tous côtés, des pans de toits pentus recouverts de zinc eux aussi, l’un d’entre eux est un domino, un double cinq. Ceux qui sont bordés de chéneaux retiennent parfois une eau précieuse. Le petit pan de toit le plus proche du palier est une île aux trésors avec ses petites boules de mousse verte et luisante accrochées aux tuiles rouges dans la partie basse ; avec dans la partie supérieure une casquette noire incongrue, aplatie comme une crêpe, qui exhibe son anneau de réglage argenté et des lettres blanches illisibles tandis qu’une antenne de télévision tarabiscotée se pavane à ses côtés. Une balustrade en fer forgé où se tenir et se pencher pour apercevoir en contrebas, collé contre le mur de la cour, le pied de lichen d’où sortent, le moment venu, de minuscules fleurs violettes au cœur jaune. Entre crépi et bitume, la plante a su trouver la mince couche de terre où s’enraciner et se déployer à l’assaut du grand mur. Déjà il se fissure. Une longue ride, verticale et noire, gâte son teint clair. Partout alentour des recoins où se dissimuler, où voir sans être vu, d’où on pourra s’échapper en toutes circonstances. Et toujours à disposition, dans la page déployée du ciel, une place vierge où faire ses lignes d’écriture journalières. Un terrain de jeu Grandiose. À explorer indéfiniment.

Il se tient immobile depuis des décennies, aussi immobile que la cheminée d’en face en équilibre là haut, au bord du toit. Dominant tous ceux qui l’entoure, il offre à la vieille demoiselle au cou immense qui, de temps en temps, fume et recrache la fumée en silence, une vue imprenable sur l’arrondi de la colline boisée et l’étendue du ciel. Lui n’a pas cette chance. On l’a scellé dans le mur, à hauteur d’homme, entre deux portes. Coincé dans la deuxième cour, la plus étroite, celle qui a pour horizon le gigantesque mur aveugle de l’immeuble d’en face et de chaque côté une haie de canisses défraîchies faisant office de séparation. Les locataires ont tenté de faire une terrasse de cette cour entourée de murs peu amènes : table et fauteuils en plastique vert, plantes aromatique en pots sur le rebord du mur du fond. On a eu beau placer une lanterne au dessus de sa royale crinière, jamais ses yeux de pierre ne verront ces aménagements. Comme le lion de la Metro-Goldwyn-Mayer il ouvre grand la gueule, mais de cette gueule là ne sortira jamais aucun rugissement.

VÉRONIQUE SÉLÉNÉ

 

Signal : le girophare sur le coupé Ford qui fonce sur nous. Asphalte qu’on quitte avec précipitation quand il arrive, avec tout son attirail d’homme orchestre, juste avant que la nuit s’évapore. Il n’y a que nous à cette heure, je suis là une demie heure avant le lever du soleil, tous les jours, avec les autres. Étendue immense de goudron noir, traversée par des lignes jaunes, des faux passage piétons, des flèches, des chiffres dans des ronds, comme une marelle géante qui aurait été dessinée pour nous. Rien d’autre à perte de vue. Pour l’instant il n’y a que les nuages qui bougent dans le rose du ciel et qui semblent vivants au dessus de nos têtes. Derrière les grillages, de part et d’autre, un no man’s land plongé dans l’ombre. Seule la piste est éclairée par la rangée de lumières oranges un peu faiblardes. Nous sommes nombreux. Nous sommes indésirables ici, dangereux parait-il, vu les efforts qu’il déploie tous les matins pour nous faire lever le camp. Dans le silence de l’aube, un raffut sans nom, sirènes, fusées, coups de klaxon, lumières, alarmes de la machine à bruits, premières invasions de l’humain dans ce lieu qui se remplie de bruit, de matière, de mouvements vrombissants et devient peu après, un enfer assourdissant. Nous, on est les zadistes du tarmac et tous les matins, on revient. Rien à becqueter mais on est là quand même, pour faire chier.

E.B.

