de celui qui arrête

de questions qui ne participent en aucun cas de la seule psychologie


de celui qui arrête

Pas dormi de la nuit, et rêves bizarres dans les moments de demi-endormissement, pour cette nouvelle apprise hier soir dans le train du retour. On se connaissait depuis 1995, et durant ces 20 ans, même si ce n’était pas une relation constante, jamais cessé l’échange.

Il était un des rares qui n’avaient pas considéré de haut l’aventure Internet. Je crois qu’habiter la province facilite. Vos propres copains sont à distance, et ce mode d’expédition de signes convient bien aux silencieux, aux isolés (de mon côté, je ne suis le contraire que sur le web).

On avait encore échangé il y a quelques jours. Et régulièrement dans ses voyages. Il y a cinq ou six ans (un peu plus, un peu moins ? – la temporalité associée à ces relations presque quotidiennes n’est pas facile à appréhender) il s’était mis solidement à la photo. Il pratiquait aussi l’argentique, autre façon de questionner le désarroi où on est quant au livre. Ses photos étaient belles et fortes, avec du grain et du cadre, une intention, et en permanence la surprise du monde, que ce soit à trois pas de chez vous ou à l’autre bout du monde, au coin de votre rue ou dans cette permanente vie de gares, hôtels et trains.

Pour beaucoup d’entre nous, l’accès à l’écriture s’est fait depuis le sérail même des métiers du livre. Après, la moindre notice biographique est là pour vous le rappeler pour des décennies. On est obscurément poussé vers l’écriture, ou bien déjà dans le combat solitaire des cahiers et du clavier mécanique, on trouve un boulot dans le même univers. On vous répétera toujours que vous avez été libraire.

Cette voix était singulière, perçue dès son premier livre. Souvenir de la première rencontre, cette façon de silence, ce retrait dans la conversation même, ce partage facile et le sourire qui aide. Une littérature de voix. Des voix s’en sont emparées, monologue pour reprendre la voix des livres, commandes pour écrire des textes spécifiques, ceux qu’on écrit sur le plateau même, assis sur le banc de la répète.

On a été quelques-uns à connaître ça. Cette confiance de metteurs en scène de notre génération, et l’ouverture de leurs établissements au travail du texte. On venait lire dans les théâtres, on y organisait lectures et débats. De mon côté, l’ancrage roman était trop fort, dans le moment même où j’arrêtai d’en écrire – ceux du XIXe, la passion prose. Le théâtre m’a aussi appris à prendre en charge ma propre voix projetée, la lecture sur scène (quelle que soit la scène, un rond-point même) c’est un lieu organique de mon travail. La rupture avec les théâtres aussi facilitée parce qu’un moment précis ils nous ont tourné le dos : très concrètement, on leur a demandé, il y a une dizaine d’années, d’assumer eux-mêmes le budget sécurité, la présence salariée obligatoire d’un pompier pendant le spectacle, jusque-là prise en charge par leur collectivité territoriale de tutelle. Du jour au lendemain, finie la présence des écrivains dans les théâtres, à moins qu’on se fasse écrivain de théâtre.

Je suppose que ce sont des forces en amont ou en racine de vous-même. Que ce qui se passait dans l’écriture d’un texte, si c’est déjà la scénographie au noir sous projecteurs, si c’est déjà le mouvement et l’excès du personnage dans son rôle, cela vous prend au-delà de vous-même. Un certain moment, quelques géants ont pu tenir les deux : les deux cents (?) nouvelles de Tchékov, les dizaines de nouvelles de Pirandello, en quoi elles sont l’atelier de l’acmé théâtrale, et en quoi elles bouleversent à rebours toutes les lois littéraires, la tranquillité du statut romanesque ?

Lui, il n’est pas revenu à l’exercice de la prose narrative. Son théâtre était prose narrative, l’était aussi. Dans sa façon de s’impliquer sur le web, il y a eu un journal très tôt (et bellement) intitulé « journal irrégulier », mais l’hébergement en est longtemps resté nomade, sur les plateformes toutes faites, avant de disposer enfin de son propre site. Parfois il a sabordé certains de ses blogs : prélude à geste plus grave ? Il faut dans le web une sorte d’opiniâtreté paysanne, capable d’être sourde et muette dans la traversée chaotique des temps opaques. Une transition ne devient histoire qu’à sa fin.

Le théâtre, pris dans une même transition, tout entier asservi par sa dépendance aux subventions publiques, jouant souvent la survie de la carrière de ses petits maîtres avant le nécessaire relais des équipes, échappe-t-il au syndrome qui pourrit la littérature : quelques voix sur lesquelles se rejoint tout le consensuel, la daube faussement polémique sur les avatars de quelques histrions intellectuels, et l’armada marchande bien formatée ?

