retour à Providence (ou bien : Lovecraft n’y est pour rien)

retour sur la ville de Providence quand c’est Lovecraft qu’on y cherche



• sur la chaîne YouTube Tiers Livre, de nombreuses traces du séjour à Providence l’été 2015.

 

• Lovecraft, le Commonplace Book, 1ère édition bilingue d’après les manuscrits originaux, 248p, 14,85€ (dispo tous pays même prix).

 


- Le texte ci-dessous a été écrit à l’invitation d’Hervé di Rosa, pour le catalogue de l’exposition Providence du Musée international des arts modestes (MIAM) de Sète à l’occasion de l’expo 2016 Providence, traces psychédéliques en Nouvelle-Angleterre consacrée aux artistes et plasticiens du Rhode Island – merci à lui.

- On trouvera dans mon Lovecraft, un vidéo-livre de nombreuses vidéos faites l’été 2015 sur les lieux décrits ci-dessous.

- Bien sûr pour fêter l’arrivée sur Tiers Livre Éditeur du Commonplace Book en version bilingue – grande fierté puisque si j’avais trouvé éditeurs intéressés à la publication de ce document exceptionnel, et pour la première fois édité d’après confrontation aux manuscrits originaux, je n’aurais probablement pas trouvé la rage de fonder cette collection.

 

Où commencerait Providence sinon Kennedy Platz. Les vieux bus à tremblement de tôle qui s’y arrêtent n’embarquent jamais tout le monde. Il y a encore, de bus en bus, tous ceux qui n’en bougent pas, de Kennedy Platz, figés là aux bords ou dans le vieux square et la statue du héros de l’indépendance. À l’angle opposé de la place, les bus qui s’en vont plus loin, Boston ou Albany, New York. Et l’arrêt du bus qui emmène vers Newport et la mer : il n’y a vraiment que ceux qui ne peuvent pas faire autrement, à s’y entasser.

Providence a un coeur de pierre avec de l’eau muette sous les façades hautes. Pour descendre vers l’eau, des escaliers de pierre. Parfois des gamins s’y assemblent et pratiquent leurs sauts et pirouettes en s’élançant par-dessus le vide.

Comme toutes les villes américaines, ce sont souvent les trous qu’elle aménage dans sa bouche urbaine qui sont les plus intéressants : les parkings à l’air libre sont des rectangles creusés dans la masse, par de hautes parois lisses et décorés de fresques sauvages, chacun comme une chambre photographique où la ville à l’envers se déchiffre.

Ainsi, derrière la vieille mairie, sous les alvéoles de ciment du garage, le tout petit bureau sans agrément du loueur de voitures, et ses façons sont comme celles de quelqu’un, chez nous, qui tutoierait tout le monde. C’est un peu crasseux, on ne sait pas trop quelle langue ils parlent mais voilà, tu es équipé d’une voiture, tu peux tenter de traverser les chicanes dans les travaux permanents qu’est le bitume de Providence entre ses trottoirs de brique, sous les façades massives et ternes : et Lovecraft aussi a attendu à ce feu rouge, quand les Belknap l’emmenaient dans leur Ford 1935.

Henry Anthony Wilcox descend College Street pour rejoindre Kennedy Platz et le centre-ville. Il est étudiant à l’école des Beaux-Arts de Providence, le RISD, dont les bâtiments sont dispersés là en bas de la colline et sur Benefit Street. Il y a exactement quatre-vingt-dix ans de cela, Henry Anthony Wilcox, déjà étudiant à l’école des Beaux-Arts de Providence, empruntait le même pont, portant sous son bras cette sculpture mystérieuse qu’il venait de former dans l’argile à partir de son rêve de la nuit, et qu’il venait de montrer au vieux savant, George G Angell, lequel, en tant que titulaire de la chaire des langues anciennes à l’université Brown, habitait comme la plupart de ses collègues tout auprès, lui carrément dans cette rue qui portait son nom, la vieille Angell Street.

De la colline de Providence, nombreuses les rues qui mènent vers l’eau. Celles qui descendent vers le centre-ville enjambent cette eau noire et immobile, encaissée dans ses rives de pierre, avant les buildings du temps de la prospérité, portant encore blason des banques qui les dressèrent. Si on prend plus à l’est, Hope Street et ses petites boutiques, on butera soudain sur l’autoroute à huit voies – on enjambe son vacarme par une passerelle tremblante, des grillages empêchent qu’on s’y jette, et des escaliers vous amènent India Park. Les parcs américains sont une suspension du temps. Tu te souviens de ce jeune couple dont le garçon aux traits hispaniques avait voulu, ayant repéré ton appareil-photo de touriste, que tu le photographies avec sa copine noire. Elle avait ensuite déchiré un bout de papier d’un carnet pour qu’il y inscrive son adresse e-mail. Tu avais ensuite essayé plusieurs variantes, mais aucune n’avait marché : il ne la connaissait pas, en fait, sa propre adresse mail, et tu as toujours la photo dans ton ordinateur. Devant India Park, où sont les vieux pilotis de bois, commence l’estuaire de la Seekonk. Côté droit, le profil des vieilles usines et de l’ancienne centrale électrique – dans beaucoup de ces vieilles villes, les trois fières cheminées de briques ont la même fonction de repère qu’on donnait à nos cathédrales. De l’autre côté, le pont de la 190 Nord. On marche aux frontières de tout ça. Ce pays est si grand qu’il installe ce débordement d’espace même en pleine ville. Ou bien : des frontières il y en a partout, même dans ces enclaves avec bancs, eau et remorque à ice-cream, entre l’eau et les routes.

Et si on continue tout droit Angell Street à l’est, c’est une rivière bien plus large que les plus larges qu’on connaît chez nous, une rivière à l’échelle américaine, avec la forêt qui vient jusque sous tes pieds même, un ravin encaissé où les arbres prennent des racines folles, une mare qui de toute éternité doit être ce cloaque aux bruits d’animaux inconnus. On dirait que chaque rivière partout a son propre peuple, un peuple qui lui est spécifique : ceux qui viennent pêcher à la ligne, et le club d’aviron, aux embarcations fines et colorées rangées et superposées. Puis toujours, mais tu ne sais pas pourquoi, d’autant que ce n’est jamais le même, un type venu là avec son pick-up truck et qui attend dans sa voiture, on ne sait quoi ni lui non plus d’ailleurs.

Perché sur le bas de la colline le musée des Beaux-Arts a une entrée côté haut et une autre côté quai. Quand il ferme, à 5 heures, il te faut remonter à l’entrée côté Benefit Street, où tu as laissé ton sac dans un casier. Alors, dans les salles déjà vides, il faut retrouver son chemin à l’envers, se dépêcher parce que les gardiens s’impatientent mais rien de tel pour ne plus savoir où sont l’escalier et le couloir. Et c’est toujours dans ces moments-là que tu découvres une salle que tu avais négligé de visiter, ou cette merveilleuse toile de Charles Sheeler qui t’obligera à revenir rien que pour elle. Un musée vide, en hauteur, des salles qu’on ne supposait pas y être mais pas le droit de s’y arrêter, enfin une sortie qui te rejette sur la plus vieille rue tout au long de la colline, voilà ce que tu associes à l’art qu’on fait à Providence.

Il y a un cinéma dans Hayes Street, dans ce tronçon de rue pour samedis soirs, avec ces fringues déclassées, ces tatoueurs, les falafels trop gras pour en être, et l’éternel CVS où on vend de tout mais finalement pas grand-chose, en tout cas de quoi boire à toute heure. Le matin, un grand type chauve aux dents dépareillées et aux yeux inquiets, armé d’un bâton, change les lettres sur son enseigne, deux mètres au-dessus de lui, pour renouveler le titre du film du jour. Cela t’a toujours semblé mystérieux, comme si ces films que tu n’as jamais vus avaient à voir avec ce mystère qu’est Providence. Dans cette même rue, souvent, à ce même carrefour d’avec Angell Street, à la nuit tombée un type se promène avec un gros serpent autour du cou.

Quand on marche d’Angell Street vers le nord, les rues sont toutes droites. Il y a encore des bâtiments au nom des Brown, mais cette fois le frère, l’anti-esclavagiste et son lycée libre. Les rues partent en éventail sous les arbres. Il n’y a pas de clôture aux maisons, qui ont de quoi garer deux voitures sur l’allée gravillonnée, et des balconades à l’ancienne – ce style colonial que Lovecraft aimait tant. On dirait toujours ces maisons quatre fois plus grandes que ce qu’il faudrait pour ceux qui les habitent. Un petit écriteau rappelle le nom des entreprises de surveillance qui la nuit font des rondes. Parfois, aux lumières, quand la nuit tombe, on aperçoit des livres ou des tableaux. Il y a de l’argent dans le Rhode Island. Peut-être un reste de l’ancienne prospérité, au temps du port et du commerce. Difficile de savoir, tant cela aussi est à une autre échelle. Parfois, tu as été invité dans telle ou telle de ces maisons, avec l’hélice au plafond pour ventiler, et le silence qu’est la ville autour.

Dans cette chambre que tu as sous-louée Angell Street, depuis le coin cuisine tu vois directement, à l’autre angle du carrefour en pente (oh ce bruit que font les camions et les motos, même en pleine nuit, quand ils embrayent), ce qui a été la maison natale de Lovecraft. Aujourd’hui une bâtisse sans âme. Lui, il n’a jamais pu se défaire du deuil de la maison évacuée après la mort du grand-père Phillips. De l’autre fenêtre, celle où tu as posé ton ordinateur sur la petite table, face à toi, l’emplacement de là où sa mère s’était réfugiée avec son fils, sa maison jusqu’à l’adolescence et au-delà, jusqu’au départ à New York, en fait. L’arrière d’une boutique à Sushi. La ruelle entre deux maisons de briques jumelles. Le pick-up truck cabossé qui y est garé. Le gars qui sur le seuil, en haut du perron, sous la colonnade, laisse une vieille chaise et la fin d’après-midi est planté là avec sa musique qui joue pour tout le monde. En admettant que tu continues Angell Street par delà la petite côte, là où elle retombe sur l’école d’art et le centre-ville, à certain carrefour il y a un écriteau H.P. Lovecraft Square. Mais ce qu’ils nomment square ce n’est même pas quelques mètres carrés d’herbe ou trois arbres médiocres – cette ville n’en a rien à faire, de celui qui tant d’années a passé dans cette même rue entre deux nuits à écrire.

Henry Anthony Wilcox a sa chambre dans une de ces maisons : elles ne sont plus celles des vieilles familles coloniales, mais chaque étage a été transformé en studios pour étudiants, avec le coin cuisine et la fenêtre sur rue, où les camions et motos émettent jour et nuit leur vacarme lorsqu’ils embrayent dans la côte. Au sous-sol, une laverie, et le matériel pour réparer les vélos : c’est comme cela qu’il a fini plus ou moins par connaître certains des autres étudiants de son étage ou de celui du dessous et du rez-de-chaussée. La plupart sont étudiants à la Brown, ou dans les « collèges » privés. À sa connaissance, il est le seul étudiant des Beaux-Arts à loger dans cette maison d’Angell Street. Lui au moins on sait ce qu’il fait : les étudiants au RISD ont souvent sous le bras un carton à dessin, ou un sac rempli de matériaux divers. Quand il avait eu ce rêve qui lui avait fait si peur, où une statue accompagnée d’écritures étranges lui était apparue avec une telle netteté, il avait descendu Waterman le plus vite possible pour rejoindre l’atelier terre de son école : à cette heure-là il était le seul élève, et ça avait amusé le gardien qu’il vienne si tôt. C’est lorsqu’il eut fini son ébauche d’argile que cela l’avait surpris : dans cet atelier, la sellette, les murs, la décoration, le profil maigre de l’arbre de l’autre côté de la fenêtre, tout aurait pu être comme il y a quatre-vingt-dix ans. L’impression lui en resta toute la matinée, troublante.

Au coin de Waterman et de Hayes, juste en dessous du carrefour de Hayes et Angell, tu as repris ton poste du matin sur le tabouret derrière la vitre. Tu aimes bien cette heure que tu y passes, avec l’ordinateur et ton gobelet de café. De l’autre côté de la rue, l’ouverture de ce tunnel qui ressort tout en bas, directement sur le quai, à côté du musée des Beaux-Arts. Il est réservé aux vieux bus de la ville, qui émergent de la côte en ronflant et fumant avant de monter vers l’Hôpital Nord. Ce tunnel a été inauguré du temps où Lovecraft vivait dans la rue d’à côté : je ne peux pas imaginer qu’il n’ait pas suivi les travaux, ce percement souterrain de sa ville, lui qui voyait partout des abîmes. Côté descente, toujours deux ou trois personnes à attendre le suivant. Le fou du carrefour repasse souvent devant la vitre, agité. Il ne regarde personne, ne demande pas vraiment d’argent, plutôt juste comme d’habiter la rue. J’aime bien ce lieu parce qu’il est celui où entrent, le temps d’un gobelet de café comme le mien, les types occupés au chantier d’en face, ou les flics de permanence, et d’autres. Humble et vivante activité de quartier. Si à New York Lovecraft descendait trois fois par jour de son 1er étage au 169 Clinton Street pour avaler un café chez John’s, à Providence c’est plutôt l’après-midi qu’il s’embarque pour une longue marche de fin du jour. Pour manger pas cher, spaghettis bolognaise ou barquette de haricots à quelques cents, il traverse parfois l’eau dans ses rives de pierre : c’était moins cher à Kennedy Platz, et personne ne fait attention à lui – Kennedy Platz c’est bien aussi un lieu lovecraftien.

S’‘est bâtie peu à peu dans Lovecraft une ville aux contours incertains, souvent nocturne, liée à des événements inexpliqués – elle s’appelle Arkham, et en son coeur garde une université, la Miskatonic University, qu’il est bien difficile de ne pas assimiler à Providence et tout ce quartier entremêlé aux maisons et bâtiments occupés ou construits par la Brown. Pourtant, la bibliothèque universitaire (financée au départ par les Rockefeller, elle en porte le nom), et en face le clair mais lourd bâtiment de la John Hay Library, portent peu au mystère. On s’assoit dans la grande salle, dans le champ de vision de la personne qui veille aux manuscrits. On vous apporte sur un chariot les cartons d’archive demandés. Puis vous vous immergez dans les carnets, les lettres, les versions dactylographiées de Lovecraft. Dans la petite salle réservée à la manipulation des originaux, vous avez dans vos mains les minuscules carnets qui vous servent d’agenda. On a de l’émotion à ces détails que n’ont pas répertoriés les transcriptions précédentes, à telle logique d’enchaînement des versions du Commonplace Book qu’on sera le premier à reconstituer. Mais non, ces grandes salles silencieuses et aseptisées, ce n’est pas Arkham, ce n’est pas le Necronomicon.

Retour centre-ville, derrière Kennedy Platz. De la rue on ne voit rien, il faut vraiment qu’on vous ait indiqué l’adresse. Un escalier raide et étroit, et au premier étage un palier encombré de cartons et papiers, des affichettes pour des concerts, des associations, des événements. Quand on pousse la porte, on a de la peine à distinguer le bonhomme pas si vieux, mais quand même plus qu’enveloppé, derrière son mur de livres, où il a son tiroir-caisse. Une fille assez jeune l’aide, elle dépose de nouveaux livres dans les rayons. C’est un capharnaüm. Milliers de livres d’occasion, et aussi un recoin Lovecraft. J’y ai trouvé quelques raretés cherchées depuis longtemps (le livre que lui dédie, dans les années 70, celui qui fut son plus proche ami, Frank Belknap Long. Cet endroit n’existait pas du temps de Lovecraft. Mais, après sa mort, sa tante Annie fait procéder par une voisine à l’inventaire des livres que recèle sa bibliothèque, un bon millier. La pauvre tante Annie en donne beaucoup, mais n’aura pas le temps de procéder à la vente. Dans les années 50, beaucoup des livres de Lovecraft ont échoué chez les bouquinistes de la ville, ici, dans l’antre qui porte le nom de Cellar Stories, j’ai souvent espéré tomber sur un livre portant discrètement ses initiales ou son ex-libris en page de garde. De telles découvertes doivent bien rester possible, dans la mer d’indifférence.

L’inventaire de ses livres, longtemps qu’on en dispose. Lovecraft a toujours eu le vice de la fréquentation des bouquinistes, peu probable qu’il ait envisagé la dispersion des siens dans ces conditions. Moi, je ne m’étais pas vraiment intéressé à la question : naïvement, j’avais pensé que Bob Barlow avait confié à la John Hay Library les livres avec les manuscrits. Quand je suis arrivé la première fois, c’est ce que j’ai demandé : cette anthologie Baudelaire en anglais, publiée en 1919, ce livre qui a eu une telle importance pour Lovecraft, je voulais l’examiner avec mes mains. On m’a expliqué.

Sous la John Hay Library, côté ville, on a bitumé le sol : il y a une entrée pour les camions, au bout, qu’ils aient accès aux réserves en sous-sol. Et la frange qui restait, on y a mis une vague pelouse. C’était là que Lovecraft habitait, de 1933 à 1937. Le propriétaire avait sa maison sur la rue, et au fond de la cour les chambres qu’il louait à quelques inconnus pas très argentés : Lovecraft et sa vieille tante sont les seuls dont nous ayons la piste. On pouvait louer les chambres libres pour quelques nuits ou une semaine, ça permettait à Howard d’accueillir les amis de passage, dont Barlow. Alors moi j’arpente le parking, je photographie le bitume et les murs. Parfois, les universitaires de passage me regardent avec un peu de curiosité. En architecture, on sait bien que ce que le lieu regarde est aussi important que le lieu lui-même. Sortant de la ruelle sur College Street en pente, voici donc ce qu’il voyait de Providence, sa ville, et au-dessus de lui la vieille université, si fier qu’il était d’habiter si près. Il se trouve qu’on a remorqué la maison côté rue à cinq cents mètres de là, façon américaine. C’était dans les années 70, il paraît qu’on a mis une dizaine de jours, très lentement, sans la démonter – une de ces vieilles maisons coloniales typiques, d’ailleurs plutôt humbles. Elle est plantée Prospect Street maintenant : je suis allé la voir souvent. Lovecraft malade, lorsque le cancer de l’intestin grêle se déclare complètement (des symptômes avaient précédé : cette frilosité, et la non-appétence pour tout ce qui est manger, dans une période où tout pourtant semblait enfin se décider pour le reconnaître, et – au moins – le publier) et qu’on l’emporte au Butler Hospital, là où est morte sa mère et où il mourra lui-même trois semaines plus tard, c’est bien ce mur et ces volets qui seront sa dernière vision de Providence.

Juste en contrebas de la maison déplacée, mais donnant sur Benefit Street (on n’en parle bien moins que de la « maison maudite », même trottoir et deux cents mètres plus loin), la maison funéraire où on l’a rapporté, avant le convoi qu’ils seront moins d’une dizaine à suivre. Curieusement, cette maison serait celle qui a le moins changé – par sa fonction même ? Souvent je m’y suis arrêté. Est-ce qu’un mort ne pourrait continuer d’habiter aussi longtemps qu’il le veut une chambre où on l’a déposé seul, dans cette maison qui est bien la seule de la rue à ne jamais s’éclairer au soir ?

Henry Anthony Wilcox est descendu d’Angell Street à Kennedy Platz, a payé le prix d’un ticket ordinaire pour monter dans le bus 61 et sa climatisation délétère et agressive pour aller passer la journée à Newport. Le trajet dure une bonne heure, on est bien secoué. Là-bas, un autre bus et il arrivera dans cet endroit qu’il aime bien, après les grandes maisons folles des Van der Bilt, où se forment ces falaises de roche noire. Le bruit des oiseaux y est éternel, et le battement des vagues. Il a apporté son carnet grand format et ses aquarelles. Quatre-vingt-dix ans plus tôt – mais il ne le sait pas –, dans cet été 1926 très chaud, Lovecraft venait souvent à cet endroit précis (il l’a dessiné, lui aussi). Il y avait une navette par bateau depuis l’embranchement de la Seekonk à Providence, au pied de la centrale thermique. Si on prend le tout premier bateau et qu’on revient par le tout dernier, ça ne coûte que 60 cents l’aller-retour. Il apporte son écritoire, et probablement aussi sa lunette télescopique, celle qui lui sera volée à Albany deux ans plus tard. Il écrit une drôle d’histoire, où un étudiant des Beaux-Arts de Providence, Henry Anthony Wilcox, considéré par ses pairs comme lunatique, « précoce, de grand talent mais de beaucoup d’excentricité », lui-même se considérant comme « psychiquement hypersensible » et auquel on reprochait que ses rêves bizarres influent ses productions artistiques (Lovecraft utilise à son égard le même adjectif communément utilisé à cette époque pour qualifier les homosexuels, comme l’étaient – dans les proches ou les relations de Lovecraft – Samuel Loveman ou Hart Crane), réalise d’après un rêve de la nuit une sculpture qui tétanise le digne professeur en langues anciennes de la Brown.

Mais Lovecraft a constamment voyagé, sur toute la côte Est de Québec à la Floride, servant volontiers de guide à ses amis pour Philadelphie aussi bien que Marblehead, connaissant tous les dédales de Boston comme sa poche (connaissait-il sa poche ? – oui, si on considère le désespoir où le met, revenant une fois de chez les Barlow en Floride, la perte d’une petite bille bleue qu’il y conservait depuis la mort de son grand-père, des décennies plus tôt). Ainsi, Lovecraft avec les Belknap Long, qui ont une voiture, ont-ils remonté le Cape Cod, s’arrêtant forcément au sémaphore de North Truro où Thoreau a dormi et qu’Edward Hopper, plus âgé que Lovecraft même s’il continuera de peindre jusque dans les années 70) représentera souvent. Une fois, ils s’offriront même, à Bourne qui est l’embranchement du cap, un baptême de l’air à six dollars, grosse somme pour Lovecraft. Il connaît aussi particulièrement bien New Bedford, avec son musée de la pêche à la baleine bien plus consistant que celui de Nantucket (il ira aussi à Nantucket, en 1928, louera une bicyclette et fera le tour de l’île, reprendra le ferry du soir). Pourtant, sur la route, une ville comme Fall River, avec son viaduc au-dessus des moulins à textile alors en pleine activité, comment cela ne le retient pas, et pourquoi il n’en parle jamais ?

Dans la période de crête de sa participation à l’association de journalistes amateurs, il va à Boston presque chaque semaine. Il y rencontrera Dunsany, seul « grand » écrivain avec qui il pourra échanger directement avant son propre définitif basculement vers la fiction. Il reprend le dernier train, vers 23h20, qui arrive à Providence vers 1h du matin, remontant alors à pied la colline par Waterman ou Angell. J’ai pris ce même train, et longtemps, pour rentrer de Paris à chez moi, j’ai pris le dernier train d’Austerlitz, aux mêmes heures. Je sais le rôle de ces latences, avec lumières ou paysages même mornes derrière les vitres.

Dans cette géographie bizarre de la colline, là où elle rejoint le centre-ville, les bâtiments dispersés de la RISD et ceux de la Brown voisinent et s’imbriquent. Ainsi, juste à côté du musée, et jouxtant l’école de sculpture, un bâtiment de sciences naturelles. Quand Henry Anthony Wilcox remonte le soir vers sa chambre d’Angell Street, c’est éclairé, il ne peut s’empêcher d’un regard en surplomb sur les salles d’expérience. Des bassins avec des poissons, des animaux empaillés. « Et tout cela probablement identique il y a quatre-vingt-dix ans », se dit-il. Il se dit qu’il devrait venir y dessiner un de ces jours, mais les jours passent et il ne l’a pas fait. Ils ont un cours commun avec des étudiants de la Brown, notamment en informatique, mais c’est d’art numérique qu’il s’agit : c’est de là qu’il revient, les grandes salles éclairées en étage du bâtiment neuf, où on distingue de loin les tranchants noirs réguliers des écrans.

Il y a une stèle dans la pelouse, près de l’entrée de service de la John Hay Library, avec le profil aigu de Lovecraft – mais ça n’a pas empêché pour la construire de transformer en parking l’emplacement de la maison où furent écrits les manuscrits à elle légués. La maison natale et cette de l’adolescence sont effacées d’Angell Street, en ce coin populaire de boutiques pour les étudiants. De vieilles maisons coloniales (celle de la famille Lippitt) aident à subodorer ce que fut le décor de l’enfance lovecraftienne. Pourtant, dans la vieille bibliothèque de l’Athenæum (qui honore Poe, mais cache Lovecraft, alors que les livres qu’on prend en rayon sont ceux-là mêmes qu’il a tenus), ou sur les marches d’ardoise au long de la vieille église Saint-John, ou au coucher du soleil contre le vieil arbre de Prospect Park, ou debout devant la tombe de sa mère (et donc aussi la sienne, maintenant), ou pourquoi pas lorsqu’on fouille dans les allées encombrées du bouquiniste du centre-ville, Cellar Stories, c’est bien Lovecraft qu’on sent derrière soi, dans son propre dos, qui respire et qui pourrait soudain se mettre à rire de sa voix haut perchée. Les étudiants du RISD et ceux de la Brown le lisent-ils ? Après tout, ce n’est pas bien grave : le malaise propre à Providence, qui a donné son soubassement à l’oeuvre de Lovecraft, a toujours conditionné la leur. C’est juste, pour Lovecraft, que c’est à nous-mêmes de mener l’enquête, puisque eux tous, là-bas, ils n’en veulent pas.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 juillet 2016
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