Sur les marches, un couple prend la pose. La mariée cligne de l’œil face au soleil, et lui se dandine d’un pied sur l’autre secoué par le vent et balloté par la vie. À perte de vue la rade, sous un ciel brossé à la laque par un peintre aux bras de géant. Spectacle qui met en scène cette ville à l’architecture anarchique, où l’éphémère indigne côtoie sans vergogne l’éternel, surtout vu d’en haut... L’éternel comme la pierre ocre du fort, savamment restauré, dont le destin est désormais liée par une passerelle tendue d’un seul trait et la volonté d’un architecte surdoué à ce carré tendu comme une voile. La résille de béton échancré qui gaine le bâtiment laisse entrevoir la foule bigarée qui gravit les flancs de ce ziggurat bien plus résistant qu’une tour de Babel, avant de déboucher sur la terrasse, cette cinquième façade posée comme un aplat de gris qui se superpose à celui vert prasin du bassin sans jamais s’y diluer. On y déambule comme sur le pont d’un paquebot, un restaurant, de luxe, y étire ses tables et ses chaises longues dans le ballet millimétré des serveurs, réglé par une chorégraphie muette vu d’une altitude où le vent se charge d’étouffer les bruits triviaux mais pas les sirènes de navires incongrus et grossiers qui tournent sur leur aire éblouis par le soleil, le ventre trop plein.

On entend le crissement des pneus sur la peinture du sol du parking, une odeur de serviette humide et de toilettes en fin de journée stagne dans la pièce mal ventilée. De la neige brouille une partie des écrans et le joystick de commande des caméras est abandonné, ce que confirme la chaise vide sur laquelle git une veste oubliée avec un badge qui s’agite doucement. Sur le moniteur principal, un plan large plonge sur le quartier. Des immeubles dont on expulse avec méthode les pauvres, aux appartements ensuite hermétiquement clos par des portes blindées pour empêcher ceux qui tentent de débarquer d’y trouver un refuge même temporaire. Ici, pas de droit de pied sec, pas d’illusions ni d’avenir, juste un périmètre circonscrit par des chevaux de frise s’agitant dans le vent comme une coupe bon marché ratée, avec la bénédiction d’une cathédrale – caprice oriental d’un évêque satisfait par un prince-président aussi piètre dictateur que mauvais stratège- dans le ventre de laquelle l’argent des touristes dégueulés par les paquebots a depuis longtemps remplacé le denier du culte. De l’illusion et du toc partout, surveillé par des vigiles qui respirent un air recyclé. Branchés en guise de cordon ombilical sur l’œil globuleux de caméras sécuritaires, ils traquent l’untermensch qui ne consomme pas. Quartier falsifié avec ses maisons closes où le faux-semblant dessine un avenir de cauchemar sur des façades où l’argent n’a pas d’odeur, même pas celle de la pisse des clodos ou du vin rouge des bars à marins. Un îlot dont les nantis se tiennent encore soigneusement à l’écart et les tables des terrasses croulantes sous les plats le jour sont dépouillées la nuit, tel un décor de buffet de gare aux petites heures du matin.

Hier Londres ou Liverpool ? Aujourd’hui impossible à deviner, surtout d’ici. Une construction monumentale sortie des cartons d’un adepte de la numérologie, 365 mètres de long, 4 cours, 52 portes sur 7 niveaux. Entrepôts et magasins dans un même espace avec des bassins pour le mouillage des bateaux : gain de place, gain de temps, gain d’argent - déjà. Aujourd’hui, début des années 2000, les filles de Sex and The City regardent les hangars relookés du haut de leurs soirées perchées sur la skyline de Manhattan, et le New York Times qualifie la ville de "the place to go". Mais pour qui ? Elle ne se pose pas tant de questions, elle se contente d’être le maitresse des jardins suspendus. Du haut de la terrasse, vue à 360°sur le port et mix sur fond de coucher de soleil. La foule trépigne sur le rooftop et du bout des doigts elle agite l’horizon qu’elle élargit et rétrécit en faisant glisser ses doigts sur les curseurs couleur cobalt. Sous ses pieds, le centre commercial déserté résonne du cadencement des basses et du claquement maniaque d’un escalator à la marche déglinguée qui bat la cadence d’une nuit qui s’étire, interminable sur des écrans vides. Un quartier pour concours d’architectes, sous la bénédiction d’une cathédrale néo-byzantine coincée entre une rocade et une gare maritime, sorte d’Istanbul pour bobos. Et tout à coup son regard qui balaie la foule à ses pieds, s’accroche au fronton d’une façade art déco, croisillons en stucs incorporés et bow-windows presque hollywoodiens, qu’on devine dans le couchant et Le sigle : Compagnie Générale Transatlantique. Ni Londres, ni Liverpool alors ? C’est bien plus loin qu’il faut chercher, au-delà des faux palmiers qui se trémoussent ridicules, toutes ces escales et d’où on ne peut embarquer que d’ici de toute façon…

JEAN-MARIE FLEUROT

 

…en fait c’est un mal pour un bien. Certes, ces salopes nous ont piqué notre place sur les branches mortes mais tout compte fait nous y gagnons. Quelle vue ! Quelle impression de domination ! Le lac tout autour de l’Île, le tracé des chemins, les familles avec les mioches, les poussettes, les vieux avec leur air de poubelle abandonnée, les vieilles avec leurs copines vielles , les sportifs en jogging et baskets technologie on the air , tous à la même échelle, petits. Les pelouses à découvert qui déclinent leurs différentes nuances de vert prairie, les petits secrets des uns et des autres ceux qui se cachent dans les bosquets, même la nuit, et la volaille qui flotte et caquette et s’émeut et s’affole et s’envole presque à hauteur de mes yeux pour faire un pauvre tour de l’île. Parlez de migrateurs ! des ronds de cuir, voilà. Je les cerne bien maintenant. Vanité.

On approche, le lac en dessous, le parc, le château, le cèdre superbe – un point de repère à lui tout seul, sa frondaison d’une amplitude insolente - l’infirmier parle gentiment « tenez le coup, on arrive, on a prévenu votre femme, sur une échelle de 1 à 10 vous avez mal comment ? on arrive, vous allez vous en sortir, ouvrez les yeux, regardez moi », y’a du monde aujourd’hui un dimanche matin, ils courent pour évacuer leur cuites de la veille comme lui, là derrière pauvre gars, rentré à six heures du matin après nuit en boîte, et boum, collision, l’autre est morte (une mère de deux enfants, une infirmière qui partait au boulot, il paraît) un grand classique, ils ont fait un nouveau parterre devant le château on dirait, ensuite il y a le dernier pâté de maison et je me pose.

RAS- ciel dégagé- points noirs en mouvement vitesse variable – ondulations du terrain déjà connues – objet volant identifié - eau passablement claire agitée de mouvements sous la surface – végétation stable – zone colorée ovale devant bâtiment de pierre important – prochain rapport 06 h 00 –

BÉATRICE D.

 

On a beau s’écarquiller l’ouïe, s’approcher au plus prêt, le paysage ressemble à un Mondrian tremblotant, des grandes plaques de couleurs aux contours flous et un bruit incessant en sourdine. Ce n’est pas pour autant une situation inconfortable. À dire vrai, la situation est même enviable. L’oxygène arrive de manière constante dans un ronronnement de bulles. La nourriture tombe à heure fixe. C’est un véritable festin même si chacun s’ébat pour gober, de-ci de-là, le plus de granulats flottants sur l’eau. À quelques détails chromatiques prêts, mes congénères sont à tous points identiques à moi-même. Nous nous coordonnons en permanence dans un bal silencieux dans un mimétisme collectif. L’imitation n’est pas forcément un signe d’intelligence supérieure. D’ailleurs, toutes les 27 secondes[Le poisson rouge, contrairement à une légende tenace, possède une mémoire de 27 secondes et beaucoup de réflexe pavlovien comme la nourriture. Il perçoit les couleurs mais désespérément myope.]], oubliant le passé, je me rapproche de la vitre, véritable fenêtre sur le monde, et tente d’imaginer un avenir devant ces objets mouvants et fugaces, dû à une myopie profonde.

Des processus complexes façonnent mes algorithmes. Les jours de grosse affluence, mes routines s’emballent. Elles font rosir de plaisir son propriétaire. Il me fait chanter de ses gros doigts et me comble de grosses coupures et de menues monnaies. C’est sa façon à lui de m’aimer. Je trône au centre de la pièce et connais la destinée de chacun de ses habitants. Tôt ou tard, je le sais, il me remplacera par une gagneuse plus performante. Tel est mon destin.

« C’est celui-là que je veux » s’exclame surexcité la petite fille aux boucles d’or. Elle tire le manteau de son père qui regardait fasciner un Boa constrictor. La petite fille insiste et hurle : « Papa ! Regarde ! » et l’arrache à sa contemplation ainsi qu’à la lecture de la fiche technique (Boa c. imperator, Nicaragua albinos T+ motley - taille : 1,50 m - prix : 325,00 euros). « Il est trop’gnon ! C’est mon anniversaire, tu m’avais promis. » Dans la cage, posée dans la paille, une robe noire avec des reflets auburn. C’était Noël, alors le père céda aux caprices de la fillette. Ils sortirent tous les trois du magasin avec chacun son lot d’émotions. Le plus angoissé du moment aura tout oublié dans une petite journée. Il pleuvait ce jour-là. « Quelle vie de chien, travailler tant d’heures pour un gros SMIC » se disait le vendeur en regardant les deux derniers clients sortir.

FRANÇOIS DUPORT

 

On ne dit pourtant pas l’air. Alors qu’il n’y a ici que lui. Eux. Ceux qui portent qui poussent, qui freinent, qui décoiffent qui affolent, ceux qui percent et ceux qui surprennent.

On ne dit pourtant pas tant la chaleur de certains, les thermiques formidables aux promesses d’horizon, mais s’y laisser porter aussi, contempler la vision, y scruter ce qu’elle offre, le détail. La chaleur qui déforme, fait trembler le plus solide des tableaux, fait danser la ville grise, empilement de cubes autour du carré de verdure clos et son aire de jeu carrée aussi, close de même, autour les rues qui emportent les vaisseaux mobiles des véhicules bariolés, chacun isolé dans sa propre couleur mais seules couleurs d’ici ; l’épaisseur de l’air de la ville qui brûle aux poumons quand on la traverse ; chaleur qui donc qui tords jusqu’au pont à l’extrémité de la ville, une rémige finale vers campagne déjà.

On ne dit pourtant pas assez la piqûre qui perce la caroncule quand l’air vient de face ; qu’il souffle ou qu’on y plonge, en piqué assourdissant, perdant toute vision peu à peu de la ville autour pour le carré vert de terre du dessous, pupilles affolées de vent, tandis que s’approche l’ondulation des herbes ; on imagine en descente le monde se dévoilant peu à peu, détaillant ses aires, les quelques chemins de poussière qui les bordent, le maigre court d’eau qui s’y cache où ça hurle et ça rie en ces jours de chaleur ; dévoilant, la descente, chaque feuille, au bout de chaque branche, et l’ombre dans un coin moins fréquenté d’où la proie est sortie, inconsciente et déjà morte — c’est l’envie qui parle —, emportée peut-être, un courant d’air l’ayant alors cueillie.

On ne dit pourtant pas assez la puissance d’un tourbillon, qui remonte, emportant quelques feuilles déjà sèches, le monde à nouveau de plus en plus anonyme, la ville entre deux de ces sommets cubique à mesure que le ciel gagne, dévoilant son lointain horizon vert et, un peu plus loin par là, son étendue d’eau, celle à laquelle la coulée d’air du fleuve qui revient dans le champs de vision cependant que remonter, suivie, aurait fait aboutir, après les méandres lents y conduisant. Le tourbillon perd en vigueur, s’étale, paresse, s’ébroue, enserre son monde gris pâle, sa ville.

OLIVIER GUÉRY

 

Tu suivras le boulevard de Troyes devenu départementale et tu sortiras de la ville sans y prendre garde. Par l’Est pas de discontinuité urbaine entre la ville et sa périphérie, un peu plus d’espace peut-être entre les maisons que tu longeras, les mêmes maisons basses, un étage à peine, entourées de haies touffues ou de murets. Ces maisons, souvent des parallélépipèdes surmontés de tuiles rouge sombre, sans charme apparent, plus soignées que tu ne les aurais imaginées, les maisons d’une classe que tu ne saurais définir, une classe pavillonnaire d’un autre temps et il y aura ce moment précis où quelque chose se creusera en toi, où tu te demanderas où tu te trouves, et tu te souviendras vaguement d’un passage du Plan Local d’Urbanisme indiquant un [risque de perte d’identité du tissu urbain]. Alors tu tourneras sur ta droite pour sillonner des rues quasi désertes, ciel trop large, tu rouleras plus lentement au bord d’un lotissement fantôme. Mais tu resteras étanche aux souvenirs, c’est ta chance, tu cherches seulement une sensation quand tu scrutes les maisons banales qui se succèdent, leurs pignons blancs, leurs toits à pans rouges, certaines agrandies par des pergolas de plexiglas. C’est peut-être dans les petits jardins d’un vert profond, aux buissons vigoureux, aux haies bien taillées que niche la sensation que tu recherches. Ou dans le relief des pierres apparentes qui entourent l’entresol des maisons juste avant la porte à hublots du garage. Oui c’est peut-être là dans ces pierres incrustées que réside cette sensation impalpable qui reflue sur toi maintenant, qui griffe ton engourdissement, qui fait ressurgir un peu de ta présence au monde.

Les troènes. Ce sont le plus souvent des troènes taillés qui composent les haies denses et larges qui cloisonnent les rues de ce lotissement, du lotissement voisin et des suivants, car l’étendue inédite des lotissements est une caractéristique de la petite ville de T. et la répétition semble-t-il à l’infini de la zone pavillonnaire donne à T. son ambiance monotone. Mais T. est-elle vraiment une ville ? La réponse est loin d’être évidente. Si T. est officiellement une petite ville de 12 000 habitants environ, il est difficile de percevoir d’emblée son unité et plus encore son identité. On pourrait parler d’espace périurbain puisque T. touche la capitale régionale, un espace périurbain composé de différentes ambiances, l’ambiance du village perché avec ses ruelles et son église romane, celle des carrières de calcaire creusées au-dessus de la combe, l’atmosphère du parc et des abords du lac artificiel ou encore celle du [halo habité] comme on désigne à présent la zone pavillonnaire. Drôle d’endroit pour se promener, ces rues bordées de haies épaisses qui enferment le regard où la vue ne porte que d’une maison claire coiffée de tuiles rouges à une maison similaire avec son entresol ceint d’un bossage de pierres de taille puis à une autre. Pas d’horizon. Des parcelles de 760 à 1200 m2. Des jardins dont les angles se rejoignent. Symétries mortifères ou foisonnement de rêveries étirées à l’infini ? Y revenir pourtant, chercher quelque chose dans le gris trop blanc du ciel. Remonter la rue de l’Ange Vain comme on ne peut s’empêcher de renommer cette rue qui regagne le boulevard. Longer l’espace aéré de la petite école maternelle, se demander quelle empreinte la monotonie ambiante fait peser sur les jeux d’enfants.

Les haies sont tellement denses, épaisses, elles semblent impénétrables, mais en les longeant on trouve parfois au pied des taillis un espace suffisant pour s’infiltrer dans un jardin. L’herbe grasse de la pelouse amortit les pas, on peut avancer sans bruit vers la maison. Se figer. Un grincement là-haut, une fenêtre soulevée dans la pente du toit. Fausse alerte. Après la pelouse, le gravier, le crissement du gravier. Suivre la légère déclivité du sol jusqu’au garage. Porte close, odeur de sale pelage mouillé. Un chien ? Contourner la façade le long des pierres saillantes, frôler le rugueux du mur. Par un carreau dépoli, apercevoir l’épaule et le bras nus d’une femme. Une véranda vitrée prolonge la maison, porte entrebâillée. Le vent rabat une moiteur d’herbes humides, de brindilles emmêlées de plumes, de moisi. Deux gros cerisiers derrière lesquels on peut se cacher, leurs branches sombres, mouvantes. Une porte claquée, des pas lourds sur le gravier. Filer au fond du jardin. Derrière les buissons, un petit muret à franchir pour se glisser dans le jardin voisin.

M.G.

 

Le sol brille, les visages défilent, tout est en ordre tout semble figé ; il y a tellement de lumière qu’elle pénètre partout, par degrés plus ou moins palpables de forces et de contrastes ; on lui a donné ce rôle de toute puissance, afin que les personnes n’hésitent pas, traînent le moins possible, qu’elles ne puissent que passer sans stationner. C’est un lieu de passage, pas un lieu de promenade. Tout est cerclé de métal, et pourtant le décor paraît vouloir s’effacer pour ne laisser voir que les objets disposés, partout des objets qui sont des injonctions. Le monde entier dans ce qu’il a de palpable est concentré ici, à portée de tous. Mais une menace semble émaner de toutes ces couleurs pourtant en apparence parées des meilleures intentions. C’est une séduction faite de lumière et de textures, le catalogue des ressources du monde à l’instant présent. Et cependant tout y est réinventé chaque jour, dans cette guerre quotidienne pour maintenir en place l’illusion, qui a remplacé le divin.

Criard, dévorant, assiégé de pieds et des roues, tout n’est que succession de matières et de sons. Des choses avancent, s’intercalent, s’emboîtent, s’ignorent, dans le grand champ des objets, des possibles. Le bruit et le mouvement ne s’arrêtent jamais, sauf pendant quelques heures à la nuit. Projetant des reflets sur du fer blanc, les choses du quotidien se doublent de phénomènes inexpliqués et dangereux. La place est comptée, tout s’inventorie, rien ne doit échapper à la classification. Pourtant il y a souvent entre les choses réelles ce doute, cette vibration, que certains perçoivent, et que d’autres de toute leur vie ignoreront.

Tous les deux jours il vient selon un parcours presque machinal et détaillé. Ses bras, ses jambes, coordonnées rapides autant que possible. Les surfaces il les connaît par cœur. Les gestes à force sont automatisés, exécutés selon un ordre implacable. Saisir les choses, les déplacer, nettoyer. Renouveler, remettre à neuf. Chaque chose à sa place, car il tient à la sienne. Toute sa vie tient à ça, un quadrillage de mouvements. Pendant six heures il n’incarne plus que quelques verbes sans conjugaisons. La fatigue s’installe dans le corps, progressivement. Autour de lui, la lumière aussi le fatigue, l’éprouve, met ses nerfs à l’épreuve. Être sans cesse dévisageable, voilà ce à quoi il ne s’habitue pas, lui qui en a vu d’autres.

GABRIEL FRANCK->gabriel Franck http://www.gabrielsf.net

Là-bas, le lampadaire où les friandises s’entassent. Personne à cette heure. Trop tentant. Alors vite, quitter la douce obscurité humide, foncer en rasant la barre du côté ombre, traverser la route, fouailler rapide puis, dégager vers le noir, sous la porte du garage ; avec le butin.

Les tours jaune beige, avec leurs appuis de fenêtres soulignés marron, comme vibrantes dans la chaleur aveugle du début d’après-midi. La ruelle serpente entre deux allées de box de garages. Dans l’angle, contre le mur du cimetière, un lampadaire. A son pied, un début de décharge. Une ombre velue détale. On poursuit au pas. Cette particularité de passer au travers d’une des tours. Sa base est ouverte, vide de rez de chaussée, de premier et de deuxième étage. Ensuite, les autres, à s’empiler au dessus de soi. A partir du combien on voit la mer ?

Accrochées sur la colline, elles sont plus que trois, les tours. Peut-être je les verrai imploser comme leurs jumelles. Malgré un ravalement, semblent déjà délavées, de mon côté, face sud. A cette heure, le soleil plombe dur. Les stores plastiques, presque tous baissés. Si pas jusqu’en bas, j’entraperçois le sombre de la pièce derrière avec, parfois, le glissement d’une forme ombreuse. Son regard pour la mer ou le cimetière ?

 

Les flaques augmentent la surface du ciel. Des myriades de soleils émiettés réchauffent la terre. En mille morceaux, un miroir liquide né de la pluie réfléchit le monde d’en haut. Des figures, des visages, des paysages invisibles du sol. L’orage a lavé l’azur. Repeint les prés. L’herbe fume. Dans la forêt, des arbres brisés. Odeurs renouvelées, stimulantes. La rivière en crue inonde la plaine. Le vieux moulin brusquement réveillé s’étonne. Un vaste lac d’argent s’étale à ses pieds. De l’autre côté, en hauteur, la route détrempée rejoint la ville. Près de la source, à mi-chemin entre les ruines du moulin et l’entrée du bourg, sous le vieil orme, personne ne s’embrasse comme aux beaux jours. Pas un chat. Au nord,la grosse cuve de l’usine à gaz étincelle. A gauche, au bout de leur voie de garage, les deux wagons rouillés se portent bien. Luminosité transparente. La scierie. Des fagots défaits. Le vent a emporté des dosses. L’aire de travail, boueuse, est impraticable. Rutilante, la toiture grisée de la gare se détache d’un fond céruléen. Des trains dorment sous la marquise. Un homme, à l’aide d’un balai, chasse l’eau. Au crucifix, prendre à droite. Dans les jardins, des poubelles renversées. De la nourriture, des emballages, du plastic, des journaux, des boites de conserve, là une chaussure. Au bout de l’avenue, l’ancien atelier de lithogravure reconverti en garage. Sous le pont, la rivière, grosse, charrie des flots jaune-ocre, épais, denses. Le petit kiosque d’en haut est fermé et celui d’en bas a disparu. Le grand hôtel international passe en revue la revue. Sa façade lépreuse gorgée de trainées sombres plaide l’urgence d’une rénovation. Plus bas, au confluent, un tronc de travers entre les piles du petit pont, bloque des branches, des sacs plastics, une poubelle, un matelas mousse. Le niveau atteint presque le tablier. En amont, le torrent souterrain rejoint l’air libre et mêle ses eaux tumultueuses à celles grondantes du trou aux sorcières. Juste à l’angle de la maison récemment refaite, un rat quitte le navire Accrochées aux tuiles oranges, des larmes gorgées de lumière sèchent côté sud. Au nord,l’autre pan s’égoutte encore. La rue principale dégouline. Le pavé de ses écailles comme un immense serpent gris scintille. Serrées les unes contre les autres, les toitures en cascade sous leur chapeau d’argile frissonnent. Pas une fenêtre ne baille. Devant l’hôtel de ville trois hommes debout en grande conversation. Aux marches de l’église, la petite vieille n’est pas au rendez-vous. Pas de graines, pas de pain. Les miroirs aux pieds des remparts mentent. Tous les miroirs de la planète bleue mentent. Le ciel descend jusqu’à celle qui jamais ne monte à lui. Quelques feuilles dansent sur la place des jésuites. Sous l’aile d’un vent capricieux, une plume s’envole.

LAURENT SCHAFFTER

 

[1Un exemple parmi d’autres (voir fiche) dans Anvers :

Je louerai ces routes et ces instants. Parapluies de vagabonds abandonnés sur des esplanades au bout desquelles se dressent des supermarchés blancs. C’est l’été et, ) à la dernière table du bar, les policiers boivent. À côté du juke-box une jeune fille écoute des chansons à la mode [...] (chapitre 8, Les ustensiles de ménage).

Ou cet autre incipit (chapitre 18), particulièrement significatif aussi :

C’est absurde de voir des princesses de conte de fées en toutes les jeunes filles qui passent. Qu’est-ce que tu crois être, un troubadour ? L’adolescent efflanqué siffla avec admiration. Nous étions sur les bords de la retenue d’eau et le ciel était très bleu. Au loin on voyait quelques pêcheurs et la fumée d’une cheminée s’élevait par dessus le bois.

Roberto Bolaño, Anvers, traduction Robert Amutio, © éditions Bourgois, 2004.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 décembre 2015
merci aux 2920 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • L’espace commentaire est réservé à la discussion, compléments sur la démarche, retours (espérés !) sur les contributions.

    Pour les abonnés au site : merci de me transmettre vos contributions par e-mail(ou voir page d’accueil du site), je les intègre moi-même pour homogénéiser la mise en page.

    Et bienvenue à tous !

  • C’était la première fois que je participe et je n’ai sans doute pas été assez attentive donc je ne savais pas où l’envoyer, promis je ne le ferai plus.

  • no problem

    il n’y avait aucun reproche !

    c’est juste pour soigner la lisibilité

    (et merci pour votre texte)

    f

  • La raclette de 280 mm glisse sur l’extérieur de la vitre. Elle fait dégouliner le lave vitre Yplon étalé à l’éponge. Le bleu prend la place du gris clair à mesure de la progression du travail de nettoyage de la surface. Le reflet dessine sur la vitre une trentaine d’étages de la tour voisine entourés de ciel, surtout après le passage de la raclette.

    En même temps, la raclette sous la forme d’un trait noir et seulement 3 à 4 étages apparaissent sur l’écran du PC de bureau pourtant équipé d’un film anti-reflet. Il suffira que le soleil passe à travers la vitre propre et fasse ressortir la poussière et les empreintes digitales pour qu’il devienne nécessaire de passer un nettoyeur d’écran antistatique.

    Parmi les quinze écrans noir et blanc fixés au mur, 3 en hauteur et 5 en largeur, on peut voir sur l’un d’eux toutes les 2 minutes et pendant 30 secondes, les étages 8 à 16 de la façade Est de la tour qui sont actuellement en cours de nettoyage extérieur. Cette partie de l’immeuble n’est pas pourtant, une entrée, une sortie, une issue de secours ou une voie de circulation. Il est possible de zoomer jusqu’à voir la raclette de nettoyage de 28 cm, glisser sur l’extérieur de la vitre.

  • On a beau s’écarquiller l’ouïe, s’approcher au plus prêt, le paysage ressemble à un Mondrian tremblotant, des grandes plaques de couleurs aux contours flous et un bruit incessant en sourdine. Ce n’est pas pour autant une situation inconfortable. À dire vrai, la situation est même enviable. L’oxygène arrive de manière constante dans un ronronnement de bulles. La nourriture tombe à heure fixe. C’est un véritable festin même si chacun s’ébat pour gober, de-ci de-là, le plus de granulats flottants sur l’eau. À quelques détails chromatiques prêts, mes congénères sont à tous points identiques à moi-même. Nous nous coordonnons en permanence dans un bal silencieux dans un mimétisme collectif. L’imitation n’est pas forcément un signe d’intelligence supérieure. D’ailleurs, toutes les 27 secondes[1], oubliant le passé, je me rapproche de la vitre, véritable fenêtre sur le monde, et tente d’imaginer un avenir devant ces objets mouvants et fugaces, dû à une myopie profonde.

    Des processus complexes façonnent mes algorithmes. Les jours de grosse affluence, mes routines s’emballent. Elles font rosir de plaisir son propriétaire. Il me fait chanter de ses gros doigts et me comble de grosses coupures et de menues monnaies. C’est sa façon à lui de m’aimer. Je trône au centre de la pièce et connais la destinée de chacun de ses habitants. Tôt ou tard, je le sais, il me remplacera par une gagneuse plus performante. Tel est mon destin.

    « C’est celui-là que je veux » s’exclame surexcité la petite fille aux boucles d’or. Elle tire le manteau de son père qui regardait fasciner un Boa constrictor. La petite fille insiste et hurle : « Papa ! Regarde ! » et l’arrache à sa contemplation ainsi qu’à la lecture de la fiche technique (Boa c. imperator, Nicaragua albinos T+ motley - taille : 1,50 m - prix : 325,00 euros). « Il est trop’gnon ! C’est mon anniversaire, tu m’avais promis. » Dans la cage, posée dans la paille, une robe noire avec des reflets auburn. C’était Noël, alors le père céda aux caprices de la fillette. Ils sortirent tous les trois du magasin avec chacun son lot d’émotions. Le plus angoissé du moment aura tout oublié dans une petite journée. Il pleuvait ce jour-là. « Quelle vie de chien, travailler tant d’heures pour un gros SMIC » se disait le vendeur en regardant les deux derniers clients sortir.

    [1] Le poisson rouge, contrairement à une légende tenace, possède une mémoire de 27 secondes et beaucoup de réflexe pavlovien comme la nourriture. Il perçoit les couleurs mais désespérément myope.

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Lien hypertexte

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Ajouter un document