J’en ai parlé souvent. Temps difficiles, pour reprendre le terme de Dickens. Même avec les dix ans qui nous séparaient, le saut d’époque était parallèle : on publiait chez des éditeurs militants (au moins de la littérature), il y avait cette respiration qui s’installait par une presse ouverte – qu’on relise les étonnants entretiens de Koltès, Une part de ma vie, dans une période où nous-mêmes, ses lecteurs, n’avions pas du tout conscience de ce qui se jouait dans ces textes), une radio de service public aussi attachée à la création (qu’elle induisait directement par commandes et fenêtres consacrées à la fiction, ces fenêtres existent toujours bien sûr, mais ont-elles la même valeur de prescription symbolique ?). Un livre ou une pièce tous les deux ans, et il y avait de quoi vivre pour quelques centaines d’entre nous. Les courbes se sont aplaties, les effets de pic multipliée, et on ne boucle pas nos fins de mois.

Peut-être que c’est pour cela qu’avec lui nos échanges ont été permanents, et en permanence confiants et amicaux, avec cette sorte de solidarité et d’impératif qui fait qu’on répond toujours par retour : les ateliers d’écriture sont pour moi une respiration nécessaire. Ils me donnent à voir ce que je ne sais pas voir du monde, ne serait-ce que par rupture générationnelle. On vient au contact collectif des formes, d’une nécessité arbitraire au-delà de nous-mêmes, et le statut de l’auteur à la fois s’y éclate et s’y revalide. Je ne sais pas si pour lui il en était de même.

Cette nuit, dans l’insomnie, beaucoup pensé à sa fille. Une seule à ma connaissance, mais de l’âge des miens. Temps de la vie où on a plus besoin d’eux qu’eux de nous, intérieurement cela prend beaucoup de place aussi, comprendre peu à peu tout ça. Des passerelles qui autrefois semblaient si solidement construites, notamment parce qu’on vivait au même endroit, mais vous laissent bien démuni lorsque vous réapprenez à déplier une poussette. De ces choses-là, jamais on a parlé. Est-ce que j’en parle avec quiconque.

Par ces signes réseaux, et ces photos qu’il émettait en permanence, c’était facile de le suivre. Il y a toujours un train en rade et des heures imprévues à perdre dans une gare. Il y a toujours la joie profonde de ces travaux en groupe et l’inouï qui en résulte. Je me sens souvent comme une balle infiniment et pauvrement rebondissante de grande ville à grande ville – là j’écris dans la nuit pas encore défaite, le train vient de passer Châtellerault, je n’ai aucune idée de l’hôtel bon marché qui m’hébergera ce soit, j’ai des renseignements précis par contre sur qui participera à mon stage d’écriture et pour faire quoi, le sac au-dessus de moi est lesté de bouquins. Je sais déjà que dans le train du retour, demain soir, je ne serai pas beau à voir. Mais que j’aurai moi-même à être spectateur de mon propre effondrement intérieur.

Et elles sont belles, ses photos, ont toujours été belles – dans leur mouvement même de redécouverte argentique, de la bifurcation couleur et noir & blanc, de l’insertion d’une rubrique iPhone et d’une autre sobrement intitulée « carrée ». Mais l’éventuelle professionnalisation vers la photographie a suivi le même bouleversement radical que celui des métiers d’écriture.

Ce qui me surprenait, à suivre ses photos, avec des exceptions comme lors d’un très beau voyage au bout du Québec qu’il avait effectué récemment – et tout semblait aller si bien –, c’est comment s’empilaient ces résidences brèves, en des lieux difficiles d’accès, surtout compte tenu d’où était sa propre maison, la ville à laquelle il était resté fidèle.

Ma vie de père de famille ayant été sur d’autres bases, je n’ai jamais été invité dans ces résidences qui prolifèrent, mais qui supposent que vous veniez seul, avec l’ambiguïté de ces rémunérations sous forme d’animation, ateliers d’écriture pour les empiler sans durée ni héritage.

Je me suis construit un nomadisme : à peine si hier soir j’ai défait mon sac. Je peux travailler dans ces translations. Une fois lancé dans le stage, je ne me pose pas de question, ce qu’on fabrique ensemble casse toutes cloisons. Mais je sais bien que des fois, si on est hébergé dans assez d’étages, on évite de s’approcher de la fenêtre.

C’est ce recommencement permanent, qui use. On nous a fait exercer un métier, celui d’écrire, qui ne thésaurise pas ses productions. Il faut constamment un autre livre, une nouvelle pièce de théâtre. Mais cela aussi s’assèche, désormais. Une modification structurelle s’établit, qui rend bien improbable la question du retour. Nos collègues et semblables les plus directs du monde anglophone s’en tirent autrement : un bassin dix ou cent fois plus large, quand le petit peu qu’il faut pour vivre décemment est à peu près le même. À quelques décennies près, si on avait pu anticiper ça, on aurait pris des précautions. Un artisanat (de l’écrit, des images, du site) très simple nous suffirait, mais dans un pays écrasé par sa bureaucratie et sa défiance à tout ce qui n’est pas financement public, celui qui s’érode, se momifie, est d’avance mangé par la seule reproduction du fixe, ou de ses propres structures, on a bien de la peine à en faire accepter l’idée, pour que nos activités web soient plus qu’une mince tire-lire. Et la paye en fin de mois, 1700 balles pour ce qui me concerne, moins les frais à ma charge, pourtant en école nationale supérieure dépendant du ministère de la Culture, insuffisante pour boucler les charges (à ma connaissance, lui il ne disposait pas de cette lucarne vers l’enseignement, moi-même c’est à 60 balais que j’y ai eu accès, et on n’est que 3 titulaires sur 40 écoles d’art, vive l’écriture...).

On a des compensations : justement ce qui se crée par eux, les enfants (certains de mes copains auteurs, j’ai contact direct avec leurs enfants – et même un paradoxe plus étrange, et réciproque : ces échanges-là comme une réflexion sur les vôtres propres, il y a certainement de cela aussi dans la relation d’enseignement, même si on travaille constamment sur soi pour le tenir à distance). On continue de marcher sur la route déserte. L’an dernier, j’ai aussi bénéficié d’une résidence d’écriture, un vrai bonheur d’échanges, rencontres, élaboration d’un travail commun, et puis le contrat s’arrête et on a les mains vides. Je suis endurci, et pour m’aider j’ai séparé les champs : se mettre au travail, en quelque situation qu’on soit. La traduction, par exemple, quand ça va mal. On s’immerge dans la traduction et les jours s’enchaînent. Le site, aussi : cette construction d’oeuvre ne doit rien à personne. Je suis attentif aujourd’hui à conserver les droits numériques de mon travail, et que ce site soit leur château des glaces. Il y a quelques mois, j’ai échangé avec le fondateur d’ovh.com sur l’éventualité d’une sorte d’assurance qui permettrait de conserver post-mortem le site en situation fixe, mais ça n’a pas abouti. On a tous dans ses liens de ces adresses de sites dont le propriétaire n’est plus.

Hier soir, quand j’ai appris la nouvelle, d’abord j’ai cru à une mauvaise farce. Il y a moins d’une semaine nous avions encore échangé. Qu’est-ce qui fait que dans ces conditions-là on ne s’ouvre à personne ? J’ai récemment eu un choc de ce type, découvrant la tombe d’un vieil ami, Jacques Ripault. Alors directement je suis allé sur Facebook, et plus rien – seule la page professionnelle cependant est restée, mais ce n’était pas celle des échanges au quotidien.

Je suppose que c’est lui qui a effacé avant que. Il y a deux ans, la compagne de longue date de Mick Jagger, L’Wren Scott, a mis fin à ses jours. Son activité de styliste se reconnaissait dans les photos qu’elle envoyait en permanence sur Instagram – une incursion comme il n’avait jamais été permis dans le coeur même de la machine Stones, y compris l’air éberlué du conducteur de la locomotive du vieux Corail d’Amboise quand il découvre que tonton Mick est sur le quai. Dans les deux heures qui ont suivi l’annonce publique du décès de L’Wren Scott, cette magnifique archive Instagram était effacée.

Je ferais quoi, dans pareille situation. La semaine dernière, à Cergy, magnifique séance sur Autoportrait d’Édouard Levé, après avoir travaillé sur Oeuvres un peu plus tôt. J’ai dit aux étudiants que j’avais toujours refusé de lire son livre Suicide. Quelquefois c’est quand même ça qu’on prend dans la face.

On n’en est jamais indemne. Un des modes de conjuration, pour moi, c’est la phrase de Walter Benjamin : « Et si le suicide non plus n’en valait pas la peine ? », sauf qu’à Port-Bou – tout près de la ville où vivait mon copain – il n’y a pas donné la réponse attendue. Une autre conjuration, c’est le savoir précis de comment s’y sont pris différents proches, voire très proches, ceux qui sont derrière vous sur le chemin. La corde de Blédine. Il suffit d’un sac en plastoc et d’une bonbonne de camping-gaz à quinze balles, voire L’enterrement.

Je crois que j’en suis protégé. Il y a dans ma vie des fenêtres majestueusement belles, même si dans ces fenêtres on joint parfois deux désarrois d’égale intensité.

Combien de fois, le copain, en suivant ses résidences, trajets, hôtels et gares et ce que ça suppose d’heures, visualisant mentalement la carte, les nuits, je me suis dit : « Comment il fait, moi je ne tiendrais pas. »

Est-ce qu’on a le choix. Est-ce que j’ai le choix de ne pas aller à Bordeaux ce matin, sachant que justement la respiration du stage va permettre au moins de croire à quelque chose, quand bien même le problème structurel ne sera pas réglé, que les fins de mois sont trop courtes, et qu’on est pas mal de centaines à être piégé par cette reconfiguration en profondeur, et si rapidement faite, pas encore bouclée dans son processus, de ce qui nous a fourni, depuis trente ans pour moi et vingt pour lui, la possibilité de se consacrer à ce qui comptait en premier lieu, ce qui nous tient dans écrire.

J’ai mal dormi. Lui, il ne sera même plus là pour qu’on en cause. Je suppose que dans les mois et années à venir ce genre d’ombres va en rejoindre plus d’un. Il va falloir sérieusement appréhender que nous vivons dans une impasse.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 janvier 2016
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