back to basics, 8 | dialogue avec camion

approche du dialogue avec Marguerite Duras



 


• Duras, Le camion, et titres sur lesquels s’appuie cette proposition. Vous pouvez les commander directement ci-dessus.

 


- Rappel : les abonnés au site trouveront dans le dossier « fiches imprimables » des ressources complémentaires et extraits pour usage personnel ou animation de vos propres ateliers.

- me transmettre par mail vos contributions en fichier joint .doc .rtf .odt .pages plutôt que dans le corps du mail (et jamais en pdf), elles seront insérées à la suite de la proposition (màj hebdo), l’espace commentaires étant réservé aux échanges et discussions. Les contributions seront actualisées et complétées jusque fin septembre.

- soyez gentils : même si vous supposez que je le connais par coeur, merci de faire figurer le http:// de votre blog ou site à la fin de chaque texte envoyé !

- enfin, bienvenue à toutes celles et tous ceux qui souhaitent nous rejoindre, tout est expliqué ici.


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PRÉSENTATION & SYNTHÈSE

Encore une vidéo un peu longue, désolé. Mais pas question de s’en tenir à une consigne technique, ce ue je veux, pour la liberté et l’ambition de l’exploration, c’est définir une approche, un questionnement, un territoire.

Donc très important pour moi de repartir de ce qui qualifie l’instance du dialogue, et comment il se construit littérairement non pas comme mimétique de la conversation, mais comme acte autonome, qui tirera sa force de l’illusion – en arrière de lui– d’une conversation réelle. Et, seulement à ce prix, lui confèrera et son illusion et sa réalité.

Je fais l’exercice devant vous dans la vidéo : qu’on ouvre Stendhal à n’importe quelle page, jamais un dialogue n’est symétrique, et les règles qu’il établit changent presque à chaque réplique. Dans le passage que je lis, entre trois personnages, c’est le silence de Clélia, à qui les deux autres s’adressent, qui crée la dynamique par déséquilibre.

Je parle aussi beaucoup d’un livre pour moi essentiel, ces entretiens où Koltès parle de sa façon d’écrire. Et notamment en posant le dialogue comme confrontation de temporalités croisées ou, au moins, superposées. Même dans l’écrit qui les fait se suivre linéairement, l’activité mentale du lecteur est toujours en tiers dans l’échange des répliques. Le lecteur est actif pendant l’écoute, tout comme l’acteur qui écoute son ou sa camarade dans sa réplique longue ou brève (le fabuleux texte de Claudel sur « à quoi pense l’acteur qui écoute une tirade de Racine dite par celui qui lui fait face »). La réplique suivante (mais la première réplique d’un dialogue est aussi réponse à ce qui a commencé avant le dialogue reproduit) n’est pas une réponse à celle qu’on vient d’entendre, mais la prise en compte de cette réplique initiale plus l’activité mentale double, de celui qui répond et celle du lecteur, pendant le temps d’énonciation de la première réplique. Le dialogue ne répond jamais, il déplace et il ouvre.

La question, pour l’animateur d’atelier d’écriture, quel que soit le texte source qu’il va convoquer (il n’en manque pas), sera de rendre précis un fonctionnement formel qui permette de se tenir à distance d’une copie mimétique du conversationnel.

C’est ainsi que je reviens sur la suite d’exercices pour l’approche dialogique rassemblés dans Outils du roman :
- dans et alors, il est où le dialogue, reprise sous forme narrative d’un basique des exercices de théâtre : on joue la scène sans dire les paroles, ça paraît une idée assez triviale, mais 1, essayez, 2, pensez toujours, quand vous écrivez un dialogue, qu’il y a toute une part de la conversation réelle, ou supposée réelle, qui sera prise en compte uniquement par le narratif – et si vous enseignez ou animez des ateliers, faites donc faire cet exercice à votre public, dès l’école primaire, ça vous convaincra... et nulle crainte, ils sauront toujours quoi raconter comme dialogue, d’autant mieux qu’ils auront la liberté d’en faire un film muet !
- dans la suite de 3 exercices, pompiers du dialogue, l’adresse à l’absent est un basique qu’on pratique tous aussi, et j’insisterais sur le dernier : une fois construit le dialogue, se forcer à en effacer un gros cinquième ou un petit quart, et faire en sorte que cette part enlevée crée la danse et l’élan de l’ensemble...

Ensuite, je reviens sur l’exercice qui m’est le plus familier, à partir de Rencontre avec Samuel Beckett de Charles Juliet, l’exercice que je nomme dialogue à un seul qui parle, et merci d’aller lire (même DH, oui, même DH) la présentation de cet exercice avant qu’ici on en arrive à notre consigne même. Vous le retrouverez, mais avec les contributions des participants, dans cette séance exemple nocturnes de la B.U. d’Angers en 2010 (ah, nostalgie de ce bel atelier).

Et maintenant, la proposition d’aujourd’hui, à partir d’un texte-poème, texte-roman, texte d’infinis miroirs et creusements, Le camion de Marguerite Duras.

Oui, c’est aussi un film, mais ce principe d’existence simultané, qui peut être seulement suggéré, est un constituant structurant de l’oeuvre de Duras, de L’homme atlantique à La mort du jeune aviateur anglais. Et c’est peut-être bien le premier déplacement qu’elle nous laisse en héritage, pour nous qui sommes en permanence mus par cette équivalence des médias dans notre confrontation au monde.

Si vous le pouvez, prenez donc le temps de revoir tout ou partie de ce film majeur....

Ce qui est fabuleux ici, c’est comment le dialogue est lui-même l’objet narratif central du film, montré comme tel, les deux personnages impliqués dans un dialogue qu’ils lisent, mais qui a été écrit précisément pour cette mise en scène d’eux dialoguant.

Avec évidemment tout le côté savant de la mécanique durassienne : quand le livre ajoute que Depardieu prononce Stuyvesant à la française, est-ce une didascalie ou un ajout ? Et le couple de personnages dans le camion est souvent un dédoublement (mais ne s’y réduit jamais) de leur propre couple, les mains de Depardieu, le fait que la femme soit petite et déjà âgée.

Tant que le film est accessible sur YouTube, soyez au moins attentif à comment Duras y construit progressivement du linéaire, poids de la conversation tenue par les deux personnages du camion, développement narratif de cette histoire (l’enfant, l’hosto psy), et ensuite, à mesure que ce côté concret pourrait avaler tout, la remise en abîme par le fait que cette femme, comme Godot aussi est un diptyque avec répétition indifférenciée de temps, fait la même chose chaque soir au bord de la même route indifférenciée aussi.

Noter comment Duras laisse cette possibilité narrative venir arbitrairement dans le film, la première fois, par son usage du conditionnel : Silence. Dans le film quelqu’un aurait dit : sans développer cette phrase à cet instant totalement incongrue, mais qui va devenir à son tour la base de la dernière boucle narrative (quelqu’un aurait dit ça, oui.

Le côté à la fois radical et unique du Camion pour notre exercice, c’est que tout le signifiant lié au monde, au réel, est déporté sur les images du camion traversant le paysage péri-urbain (roulant vers la mer, mais traversant cités et entrepôts, comme maintenu de force dans le parking du Auchan), et que précisément le dialogue de Duras, s’écrivant à elle-même son texte (ce n’est surtout pas une représentation d’une metteuse en scène lisant son scénario à un futur acteur) avec Depardieu ne garde plus que musique ouverte, comme les variations Diabelli infiniment déployées, espace résonant de langue interrogeant la durée et l’essence de ses propres mots... Ce qu’elle chante (la femme décrite), on ne le sait pas. Mais quand elle parle de fin du monde, le texte a valeur poétique inconciliable avec quoi que ce soit qui serait à cet instant montré.

Et donc, maintenant qu’on en est là, la consigne en trois lignes, enfin !
- convocation d’une situation dialogique, de ces moments biographiques de trouble qu’on garde longtemps, longtemps. On n’a pas chacun, de toute sa vie, cinq dialogues qui auraient compté comme ça.
- la mise en place du contexte – chez Duras, les didascalies en italiques avec les paysages traversés par le camion –, si c’est immobile c’est possible (la terrasse face coucher de soleil dans le Bella de Giraudoux, et j’assume le rapprochement), mais ça peut bien sûr être en mouvement, voiture, train (La modification), traversée à pied de ville ou chemin sur falaise ?
- comment le contexte va porter toute la tension et la signification, tandis que le dialogue en sera allégé, ne sera plus questionné qu’en tant qu’échange oral, en tant que cette oralité même...
- et penser musique, musique, musique – ce que vous proposerez, du dialogue, ne sera que sa musique, tandis que les visages, gestes, décors, objets, traversées, deviendront tout l’horizon, toute l’allégorie.

Petites suggestions pour finir :
- utilisez aussi la ruse, un dialogue est un artifice. Votre rôle à vous, c’est de construire cet artifice pour éliminer des paroles tout ce qui n’est pas nécessaire du point de vue littéraire, musique, harmoniques, d’alléger et utiliser l’élision pour que ce qui passe à l’écrit soit comme quelque chose entendu de loin, qui laisse au lecteur une part de travail pour reconstituer la conversation réelle.
- penser que la convention du tiret à la ligne n’est pas du tout obligatoire. On peut très bien signifier typographiquement le dialogue en allant à la ligne sans tiret. Ou en installant l’ensemble en continu. Voire même, comme Nathalie Sarraute, en interdisant au lecteur d’identifier qui parle parmi les protagonistes...

À vous d’écrire !

 

vos contributions


- Atelier lancé le 30 août, ouvert jusque 30 septembre 2016, rejoignez-nous !
- Vous pouvez bien sûr accompagner votre envoi d’une photo : format jpg, dimension max 520 px merci.
- Les publications se font dans l’ordre chronologique de réception.
- Bien repréciser dans chaque envoi la signature souhaitée et s’il vous plaît toujours inclure le lien éventuel vers blog ou site, même si vous pensez que je m’en souviens par coeur (c’est quand même un processus laborieux, les mises en ligne !).

Le TER numéro 28 traverse les bois. L’ombre des arbres joue avec la lumière, parfois on croit voir un chevreuil effarouché qui détale au passage des wagons. Depuis que la ligne est totalement électrifiée, le train avance presque en silence. Au long des voies, on entend que le souffle du vent qu’il génère par son passage, faisant trembler les arbres.

Luc est assis comme chaque soir à la même place, au milieu du wagon. Le train est presque plein ce soir mais il reste les places qui se font vis-à-vis, les gens craignant d’être obligés de croiser le regard des inconnus assis en face d’eux, ces places sont toujours les dernières à être choisies.

Elle monte à la gare de Chatillon, comme chaque soir. Il la regarde. Elle ne le voit pas. Elle parcourt des yeux les sièges puis avise celui qui est en face de lui et vient s’y asseoir. Il trouve qu’elle a l’air fatiguée. Elle remarque son regard et hoche la tête dans un salut informel. Jamais ils ne se sont parlé pourtant ils se voient tous les soirs. C’est un peu comme s’ils étaient voisins sans se connaître. Il sait qu’elle descendra dans une trentaine de kilomètres, dans une petite gare qu’il croyait désaffectée tant elle est vieillotte. Il se demande où elle vit et avec qui, mais n’a jamais eu le courage de lui demander.

Il se lance, c’est ce soir ou jamais…
— Les derniers jours de l’été sont vraiment très chauds cette année… dit-il en esquissant un sourire gêné.
Elle le regarde comme si elle le voyait pour la première fois. Un éclair amusé passe dans son regard, elle se dit que les banalités sur la météo sont toujours un classique pour faire connaissance. Pourquoi pas, après tout.
— Vous avez raison, la chaleur nous est tombée sur les épaules, comme la misère sur le pauvre monde ! Répond-t-elle avec un grand sourire. Mais en habitant dans les bois, on en souffre moins.
— Je plains les pauvres gens qui vivent en ville, ajoute-t-il rapidement.
Il ne faut pas lâcher la conversation, surtout, ne pas retomber dans le mutisme réciproque. Il est subjugué par ce sourire si lumineux.
— J’ai habité un certain temps dans le quartier Saint-Jean, poursuit-elle. Les soirs d’été, on avait l’impression que le bitume irradiait des ondes de chaleurs comme une marée montante. Vous voyez ?
— Oui je vois très bien, je travaille au rez-de-chaussée dans un quartier où les maisons se font face à quelques mètres, sans un seul souffle d’air et sans climatisation évidemment. On a la sensation d’être submergés par des strates d’air chaud qui tournent en rond dans les bureaux. Le patron pense que l’été ne dure jamais très longtemps et que la climatisation est un luxe hors de prix…
— Je vous plains beaucoup, il y a de quoi étouffer littéralement ces jours-ci.

Elle le regarde sincèrement désolée pour lui. Il est ému par ce regard attentif, jamais personne ne prête attention à son confort. Il a toujours eu l’habitude de se débrouiller seul.

Elle jette un coup d’œil sur son sac d’où dépasse une bouteille d’eau minérale, pensive et poursuit :
— J’espère que vous pensez à boire au moins, c’est important. Je ne peux vous offrir ma bouteille, j’ai bu au goulot. Désolée…
— Je vous remercie, répond-t-il en souriant à son tour. Nous avons de quoi boire au bureau, et même de quoi conserver les bouteilles au frais ! Le comité d’entreprise a au moins obtenu cela depuis la canicule de 2003.
— Très bien alors, dit-elle en baissant les yeux, soudain gênée de lui avoir proposé de son eau.
— C’était très gentil à vous, insiste-t-il.

Elle lève les yeux vers lui, les pommettes rosissantes, s’autorisant à le détailler.

Elle l’a déjà vu mais jamais vraiment regardé, alors qu’ils prennent le même train tous les soirs, été comme hiver. Elle ne saurait pas lui donner d’âge, mais lui trouve un visage généreux aux lèvres douces et pleines, avec un « je-ne-sais-quoi » de fragilité qui la touche.
— Je vais descendre bientôt, j’ai été ravie de faire votre connaissance, si l’on peut dire. On croise tant de monde dans une journée et pourtant les paroles échangées sont plutôt rares… Du moins en ce qui me concerne, ajoute-t-elle rapidement comme pour s’excuser.
— Je suis très heureux aussi de ces quelques mots échangés avec vous. Nous nous croisons tous les soirs et je me demande souvent ce que vous faites en descendant de ce train, répond-t-il en rougissant à son tour de son audace. Pardonnez ma curiosité, j’ai toujours eu ce gros défaut…
— Je ne trouve pas que cela soit un défaut. Il faut être curieux dans la vie, cela permet d’aller explorer le monde !
Il est soulagé de ne pas l’avoir choquée et la regarde plein d’espoir. Le train siffle en entrant en gare. Elle jette un coup d’œil à la voie et se lève en soupirant, lui tend la main et ajoute :
— Je dois descendre. J’ai été ravie de ce moment, mais nous pourrons poursuivre la conversation demain soir ?

Il hoche la tête, soudain ému par le contact de la douceur de sa main. Il finit par murmurer au moment où les portes s’ouvrent :
— Oh oui, merci beaucoup, j’attendrai demain soir avec un grand plaisir…

Elle descend sur un dernier regard, les portes se referment sur son sourire et le train repart. Il la regarde avec l’impression que le film passe au ralenti. Elle secoue la tête, se retourne et disparaît dans la petite gare.

MARIE-CHRISTINE GRIMARD*


— Tu savais où tu allais ?
— Non, car ce n’était pas important.
— Mais on ne part jamais sans avoir une destination bien définie…
— Si, c’est le principe de l’aventure.

(on double un camion frigorifique, il nous rafraîchit mentalement)

— J’ai toujours rêvé d’aller quelque part sans situer l’arrivée.
— C’est peut-être l’idéal du voyage : se laisser guider par l’imprévu et non par une carte routière ou un GPS.
— C’est bizarre, on dirait que les gens qui font du stop ont disparu de la surface des routes…
— Oui, plus personne ne s’arrête, il faut être fou pour encore essayer (ils préfèrent Blablacar).

(on dépasse une antique Volvo marron qui fait du 90 km/h sur l’autoroute)

— Ce que je préfère, c’est rouler de nuit : comme si on parcourait un rêve motorisé.
— Les paysages de Corse sont pourtant magnifiques de jour.
— Parfois, cela fait un peu trop carte postale, non ?
— Il faudrait que nos yeux les transforment en noir et blanc.

(on aperçoit une ambulance avec ses gyrophares bleus qui fonce sur la voie de l’autre côté)

— Après mon bac de philo, je suis allé en stop avec un copain depuis Vesoul jusqu’en Norvège…
— Oui, mais à l’époque, ce devait être plus facile ?
— On était jeunes et inconscients, et ceux qui s’arrêtaient pour nous devaient le savoir.
— Ils s’en souviennent peut-être encore : que sont-ils devenus ?

(de loin, on ralentit, l’octroi de la société privée barre le passage)

— Les figures s’effacent avec le temps. Le bitume ne garde que la trace des pneus par millions.
— Il n’y avait pas de caméras pour nous enregistrer aux péages. En Suède, ils allaient peu après (le 3 septembre 1967) découvrir la conduite à droite.
— Tes parents n’étaient pas inquiets ?
— Pas de téléphone portable, en ce temps éperdu : pas de sonnerie intempestive. Séparation complète pendant un mois, tous les liens coupés sauf dans la mémoire.

(un semi-remorque se déporte sur la troisième voie, il a du mal à rouler plus vite que son concurrent)

— Vous êtes rentrés sains et saufs ?
— Des Parisiens en 404 break, rencontrés sur le port, nous ont ramenés de Bergen directement à Besançon : on était devenus comme leurs deux fils pendant plusieurs jours.
— L’adoption peut prendre des formes inattendues.
— – Dans le lecteur de notre voiture, tu ne mettrais pas le CD d’Ibrahim Maalouf, avec ce morceau que j’aime tant, Beirut ?

(on n’avait jamais vu un camion libanais sur une autoroute française)

DOMINIQUE HASSELMANN*


On marchait. Comme d’habitude, dans les rues de la ville, et puis on s’éloignait, on arrivait dans les faubourgs, au-delà desquels on finissait par atteindre ce qu’il restait de campagne, des morceaux de champs coincés entre des routes et des voies ferrées. Et comme d’habitude, on marchait sans rien dire. Ce qui n’empêchait pas d’essayer d’imaginer ce qu’il se passait dans la tête de l’autre... Lui, soixante ans, usé, plus vieux que son âge. Moi... ? Silence. Il ne m’avait jamais parlé. Je veux dire vraiment parlé. Nous marchions côte à côte comme nous avions vécu. À côté... Et ce silence pesait trois tonnes... Mais ce jour-là ?... Ce n’était plus l’été, l’automne à peine installé n’annonçait pas encore l’hiver, l’air était léger, le soleil toujours timide dans ce pays semblait faire sourire la ville et le paysage... D’habitude... il n’y aurait plus jamais d’habitudes... en tout cas, plus celles-là... et l’atmosphère aurait dû en être plus lourde... en tout cas pour lui... vieux, usé, qui arrivait au bout de sa vie... et sans doute se sentait-il ce jour-là encore plus vieux que d’habitude, encore plus disqualifié, fini... définitivement incompris, à jamais hors jeu, anachronique dans les rues de la ville, jeté, exclu du paysage, il en serait bientôt de toute façon effacé, la Faucheuse le guettait, elle l’attraperait au prochain tournant, il le savait, le moment était très proche... Elle aussi, qui marchait à ses côtés ce jour-là, comme autrefois mais pas exactement comme d’habitude, elle le savait... elle, c’est-à-dire moi... mais comment l’expliquer ?... en sa présence, elle n’était jamais elle, elle s’objectivait immanquablement sous son regard, se dédoublait sans le vouloir, le moi devenait elle, un sujet de mécontentent ou un objet de reproche, une entité bizarre, un être à mi-chemin entre la première et la troisième personne, elle en soi ou elle pour lui, il fallait qu’elle devienne une partie de lui, qu’elle soit un peu je en lui, qu’elle adopte son point de vue pour essayer de le comprendre, deviner ses questions, imaginer les réponses, se mettre à sa place, faire abstraction de son être à elle, car après tout, pourquoi vouloir rester soi ?... Il avait les yeux dans le vague, il avait toujours eu les yeux dans le vague... comme si ce qu’il était au fond de lui ne coïncidait pas avec le film de sa vie, comme s’il y avait une sorte de décalage spatio-temporel entre son vécu et ce qu’il ressentait, comme si la vision était empêchée par un tressautement de la pellicule, un accident ou un incident mystérieux sur lequel il n’avait pas de prise... Elle ne disait rien... qu’aurait-elle pu lui dire ?... il aurait pourtant aimé qu’elle lui parle... elle essayait, il s’en rendait compte, elle lui disait exprès des choses insignifiantes sur un ton des plus sérieux et même parfois grondeur quand elle abordait la question de sa santé qu’il n’avait pourtant pas l’impression de négliger... c’était bien qu’elle soit là, à côté de lui, comme avant, comme il y avait très longtemps... la vie passe si vite... on n’a pas le temps de dire ce que l’on voudrait dire... on n’a pas le temps de comprendre les choses de la vie... on n’a pas le temps d’apprendre à se comprendre... on n’a que le temps, parfois, de revivre certaines scènes... comme celle-ci... quand c’était lui qui marchait dans les rues de la ville à côté de son père... ils suivaient le même chemin qu’aujourd’hui... mais les faubourgs s’étendaient beaucoup moins loin, l’autoroute n’existait pas, les champs s’étendaient presque à perte de vue...

FRANÇOISE GÉRARD*


Les femmes, têtes basses, étaient restées autour du lit, tandis que les hommes, juste après le rideau retombé sur leurs dos, avaient recoiffé leurs casquettes, les faisant glisser légèrement d’avant en arrière jusqu’à venir couvrir précisément la trace de peau plus claire – sorte d’auréole - sur les fronts.
—  Asseyez-vous, faites comme chez vous...

Et Pierre avait tourné ses yeux un peu rouges vers la fenêtre, et son regard, comme libéré, avait franchi le mur de l’escalier, avait continué vers le fond du jardin, par-dessus le petit pêcher, avait franchi la haie, traversé le pré et pour finir avait buté tout au bout, contre la barre des 84.

Peut-être avait-il poursuivi en rêve vers la colline de M. 

Les hommes reculaient les chaises, les soulevant à l’aide de leurs deux mains, avec une précaution inhabituelle dans les gestes, pour déranger le moins d’air possible, pour faire le moins de bruit possible.

De toute façon, sur le lino, on n’aurait rien entendu. Ni leurs pieds qui
frottaient doucement, laissant de la poussière grise de terre sèche sous les chaises.

Mais ce jour-là, à part les soupirs un peu sifflants, le tic-tac de l’horloge à piles, on bougeait avec mille précautions, chaque geste comme entouré de ouate. Pour ne pas blesser.
— Quoi ?... Qu’est-ce que ?... avait dit Pierre se tournant brusquement vers la porte fermée.

Tirant de sa poche de pantalon un immense mouchoir à carreaux il s’était longuement mouché. Une façon d’occuper cet espace de silence sans dire un mot.

Quand il s’était levé, on avait distinctement entendu craquer ses os.
— Aah !... 

Personne n’avait remarqué sa grimace.

Les hommes, autour de la table avaient perçu dans leur dos le bref grattement de l’allumette sur le frottoir, comme une déchirure dans l’attente où chacun s’était installé, chacun y calant son corps et, tout de suite, le parfum soufré de la courte flamme et la fumée dissipée par les mouvements énergiques de la main - ils en avaient senti le souffle frôler leurs dos – et l’odeur du Toscano avaient bientôt empesté la cuisine.

Tous ils gardaient la tête basse, les yeux posés maintenant entre leurs genoux. Les gorges, serrées sous les nœuds de cravate, montaient descendaient en déglutissant. Ca faisait des petits bruits humides. Leurs ventres grommelaient parfois. L’un d’eux toussait pour s’essayer à parler. A tour de rôle, leurs mains jusqu’à leurs cous montaient glisser un doigt dans l’échancrure des cols pour respirer mieux, puis s’en retournaient se poser sur les genoux, pesantes bêtes mortes ou brusquement s’occupaient à l’inventaire des poches, parcourues alors d’agitations ténues.

Une mouche énorme venait d’entrer et éparpillait son bourdonnement éperdu dessinant autour des hommes un espace rempli d’arabesques impatientes qui énervait l’attente. Tantôt posée sur la suspension, alors le bourdon cessait, puis reprenait presque tout de suite, avec le vol à tâtons, répercuté mollement contre les murs, au rideau de la fenêtre où elle imprimait un faible tremblement, luttant contre la vitre, croyant voler, sans doute.

— On dirait que le soleil va sortir… 
— …Ah ?... Tu crois ? 
—  J’en sais rien, mais on dirait … 
—  Ah ! Ces mouches !... 
Pierre avait reposé son cigare éteint sur le rebord noirci du meuble.
Juste à l’endroit du rebord qui avait la taille exacte, au millimètre près, du trognon de Toscano.

Ils attendaient Mamé et les femmes.

Personne ne se serait servi, pas même un verre d’eau, sans elles.
Et sans Mamé, Pierre ne savait pas. Il continuait de regarder dehors, un peu plus loin. Un lieu imprécis mais loin, où il pouvait mener son esprit et le laisser libre de rêver aux bêtes, aux lapins qui attendaient, aux poules qui n’avaient pas été sorties dans la cour, au bois qu’il devait couper, à l’herbe à faucher encore.

Il n’aurait pas su dire s’il était l’heure du café ou celle d’un verre de vin rouge.
Le robinet fuyard musiquait sur la pierre. Il faudrait se décider à le réparer. Un autre jour.

Alors, ils attendaient.
— Hum… 
— Oh ? Vous savez pas ? A la Grange à Dîme il est arrivé une... »

Commença l’un, puis se ravisant, secoua la tête et se tut.

Les autres, levant les yeux, regardèrent un moment celui qui avait lancé ces mots, attendant une suite qui ne venait pas, puis chacun retourna à son ilot de silence.

Derrière la porte fermée, parvenaient les pleurs des femmes, mais assez loin.

On aurait pu les oublier. Presque

On entendait l’oiseau pépier. Vie minuscule sautillante, piétinant les graines
éparpillées, en même temps que le frottement de ses ailes contre la cage.
—  Ffffffrrrt. Chiiiiip chipchiiiip ?.... frfrrrft...

Dehors, l’aboiement d’un chien monta, tout près. Recommença, plusieurs fois, les cris de plus en plus rapprochés et aigus. Une sorte de folie de bête bavarde. On n’entendait plus que ça. Les hommes se tournaient les uns vers les autres. Au milieu de la voix animale enfla le bruit d’un véhicule qui grimpait la rue, freina, puis roula sur des graviers très doucement, puis le bruit stoppa. Une portière claqua. Le chien jappait toujours. Une voix de femme braillât, suraigüe, brutale, excédée :
— Friska ! tais-toi !... Allons ! Jo ! fais-la taire ! 

Le silence, enfin, se réinstalla à nouveau autour d’eux.
— C’est Jo qui revient de l’usine… Il devait être du matin… Il est trois heures… Je l’ai pourtant pas entendu partir à cinq heures et demie… Quand j’ pense que j’y suis toujours allé à pieds… Eté comme hiver… De jour comme de nuit… Et même quand on était à Mont-Dessus. Six kilomètres, ça faisait. 

Pierre, sa tête oscillant de bas en haut, avait déroulé une phrase complète et les autres s’étaient sentis soulagés, soudain encouragés. Sa voix avait ouvert un passage aux leurs et elles s’y étaient engouffrées. Un peu à la manière d’un trou qu’on agrandit dans une toile.
— C’est plus pareil aujourd’hui. C’est plus comme dans l’temps. 
—  Tout va vite. Toujours plus vite. 
—  Le fils voudrait acheter un tracteur maintenant. Moi, j’en n’ai jamais eu b’soin… Sans compter qu’avec nos près dans les pentes, je sais pas qu’est-ce que ça va faire… 
—  On pourrait plus r’venir en arrière. 
— C’est pas qu’les gens soient dev’nus fainéants…mais rev’nir en arrière… comme du temps d’nos parents ?... ça, non…on pourrait plus… Pourtant… »
Les hommes s’échauffaient peu à peu dans l’échange, bougeaient sur leur chaise, rejoignaient leurs gestes revenus en même temps que les paroles.
Ils n’avaient pas entendus les femmes, leur murmure, se rapprocher.

Quand la porte s’ouvrit, comme pris en faute, ils sursautèrent, laissèrent retomber tous leurs mots emmêlés au centre de la pièce.

FRANÇOISE DURIF


Humphrey m’a d’abord laissé passer et nous sommes entrés ensemble dans la buanderie. Il m’a désigné une chaise de la main, près de la machine à laver. Par chance, on n’en étions pas encore à l’essorage, les coups de tambour étaient plutôt discrets.
— J’aurais du apporter ma guitare.

Humphrey, qui n’avait pas terminé sa bouderie, a préféré rester debout. Il a hésité quelques instants à poser sa main sur le rebord de l’évier, juste derrière lui, mais il s’est ravisé puis a jeté ses yeux noirs sur moi.
— Une cigarette ?
— Jamais avant le séchage.

Le marin a baissé les yeux sur son pantalon. Lorsque j’avais pénétré dans la pièce quelques instants plus tôt, mon cerveau avait refusé d’admettre la présence du sèche-linge débranché versant ses dernières larmes au beau milieu de celle-ci, entre l’ampoule isolée sur le mur et moi. Des fils pendaient un peu partout et la porte était fendue.

De toute façon, j’avais arrêté de fumer cinq ans auparavant. Humphrey s’est approché pour m’épargner la vue atroce de l’épave, mais je continuais à la voir, un peu diluée.
— Je la cherche toujours.

Les accords de piano sautaient par à-coups au-dessus de la voix enivrée des invités malgré l’épaisseur de la dalle de béton. Buanderie, salle de bain, W.C., chambre à coucher, cuisine, salon, l’éternel retour du même, mais en différent et en quantité limitée, je lui ai dit. À ce moment là, il s’est efforcé de rougir mais au mieux, c’est le sèche-linge qui a perdu de sa contenance.
— Avec une ombre, je peux au moins faire semblant d’être quelqu’un.

En disant cela, il s’est écarté d’un pas et il a repris des couleurs. Là où il se tenait une dizaine de secondes plutôt, l’ombre de l’engin détraqué s’est étalée comme une bouse. Elle est morte, probablement, en train de pourrir au fond d’un fossé ou au beau milieu d’un grand terrain vague.
— Elle aura trouvé un foyer, une gamelle débordante d’amour.

On aurait dit qu’il respirait avec les yeux tant ils étaient vides. Il s’est tourné vers le sèche-linge et en a retiré un coussin couvert de poils gris et noirs qu’il a déposé à mes pieds.
— Je venais de passer l’aspirateur dans toute la maison.

À ce moment-là j’ai bien cru qu’il allait me lancer ses yeux en pleine figure. Le piano s’est tu puis on a commencé à entendre la grosse caisse, quelques sons de synthétiseur vintage et la percussion irrégulière des capsules retombant sur la carrelage chaud. Humphrey s’est mis à trembler. Pour conjurer le sort il a entrepris une minutieuse inspection de la buanderie, scrutant mille fois les mêmes détails, balayant mille fois de la même main les mêmes toiles d’araignée.
— Une gamelle, oui, une grosse gamelle.

Discrètement, j’ai tendu la jambe et il est tombé à plat ventre. Accusant le balais, je l’ai aidé à se relever. Une longue plaie lui traversait le visage du front au menton et une seconde plus petite, sur la joue droite. Je l’ai fait s’asseoir sur la chaise que j’occupais jusqu’à présent et j’ai entrepris de retirer un à un tous les petits bouts de verre qui s’étaient incrustés dans sa peau. Ensuite, j’ai ramassé dans un grand carton les éclats de bouteille dispersés un peu partout.
— Il sera certainement plein demain matin. J’amènerai tout ça au conteneur.

Il m’a serré dans ses bras et enfoui la tête au creux de mon épaule. Je l’ai doucement repoussé. J’ai eu à peine le temps de quitter la pièce qu’il a glissé de son siège et s’est endormi à même le sol, la tête sur le coussin et les pieds dans le tambour.

STEWEN CORVEZ*


Il a dépassé l’immeuble d’une centaine de mètres et s’est garé à la limite du petit terrain de jeu entre la bâtisse et la chaussée, et, comme elle se retournait vers leur balcon en posant la main sur la poignée, il lui a pris le bras
— attends

elle le regarde, elle ne dit rien, entre désir de retrouver son vélo rouge, usurpé une fois de plus par sa soeur - elle la sent derrière, là, tournant avec l’ami - et le plaisir inquiet de profiter encore un moment de lui, de l’avoir à elle, le père

— il faut que je te parle

il ne la regarde pas, il regarde devant, la rue qui tourne, descend vers le chemin du port, alors elle aussi elle regarde devant, elle s’est tendue, comme lui

— sur ton carnet il n’y avait pas cette fois « elle est rêveuse » comme l’année dernière

elle sourit maigre, inquiète, attentive

— mais « peut mieux faire », ou pire, c’est moins gentil
— Mère Marie-André ce n’est pas Françou, elle est en bois

il se tourne vers le petit profil buté
— elle est peut-être plus sèche, c’est ce qu’il te faut selon ta mère
et puis vite
— l’ai accompagnée hier aux réunions de parents, puisque suis là,... elles m’ont dit de te parler, puisque tu n’écoutes pas, enfin tu ne les écoutes pas

elle ne le regarde plus du coin de l’oeil, elle brûle des yeux la rue, et puis pendant qu’il continue elle se relâche, absente, un peu
— et par exemple pour le latin

les deux regards sont parallèles, il ébauche un sourire, elle aussi, pas le même mais partagé, avec chez elle un peu d’ironie indulgente
— tu sais je ne suis pas fou du latin, je trouve ça inutile, mais..
— moi j’aime ça

là elle s’est retournée, elle le regarde
— je sais.. c’est pour ça que tu a remis une copie blanche ?
— avec elle ça m’ennuie, le texte était nul et puis il y avait trois thèmes et ça ne m’intéresse pas
— ce n’est pas une raison, il faut apprendre à faire ce qui ennuie
— pas la..

il la coupe
— écoute

et il raconte : le voilier construit et offert par son oncle, son parrain, le voilier qui l’attendait au club nautique
— et je n’étais pas obligé de passer par le bureau, il suffisait d’enjamber la barrière

il raconte : les jours où il entrait au lycée, et puis continuait discrètement vers la salle des cartes pour sortir par une fenêtre et aller tirer des bords dans le port, et plus loin, vers le cap, les plages - il ne la regarde pas, il parle sec, s’applique à ne pas laisser le plaisir de la liberté du vent et du frémissement de la coque intervenir dans ce qui se veut contre-exemple ; elle, elle ne le regarde pas non plus, elle est partie avec lui, elle ne voit plus la rue
— et voilà je n’avais pas des notes faramineuses, tu penses bien... pas pu faire Navale, suis passé par la marine marchande
— tu as fait deux fois le tour du monde
— oui mais suis plus vieux que mes camarades, et tu ne sera pas la fille d’un amiral ni même...

elle s’est tournée vers lui, elle illumine
— mais tu as eu de beaux commandements
— pas toujours..

mais elle ajoute, comme pour elle, voix redevenue morne
— de toute façon suis une fille, pourrais pas être marin
— non mais tu auras le plaisir d’apprendre, et d’avoir accès aux belles choses

elle l’écoute, les yeux frémissant
— et tu pourras les enseigner à tes enfants

elle s’éteint
— tu auras une maison accueillante avec des livres, et des amis pour parler, pour écouter de la musique, pour... comme ta mère
— pas moi, suis moche et bête, on ne pourra pas m’aimer

ça elle l’a murmuré en regardant la main posée sur le volant, forte, veineuse, d’un brun rouge
— tu es idiote.. c’est toi qui lui ressemble le plus, souris tu verras

il lui prend l’épaule, il lui sourit jusqu’à ce qu’elle réponde avec réticence
— on y va ? Doivent se demander ce qu’on se dit.. pas besoin de le savoir, mais tu n’oublieras pas ?

ils sortent
- non je n’oublierai pas, promis...

elle part en courant, nattes dansantes, vers les autres enfants, il lève la tête vers le balcon, il fait un geste, monte l’escalier, délivré.. choisissant de ne pas se demander ce qui ne serait pas oublié

BRIGITTE CÉLÉRIER*


On était en juin, vers la toute fin, et durant ces trois mois, je l’avais accompagnée plusieurs fois jusque chez son oncologue « il me fait chier celui-là, tu sais » qui officiait à Neuilly. Un jour suivant, en juillet, j’avais été le voir, nous avions parlé, j’avais parlé surtout, en fin d’après midi mais à cette époque les jours sont encore longs, derrière lui à travers la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, les arbres d’une avenue, pour lui expliquer la haine dans laquelle elle tenait les médecins, il m’avait regardé, puis avait conclu, m’avait serré la main, m’assurant de sa sympathie.

Vers dix heures, l’ambulance s’est engagée sur la place devant Notre-Dame, puis a pris les quais devant la préfecture, à droite et a suivi son chemin. Elle, elle était allongée : à la fin du mois de mars précédent, elle avait fait une chute chez elle. Avant-hier, elle avait fait une autre chute, et on l’avait menée aux urgences de l’hôtel-Dieu. Sa canne, son twin-set en cachemire, un cadeau ramené de Venise, ses affaires, je ne sais plus comment elle était vêtue, l’ambulancier qui conduit comme s’il voulait nous emmener directement au cimetière, peut-être qu’il faisait chaud, j’étais assis, elle allongée, un drap sur elle, il me semble mais je confonds avec la suite, le tressautement des roues sur la chaussée, c’était une sorte de petit camion, ce genre d’ambulance qui trimballe les mourants, les blessés, les infirmes, elle était allongée, un petit sourire derrière ses lunettes un peu teintées, je ne fumais plus mais elle me dit « tu n’as pas une cigarette ? » ou alors j’ai rêvé, c’est possible, ce type de rêve peut me poursuivre de temps à autre, quand je pense à elle, elle était née en novembre mais détestait qu’on lui en parle, elle détestait pas mal de choses mais riait de tant et tant d’autres, elle souriait, allongée, l’ambulance passait le pont de Grenelle, de Bir-Hakeim ou n’importe lequel de ceux-là, tombeau ouvert c’est ce qu’on dit…

On repassa à nouveau la Seine quelque part, je ne sais plus, elle avait aux yeux cette chaleur, cette gentillesse, ou alors c’est moi qui invente, peut-être était-elle déjà ailleurs, partie, je ne sais plus, si tu me demandes de te raconter quelque chose comme ça mais je ne sais plus mon enfant, je ne sais plus, j’ai oublié j’ai préféré oublier, elle me parlait, oui, un peu, on allait à Nanterre, je ne sais plus exactement le nom de cette satanée clinique, je sais qu’on passait sous les immeubles de la Défense (quand j’y passe, je ne peux pas faire autrement que de me dire que ces bâtiments sont construits et qu’ils abritent tant et tant de choses informes, infâmes et ignobles, comme ces banques, ces sièges de société, ces types en uniformes et regards cyniques, cette horreur qui estropie, démembre, torture partout ailleurs dans le monde enfants femmes vieillards, et que les valides font la guerre, tu vois, c’est pourquoi cette photo, mais j’oublie) j’ai oublié, j’ai tout oublié, seulement elle était là et elle s’en allait, elle était là et j’avais pris sa main, puis d’un coup de frein rageur le type - c’était un type au volant- a stoppé devant l’entrée des malades de la clinique, je ne sais plus où elle se trouve, descendre du RER je le ferai plus tard, puis marcher un long moment et doubler la préfecture en la laissant à main gauche, rejoindre ici ou là, si j’y allais je retrouverais peut-être mais à présent, non, sa chambre donnait sur l’ombre du bâtiment, des arbres, un jardin, un couloir aux teintes jaunes et roses peut-être, mauves grises je ne sais plus, il n’était pas une heure, un médecin vint-il la voir, elle était dans un lit, dans son lit à midi, puis une autre heure passa, une infirmière, les choses se disaient, je ne les ai plus sous la main, elle était là, derrière son drap, peut-être cachée, « non, tu n’as pas de cigarette, non tu ne fumes plus, non » dehors il faisait chaud, je m’en suis allé, je n’achète plus de cigarette depuis tant d’années, je suis parti, le RER au bout du boulevard, ticket direction orange indiquée sur écran noir, le voilà qui arrive, le voilà, mon sac à l’épaule qui contient quoi, vais-je au travail, où vais-je, où suis-je, les portes s’ouvrent, les gens passent courent crient rient bousculent, rient encore l’été, il fait froid dans ce wagon cette voiture ce tunnel, il fait froid, il fait froid

PIERO COHEN-HADRIA*

Elle dit sur un ton confidentiel en se penchant en avant : « transhumanisme on y est, homme machine pour de bon avec des connexions et des puces partout ».

Elle ajoute qu’ il n’y a pas de différence entre le sujet et la matière, entre la pensée et le réel, entre le corps et l’esprit, entre nous et la nature et, plus fort, à ses oreilles hébétées, d’une voix viscérale et comme transformée : « et vous n’avez créé que ça ! » qui lui a probablement échappée. Lui, le scientiste comme elle l’appelle, en face d’elle, droit et lucide comme un I, murmure entre ses dents ouvertes sur son sourire impeccable de jeune cadre inside : « elle est folle, il va falloir l’interner, alors qu’elle n’est là que pour me sourire, s’offrir ! ». Et on dirait qu’il va claquer la bordure de table de la main dans un geste d’énervement démentant son flegme conditionné.

Elle poursuit, comme englobant l’homme en face d’elle dans l’encadrement de son visage, de sa voix, de sa pensée, et j’écoute, crispe les mains sur la table d’à côté, maigre soutien - « L’homme n’est plus que des ondes qui insèrent des mots qui l’enserrent qui le constituent, il a perdu sa chair il a déconstruit sa beauté il ne se rend pas compte qu’il est ... »

A cet instant je ferme les yeux, je sens que la maison-prison a les murs qui se soulèvent de rire et s’en tient les côtés pour ne pas tomber ; barre la route et vocalise : « tu n’as faite, tu me n’auras pas », dans son langage préprogrammé par les nouveaux informaticiens.

Et là, s’inscrit le commencement de lutte pour la désintégration volontaire. Elle secoue la tête dans le noir, se tourne et se retourne.

Puis elle se lève.

Au loin le vent se lève.

Ils se lèvent.

Elle voudrait pouvoir maudire toute cette part exécrable de la race humaine elle ne dit rien.

La voiture roule à grand fracas de circuits internes et de consommation d’hydrocarbures volés.

Le paysage défile à toute allure des villes et encore des villes frémissant à peine et se superposant sur des attitudes photographiées par les téléphones portables et rendues hideuses et impropres à la survivance des neuf milliards en place. Il fait bon et doux, il ne se passe rien. Parfois un cours d’eau à franchir. Et soudain, un coquelicot tranchant vif dans les lumières du bas-côté adouci, agité faiblement au vent, visant la pupille et l’enjolivant.

La voiture dit dans son langage machine, sans doute obligée de rompre le silence au quota dépassé dans la programmation : « êtes-vous-allée-à-Pau ? »
Blottie au fond du véhicule, elle hausse les épaules sans répondre.

Plus loin encore.

Une chaîne de montagnes au loin.

Le jour s’est levé lui aussi.

On zigzague au milieu des bruits de la vallée, indescriptibles trop mélangés, il faut monter.

Soudain, sans prévenir, la voiture rend l’âme dans plusieurs borborygmes éclaboussant les bas côtés.

En face, celle du maire descend la pente à faible allure, et lui, sortant la tête de la fenêtre ainsi qu’un bras démonstratif : « vous ne pouvez pas rester là, vous gênez, c’est dangereux ! », de même qu’une villageoise attardée, renchérissant en langage bègue : « mettez au au moins votre tri-triangle de de dieu le le père le fils et et le le saint esprit ! »

Elle entreprend l’escalade dure et fatigante, chargée du minimum vital.

En bas loin, loin de plus en plus loin, les jeunes filles en fleurs avides de sensation plongent sous l’eau sans bruit et parcourent la piscine en tous sens de leurs mouvements allongés qui parlent d’eux-mêmes. Et gambadent, leurs images précises, sucrées-salées, un temps dans la tête, de la femme, qui s’efforce de maintenir, un rythme d’avancée constant, mais il faut le dire, en crachant ses poumons.

Enfin, elle parvient au sommet. Plateau. Déchirant le ciel impavide. Immobile et enveloppant, bleu, chaud. Sans un souffle ou plutôt, chaud à respiration régulière, soulevant à peine les seins des collines environnantes. Elle s’assied. Les autres sont là, dispersés. Elle tombe amoureuse de deux ou trois déjà au travail. Tous s’activent, certains devant un simple bloc de papier- aquarelle, d’autres devant une toile sur un chevalet de campagne difficile à planter en terre récalcitrante. Le cœur éclaté, elle alpague une pomme et un grand carton râpeux blanc crème qui lui sourit. Le prof, debout, déambule et s’arrête devant chacun à tour de rôle, s’imprégnant de son univers, s’en emparant, le berçant, le retournant, le reposant en paix. Il fait beau. Il fait même trop chaud. On boit de l’eau qui circule et on s’active, les sens retournés, l’âme aux aguets, la cervelle directement portée sur la colonne vertébrale et la main au bout, reliée.

Ou bien la chair transcendante, lumineuse, gaie.

Elle agite l’onctuosité du pastel gras par goût de l’économie des moyens dans une cuisine à finalité simple. Elle est la montagne projetée sur son carton blanc crème. Elle sent durcir sa chair, se colorer son épiderme, respirer son entrelacement sanguin, brûler à nouveau les cent trente mètres sous son sol. Enfin, épuisée d’avoir tant vécu, tant échangé, se rejette d’un bloc sur l’herbe douce. En face, de l’autre côté du ravin empli de tous les verts naturels parsemés de couleurs arides et divertissantes, se dresse un mont chevelu d’une blondeur inouïe qui exaspère, fatigue les nerfs et fait du bien en même temps qu’ il emplit l’intégral du body enchanté d’être là ; tous unis vers l’univers, hétérogènes dans le travail artistique et collectif de l’instant bien présent. Elle dit seulement : « pourquoi on fait ça ? ». L’autre, le critique, celui qui va et vient et a les diplômes, celui qui a su se dire qu’il allait bien dans cette peau d’activité vaguement lucrative sans perte intégrale de l’essentiel, répond du tac au tac mais avant, je préfère vous le décrire pour que vous visualisiez bien la scène et qu’on ne s’embarque pas d’entrée de jeux dans une trop grande déformation humaine dont on est friand. Il est là, campé sur ses deux pieds jambes écartées comme deux troncs d’arbre qui vont en se rejoignant, le ventre en avant, les bras croisés, le regard perdu au loin sur cette montagne dont nous nous emparons, scrutant au dehors et la voix qui crache dans un rire saccadé : « pour nous approprier la force de lutter en faveur d’un bien commun. Pour faire exister à travers nos œuvres une mondialité aux vents multiples ».

Tous applaudissent. Elle garde le silence. Puis, comme ils s’en vont, regagne l’abri primal où elle est venue cacher et soigner sa métamorphose, sentir les frissons du vent sur les écailles de sa peau. Ne plus écouter que les cris des oiseaux.

CATHERINE LESAFFRE


Désolé mais ce que je vais dire sonne triste. 

Il était devant moi, allongé, drap et couverture remontés hauts. Pourtant, hiver comme été, air climatisé constant à l’envelopper. Dehors dans le petit parc avec banc, le froid bleu de février marche sous un gros rayon de soleil. La neige, comme à l’intérieur de la chambre. Et toujours cette odeur à flotter.
Mon « Comment vas-tu ? » vers lui, juste avant le penché pour la bise sur sa barbe râpeuse.

— Et Cathy ?
— Chris tu veux dire ? Elle va bien aussi. Je t’ai apporté un livre sur ta Russie.

Son sourire.

— Tu me lis ? 
— Un jour, en arrivant à la porte extérieure, j’aperçus devant moi Trotsky et sa femme. Un soldat les arrêta. Trotsky fouilla dans sa poche et ne trouva pas sa carte.
— Je suis Trotsky, dit-il au soldat.
— Vous n’avez pas de carte, répondit celui-ci avec obstination, vous n’entrerez pas ; les noms, ça m’est égal.
— Mais je suis le président du Soviet de Pétrograd.
— Eh bien, si vous êtes un personnage si important, vous devez bien avoir sur vous un papier quelconque.

Trotsky se montra patient.

— Conduisez-moi au commandant, dit-il.

Le soldat hésita, murmurant qu’on ne pouvait pas déranger à tout bout de champ le commandant pour n’importe qui, puis il appela le sous-officier, chef du poste. Trotsky lui expliqua la situation.

— Je suis Trotsky, répéta-t-il.
— Trotsky ! fit l’autre en se grattant la tête. Il me semble bien avoir entendu ce nom-là … Oui, en effet … Ça va bien vous pouvez passer, camarade. [1]

Au dessus de son lit, l’entrée de la vieille maison en peinture.

Après, j’ai oublié. Bientôt peut-être mon « Au revoir » et lui son « Adieu fils ! » ou peut-être « Et Zette, elle vient quand, dis ? ». Ce fut ma dernière visite à Jean.

JÉRÔME*


Non.

Tu demandes l’impossible.

Tu ne sais pas ce que c’est, la perte. Je ne le savais pas, avant de te perdre.

Non, impossible.

La perte, la seule fondamentale. La mort.

Mais il y a mort et mort.

Tu en parles avec distance et détachement, tu n’en sais rien.

On ne sait pas tant qu’on affirme savoir. On n’en parle plus, quand on sait.

Et alors ? Pas le droit de m’exprimer avec des phrases habiles, comme tu dis ?

Tu ne connais pas la perte. Il y a mort ; et mort.

La mort d’un enfant. Ce n’est pas pareil, tu ne peux pas savoir. Non.

Le décès de ton père n’est pas comparable à la mort de ma fille.

Non, même s’il s’agissait de mon mari, non.

La mort de ma fille est incomparable à la mort de mon mari.

Ce ne sont pas des mots. Mots, Morts. À une lettre près. Rien à voir.

Oui, la mort incarnée : mon mari, puis ma fille. Il y a mort, et mort.

Écoute-moi.

On parle de la mort, ça ne veut rien dire. Faudrait dire les morts. Autant de morts, que de morts. Que de raisons d’être morts. Que de lieux où mourir. Que de manières de mourir. Que de voies pour résister à la mort. Que de vies vécues avant la mort. Que de moments pour mourir. Que de vies qui peinent à survivre aux morts. Que de vies qui s’arrêtent sans mourir. Et je peux continuer. Alors, la mort ?

Toi qui écris, pourquoi t’obstiner ? Si tu refuses de délier ces amalgames, qui le ferait ? Je croyais le déni réservé à nous autres incultes.

Parce que c’est moi ? Pour ne pas acquiescer, quand c’est moi ?
…v
Ne rien m’accorder. Ni la souffrance d’une mère, ni les réflexions d’une femme. Comment sortir de ta captivité sans ta bienveillance ? Impossible rédemption.

Thérèse s’était levée. Elle ne fixe plus la zone vide qui lui fait face. Son regard se focalise sur le sol, elle secoue la tête avec une frénésie qui ne lui est pas coutumière, comme si elle admonesterait le plancher en bois. Ça crisse sous ses pieds à chaque mouvement, protestation ou réponse à la véhémence de la femme.

Quand tu ne veux pas, rien à faire, on ne peut rien tirer de toi.

Laisse-moi parler, laisse-moi finir ! Arrête de me couper !

Tu t’es toujours opposée à moi, tu as toujours décidé contre moi. Alors comment veux-tu que je croie à ta mort ? Comme le reste, elle est fausse parce que riposte, parade. Tu vois, moi aussi je peux faire de beaux raisonnements. Mais ça ne m’aide pas à colmater la douleur. Rien ne le pourra. Jamais. Ma fille.

J’ai tardé à te répondre ; mais une lettre, comment veux-tu répondre à une lettre ? Une lettre et tu disparais, tu meurs. Ce n’est pas un échange. One-way ticket. Tu as laissé une lettre, des mots. Quel choix me laisses-tu ? Rien. Ma fille.

De nouveau le regard droit devant elle. Ton à présent apaisé, endurci. Les phrases sont débitées les unes après les autres, avec toujours ces mêmes pauses qui laisseraient la place à des réponses obstinément absentes. Mais Thérèse les marque à peine.

Tu m’impressionnes, tu m’as toujours impressionnée sans te douter de ton emprise.

La mienne d’emprise ? Ridicule, banale emprise de mère sur sa fille. Mais toi ! C’est parce que tu es toi !

Je me suis égarée sur tes traces. Des jours à te poursuivre. Des routes sans directions. Tenter de me connecter à toi autrement. Me consumer à t’écouter à travers les bribes de vie que tu as omis d’effacer.

Et alors ? Peut-on désapprouver l’indiscrétion en amour ? La condamner, face à ta mort ?

Oui, j’ai tout lu et relu. Et lu. Tes textes, aussi hermétiques que toi. Je comprends, mais je ne comprends pas pourquoi. Tu m’échapperas toujours.

Ah, tu as raison, je n’ai pas le niveau. Je me suis arrêtée au bac. Ce n’était pas rien le bac, de mon temps, pour une femme. Mais tu te fiches de mon époque et tu as raison.

Alors dis-moi : pourquoi écrire, si l’écriture et la lecture nous laissent dans cette même absence de réponse à l’essentiel ?

C’est simple pourtant. L’écriture ne t’a pas sauvée. La lecture ne me permet pas de te rejoindre.

La voix est maintenant inaudible. Des sons coincés dans les interstices des dents. Qu’importe leur résonance dans une pièce vide. Les épaules de Thérèse se sont refermées sur son buste. Ses genoux. Les doigts. Ses cuisses. Le haut du dos. Tête penchée de côté. Elle semble réciter des psaumes édifiés par le silence et la solitude des derniers mois parisiens. Ils se détachent d’elle, à peine prononcés, textes écrits sans feuille ni écran. Ça passe à travers elle.

J’ai mis du temps à comprendre qu’il suffirait de répondre à ta lettre. D’y répondre à la lettre : demain, comme toi, je ne serai plus.

La seule fin possible à notre histoire : absorber ta mort, l’intégrer, l’incorporer en quittant la chair.

Je ne pouvais que retarder le moment de te rejoindre ma fille. Je n’ai pas peur de mourir, mais je ne pouvais pas renoncer à toi. Je me suis obstinée à réanimer ton rire, l’éclat de tes yeux. Ma malicieuse.

Je t’ai aimée, comme il n’est pas permis d’aimer. L’amour d’une mère, tendres tenailles.

Tout pas, toute respiration, tout mot étaient balbutiements de dialogues avec toi. Toi seule derrière tous les visages croisés, tous les corps frôlés, toutes les émotions. Toi, derrière tous ces silences. Toi ; le néant autour. Tu me manques. Tu me corrodes de l’intérieur, je ne suis plus.

Je suis tes choix, marche sur tes traces depuis mon arrivée. Piètres empreintes, où nous ont-elles menées ?

Moi, morte depuis ta lettre. Foudroyée par ses mots insensés, par l’acte qu’elle pose et revendique : ta disparition. L’impossible réel.

Tu me reprochais ma tiédeur bourgeoise ; me voici brûlures, cendres incandescentes, sans cesse ranimées par le souffle de ton absence.

Je veux vivre ta mort que je ne sais ni comprendre ni accepter. Éprouver tous les instants qui précédent cette fin, toutes les secondes. Se regarder partir sans retenir la vie qui nous abandonne à la poussière et à la mémoire du monde. À l’oubli.

Qu’as-tu vécu ces dernières heures de conscience ? Le seul moyen de t’accompagner est de me remettre dans ta mort comme j’ai occupé ta vie ces derniers mois.

Tu n’as pas voulu me laisser ton corps pour y dissoudre ma douleur, m’imprégner de ta substance... Je me tourne vers ton âme. Et même si la mort est personnelle, je la goûterai avec tes lèvres, malaxerai ses saveurs dans ta bouche, la broierai sous tes dents, la dissoudrai sous ta langue.

Je ne sais plus si je crois encore à l’au-delà. Le royaume des Cieux, pour nous réunir à nouveau. De t’avoir ratée ici est ma plus triste métaphysique. Que m’importe l’au-delà, si tu n’es plus sous nos cieux.

Pensais-tu que je te survivrais ? Cruelle enfant qui joue avec l’intouchable de la vie et son revers. Depuis petite, tu flirtes avec la mort comme si elle était distraction, enlèvement provisoire. Et nargues le pas sans retour de ce spectre. L’irrémédiable.

On ne joue pas avec ces forces malignes ma fille. Elles ne t’ont pas dérobée à moi, en dépit de l’objectivité de ta disparition. Mais elles nous sépareront en définitive, dans mon absurde quête de te retrouver, elles finiront par nous anéantir.

Tout jeu a ses risques, tu t’es frottée au plus radical. Je te suis. Je joue avec toi, mon souffle ultime.

GRACIA BEJJANI


À midi je ne vais pas dans le wagon restaurant. Je reste seule dans ma cabine pour un peu d’aquarelle. C’est là qu’il est entré, il s’est assis en face de moi. Je suis venu passer un petit moment avec vous. C’est bien ce que vous faites, l’aquarelle. Le charme profond de sa voix est envoûtant. Nous nous côtoyons sans paroles depuis plusieurs jours. Je l’ai fait tant de fois ce voyage. J’ai vu des arcs-en-ciel dans ce désert. J’en ai écrit dans un poème … « les toits des petites maisons, compagnes des yourtes, aux couleurs d’arcs-en-ciel perpétuels ». Nous traversons une gare toute blanche brodée de bleu sous le soleil. Sur les quais une petite fille fait du vélo à côté de sa maman. Les espoirs des peuples où qu’ils soient dans le monde sont universels. Nous souhaitons tous la santé, le bonheur pour nos familles, enfants et petits-enfants. Savez-vous que Van Gogh a appris le dessin à 35 ans ? Hundertwasser dit que dans la nature il n’y a pas de lignes droites. C’est une invention de l’homme. Nous regardons l’immensité de l’infini à travers les vitres du train. Dans ce désert de Gobi, le ciel éclatant de bleu s’adoucit parfois de quelques jolis et délicats nuages cotonneux. Des troupeaux de chameaux, de chèvres pour le cachemire, agitent le paysage. Je suis passionné de géographie, je possède d’ innombrables cartes. Chez moi les mûrs en sont tapissés. Je n’ai bientôt plus de place. Je ne sais pas trop la géographie. Le film tiré du livre d’Agatha Christie "mort sur le Nil" a été tourné ici. Elle a beaucoup d’humour, "J’ai de la chance d’être mariée à un archéologue, plus je vieillis plus il s’intéresse à moi". Nous sourions. Ni l’un ni l’autre ne sommes très jeunes. A l’extérieur il n’y a pas un souffle de vent si ce n’est la vitesse du Transsibérien qui secoue la végétation. De petites touffes d’herbe verte ou beige attendent une bénéfique averse. Cette terre aride est pourtant généreuse de couleurs. Quand il pleut l’eau se glisse dans ces ruisseaux secs que l’on pourrait prendre pour des chemins. J’aime mon village, le cimetière dans la forêt, la taïga, là où je serai pour me reposer à l’ombre des arbres. Certains de mes amis trouvent qu’il y a des papiers, des plastiques qui traînent, que ce n’est pas net. Moi je ne vois que les reflets du lac qui scintillent au soleil. Lentement il se lève. Oui nous avons le devoir de nous émerveiller pour envoyer de bonnes ondes dans le monde. Merci pour ce petit moment. Ce fut un vrai plaisir.

MARIE MOSCARDINI


Quinze minutes de pause dans l’après-midi, la jeune vendeuse sort prendre l’air et fumer une cigarette. Le banc où elle s’assoit d’habitude est libre, mi-soleil mi-ombre, parfait. En plus cette année la ville a investi dans un mobilier urbain laid mais prometteur, des causeuses en béton agrémentées de bacs à fleurs entre les deux assises, si bien que l’on peut soit effectivement causer, moyennant certes quelques protubérances végétales dans la figure, soit ignorer celui qui s’installe de l’autre côté. Justement, une femme plutôt âgée arrive. Sa silhouette lui rappelle quelqu’un, qui ça ? Vous auriez une cigarette mademoiselle ? Ne jamais parler aux inconnus, lui répétait sans cesse sa mère. Une dizaine d’années auparavant, à quelques pas de là, une autre vieille dame l’avait abordée, mon pti, tu veux bien me porter mon sac de courses jusqu’à chez moi, je te donnerai des bonbons. Effarée, avec en cinémascope intérieur le visage de sa mère qui dit non, elle était partie en courant, pendant que se perdaient les mots d’insultes de la vieille, de nos jours, enfants, si mal élevés. Mais jusqu’à quel âge suit-on les recommandations de ses parents ? Oui, j’ai laissé le paquet dans la boutique, attendez, je vais le chercher. Socrate, voilà qui elle lui rappelle. Vous travaillez là ? Socrate, pas tout à fait. Plutôt un cours de philo, une explication de texte où le prof s’était emballé, c’est Diotime qui lui a suggeré l’idée, c’est Diotime qui en secret conseille Socrate, vous vous rendez compte que derrière toute la pensée socratique, grande pause du prof, et même platonicienne, seconde grande pause, il y a une femme ! Seulement l’été, ça me fait un peu d’argent pour le reste de l’année, pour mes études. L’inconnue est vêtue de beige, veste à col Mao et jupe longue recouvrant ses jambes croisées, l’ensemble taillé dans un tissu similaire à du papyrus. Son élégance tranche quelque peu avec la population en ville à cette heure de la journée, en particulier ceux qui reviennent de la plage, à moitié rhabillés, maillot de bains encore dégoulinant, matelas gonflable sous le bras et glace italienne pointée sous le nez. Et qu’est-ce que vous étudiez ? Au fond, on pourrait croire à une apparition, comme si la pythie était venue visiter l’époque contemporaine, pour délivrer un oracle, précisément là, dans la rue commerçante. Je m’apprête à faire un mémoire en philosophie, sur la religion. Tout était en effet d’ores et déjà organisé pour la rentrée, le projet validé par la fac, comme sur des roulettes. Vous n’allez quand même pas faire ça ! La religion, c’est comme l’art, ça ne s’étudie pas. On vit, on travaille, on fait des choses, on croit si on veut, on peut même aller à l’église, mais on ne passe pas ses journées à étudier ça ! Avec elle aussi la vieille femme contrastait, elle qui portait des Doc Martens en été avec de vieilles robes dégotées dans des friperies, même si ces jours-ci, elle avait un effort, à cause de la boutique. Il y a des auteurs qui abordent cet aspect… Vous revoulez une cigarette ? Aux abords du banc, le flux des badauds qui se bousculent de magasins en magasins sans acheter, s’autorisant à prendre du temps pour rien, on est si bien en vacances, atteint son maximum quotidien. Non, merci, vraiment, faites autre chose. N’oubliez pas. Troublée, la jeune vendeuse acquiesce, et si cette femme avait raison, prend poliment congé puis retourne à son poste. Dans la rue, elle entend maintenant les voix de plus en plus fortes et indifférentes à la discrétion de ceux qui entament tôt la tournée des bars, déjà un peu ivres et en sueur sous les derniers rayons de soleil, ce soir c’est le grand chelem, on va se les faire tous. Les présages de la pythie n’étaient pas du tout ce qu’elle attendait.

v. m.*]


Ils ne voient rien du paysage. Ils sont aveugles, ou presque. Il n’y a rien à espérer que la minute suivante. Ils font silence, tous. L’horizon est ouvert sur l’immensité. Une ébauche de soleil est crayonné, là-bas. On entend un grondement. Des cris. Une rumeur. On ne peut rien. On ne doit pas regarder. Il vaut mieux rester en grappe. Il vaut mieux examiner le visage de l’autre, là, tout près. S’attacher à quelque chose de connu. S’efforcer au détail. Réfléchir profondément à la manière de s’organiser, ou autre chose. Ils chuchotent :

Tiens
Non
Tu n’as pas faim ?
Non. Mange, toi.
Bon. Je te laisse ça.
Non.

Tu verras dans un an ou deux
Oui
On est fort. On pourra rester, ils me l’ont affirmé. C’est tout ce qui compte.
oui
On les reverra, ne t’en fais pas. Ils viendront eux aussi. Et alors…
Oui, on pourra.

Et si on ne les trouvaient pas, là-bas ?
On se débrouillera. On ira voir les autres.
J’ai peur
Mais non. C’est pas comme si on savait rien faire. On a toujours besoin de gens comme nous, partout. On pourra.
Toi, oui. Mais moi ?
T’en fais pas. Je suis là. Et puis on a pas le choix.
T’en aura vite marre.
Mais non.

Il y en a trop. On n’y arrivera jamais.
Tais-toi. C’est peut-être nous qui sommes de trop. Prie.
On n’y arrivera jamais. On s’est fait avoir. Je ne sais pas prier.
Bois un peu. On ne s’est pas fait avoir. Regarde le ciel. Il est vide, non ? C’est mieux qu’avant.
Oui.
Pleure pas, ça sert à rien.
Je pleure pas. Il pleut.
Merde.

Tu as vu M ?
Oui
Qu’est-ce qu’on peut faire ?
Rien. Tu sais bien. C’est pas le premier à qui ça arrive. ça nous arrivera à nous aussi, si ça dure.
Tiens, prends. Aide-moi. On peut au moins lui dire que… Et lui donner ça.
Oui, ça on peut.
Alors, il faut.

Tu crois que ?… On aurait pas dû s’eff ?...
J’en sais rien. On est là, maintenant. Arrête de poser toutes ces questions. Il ne faut pas penser plus loin. On n’y peut plus rien. Il faut faire avec. Ça va se calmer. Et puis dis-toi qu’ ils ont tout.
Ils ont tout mais ils ont peur.
On leur racontera. Ils comprendront. Ça peut pas être pire.
Ils ont peur de nous.
C’est ça, ris. C’est toujours ça de pris.

J’ai mal au cœur
Regarde pas. Regarde-moi.
Oui.
Et si on s’était trompé ?
Mais non. Tu vois, il ne pleut plus.

Ça me fait mal, cette barre, là
Oui. Moi aussi. N’y pense pas.
Tu crois qu’on en a encore pour longtemps ?
Ils ont dit deux jours et une nuit tout à l’heure. Peut-être moins si on a de la chance.
Combien ?
Je ne sais pas. On ne peut pas répondre, tu sais bien. Ils mentent.
J’en peux plus, il faut que je me retourne

Tiens, bois encore un peu. Pas trop. Ne regarde rien. Parle-moi de ce qu’on fera après. Tu va voir, on va y arriver. Il y en a des milliers qui passent par les routes. On est plus chanceux. Il n’y a pas de barrières, ici, pas de chiens. Ne regarde pas.
Oui

Et si on nous obligeait à rester u camp avec tous ceux qui … ?
Tais-toi. C’est pas là qu’on arrive. De toutes façons, on n’avait pas le choix. On leur expliquera. Ils savent déjà.
Mais je ne veux pas mourir là-bas.
Qui te parle de mourir ? C’est pas pour ça qu’on est là. Prie. Prions.
Je préfère chanter.
Chante, alors. Chantons. On va y arriver.

CLAIRE ERNZEN


« Non, je ne veux pas ».

Dès que la femme se mettait à parler, elle se grattait le dessus du poignet. Elle grattait un endroit où la peau était désséchée. Suzanne avait aperçu des boutons blancs qui formaient un cercle, elle avait alors pensé « une famille de solitudes ».

Ensuite la voix de l’homme a demandé « pourquoi ? », une voix mal assurée, pleine de crainte. Pourquoi ?

Alors qu’elle avait oublié tout le reste de la soirée, cette partie de l’échange de cet homme et de cette femme restait très précis. Après cette question, la femme avait poursuivi son récit : cela s’était passé l’été dernier, elle s’était levée un matin et elle n’avait plus voulu à cause du chant de l’oiseau, de la migraine. Elle a dit qu’ensuite elle s’était tue. Suzanne se rappelait qu’en disant cela la femme lui souriait et qu’une grande douceur se dégageait de son visage. Comme si elle avait compris quelque chose de Suzanne.

C’est alors que l’homme avait demandé à la femme : « tu as écouté sa chanson ?.. ». Pourquoi une telle gravité dans la voix de cet homme ? La femme n’avait pas reconnu l’oiseau. Elle a dit « J’ai déconnecté. » L’homme a répondu : « Je voudrais avoir une belle voix pour pouvoir t’envoûter... ». C’est alors que la femme a dit qu’elle n’avait plus rien vu, ça s’était brouillé. Elle avait même insisté : « silence. Le noir. » Ensuite, ça cognait dans sa tête, elle ne voulait plus de ces intrusions. L’homme a alors parlé de la voix, il a dit qu’il fallait sortir sa voix, la trouver, cesser de minauder. La plupart minaude a-t-il dit. « La plupart, je l’emmerde. », « je l’emmerde », c’est bien ce qu’elle avait dit la femme. Puis l’oiseau s’était tu, elle ne l’avait pas reconnu. Elle ignorait son nom mais elle avait aimé son chant. A ce moment là, elle s’était mise à tousser. Tandis que l’homme reprenait : « Chaque époque a sa voix. Les femmes des années 50 ne parlaient pas comme celles d’aujourd’hui.

Aujourd’hui c’est l’enfance loin de l’innocence... » La femme a repris « Je l’ai tué, j’ignore comment. Sa tête gisait sur mon oreiller. Ça cognait dans ma tête. Je ne veux plus de ces intrusions. ». L’ignorance n’est pas l’innocence... Elle connaissait la voix de l’oiseau mais elle ignorait son nom, oublié. Connu-Inconnu, elle l’avait tué mais elle ne savait pas comment.

Dans sa tête derrière ses yeux fermés, il se passait trop de choses. L’homme lui a dit qu’il fallait toujours tester l’autre, l’éprouver. C’est la faute originelle de toute relation... Elle a poursuivi sans l’écouter : « J’ai bu son sang, j’ai léché son cou : je voulais emprunté sa voix. Elle n’est pas sortie, elle est restée coaguler dans ma gorge. ». Tester, éprouver son propre chant, lui a-t-il asséné. La femme a alors cessé de regarder Suzanne, elle s’est tournée vers l’homme et elle a murmuré : « J’ai recousu. Sa tête, je l’ai recousue. J’ai pris ma trousse à couture, j’ai sorti l’aiguille et le fil, et je l’ai recousue. La police a tout de suite vu. Ils m’ont interrogée. Ils étaient deux, elle et lui.

J’avais tout oublié. J’ignorais leur voix. Ils insistaient. Je n’aimais pas leur voix, autoritaire, sans nuance. Je les ai tués. J’ignore comment. C’est à cause de leur voix. Ma vue s’est brouillée. Silence. Le noir. Ça a cogné dans ma tête. Je ne veux plus de ces intrusions. ».

Que s’est-il passé par la suite ? Suzanne l’ignorait. Comment les avait-elle quittés ? Dans quel bar cela s’était passé ? Elle avait demandé au café en bas de chez elle, le « chez nous » mais Hector ne se rappelait pas l’avoir vu dimanche soir.

ABIBA GUERZIZ


- Po. .. … ….

Sa bouche étroite, lèvres pâles fines et serrées, remue à peine, tout juste un frémissement. Elle laisse maintenant dégouliner un filet de phrase, une relique sonore exsangue et morne, un murmure atone d’égreneuse de chapelet aux mots suspendus, emmurés dans les recoins sombres et humides des cathédrales. Alors je me penche doucement vers elle, lui demande de répéter en expliquant que je ne parviens plus à saisir ce qu’elle essaie de me dire encore. Elle poursuit sans discontinuer, sans même hausser la voix ni tourner la tête ou le regard vers moi, totalement absente à ma requête. Mais tout prêt d’elle maintenant et rendu plus attentif, soucieux d‘entendre encore, je perçois ce maman fait du gâteau qu’elle continue inlassablement de répéter en boucle, comme les images de ces tours qui s’effondraient dans une débâcle de poussière à la télé, puis renaissaient, se pulvérisaient à nouveau sans interruption, de manière parfaitement absurde. Elle y accole une ribambelle futile d’onomatopées infantiles engluées de mère, les podopo qui cavalcadent en petites bulles sourdes et pourtant précises au bord de sa bouche, explosives et dentales étouffées, et psalmodie : « podopo podopo maman fait du gâteau podopo podopo maman fait du gâteau. »

C’est arrivé quatre heures environ après le parking goudronné étouffant. Après ses îlots touffus de massifs tordus d’arbustes et de broussailles, après leurs boursouflures d’estampes sombres transpercées de grandes herbes folles et desséchées, tendues vers le ciel comme autant d’abandons. Après le double jeu de portes vitrées et les premières rotations du poignet pour tourner la clé de sécurité plate dans la fente resserrée de la première serrure. Après les carreaux gris indifférents, l’obsessionnelle géométrie du large couloir vacant et désolé, son étirement interminable, sa rectiligne et pesante rigueur. A son bord droit côté pelouse, côté nuit à venir, encore le ciel délavé d’une vague bavure de crépuscule exténué. Là les colonnades d’un ton plus soutenu hissent leur verticale tentation de péristyle de pacotille, encadrent la brèche des immenses baies vitrées au buvard du soir. Puis revenu dans l’enfilade du couloir l’oeil se mutile par deux fois successives contre les doubles portes coupe-feu rouges brique où il s’agglutine puis s’engloutit, comme le taureau agenouillé juste après l’estoc se fond dans la muleta trouble. Une fois franchis ces doubles battants, à droite encore, de nouvelles portes, plus étroites cette fois, les grandes fenêtres des bureaux infirmiers et leurs longues tables ovales, les écrans d’ordinateurs cyclopéens. Parfois des bruits de voix atténuées ou des cris.. Parfois des rires aussi. Mais ce soir là une torpeur, juste ça.

Il m’a fallu traverser tout ce froid pour arriver, tout ce froid même en plein aout caniculaire, parce que la glace bleutée je la sens bien qui s’installe et rampe reptilienne dès cette première allée carrelée ; dans cette artère rigoureuse tendue entre les murs je la devine qui déjà ondule s’insinue et s’insère goutte après goutte à l’intérieur de moi, avec chaque pas devenu plus sonore, avec les voix éphémères des silhouettes qui s’y croisent et coagulent leurs caillots, lâchent leurs premiers squelettes de mots là-bas vers l’entrée, puis le long du couloir parfois, enfin s’émiettent un peu plus à chaque bifurcation d’écluse rouge-brique.

J’ai d’abord salué une collègue qui arrivait, lui ai demandé si elle allait bien. Elle a souri, commenté mon bronzage, a supposé qu’ainsi je revenais tout juste de vacances. J’ai rétorqué que j’étais rentré depuis trois semaines et que c’était déjà de l’histoire ancienne. Elle a dit – c’est vite loin – l’a ponctué d’un bref rire d’obscurité et de lassitude, incrusté juste derrière les mots comme du noir sous les ongles. On s’est souhaité bonne nuit et chacun a pris son chemin.

Plus tard dans la lumière blafarde et brutale du couloir, l’équipe de jour depuis longtemps partie, - bonne nuit – à demain – oui à demain, reposez-vous bien - j’ai ouvert à nouveau avec la même clé la grande porte blindée épaisse et massive. Elle s’est bloquée comme chaque fois au premier tiers de son passage, a affuté la trace noire de son frottement sur le carrelage, en a ravivé l’accroc dans l’uniformité grise.

Je le sais bien pourtant que toujours elle me figera là, brisera mon élan, que je viendrai la heurter de l’épaule droite, encore cette fois devrai reculer d’un pas pour la tirer à nouveau par-dessus le léger dénivelé, le soupçon d’anicroche entêté, et putain elle fait chier cette porte, des mois de nuit après nuit et de tours de clés après tours de clés que je me répète ça : putain fait chier cette porte, sa fadeur hypnotique d’écran vide, la poisse du même, son crachat gluant d’en-deçà l’ennui, tout ce fatras, cet embarras de rien obstinément recommencé qui me gangrène et effrite inexorablement toute la vie, depuis les tout premiers pas dans l’entrée.

La deuxième porte juste après, dans le sas, donne accès à la chambre d’isolement. A sa droite la moitié supérieure du mur est remplacée par une vitre en verre sécurisé autorisant le regard à l’intérieur. Là sur l’étroit rebord de cette fenêtre, côté couloir, on a disposé une grande pendule maintenant un peu de guingois, aiguilles visibles depuis le lit de l’autre côté. A sa gauche la télécommande de la clim, un gobelet plastique oublié là avec un fond de sirop de grenadine, et sur une table roulante, juste en dessous, une boîte de gants jetables taille M. Par cœur je peux déchiffrer le décor de la chambre malgré la demi-pénombre. Carreaux vert foncés, lit métallique peint couleur crème, un peu surélevé, traces de rouille, tâches diverses, scellé au sol. A droite, derrière un muret s’élevant à mi-hauteur, le WC en métal couleur aluminium, pas loin du petit lavabo également métallique, avec son bouton poussoir pour actionner l’arrivée d’eau par petits jets prostatiques, désamorçable de l’extérieur, certains se gorgent de noyade. Un débord du mur fait office de banquette carrelée, à côté du lit. C’est tout. Pour entrer double tour de clé et remonter la poignée verticale d’une crémone. Pour ouvrir je l’ai soulevée faisant naître comme chaque fois ces images d’un vieux film noir et blanc : intérieur confiné d’un sous-marin, l’homme au crâne rasé et en pull noir qui actionne une manette, remplissage des ballasts. Une voix qui braille : en plongée, en plongée ! En fond sonore le hurlement répétitif d’une sirène de catastrophe et son râle saccadé d’urgence, un clignotement soutenu de lumière comme des paupières qui battent et rythment : en plongée, en plongée ! En surface juste un remous, le sillage blanchâtre et en v du périscope pas encore tout à fait rentré.

Je la distingue à peine à l’intérieur, pâle découpe nue assise sur le fond métallique du lit dépourvu de sommier. Trop dangereux. Sa masse hirsute de cheveux, le trou blanc du visage. Une fois entré et la lumière allumée je vois qu’elle a fait basculer le matelas ignifugé. Elle l’a posé contre le lit comme une barricade ou un dérisoire appui, dressant ainsi sa paroi de mousse plastifiée jaune sale entre elle et la porte. Elle a passé ses jambes écartées par dessus, pliées aux genoux, et raide et figée, les bras tendus en arrière pour maintenir l’équilibre, elle est pétrie d’immobilité, statufiée. A ses côtés les draps en boule froissée. Par terre la chemise d’hôpital, boutons pression dans le dos.

Je la salue, bonjour, comment va-t’elle, et qu’est-ce qui arrive donc. Je sens la glace bleutée qui goutte et goutte à l’intérieur de moi tandis que le silence s’installe autour de nous. Elle n’a pas bougé. - Et bien voilà ça y est - se rend-elle compte que nous sortons peu à peu des rapports humains ordinaires, des rapports humains tout court - depuis ce jour où quelque chose s’est cassé, quand elle s’est pliée en deux dans le couloir, s’est mise à marcher, elle toute courbée pendant des heures, et à tourner tourner comme dans ce vieux film Midnight Express. - redressez-vous on lui disait, allons redressez-vous – arrêtez de vous épuiser comme ça – venez vous reposer – écoutez- nous – arrêtez tout ça, arrêtez. Mais elle, et c’est pas si vieux, elle poursuivait sa déambulation, parfois parlait, à peine quelques mots, parfois rien, puis ça lui est venu d’uriner en marchant, puis ça lui est venu de se mettre nue dans le couloir, alors on n’a pas pu faire autrement, alors on n’a pas su comment …

Maintenant elle me fixe – il faut m’aider Jacques il faut m’aider – oui mais comment faire ? Silence - et déjà pour commencer si on mettait la chemise de nuit, si vous m’aidiez à refaire votre lit si vous preniez vos médicaments – si on se faisait des étapes et des bouts du chemin. Si on , vous voulez bien ? Pour commencer oui pour commencer.

Elle a envie de laisser tomber – alors non on fera pas ça on le fera pas parce que laisser tomber on sait quand ça commence mais pas jusqu’où ça pourrait aller. Ou plutôt si on le sait.

Elle a les seins lourds et flasques, la taille épaisse, dessous une toison noire touffue. Elle me fixe sans âme de ses yeux bleus très pâles, les bras tendus devant elle à l’équerre tandis que je lui présente la chemise d’hôpital. Maintenant le matelas est par terre – au moins elle n’a plus ce gouffre sauvage des jambes écartées.

Vous avez les yeux bien bleus Jacques – c’est de votre femme que vous les tenez ? Elle me prête ses couleurs – devient l’enfant la mère et la femme. Je l’aide à enfiler les manches comme ce matin même chez le coiffeur quand j’ai passé la cape ; avec nous toutes les mains que j’ai tenues pour les guider à travers toutes les manches, toutes, celles des vieillards, celles des gosses, et puis les miennes – regarde, regarde comme maman attrape vite la souris grise dans son terrier, regarde comment elle l’attrape, si seulement on avait pu jouer.

Alors je remets le matelas sur le lit, apporte des draps propres, - allez venez m’aider, on fait comme on a dit, venez m’aider. Pendant que je tends les draps – efface les plis, courbée à nouveau en deux en face de moi, elle frotte infiniment lentement avec un coin du linge blanc tout froissé le plastique jaune cassé. – C’est pas la peine il faut arrêter.

Ensuite je lui donne ses médicaments, ôte le petit comprimé de valium orange resté collé à sa lèvre supérieure, le remet délicatement dans sa bouche – allez buvez s’il vous plaît buvez, il faut boire c’est important vous savez. Elle est à nouveau figée, assise sur le lit, le regard lointain, très loin et déserté, et c’est là que j’entends :

- Po… ….

JACQUES DE TURENNE


Autour d’eux, le silence. C’est l’heure incertaine, entre chien et loup, comme on dit. Par la baie vitrée, une lueur argentée.

Elle éclaire la lampe sur la table ronde, la pièce baigne dans l’orangé. Elle dit :
— Florence m’a téléphoné tout à l’heure. Elle a un problème.
— Oui, un problème, elle, toujours avec ses plans d’enfer !

Il a répondu distraitement ; il s’active à allumer le poêle. Il ajoute :
— Ces soirées d’automne deviennent fraîches, vite un bon feu.

Elle insiste :
— Tu ne veux pas savoir ?
— Mais si, tu disais, un problème... encore...
— Mistou vient d’avoir de nouveaux chatons, trop, c’est trop.
- Ah oui ?

Il s’approche de la fenêtre, balaie du regard les champs labourés, les bosquets, au loin les montagnes. Des chiens hurlent au loin. Il murmure :
— Bientôt l’ouverture de la chasse, fin octobre, pour la battue des sangliers, trop de dégâts dans les cultures.

Elle rit :
— Tu vas promener ton fusil ?
— Il me faudrait un chien.

Elle ferme les yeux, respire fort, reprend :
— Je te parlais de chats.
— Ah oui, les chats...
— Enfant, je rêvais d’avoir un chat, un chat à caresser, un chat aux yeux verts, mais non, tu connais ma famille, surtout ne pas se compliquer la vie...
- J’avais un chien, roux, il s’appelait Abricot, j’ai pleuré à sa mort.

Elle le rejoint, ensemble ils s’abreuvent au paysage paisible. Les crêtes des montagnes se dessinent, noires, sur le ciel gris. Tendrement, il l’enlace :
— Regarde, la paix du soir qui vient, dehors le froid,
— Et nous dans cette douceur...

Les chiens au loin hurlent à nouveau. Il grommelle :
— Des chiens de chasse, oubliés dans leur chenil, affamés... maudits chasseurs, viandards !

Elle fredonne :
— Moustache, moustachu... Moustache, moustachu... voici le chat... griffa, griffu...

Elle rit, comme une enfant, elle agite ses mains, doigts écartés, griffes en avant... :
— Chat, dormez...

Elle recule de quelques pas, le toise, l’affronte :
— Je veux un chat, un chaton de Mistou, je veux faire son bonheur, je ne veux pas que Florence soit obligée de le noyer, ce serait pour elle un crève-cœur.
Il s’éloigne. Il sort chercher des bûches sous l’abri. Il attise les braises, ajoute du petit bois. Les flammes dessinent sur les murs une sarabande de silhouettes inquiétantes.
— Des hommes, des femmes, des enfants se noient par milliers en Méditerranée et toi tu veux sauver un chat ?
— Oui.
— Bien, alors j’aurai un chien. Il s’appellera Ouzo.
— Oui. Notre chat s’appellera Raki.

Ses yeux, à elle, se remplissent de larmes. Lui, la prend dans ses bras.

CHRISTIANE DELIGNY


— Notre Père
— Madame
— Qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié
— Oui
— Que ton règne vienne
— Puis-je m’asseoir à coté de vous ?... pour me reposer
— Que ta volonté
— C’est un banc public, il est à tout le monde
— Soit faite
— Vous êtes aimable
— Sur la Terre
— Merci je ne vous dérangerai pas !
— Comme au ciel
— Je m’en vais bientôt
— Donne-nous
— Oh non restez, ou non, si restez
— Aujourd’hui
— Vous pouvez partir je ne vous dérange pas soyez aimable restez
— Notre
— Pain quotidien
— Une rencontre arrive si rarement, mais nourrit longtemps
— Pardonne-nous nos offenses
— Je suis un peu bête, excusez-moi
— Comme nous pardonnons aussi
— Une bête : c’est ce qui m’a fait venir ici
— À ceux qui nous ont offensé
— Il me semble vous connaître
— Et ne nous laisse pas entrer
— Nous nous sommes déjà croisés hier, dans...
— Dans la tentation
— Dans ? Je me souviens, c’est vrai
— Mais délivre-nous du mal
— Je vous aime.

ISTA POUSS*


Après quelques semaines, j’ai repris la route, Rouyn-Neranda, Timmins, avant de passer la frontière et rejoindre Duluth, Minnesota où j’arrivais de nuit.
Quelque chose là, dehors, aurait pu m’avaler écrivit Dylan qui a grandi ici.
Deux ou trois jours encore, et je repartais en stop. Une Honda Prelude au moins aussi vieille que moi s’arrêta pour me prendre. Nous roulâmes à travers les zones froides sur des routes enneigées, et une fois les banalités d’usages échangées, nous sommes restés longtemps sans rien dire, nous laissant bercer par la musique et les voix des DJ des radios locales. À un moment, le gars à la radio a dit un truc. Un truc profond, je veux dire, même si je ne saurais pas dire quoi maintenant. Le genre de truc qui t’accompagne quand tu roules de nuit sur l’autoroute, tu vois ce que je veux dire ? Un truc qui autrement paraîtrait anodin, mais qui à ce moment précis sonna comme une révélation. Sans rien dire, le type au volant a sorti un paquet de clopes de sa poche et d’un geste m’en a proposé une, que j’ai refusée. Il en a allumé une pour lui, et quand le DJ a eu fini son discours, il a poussé un long soupir. Je l’ai regardé, et j’ai repensé aux raisons qui m’avaient poussé sur la route. On trimballe tous nos morts, j’ai dit. On marche sur les traces de ceux qui étaient là avant nous, mais ça ne fonctionne pas. Chacun doit tracer son propre chemin et creuser dans le vide qu’on a en soi. Creuser jusqu’à la douleur pour essayer d’en sortir quelque chose qui fait sens, tu crois pas ?

Il m’a regardé bizarrement du coin de l’œil et il n’a rien dit. Je sais pas de quoi tu parles, il a fait, après quelques minutes. La vie, c’est juste un truc qui t’arrive et qui finit mal. Ensuite, chacun s’est calé dans son siège et on a roulé longtemps sans rien dire.

À un moment, il a éteint la radio et il s’est mis à parler. Un jour, j’ai dansé avec une femme sur une chanson magnifique : Unchained melody des Righteous Brothers. Tu connais sûrement ; un morceau produit par Phil Spector, tu vois ? Tout le monde connaît cette chanson. J’ai dit à la femme que je l’aimais, et elle, elle a mal compris, elle a cru que je parlais d’elle. Elle s’est serrée contre moi, et elle m’a dit : tu m’aimes ? Alors, épouse-moi, et crois-le ou non, c’est ce que j’ai fait. Il tira longuement sur sa cigarette. L’essence du rock, tu piges ? C’est ça qui m’avait retourné le cerveau. Ce truc qu’il y a derrière la musique, comme une lave incandescente souterraine. Je saurais pas le définir mieux. Tu peux chanter une bluette et ça sera quand même du rock. Il y a des choses très douces qui portent en elles des révolutions. Il regardait fixement la route. Je voyais son profil dans l’ombre se découper à intervalles réguliers dans la lumière des phares des voitures que nous croisions. Quand c’est apparu, le rock, les gens disaient que c’était la musique du diable. Personnellement, je ne crois pas. Si tu veux mon avis, c’est même le contraire. Il y a longtemps qu’ici le diable a pris le pouvoir, avec la seule arme qu’il ait jamais possédée : le fric. Mais avec ça, il a réduit le monde en esclavage. On est tous à sa botte. Toi, moi, les types qui nous gouvernent. Le monde entier, asservi. Il soupira. Dehors, la nuit était totale, le ciel était dégagé, un tapis d’étoiles nous recouvrait. On dit que le monde est bien fait, que chaque chose est à sa place. Mais l’ordre n’est pas l’œuvre de Dieu, ça non. Regarde la nature : c’est le désordre qui mène la danse. Nous, on est comme morts.

Il n’avait pas dit trois mots du voyage et maintenant qu’il était lancé rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Il ressortit son paquet de clopes. Toujours pas ? Il fit, en l’agitant dans ma direction, avant de le glisser à nouveau dans sa poche. La musique du diable, hein ? Foutaises : le rock, c’est la musique des anges. Seulement, vois-tu, les anges finissent par déchoir aussi. Personne ne peut affronter seul le chaos, personne. Heureusement pour nous, il y a toujours quelqu’un pour prendre la relève. La flamme est ténue, mais elle brûle encore, tu peux me croire. Il tira sur sa clope, souffla la fumée sur la vitre.
Et la femme ? j’ai dit.

Il ne répondit pas. Peut-être avais-je seulement pensé ma question sans la formuler à voix haute. Peut-être que je m’étais endormi. Peut-être que je rêvais. Je rêvais sans doute. Il y avait longtemps que nous ne parlions plus. Le chemin plutôt que la destination : c’était ma martingale, jusque là, mais après l’avoir écouté, je réalisais que c’était de la bouillie de hipsters. Des excuses pour ne rien faire. Tu vas me dire, il faut avoir un but, une idée fixe, et c’est vrai, on apprend en chemin, mais merde, c’est la révolte qui doit nous guider ; il faut qu’à la fin on ait renversé quelques tables, allumé quelques feux, non ? Sinon autant crever tout de suite, tu crois pas ?

À un moment, le trafic s’est accéléré. Ou c’est nous qui roulions plus vite. Le profil de mon compagnon sortait de l’ombre à intervalles de plus en plus rapprochés. Effet stroboscopique. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de lui. Qu’est-ce qu’il y a ? Il a dit. Rien, j’ai fait. Enfin, il alluma une cigarette et heureusement, le jour se leva.

Le paysage défilait à ma fenêtre, partiellement caché par le givre déposé sur la vitre. Le ciel était bleu et sans nuages. Nous arrivions au Nebraska.

PHILIPPE CASTELNEAU*


Il l’observe s’installer avec précaution à l’avant de la voiture, se caler dans le siège ; sa maigreur est extrême, elle porte encore une minerve et son cœur bat trop fort. Il l’entend. A moins que ce ne soit son propre cœur. Il voudrait la réconforter, mais que dire quand on souffre soi-même au-delà des mots, il tentera des paroles anodines… il sait que rien ne peut être anodin avec elle pourtant. Quand il démarre, elle se raidit, garde une main crispée sur la portière. « