écrire avec... Laurent Mauvignier, caméra subjective

de l’art de pénétrer les faits divers en suivant l’écriture lyrique de Laurent Mauvignier


la présentation de l’exercice _ les contributions lecteurs
accès depuis les dernières ajoutées

 



quelques basiques sur littérature & fait divers

 

 

fait divers, caméra subjective et phrase de 60 pages


Une simple recherche sur les termes littérature et fait divers fera émerger en quoi l’une s’est toujours nourrie de l’autre. À l’origine même, les événements ponctuels, arbitraires, singuliers qui déclenchent l’hybris dans la tragédie grecque, événements sur lesquels il n’est pas question de revenir et dont la spécificité même déclenche la réflexion sur homme et destin, toutes les données étant d’emblée connues dès le départ.

On peut juste en retracer une histoire. Un fait divers, un assassinat, conditionne et l’histoire familiale de Balzac (et même le changement de nom, de Balssa à de Balzac) : quel lien avec ce livre tardif, à la fois un des plus magnifiques et un des ratés majeurs, qu’est son Curé de village ?

Inflexion avec le développement spécifique de la presse, quand elle devient quotidienne : le besoin d’amplifier ce qui la nourrit directement dans l’infraction à la routine de l’ordinaire, voire de le raviver et l’entretenir. Pas eu besoin d’attendre les dérives des dernières décennies, allant jusqu’aux faits divers inventés des Détective et autres : Troppmann serait ce premier assasssin produit en partie par la presse, et conditionnant par cela une bifurcation ou inclusion littéraire, lorsque Lautréamont l’inclut dans les Chants de Maldoror.

En quoi se joue ici une dimension particulière de la littérature-matière ? Non pas le réel qui serait votre propre domaine accessible, mais une projection soudaine dans une clôture arbitraire qui ne se révèle – mais se révèle complètement et concrètement, irréductiblement – par cette infraction même. L’accident de la route banal dans La bouche pleine de terre de Bradimir Scépanovic.

Cela correspond à un mouvement profond de la littérature elle-même : Balzac n’a pas besoin de narrateur interposé pour décrire la maison habitée dans le quartier du Louvre en démolition de sa Cousine Bette. Proust, par contre, ne cesse de déployer et d’architecturer des dizaines de voix séparées, chacune issue d’une expérience biographique singulière et étrangère à la sienne (dans l’hôtel de Balbec, les clients du restaurant, le garçon qui les sert, mais le directeur lui-même, le garçon d’ascenseur et les chagrins d’amour de sa soeur, et les deux vieilles soeurs qui tricotent tout en haut à l’étage des domestiques). Mais Proust lui-même a trouvé cet outil optique dans cette oeuvre inclassable, tentée en désespoir de cause avant qu’à 37 ans lui soit enfin ouverte, pour les 14 ans à venir, l’écriture de la Recherche : ce qu’il nomme Affaire Lemoine est un fait divers réel, intransformable, qu’il va traiter à la façon de Saint-Simon, de Balzac, de Flaubert, Zola, Maupassant, Daudet...

D’emblée, ce qu’on va explorer c’est cela tout d’abord : la possibilité de jeter à distance, dans les données irréductibles d’un timbre-poste arbitraire du réel, qui a troué la routine et l’anonymat des lieux et des jours, un outil narratif de captation optique et sonore.

Cet univers-source, la documentation arbitraire du fait divers, à vous d’aller la chercher. La quête peut elle aussi être arbitraire : le site de son propre journal local, et remonter les 8 derniers jours. Un vol de nains de jardin dans la périphérie de Belfort (un des textes d’une de mes étudiantes Cergy, sur cet exercice, hier) vaudra toujours mieux que ce qui remplit la Une des jours d’affilée (qu’on se souvienne du roman de ce qu’on a nommé « l’affaire Grégory » et de comment la grande Duras s’y fourvoya).

Quelques repères sont essentiels, et le premier serait certainement In cold blood (De sang froid) de Truman Capote. Le fait divers banal et sordide, l’isolement du lieu, la gratuité du crime, prend dimension d’épopée. Séparation totale de la passion romanesque et du contenu qui lui sert de base (mais Flaubert a-t-il fait autrement en transformant le suicide de la jeune épouse du sous-officier Delamarre en Madame Bovary ?) : on lit de la même façon Les démons de Dostoievski, traduction Markowicz, et De sang froid.

Diffraction récente évidemment multiple : dans la vidéo je parle de mon propre livre Un fait divers (mais vous pouvez sauter le passage, apprenez à lire les YouTube comme on feuillette un livre !), et je pense bien sûr aux derniers livres de Régis Jauffret – mais sans l’invention de réel comme dans Microfictions, saurait-il investir une cave en Autriche ? – ou à L’adversaire d’Emmanuel Carrère, il y en a bien d’autres.

L’art contemporain n’est pas en reste : un des premiers travaux de Bruno Serralongue, ce fut cette année à Nice, où il part du journal du matin, et les faits divers qu’il mentionne, pour aller en photographier le lieu précis – où, bien sûr, il n’en reste nulle trace. Quelle carte neuve de la ville et de nos relations inter-humaines en émerge alors ? Je pense à comment Olivier Hodasava, dans son Dreamlands Virtual Tour parvient avec Google Street View à nous amener dans l’intérieur même de l’affaire des « disparues » de Cleveland.

Donc, un fait-divers source, documenté même au plus sommaire par l’actualité, et y lancer à distance son appareil narratif, le pousser jusqu’aux dimensions radicales de la tragédie.

Lorsque s’était produite cette histoire de type lynché dans une galerie de supermarché – un Carrefour à Lyon –, pour une histoire de bière bue dans les rayons. Rupture radicale pour nous : à 7 ans d’intervalle (le fait divers a eu lieu fin décembre 2009) une simple recherche web fait surgir l’ensemble des données et la contradiction qui leur est inhérente : toujours les mêmes éléments qui sont répétés par l’ensemble des supports, avec à peine des variantes de surface. Banalité aussi des images accessibles. Et c’est bien pour cela que la littérature reprend ses droits, voire son absoluité.

Ce qui m’avait d’abord frappé, un an plus tard, à la parution du livre de Laurent Mauvignier, c’est moi aussi mon réflexe avait été d’écrire – à distance, puisque l’article a été rédigé à Québec, le billet 2004 de Tiers Livre.

Seulement – question aussi à l’écriture et au livre – Laurent avait poussé ça à 60 pages, l’avait exploré à l’extrême de ses propres forces (narrativement, c’est un homme de muscle) et de la magie de sa propre langue. Oui, chez Laurent on entend Faulkner et Claude Simon. Mais il trouve dans ce livre ce qui va être aussi chez lui une inflexion majeure : non pas nous-mêmes comme ces anonymes (Loin d’eux), mais travailler à même la sculpture de foule, le prélèvement presque statistique dans le désordre commun. En voici quelques lignes :

la vie n’a pas été pingre avec lui, (crois-moi, rassure-toi de ça), il n’avait pas encore eu l’idée d’aller dans le supermarché, et avant d’entrer il était resté presque une heure dans le centre commercial, déjà tout ce bordel pour arriver jusque-là, les passages piétons jaunes et les numéros d’entrée, c’est ça, voilà, il arrive par là où il y a un faux mur végétal et une pelouse synthétique, des panneaux indicateurs comme dans une ville couverte, avec ses carrefours et ses rues, mais il ne croise pas beaucoup de monde, quelques gars attendant leur copine devant l’entrée des magasins ou assis près des bacs de plantes vertes, ils ont des sacs entre les mains et lui reste à regarder le manège et ce cheval en plastique avec des yeux bleus, un type qui photographie avec son téléphone un gamin dans une des voitures du manège, et puis il avance, il marche, c’est tout, il ne sait pas s’il a soif mais il va là-bas, ça il le sait, dans la galerie les gens viennent entre amis ou en famille et un chewing-gum éclate dans la bouche d’une blonde décolorée et frisottée, juste avant la rangée des caisses où on entend les bips des articles sous la douchette des caissières, et il va sur la droite, vers l’entrée, et bientôt dans le magasin il marche dans les rayons en se laissant porter par le son métallique des chansons à la radio et les couleurs criardes des promos, il laisse flotter ses pas et ses pensées dans les allées où il regarde les carrelages blancs, les marques de roues des chariots, les traces de pas, les carreaux cassés et ceux qu’on a changés et qui sont plus clairs, il marche avec les mouvements et les écarts qu’il faut pour éviter les Caddie et les gens -mais je ne sais pas s’il va tout de suite vers les bières, je ne crois pas, il tombe dessus presque par hasard, très vite, à droite dans l’entrée du magasin et non pas au fond à gauche comme il croit s’en souvenir, il se retrouve face aux canettes sans même l’avoir vraiment choisi, les bières qu’il prend sont en bas du rayon, les moins chères, qu’il prend par réflexe parce qu’il n’a jamais l’argent pour les payer, il a voulu une canette et ne sait pas pourquoi il l’a ouverte et bue, sans bouger, sans avancer, sans se cacher non plus

Dans Ce que j’appelle oubli il reprend littéralement (format à peine supérieur d’ailleurs) d’un autre texte qui nous est probablement culte partagé, La nuit juste avant les forêts de Koltès : une seule phrase, un et avec minuscule au début, juste blanc ouvert à la fin, là où Koltès ouvrait par un guillemet et finissait par trois points sans guillemet fermant), et à la phrase toutes les possibilités diacritiques (virgule, tiret, double-point, parenthèses...). La différence d’avec Koltès, c’est que Bernard interrogeait la voix, et travaillait sur le monologue intérieur et le temps référentiel réduit à durée nulle pour déployer l’adresse de l’acteur. Quand j’utilise l’expression caméra subjective, c’est que Mauvignier, lui, insère aussi à même la surface de cette phrase unique des bribes de monologues, mais qui peuvent être celles de n’importe lequel des protagonistes, mais insère aussi à même la phrase la déambulation dans les lieux, la reconstruction des scènes, la documentation de départ, et sans jamais se départir de cette musique obsessive qui est sa marque.

Vous trouverez dans les « fiches imprimables » du site un extrait représentatif de cette construction par Laurent – et je rappelle, suite à question, que ces fiches sont celles que je distribue moi-même à mes étudiants, n’hésitez pas à les utiliser si vous-même animez des ateliers d’écriture.

Je crois que ça va. La vidéo est longue, et n’est pas obligatoire. Mais pour moi c’est un bon exercice : précisément la durée de mon exposé lorsque j’ai présenté l’exercice, le lendemain. Proposer un atelier d’écriture, c’est disposer d’une marche structurée dans ce qui est notre propre construction : préparation du moment où il sera possible d’écrire seul.

Donc, entre présentation écrite, lecture du livre de Mauvignier (je doute qu’il soit possible d’avancer dans une telle proposition sans immersion personnelle dans le texte proposé comme déclencheur : ce qu’on propose de notre côté du pacte, dans l’atelier, c’est ce qu’on cherche pour soi-même dans ce lieu précis de la recherche et de l’invention narrative.

Et bien sûr vos contributions ci-dessous par mail. Persuadé que c’est cette triangulation qui pose l’ensemble, justement, comme recherche et invention.

FB

Images haut de page : supermarchés, par Philippe Cognée.

 

contributions lecteurs


les contributions sont reçues par mail, et supposent l’abonnement au site
merci, pour la lecture collective, de bien respecter la consigne d’une seule phrase qui ne finit pas

la contribution de Dominique Hasselmann, par vidéo interposée !

et ils l’attachent au pare-choc avec des menottes, ils lui hurlent - ferme-la ! car il proteste, il ne faisait que rentrer chez lui lorsque le fourgon blindé s’est retrouvé le ventre ouvert, il a entendu une explosion du tonnerre secouer la cité, les fenêtres se sont ouvertes et garnies soudain de visages étonnés, des vieux surtout, oui, il a aperçu les grands-pères qui ne mettent plus beaucoup le nez dehors, sauf quand un évènement les sort de leur routine comme les défilés de carnaval des élèves de maternelle ou les parties de boules l’été entre pépés ; il les a aperçus en train d’applaudir depuis leurs immeubles, oui, applaudir ! alors qu’en contrebas sur la rocade qui coupe en deux le quartier la fumée noire montait jusqu’aux platanes plantés sur le terre-plein du milieu ; quelques minutes avant la déflagration il avait pris le temps d’aller chercher ses minots à l’école, en bas tout près du rond-point et comme chaque jour les avait conduit au centre social pour qu’ils fassent leurs devoirs ; il préfère les confier aux étudiants bénévoles car il n’est pas à l’aise avec les devoirs, il ne sait pas faire, il n’a jamais su ; lui, de l’école, il n’a jamais ramené que des problèmes et des remontrances ; les menottes lui font mal aux poignets mais il se souvient que ce qui lui plaisait vraiment c’était ni le calcul, ni les frises, ni nos ancêtres les Gaulois, ni le Mont Gerbier des Joncs, non, c’était réparer les moteurs, respirer l’essence, mettre les doigts dans la graisse et chercher la panne, puis démonter, étaler toutes le pièces comme il faut sur une serviette ou du sopalin et puis remonter patiemment et réécouter le moteur tourner ; ça a commencé au cours élémentaire avec les mobylettes des grands du cours moyen, il les dépannait, pour trois francs six sous il les sortait de la panade et puis il s’est intéressé aux voitures des adultes ; c’est pour ça que lorsqu’il a vu le fourgon amoché, il s’est précipité pour aider ; il leur raconte aux flics que bien sûr à l’école, la mécanique n’était pas au programme, alors il avait décroché peu à peu et son père s’était fâché car il voulait que ses enfants fassent des études pour avoir une bonne situation mais lui il était resté en rade et avait fini par devenir apprenti mécano et là sa vie avait changé ; ils lui répètent - ta gueule ! mais il ne les écoute pas car il veut à tout prix leur dire que quand il s’est approché du fourgon c’est vers le moteur qu’il s’est précipité tandis que ça bourdonnait de hurlements tout autour de lui, les gens du quartier qui se ruaient pour ramasser les billets et les enfouir dans leurs poches, dans leurs slips, dans leurs soutien-gorges, des tas de billets éparpillés sur le goudron, y en avait même qui s’étaient collés aux troncs des platanes et certains billets étaient en flammes mais ils les raflaient quand même en poussant des cris de joie car ils n’avaient jamais vu autant de pognon, en pagaille de vrai argent devant leurs yeux, c’était comme s’ils étaient saouls de monnaie, alors la police a commencé à pourchasser les pillards tandis que lui est resté planté là à côté de l’ambulance des marins-pompiers qui évacuait les vigiles en sang, enfin il n’a vu que des brancards avec des draps blancs tachés de rouge et des chaussures noires qui dépassaient, et puis deux flics dégoulinant de sueur lui ont sauté dessus et lui ont collé le calibre sur la nuque, alors il a crié - ne tirez pas ! et il a senti le goût de la poudre sur ses lèvres et l’odeur du goudron fondu à ses narines puis il s’est mis à tousser et à trembler de trouille avant de réaliser qu’il n’entendait plus que du silence autour de son corps accroché au pare-choc du fourgon éventré ; il s’est dit qu’il faudrait sans doute changer le moteur puis il s’est évanoui.


il s’était allongé en rentrant, tôt, le chantier n’était pas loin, il regardait le plafond, il s’habituait au pays, aux gens, à cette chambre dans les combles, il était seul, la boulangerie où travaillait sa voisine, l’autre locataire, ne fermerait que dans deux heures, Jacinto le propriétaire rentrerait plus tard, il bossait à Suresnes, une autre ville du coin, il savait qu’il devait prendre un bus, il avait croisé en arrivant Felicia, la femme, qui partait à son second travail, n’avait pas compris exactement où et quoi, dans une famille comme les matins, ou.. c’est vrai non ce devait être chez un vieillard, il a entendu le portail du petit jardin claquer en se fermant, un bruit de talons sur les dalles de ciment, et puis la porte de la maison, un appel, ça devait être la fille, il ne pensait pas qu’il était si tard, mais en fait c’est parce qu’un professeur était malade, elle était rentrée plus tôt que d’habitude, dans le petit couloir d’entrée elle a vu l’imperméable de son père accroché au porte-manteau, elle s’est étonnée « Papa ? », il n’était pas dans la grande pièce, la porte de la chambre des parents était ouverte sur du vide et il n’était pas non plus dans la cuisine, en ouvrant un placard pour prendre la boite de gâteaux elle s’est demandée où.. voulait lui dire que... elle l’a cherché, dans le garage il n’y avait que la voiture, sous sa housse, mais la petite porte de l’atelier, son foutoir comme disait la mère, béait, ouverte, au fond, elle a commencé sa phrase en avançant et puis sans doute a-t-elle hurlé, elle ne s’en souviendrait plus après, et elle est resté là, elle ne bougeait pas, elle ne pensait plus, ne le pouvait pas, elle a tout de même entendu les pas de l’homme qui dégringolaient l’escalier, un juron, il y a eu son bras qui se serrait sur ses épaules et ils sont restés un moment, un blanc, immobiles, devant le corps qui pendait, il a pensé ne pas toucher, il a pensé - et il l’a dit en entraînant l’adolescente raidie hors de la pièce – prévenir, ils sont entrés dans le salon, il la guidait vers le canapé, en passant devant la table elle a vu la feuille – ses yeux l’avait négligée quand elle cherchait son père – elle l’a saisie, elle la tenait dans une main quand il l’a assise, il a répété, cherchant les mots français, prévenir, elle a hoché la tête et puis elle a regardé le papier dans sa main, elle a lu, à haute voix, en trébuchant, il l’écoutait, il a juré, a écarté les mains, elle a murmuré maman, un court silence, elle a secoué ses épaules, ou son cou, ne se rappellerait pas, seulement de cela : elle a bougé, elle voulait se reprendre, il le fallait, elle a attrapé le téléphone, c’est le vieux qui a décroché, elle a demandé à parler à sa mère et elle sentait que sa voix n’était pas comme il fallait, sa mère a dit : qu’est ce qui t’arrive ? tu es où ? et elle a lu la lettre, c’est seulement à ce moment qu’elle a découvert les mots qui adoucissaient qui disaient adieu qui voulaient demander pardon, elle n’avait retenu que cela : il avait perdu son travail, il avait honte, sa mère a hoqueté et puis interrogé : il est où ? alors elle n’a pas pu s’en empêcher, les pleurs sont venus lui briser la voix, il y a eu un petit cri, non pas un cri, c’était faible, comme un minuscule sanglot étouffé, elle entendait le vieux qui posait une question, sa mère qui calmement, très bas, répondait, expliquait, à mots rapides, durs, neutres, revenait lui demander si elle était seule, lui disait j’arrive, lui disait demande lui, à l’homme qui était là, de prévenir la police, lui disait ne fais rien, attends moi, ma chérie, il y a eu un brouillaminis doux de mots du vieillard avant que la communication soit coupée, elle a regardé l’homme qui attendait, elle a pris un papier, elle a écrit ce qu’il devait dire pour qu’il ne s’emmêle pas dans les quelques mots qu’il connaissait, elle l’a entendu sortir, elle a commencé à attendre sa mère – elle n’osait penser à elle dans la rue, seule, se précipitant – et son frère, mon Dieu oui il ne savait pas.


En bas en bas immeuble d’hommes retrouver de tous temps au soir trafic passe toi crevard descend-y.

Ric Amed Krix Ric Amed Krix frères respect sur sang aux filles à la came à la vie la promesse c’est du pèze.

Krix Krix retard.

Bas escalier bas escalier Ric et Amed nerveux clients arrivent taf pas propre pénombre au soir crament lampadaire la discrétion mieux pas négociable dans les bosquets les arbustes fenêtre s’ouvre.

Loin loin entrée autoroute les kefs un client dénonce sale moufard.

Escalier nouveau en bas escalier nouveau en bas toujours pas de Krix embrouille grave ça tourne voitures suivantes comme au Mac Do une bagnole les cinq-dix minutes tranquille.

Client bagnole client bagnole du 38 Bonjour ah ! Je vous ai connu en poussette vous vous souvenez ? C’était la bande à l’italien qui fournissait... Et que devient Krix ? Au suivant passe plus tard mec.

Italien italien rectifié des flics.

Renforts renforts approchent invisibles avancent préparent complètent à couvert par radio photographient accumulent preuves sur le fait tranquilles bon professionnels légalité, illégalité bien, mal policiers force patience.

Allée allée crisse rien c’est un habitant qui suit sort chien sait jamais à deux un peu juste odeur merde chien nerveux bac à sable interdit des chiens on peut pas écouter.

Flics flics chut silence à court angle immeuble allée sans gravillons ne crisse pas même pas usage armes avancent comme des papillons dans les bosquets.

Propre propre Ric et Amed ceinturés flashés lampes torches puissantes ils sont finis promeneurs chiens de nuit baguenaudent n’ont rien vu pas même dérangés bagnoles passent encore ignorent tout à la demande les pires lavettes.

Affaire affaire réglée minute cinq trafiquants faciles pourrissent vie quartier Krix adieu tiens-toi gamin t’as ta chance frère continue.


Et la rumeur a enflé dans les rues de la petite ville, a envahi les bistrots, le marché, les salons, les églises, tout particulièrement la cathédrale où pépient des grenouilles de bénitier autour du bedeau : est-ce possible ? c’est incroyable, invraisemblable, quelle honte pour la famille X si respectable, qui, chaque dimanche que dieu fait, suit la grand messe avec ferveur ; pensez, imaginez l’assistance recueillie face au maître-autel baroque orné de lys, de roses, les candélabres allumés, les ors qui resplendissent, les enfants de chœur en aube blanche impatients, ils se bousculent, « un peu de piété, enfants, tenez-vous tranquille », sermonne le vieux diacre étonné par le retard des jeunes mariés, déjà une demi-heure d’attente qui ne semble pas perturber la mère de la mariée, sa large poitrine traversée par une rivière de diamants, elle s’abîme en dévotions sur son prie-dieu, celui qui lui est réservé au premier rang, une plaque de cuivre l’atteste, donnant son nom, celui d’une paroissienne appliquée, dévote, de toutes les fêtes religieuses, kermesses, processions... on pourrait la définir, avec une pointe de méchanceté, pilier d’église, comme l’on dit pilier de bistrot – ici c’est l’eau bénite qui attire, le vin de messe également – et maintenant c’est le parfum suave de l’encens qui envahit l’espace ainsi qu’un concerto de Vivaldi joué avec fougue par l’organiste, sans doute pour combler le vide, faire oublier que Liliane et Nicolas outrepassent les limites de la politesse, « retard inacceptable », grommelle l’oncle paternel bardé de médailles militaires, « ils ont eu un accident » s’inquiète, sous son chapeau à aigrette, la tante obèse tandis que la grand-mère du marié se tord les mains, elle sait son Nicolas fragile, instable, pourtant la veille, la cérémonie à la mairie fut charmante, les tourtereaux radieux, enfin les tourtereaux, voilà bien cinq années qu’ils vivent ensemble, ils régularisent, elle est peut-être enceinte, allez savoir... pour Nicolas, se félicite sa sœur, c’est un beau mariage, la fille chérie du maire, vieille famille du terroir, un arbre généalogique impressionnant, des terres, des vignobles et cette charmante gentilhommière dans un méandre de la rivière... bien sur, le père de Liliane n’approuve pas, il espérait mieux pour sa fille, Nicolas pour lui est sorti de rien, un gueux qui sait jouer de son charme, de sa prestance, de son regard lumineux... il en a pris son parti : « mes petits-enfants grâce à ce bel étalon seront superbes, je dois le reconnaître, ma fille n’a rien d’une beauté, elle tire hélas de sa mère ! Mais bon dieu, que fait-elle, elle toujours exacte ? ». Les invités se lassent, papotent, ricanent, plaisantent : « ils nous ont fait faux bond, ils ne viendront pas ! Ah, ces jeunes, même pas à l’heure le jour de leur mariage ! » A cet instant, un homme en costume noir satiné, cravate mauve qui éclate, (c’est le frère de la mariée) remonte la travée de la nef, glisse quelques mots à l’oreille de son père. Le visage de l’homme vire rubicond, il hurle : non, non. Il s’approche de sa femme qui s’affaisse sur son prie-dieu. Il se rue vers l’autel, empoigne le micro posé sur le lutrin : « j’ai une information à vous donner ; la cérémonie n’aura pas lieu. Cette nuit, Nicolas et Liliane ont décidé de divorcer. Veuillez, je vous prie, vous disperser en silence et nous laisser à notre douleur. » Ce que le journal local a dit le lendemain, c’est que la famille atterrée n’avait aucune nouvelle des deux jeunes mariés si vite divorcés. Ce scandale rejaillissait sur la ville, risée du département.

CHRIDELL


il a peut-être voulu leur montrer à tous, avant que l’alcool ne les imbibe de trop, il a sans doute voulu leur rabattre leur caquet, il a peut-être même imaginé ce lundi comme son apothéose, avec son Tyson aux frisettes brun-roux à accrocher les rayons du petit matin, à épingler sa gloire ; ils les voyaient déjà tous autour, à tâter le gras des antérieurs, il le rêvait à tirer sur sa longe, les yeux à tourner comme fous ; il pensait sans doute pouvoir faire affaire avec un Italien : la poignée de main, la pesée, les billets, pas de chèque avec eux, du cash puis, à peu près certain, il le voyait déjà renâcler son Tyson, à monter dans la bétaillère et à partir vers son destin d’escalope panée ; lui, l’heureux éleveur, au bar avec les rougeauds, pour des tournées à attendre le départ vers les femmes ; lui, le fier, à rentrer vers le seul de la ferme, tout auréolé quand même, à cuver sa victoire ; mais rien de tout ça, il l’a sans doute bien vite compris : pas tombés de la dernière pluie les collègues et les maquignons en blouses grises, vieux instits suspicieux à tergiverser autour de Tyson, à se lancer des œillades entendues, pas possible qu’en si peu de temps, sous la mère, comme il insiste, déjà si charnu, costaud et puis, dans la foule, un qui siffle ; au début il a sans doute voulu croire à un trille d’hirondelle sous la toiture du marché mais non, d’autres s’y mettent, à lui saturer les esgourdes, à lui taper dans le dos, visages goguenards et l’odeur, oubliée jusque là, à remonter, insupportable, celle du bétail, de l’étable, elle signe son paysan, dit d’où il vient, à la trace ; il a du voir rouge, déjà les gens à se détourner, une bien bonne à raconter ; pour qui il se prend celui-là, avec sa bestiole forcée aux hormones et l’image de marque de la profession qui en prend encore un coup et patati et patatras alors, il l’a pris par le licou le Tyson, enfourné dans la carriole au cul du vieux C15 et disparu, à jamais ; son veau, par les bleus retrouvé, affamé, avec les autres, à meugler à tout rompre, lui, ils l’ont cherché, d’abord dans la maison, aux poutres de la grange, puis, vite, dans la fosse à purin, après ont étendu aux grands bois, les rougeauds ont même remis les bottes de chasse pour aider, mais rien, parti sans laisser d’indice, alors avis de recherche au cas où plus loin, humilié, à noyer son dépit, à perdre sa honte, mais bon, il est majeur ; les semaines et les lundis de foire ont passé, sans lui, son exploitation en friche, là, au bord du plateau

JÉRÔME C


ça tient à rien la liberté, à un coup d’œil lancé à droite ou à gauche, mais surtout surtout, à ce que par hasard, ou non, pas par hasard, mais par expérience, un type, pas n’importe lequel, un flic, un professionnel du regard de l’autre, capte ton désarroi, ta peur, ton malaise, et te coince, ça tient juste à ça, et dans la foule de la gare TGV de Vendôme, ce 2 septembre, y avait justement un flic capable de saisir le regard de L., 25 ans, oh ! presque rien, cet œil de biais autour de lui, venu acheter un billet de train, il trépigne dans la file, hochant la tête comme s’il écoutait une musique mais rien, pas d’écouteurs sur les oreilles, non, il se dandine, on le sent agacé par la lenteur du préposé au guichet de la gare qu’il fixe intensément par moments, à moins que ce soit par la petite vieille devant lui qui fouine dans son sac, il doit se demander si elle va finir par trouver ce qu’elle cherche – son porte-monnaie peut-être –, n’importe qui le dirait impatient, peut-être inquiet de louper son train, personne n’imagine que ce gars-là passe ses jours en prison depuis des mois, qu’il purge plusieurs peines et qu’il est libérable en fin d’année, que son casier comporte une dizaine de mentions dont une pour sa participation à l’incendie de l’ancien presbytère et de l’église d’Epiais, parce que rien ne permet de le dire, L. est vêtu d’un jean noir et d’un blouson clair, il porte des baskets nickel, propres, blanches avec des bandes orange, ses cheveux sont courts, très courts, et là, il profite d’une permission, mais peut-être ce flic qui le repère déjà, de loin, a deviné quelque chose, comme grâce à un sixième sens qui fait dire dans cet instant-même à ses collègues qu’il se passe toujours quelque chose quand ils patrouillent avec lui, et justement il voit L. qui jette cet œil de biais autour de lui, comme à la recherche de l’échappée possible parmi cette masse de gens qui traîne sa valise à roulettes, qui se presse plus ou moins, qui se plante d’un seul coup devant le tableau du train pour repérer sa place, qui pointe du doigt, puis jette un œil en l’air pour vérifier la lettre où s’arrêter, juste dessous comme si la porte du train allait s’ouvrir là, devant la marque, là où la maman excédée par sa môme lui file une claque en lui interdisant de bouger d’un pouce – tu m’entends tu bouges plus d’un pouce ou tu t’en reçois une autre – cette masse de gens qu’il bouscule alors qu’il vient juste de décliner son identité devant les flics, il leur dira que de les avoir aperçus, il a eu la trouille, les sept flics, ils se déplacent en patrouille dans le cadre de Vigipirate, et là ils sont trois devant lui, et ils lui demandent son nom, et il répond instinctivement du nom d’un autre, mais ça les flics ils le savent pas encore, il donne le nom du cousin de sa copine, parce qu’il vient de le quitter, un mec bien qui a rien à se reprocher, pourquoi il donne son nom, tout de suite, il pourrait pas le dire, plus tard il dira avoir « réagi dans l’instant » sans imaginer les conséquences « parce que j’avais deux ans de prison à faire », et quand entre les deux costauds et la femme flic, il aperçoit les chiottes, une idée lui traverse la tête, l’enseigne rouge fluo, ça va vite, il se tortille, il demande s’il peut aller aux toilettes, et à peine il entend la réponse, il se propulse à travers la cafétéria, il regarde loin, pourtant il l’aperçoit la jeune blonde décolorée qui ouvre grand la bouche avant de croquer son sandwich, il a pas le temps de se faire une réflexion grossière dont il a l’habitude quand il voit ce genre de bouche, mais il y repensera plus tard, il enjambe une chaise, pousse un homme en long manteau de laine vert foncé, qui se rend à sa table un plateau à la main, entend les premiers cris de stupeur des gens qu’il bouscule, on dirait qu’il danse, esquisse des pas de côté, jette les bras en avant, sur le côté, saute, il est jeune, il est mince et grand, c’est un gros handicap d’être aussi grand quand on veut se faire la malle et qu’on est poursuivi par une bande de flics, parce que les autres lui ont emboîté le pas, c’est la course à travers la cafétéria, mais personne ne tente d’arrêter le jeune, et le jeune L. jette des chaises vers ses poursuivants, ça sera dit comme ça dans le journal, on a l’impression qu’il s’arrête – à lire ça dans l’entrefilet –, qu’il prend les chaises, une par une, et qu’il les lance tranquillement vers ceux qui le suivent, comme dans un mauvais film, et lui le super héros, il vole au-dessus de la foule, il porte un bel habit bleu et rouge, il les salue d’une main au front, et il s’éloigne comme propulsé par des réacteurs, mais là, il grimpe sur des tables, L., toujours balançant ses bras à droite et à gauche, et puis il les ramasse d’un seul coup près du corps et trace à travers la gare, s’engouffre dans le hall, les autres le rattrapent, il entend les pas, il garde les yeux rivés devant lui, comme s’il avait des œillères, son regard est concentré, noir, serré sur son objectif, et son objectif c’est la porte vitrée, obligé de ralentir pour ne pas se la prendre dans le nez, un courant d’air le saisit, il inspire profondément, il est toujours plus rapide que les autres, et devant lui le parking, autrement dit la liberté, dans son plexus un spasme de relâchement, son blouson clair flotte maintenant, il glisse sa main gauche dans la poche intérieure droite, il court toujours, se saisit de la clé de sa voiture, derrière lui ça se précipite encore, c’est un battement de pas amortis maintenant sur le goudron, ça ne crépite plus comme tout à l’heure dans le hall sur le carrelage, un bip, et il agrippe la portière, grimpe sur le siège, met le contact, il n’a pas le temps de tourner la clé, il a une menotte autour du poignet et un flic accroché à lui, il se dit qu’il est con, pourquoi bordel de merde, il a couru comme un dératé devant les flics, pourquoi leur avoir donné un faux nom, pourquoi, « sa détention se déroule sans incident », il leur dira ça aussi, alors pourquoi je vous le demande, et il se le demande encore, mais la frousse, la trouille du flic, tu vois, ça se commande pas et tu te prends trois mois de plus pour usurpation d’identité et rébellion.


Les contrôles de police se multiplient dans les appartements dans Marseille et sa banlieue, titrait dernièrement la Provence, plus de 500 interventions depuis les attentats du 13 novembre. Lors d’un constat routinier d’un officier de justice, ce dernier a du faire appel au chef de la police pour saisir un véritable arsenal caché sous un monticule d’ordures dans un appartement laissé à l’abandon. Récit.

Un acte anodin

...pour la troisième fois j’avais accepté d’assister M. en tant que témoin dans une de ses interventions judiciaires ; fallait témoigner de l’état d’un logement laissé à l’abandon par un locataire voire un propriétaire endetté, surendetté, un être à la dérive peut-être ou simplement négligent, dépressif ? possible, pas sûr ; c’est ce qu’on se serait dit pourtant en entrant dans l’appartement ; l’officier de justice, était habituée elle, elle avait dit la fois précédente : vous n’avez rien vu, on voit pire parfois... là, elle avait parlé trop vite, c’était bien pire que tout ce qu’elle avait vu jusque là ; la porte on peut pas l’ouvrir, le serrurier s’acharne sur la serrure, constate qu’il y en a deux : « vous auriez dû me le dire qu’il y en avait une comme ça, déplore l’état de la seconde, et celle-ci, je l’aurais crochetée au lieu de la détruire... » il gesticule, souffle, enfin ouvre la porte qui grince dans le noir du vestibule, ah cette odeur pestilentielle ! je venais de passer une nuit agitée et j’étais nauséeuse, j’en rajoutais sans doute un peu, j’avais envie de me barrer, j’aurais dû m’écouter, c’était pas comme les deux autres fois, pour dix minutes tout au plus, elle avait dit, c’est vrai au fait, dix minutes, c’était pas la mer à boire, ce fut plus long que prévu mais c’était pas le plus grave ; l’appartement a l’air vide, comme le plus souvent ; dans l’entrée, des étagères remplies de bibelots, de coupes, de trophées, recouverts de poussière, des papiers en vrac, des dossiers crasseux ; au sol, des monticules de chaussures dépareillées, ça a fait rire le serrurier et l’agent de sécurité incendie appelé pour vérifier l’état de salubrité ; le propriétaire ne payait plus ses charges depuis cinq ans, on supposait qu’il n’y mettait plus les pieds, on avait fait appel à lui pour ce travail de vérification des risques ; au milieu des chaussures, des sacs, du linge éparpillé, entassé, puant, des saletés et des immondices, un vélo aussi, grand cadre, un vélo de marque, un casque de coureur, à demi recouvert par des monticules de linge encore et d’objets futiles ; en face de la porte d’entrée, une porte ouverte sur une chambre remplie de livres, cd, vinyles jetés en vrac, un ballon de basket, une raquette de tennis, une chambre d’ado peut-être, des posters déchirés au mur, une tapisserie jaunâtre, un petit bureau, un fauteuil éventré, une armoire défoncée, et un lit une place, aux draps sales, très sales, recouverts de couvertures d’une couleur indéfinissable, un bureau encombré de papiers, des bouteilles vides, des paquets de chips et autres papiers gras, pots de yaourts, boites de jus de fruits, verres sales, assiettes sales, mégots de cigarette ; je sors de la pièce, je laisse les deux gars plantés dans le couloir et leur air ahuri, je file vers la deuxième chambre au lit deux places, aux draps encore plus improbables, une taie d’oreiller d’une couleur entre le gris sale et le marron, des tissus noirâtres dépassent de sous le lit... y a quoi sous ce lit ?.. une guitare sèche sur une chaise, une armoire ouverte, pleine de linge en vrac, et du linge encore sur les chaises, ou empilé par terre, jeté négligemment, principalement des jeans, des chemises et des pulls ; en face, les toilettes et une salle de bains déjà plus dignes de ce nom, jonchées de papiers, de revues, de paquets et flacons de lessive vides, la crasse recouvre les surfaces d’un noir agonisant ; un pas en arrière, je me tourne vers la cuisine et le séjour attenant, accès impossible, à l’intérieur de la cuisine, les détritus et la pourriture à hauteur d’homme, une collection de pots de yaourts en nombre incalculable, des victuailles impossibles à dater, et même une assiette de coquilles d’escargots et une fourchette, le tout posé comme une étoile de noël sur son sapin, par dessus les immondices sur la table ; dans un angle de la pièce, une banquette, des coussins sales, et le coin d’une petite table basse recouverte de coussins, journaux, papiers, assiettes, verres couchés, bouteilles vides encore ; contre le mur un écran de télévision géant ; sur le rebord d’un des murs, encore des objets abandonnés, clés, porte-clés, gadgets inutiles, anciens journaux datant de plusieurs années, et même ! Incroyable ! plusieurs assiettes tapissées de coton noirci avec ce pauvre blé traditionnel de la Sainte-Barbe en décomposition dont on pouvait dater approximativement le nombre d’années pour chacune ; aussi incroyable que cela puisse paraître, une assiette propre avec un blé frais de dix jours souriant, un peu de vie au milieu de ce désastre ! nul doute de la présence de son occupant à la date du 4 décembre dernier ; je pivote sur ma droite, une Gibson bordeaux impeccable, à moitié cachée par des monticules de linges froissés, un ampli recouvert de poussière à moitié englouti sous les montagnes de déchets ; le serrurier veut finir son boulot, vite ! il va mettre une autre serrure, signifier ainsi notre passage et empêcher le propriétaire de reprendre son bien ; l’agent de sécurité se désole de ne pouvoir achever le sien, pas un seul espace disponible pour poser ses instruments de mesure ; sans avoir rien osé toucher, poussée par une de mes intuitions désormais légendaires, je me redirige vers la première chambre, un acte banal, elle a dit, à raison d’une fois par semaine, contre quelques euros, quelques minutes de constat, et une signature, et puis ça nourrira votre imagination, vous nous écrirez de jolies histoires, elle adore me lire, elle dit ; le serrurier, la dernière fois, avait raillé - un jour, nous allons trouver un cadavre, vous allez voir ! pas besoin de lui pour activer mon petit vélo jamais au repos ; arrêt soudain devant la chambre d’ado ; l’agent de sécurité, occupé à remplir ses papiers, les yeux rivés sur le sol où il cherche quelques points à examiner, n’a rien vu, pas plus que le serrurier, encore sous le choc de cette vision apocalyptique, - là, regardez, qu’est-ce que c’est ?... posées bien en évidence au milieu de treillis militaires, mêlées aux couvertures grises, une arme, puis deux, puis dix, non, mais on est où là ? ! le serrurier attrape l’arme, la retourne dans tous les sens, reposez cela, ce n’est pas prudent ! en dépit de ma surprise, mes yeux explorent maintenant minutieusement chaque endroit accessible au regard où nous n’avions probablement pas encore dirigé notre attention, osant à peine respirer de peur de rester imprégnée de cette ambiance délétère, je reste soudain tétanisée par l’incroyable vision : là ! encore ! pendu en équilibre sur le cadran du vélo de l’entrée, un second fusil à lunettes semble nous viser !!! ce brave serrurier de plus en plus excité, furète maintenant partout et découvre, toute une panoplie d’armes à feu et deux poignards très longs sur les étagères de l’entrée, posés négligemment au milieu des porte-clés et figurines de dessins animés ; Appelez le commissaire ! La section de police diligentée pour ce genre d’intervention en cette période trouble de tout sécuritaire et de contrôle intensif intime l’ordre à l’officier de justice de ne pas terminer sa mission, il prend la relève, c’est le protocole désormais, l’affaire le regarde ; « nous avons besoin de relever vos identités, à partir du moment où vous avez pénétré le logement, vos ADN à vous tous sont partout, même si vous n’avez rien touché, attendez-vous à être convoqués et être interrogés longuement », il reste la cave à visiter, et dire que nous allions l’oublier...


Qu’est-ce qui m’amène ? merci de me recevoir d’abord, c’est peut-être pour rien, une femme est venue l’autre jour, il y a quoi, une semaine, ça nous a paru bizarre elle venait pas en visite ni rien, elle avait pas de consultation, Maryline qui est aux accueils a eu du mal à comprendre ce qu’elle voulait, elle a posé des questions étranges, elle avait l’air mal, c’est pour ça que je viens vous voir, pour vous raconter l’histoire, des fois que ça aurait un lien avec ce qui s’est passé, voir ce que vous pouvez faire si vous jugez que, je pense que c’est la dernière fois que je raconte parce que je ne peux plus, j’ai eu besoin de beaucoup en parler, à Roger, à Andrea, aux journalistes - on n’en a jamais vu autant par ici quand ça s’est passé - mais depuis quelques temps c’est l’inverse, après vous je me tais, la première fois c’était à Andrea quand elle est arrivée le matin et qu’elle m’a vue avec la petite dans les bras, elle avait un pyjama rose avec des hippopotames dessus - la petite, pas Andrea -, le bonnet et les chaussons assortis, tout neufs, on en a toujours des habits de rechange là-bas parce qu’il y a des parents tellement stressés, ils en prennent encore plus que sur la liste pourtant elle est déjà longue comme le bras, ils prévoient du "naissance", du "1 mois", du "3 mois" au cas où, et surtout il y a ceux qui ne veulent pas connaître le sexe, donc ils ont le trousseau bleu ET le trousseau rose, j’ai jamais compris pourquoi ils achetaient pas du vert ou du jaune ou du orange mais bon, et l’autre ils l’abandonnent ici, tant mieux, des fois ça sert, quand y a des femmes qui arrivent sans rien, celles du camp de gitans souvent faut bien le dire, ou celles qui arrivent avec des trucs trop grands ou tout mités on préfère pas, mais pas que ces femmes remarquez, y a aussi les pères en panique qui ont oublié le sac qui attend depuis 6 mois près de la porte d’entrée, mais cette nuit-là c’était la première fois que ça servait comme ça, Andrea elle s’est approchée et elle m’a demandé « Ah y a eu une naissance cette nuit ? » et elle lui a caressé le bonnet, j’ai avalé ma salive je m’en souviens, c’est la première à qui je racontais - si je passe la chef de service et la gendarmerie mais eux ils ne m’ont pas fait parler longtemps -, Andrea elle a ouvert grands ses yeux et ses oreilles quand je lui ai dit "Oui, une naissance mais pas ici",

il faut que je commence du début pour que vous compreniez bien c’était un lundi il y a trois mois (déjà je dis ça, ça me fait réaliser qu’elle a trois mois la petite), j’étais de garde - ça fait sept ans que je fais les nuits, j’ai bien essayé à un moment de repasser de jour pour reprendre une vie sociale, un rythme plus adéquat, comme dit mon frère "c’est pas comme ça que tu vas rencontrer quelqu’un", mais j’y arrive pas, au bout d’un moment le corps s’est habitué à l’envers-, donc on était avec les filles de l’équipe de nuit on n’est pas nombreuses et c’était calme, parfois il se passe pas grand-chose, elle est pas grande la maternité, d’ailleurs c’est pour ça qu’ils parlent de la fermer, et ça entre nous ça serait la catastrophe de mon point de vue, si ça se trouve il y en aurait encore plus des histoires comme celle-là, en tout cas il y aurait des soucis, parce qu’on se rend peut-être pas compte comme ça mais s’il faut aller d’Einsiedeln à Schwyz par les petites routes ça fait loin quand le travail est commencé, mais bon c’est une autre histoire, donc on était au thé et aux gâteaux, ça par contre travailler de nuit ça fait grossir on le dit toutes, peut-être parce qu’en général c’est moins agité, c’est la contrepartie, donc on a plus de pauses on grignote plus on est moins debout que les collègues, on en rigole : elles c’est les varices et nous la cellulite, donc on était toutes dans la salle de repos et là l’alarme a retenti, c’était pas la première fois qu’on l’entendait puisqu’on a des exercices quelques fois l’an pour vérifier que la chaîne fonctionne bien, si jamais personne n’y va alors ils déclenchent une cascade téléphonique sur les numéros de l’accueil, après sur le numéro de la cadre de garde, après sur le numéro de je ne sais qui, mais en tout cas ils bipent quatre numéros pour avertir quatre personnes endéans, cette nuit-là c’est moi qui y suis allée vu que j’avais jamais fait les fois précédentes, j’ai fait le tour du bâtiment sans réfléchir, j’aurais pu passer par l’intérieur mais j’avais envie de me dégourdir les jambes, j’ai avancé sans me presser vu qu’on s’ennuyait un peu cette nuit-là, j’ai trouvé qu’ils l’avaient quand même vraiment bien cachée derrière les feuillages malgré la petite flèche - maintenant je me dis qu’il y a de la honte là-dedans en plus de la discrétion -, en même temps ils l’ont peinte en jaune vif avec un gros pictogramme d’un bébé avec une couche comme les toilettes à langer des aires d’autoroute, j’ai pas pensé tout ça sur le coup, c’est a posteriori quand avec Roger on y a beaucoup réfléchi, des heures on en a parlé, on a cherché dans les journaux, on a trouvé des histoires ailleurs chez nous en Suisse, mais aussi en Allemagne, en Grèce, excusez-moi je mélange tout, faut que je retrouve mon fil, donc je suis arrivée devant la boîte et là, croyez-moi si vous voulez, j’ai senti qu’il se passait quelque chose de spécial, j’ai eu le ventre noué tout à coup comme si j’avais senti quelque chose, peut-être parce qu’il n’y avait pas le pompier de service dans les parages, normalement il est là à chaque entraînement d’évacuation pour nous féliciter de nos chronos comme si on avait gagné les jeux olympiques, il s’était peut-être éloigné fumer une clope, j’ai eu la pensée un quart de seconde que ça avait pas sonné pour rien donc je suis allée jusqu’à la porte et je suis entrée dans la petite pièce parce que je sais pas si vous savez, vous savez sûrement, mais on peut pas l’ouvrir de l’extérieur la boîte, c’est seulement le tiroir qui s’actionne et après, CLAC !, ça redevient complètement hermétique comme un grand Tupperware, c’est quand j’ai déverrouillé que l’alarme s’est arrêté de sonner, pourtant un quart de seconde j’ai eu le doute parce que ça me vrillait encore les oreilles, alors j’ai compris en même temps que je l’ai découverte, c’étaient ses pleurs que je pouvais entendre maintenant, et derrière ses cris elle était toute rouge et bleue de s’égosiller depuis plusieurs minutes, moi je bafouillais, je parlais toute seule, "il y a un bébé dans la boîte à bébés", "il y a un bébé dans la boîte à bébés", je suis pas restée les bras ballants pour autant, j’ai fait les gestes automatiques comme avec les autres, je l’ai prise de dessus le petit matelas à fleurs et je l’ai enroulée dans la serviette pour l’emmailloter - même si y avait pas de risque d’hypothermie il ya un système de chauffage là-dedans -, je me suis mise à lui parler doucement, "alors, ben toi alors, je m’attendais pas, tu nous rends une petite visite ?" je tremblais comme une feuille, je lui disais n’importe quoi, "allez, viens, on remonte, on va se débarbouiller, on va voir les filles là-haut, trouver des petits vêtements qui vont t’aller, là, c’est bien, tu peux te laisser aller, ça t’a épuisée de t’époumoner comme ça, et puis dis donc, même avec la lumière t’as été bien courageuse de rester dans un caisson comme tu l’as fait, je pourrais pas moi, je suis claustrophobe, même que ça le fait bien rire Roger - Roger c’est mon mari -,de me voir monter sept étages au lieu de prendre l’ascenseur, mais pas moyen : il a la largeur et la hauteur d’un cercueil, plutôt mourir que de me fourrer là-dedans, allez, allez, je sais que tu as faim, on a tout ce qu’il faut là-haut, on va faire les choses une par une", et pendant que je lui disais ça je remontais quatre à quatre par l’escalier de secours et je les pensais pas du tout une par une les choses, je la serrais, mon cœur me serrait, ma tête aussi, peut-être que vous allez me trouver bête mais de ma carrière j’ai jamais eu d’accouchement sous X alors d’abandon de cette façon non plus, c’est sûr que quand on voit certains parents le père ou la mère ou les deux on n’est pas rassurés de leur laisser leur propre enfant, mais enfin ils ont quelqu’un, au moins au début, de toute façon la plupart du temps c’est pas ça ici, c’est tranquille, c’est joyeux, les gosses on les revoit au terrain de jeux, au supermarché, même ici dans les murs au bord du lit de la maman quand c’est le tour du deuxième, du troisième mais toi ?, je savais pas à ce moment-là comment ça se passait, ce qui allait arriver après, mais ce que j’ai dû savoir à l’instinct c’est que passée la porte coupe-feu quelque chose allait s’enclencher, je t’ai serrée fort, "comment on va t’appeler ?" je t’ai dit, "je sais même pas si t’es un petit gars ou une petite fille, on va regarder le petit zizi la petite zézette, ce que j’ai entendu dire je sais pas si c’est vrai, c’est qu’ils donnent le même nom de famille jusqu’à l’adoption à tous les enfants trouvés, vous vous appelez tous DeKleine, ça t’en fait des frères et des sœurs, mais ici je sais pas comment ils font, et puis elle va peut-être venir te récupérer ta mère, tu sais faut pas lui en vouloir, peut-être que y a des raisons vraiment importantes que tu comprendras plus tard, ah en même temps je te dis ça, allez, t’es prête ? on y va ? ", tout s’est enchaîné assez vite après, la cadre de service a pris les choses en main, j’ai pas eu besoin de décrire longtemps la situation, moi on m’a laissé faire ce que je sais faire et c’est moi qui me suis occupée d’elle, bien sûr je dis "elle" parce que je l’ai déshabillée, cette fois j’ai vu, je m’en doutais aux grands cils mais ça veut rien dire y’en a qui ont des yeux de filles, j’ai sectionné le cordon comme il faut et j’ai bien nettoyé parce que c’était pas très propre, j’ai essayé de lui donner le biberon, elle était trop épuisée pour téter mais ça on sait faire, le médecin de garde a essayé de déterminer son âge avec l’état du nombril parce que "déposée la veille" ça veut pas dire "née la veille" mais elle si, un vrai nourrisson, après il a fait les tests nécessaires, tout était ok, les réflexes, tout, la seule différence avec les autres c’est qu’à elle le policier qui avait déjà été dépêché sur place - rien n’est loin de rien chez nous- a relevé les empreintes digitales sur ses doigts minuscules, ça m’a déjà fait bizarre ça, d’habitude c’est plutôt quand on a fait quelque chose de, enfin vous voyez, après on l’a couchée dans un des berceaux qui servent aux familles pendant le séjour et on l’a roulée vers la nurserie, pas pour que sa mère se repose comme c’est le cas d’habitude, mais juste parce qu’elle elle avait pas de numéro de chambre, ça m’a frappée ça, j’en ai rêvé plusieurs fois depuis, plein de caissons avec des numéros et même des noms de fleurs : jonquilles, lilas, primevères, crocus, j’ouvrais les boîtes et c’étaient des jardins, ça doit être le truc des roses et des choux ça m’est monté au cerveau, après... après y a eu un moment où j’ai dû m’asseoir, les collègues m’ont un peu entourée puis elles m’ont laissée seule, nous autres on est habituées à voir si la collègue a besoin de soutien de près ou de loin quand on elle a eu des émotions, on a toutes connues des grosses peurs ou même des issues dramatiques - sauf les petites jeunes -, donc on réagit comme il faut, je me suis laissée tomber sur une chaise et j’étais vide, vide, j’ai pensé à Roger, à la petite qui dormait, et très vite surtout j’ai pensé à la mère, à quatre heures du matin dans le noir de la campagne, je me suis mise à penser dans tous les sens, le plus probable c’est qu’elle était seule, comment ? à pied ? d’où elle était venue ?, ou alors une toute jeune ado, vous seriez venus à deux par le bus de nuit, je sais pas pourquoi ça m’a moins fait mal cette option de deux gamins de l’âge du fils d’Andrea qui auraient préféré ça, je te dis tu, je vous dis vous ? je me dis qu’ensuite il t’a raccompagnée chez toi, enfin, chez tes parents, et que même si tu as un peu pleuré c’est mieux pour tout le monde ; mais peut-être, sûrement, que ce n’est pas ça, j’ai vu en ouvrant la boîte que tu avais pris le papier qui vous est destiné, quelle langue tu parles ? quels mots elle a entendu en premier la petite ?, les recommandations ils les ont mises en tchèque, polonais, bosniaque, serbe, allemand, turc, flamand, anglais, dix langues au total mais j’en ai oublié, ils disent dessus que c’est bien que le bébé ait été déposé ici, en sécurité, et que tu peux venir le rechercher si tu changes d’avis, tu as huit semaines pour revenir au centre de soins et un an pour te manifester aux autorités, si c’est un geste de désespoir tu peux revenir sur ta décision, j’espère que tu as bien compris ça, encore faut-il savoir lire, encore faut-il avoir les idées claires, surtout ils te disent de te faire examiner, je pense à ça, à ta santé, la petite on sait qu’elle va bien maintenant, on va lui faire tous les soins, après elle va faire le bonheur d’une famille, curieusement c’est pas elle qui me fait le plus de peine mais toi, dans quelles conditions tu as été il y a quelques heures, avec quoi tu l’as coupé - ça aussi je me suis demandé -, et il y a le placenta, les déchirures, les mastites, voilà madame, excusez-moi, je vous parle à vous comme je lui parlais à elle dans ma tête, mais c’est pas pour rien qu’il y a des maternités, accoucher seule comme ça, dans l’affolement sûrement, les complications c’est plus courant qu’on croit, j’ai pas arrêté d’y penser, de toute façon depuis trois mois je pense qu’à ça, j’en dors plus j’en mange plus, je me désemplume comme dit Roger, ça nous a toutes secouées au boulot mais c’est vrai que c’est moi que ça ronge le plus, c’est quand même moi qui l’ai trouvée, on l’a eue deux semaines et tout le monde me laissait m’en occuper, quand elle a été sur le point de partir je lui ai dit "ils vont avoir du mal à te coucher toi, tellement je t’ai portée", deux kangourous c’est vrai, on pouvait pas la poser, et comme on avait fini par la mettre dans une pièce à part pour la protéger de trop de curiosité elle voulait pas dormir seule à mon avis, alors quand la personne des autorités cantonales - une collègue à vous - est venue pour la placer dans la famille d’accueil en attendant, c’est comme si le trou de mon ulcère s’était agrandi, je suis restée un peu hébétée, d’ailleurs ils m’ont mis au repos quelques jours, c’est là que j’ai eu besoin de beaucoup en parler, Roger il a été patient, il l’est toujours, parce que j’en ai fait une obsession, on a fait des recherches sur Internet et à la bibliothèque municipale dans les archives des journaux, on n’y était jamais allés, ce qui m’a agrandi le trou c’est que sur Internet tu trouves quelques lignes par-ci par-là qui disent "telle ville, tel bébé trouvé, la Commission européenne ce qu’elle en pense, la Convention des droits de l’enfant..." et hop, on passe à une autre info, un autre fait-divers, moi je l’ai tellement vécu dans ma chair, ça me fait violence seulement quelques lignes, rien sur nous qui les trouvons, pas grand-chose sur les mères, un petit blabla sociologique pour ou contre, et le topo sur la législation de l’avortement, mais c’est tellement froid tout ça, c’est pour ça que je me suis fâchée avec mon frère, lui il a fait de longues études et il a eu un point de vue très vite, il a toujours des avis sur tout, tout est politique, il a raison peut-être, il en faut des gens qui pensent plus loin, mais moi je suis encore dans mes émotions et j’en sais rien, y a les deux voix qui se battent en moi, j’en sais rien ce qu’il faut en penser, quand on a cherché avec Roger on est tombés sur de ces trucs -ça n’a pas dû m’aider à dormir c’est sûr-, des drames, des histoires pas possibles de bébés retrouvés dans une déchetterie, au bord d’un lac, près d’un marécage, y’ en avait une c’est la plus détaillée qu’on a lue, sur un groupe d’amis qui faisaient un barbecue un soir dans le parc de la Serrure à Imblastiek, il s’est mis à pleuvoir et l’article raconte qu’ils ont dû courir pour échapper à l’averse, certains vers les voitures, je les imaginais bien rigoler, s’abriter sous les nappes, tout envoyer valser, une femme apparemment s’est réfugiée dans les WC du parc, quand elle a poussé la porte du sang il y en avait partout, sur le sol, sur les murs, le bébé hurlait au pied des cabinets, ils ont bien réagi ils l’ont enveloppé dans leurs duvets, lui il était vivant ils l’ont ramené mais on a lu des histoires où ils ont retrouvé les corps des nouveau-nés et c’était trop tard, alors je sais pas, mon frère n’est pas d’accord, mais dans ce cas les boîtes à bébés ? le débat il ne date pas d’hier, et les boîtes non plus, on en a appris là-dessus en cherchant avec Roger, il y en avait au Moyen-âge devant les couvents, les lieux comme ça, les tours d’abandon ils appelaient ça, parce que ça faisait comme des tourniquets, maintenant ça ressemble plus à un coffre-fort avec des vitres, et puis ça a été interdit, et c’est revenu avec la crise de 2008, et là avec mon frère on est d’accord la crise c’est le retour au Moyen-âge : tu perds même pas ton boulot mais tu dors dans ta voiture, tu peux plus élever tes gosses, dans le canton chez nous je vous l’apprends pas mais nous on l’a appris c’est même avant que la première depuis longtemps elle a été remise, en 2001, le jour de la fête des mères, le jour de la fête des mères ça s’invente pas quand même,

voilà j’ai mis du temps à vous raconter, vous aviez pas besoin de tous ces détails et moi je voulais plus en parler, mais la femme qui est arrivée au bureau mais qui voulait pas d’admission ça m’a fait remonter tout ça, je me suis dit, je sais pas c’est bête, elle avait l’air égaré elle a posé des questions étranges, il y en a certaines il paraît qui laissent des lettres avec le bébé ou qui reviennent en redéposer une plus tard : « Cela nous brise le cœur (…) s’il vous plaît occupez-vous bien de lui, il le mérite. (…) S’il vous plaît gardez la lettre et montrez-lui quand il sera assez grand », une autre « Chère Félicitas (…) les heures passées avec toi ont été les plus belles de ma vie », une autre « (…) Je n’ai rien accompli de bien dans ma vie à part ton frère et toi (…) J’espère que tu auras une vie belle et heureuse (…) et que tu me pardonneras un jour . », voilà j’ai dit sa description à votre collègue, oui on peu me rappeler, je suis chez moi en ce moment, ils m’ont remis au repos de toute façon parce que j’entends des pleurs même en jours de récup, des pleurs d’orphelins dans des couffins - c’est pas les mêmes -, j’ai appris qu’on dit "fenêtre", "fenêtre à bébés", moi je reste là assise sur ma chaise à regarder par la fenêtre justement, à regarder les primevères et les crocus et les jonquilles et les lilas de mon jardin, j’ai que ça à faire, je sais pas comment elle continue la mère mais au fond de moi, par solidarité ou quoi - j’aurais préféré ne pas -, je suis plus sûre de pouvoir continuer ce boulot en fait, oui, je me tiens à votre disposition.

VIVIANE SUSCHETET


… la petite vieille du second ? c’est vrai que ça faisait un moment que je l’avais pas vue mais je ne sais pas depuis combien de temps exactement je l’avais pas vue … trois semaines, vous dites ? elle était morte depuis trois semaines… paraît que c’est l’odeur qui a alerté ses voisins de palier… ça fait drôle tout de même… dire que … si j’avais remarqué quelque chose ? non rien de spécial… juste… l’autre jour maintenant que j’y pense, en montant chez moi jusqu’au troisième par l’escalier pour faire une peu d’exercice - le docteur me l’a conseillé : prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur, descendre un ou deux arrêts de bus avant son arrêt, ça fait du bien - bref quand je suis montée ce jour-là j’ai senti quelque chose en passant au second, ça sentait… je saurais pas dire quoi… un peu fort mais j’ai pas vraiment fait attention, à peine eu le temps de penser qu’ils avaient du oublier un sac poubelle sur le palier ou quelque chose comme ça … de là à imaginer … pauvre Madame Dulac… oui très gentille toujours souriante, je la croisais dans l’ascenseur devant les boîtes à lettres à la pharmacie au supermarché, on a du arriver dans l’immeuble à peu près en même temps je pense y’a trente ans maintenant et ça fait bien vingt ans je dirais que son mari est mort, drôle de type… oui, quelques visites de ci de là, son fils un petit brun rondouillard très poli ah oui très poli, des amis quelquefois rarement des vieux comme moi comme elle comme nous quoi, ses petits-enfants sa belle-fille une fois ou deux - son fils était séparé je crois - notez bien je la connaissais pas vraiment, bonjour bonsoir quelques mots sur le temps, de là à penser que… trois semaines dites donc ! heureusement que c’est pas la canicule, remarquez on l’aurait trouvée plus tôt si ça avait été la canicule, ça aurait vite senti très très fort… une crise cardiaque y paraît en plein milieu du salon elle était encore en robe de chambre, au moins elle a pas souffert longtemps, vous vous imaginez si elle était tombée… une fracture et rester là par terre à souffrir et mourir de quoi finalement ? de faim et de soif… si elle avait crié ? oui peut-être les voisins de palier l’auraient entendue mais j’en doute vous savez avec la télé tout ça, en plus y sont sourds comme des pots, y mettent fort, trop fort d’ailleurs, non y n’auraient pas entendu, moi au troisième j’aurais rien entendu c’est sûr surtout que je suis côté parc alors que Madame Dulac elle était côté parking… l’été avec les fenêtres ouvertes peut-être que j’aurais entendu… mais comme je baisse toujours les volets roulants pour garder la fraîcheur… pensez donc… ça fait peur tout de même… ça pourrait m’arriver à moi aussi… trois semaines tout de même… les voisins ont fini par appeler les pompiers, ça sentait de plus en plus fort c’était surtout ça, une odeur de charogne elle m’a dit ça comme ça Madame Marchadou, une odeur de charogne, je sais pas comment ils ont reconnu l’odeur de charogne, moi j’ai senti ça une fois dans la cave un rat crevé j’oublierai jamais comme ça sent, on comprend mieux la guerre de quatorze les tranchées et tout ça quand on a senti ça une fois l’odeur de la mort , tout de même pauvre Madame Dulac… j’espère que je finirai pas comme ça toute seule sur mon lino… à sentir… tout de même… ça fait quelque chose…

BÉATRICE D.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 mars 2016
merci aux 1965 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page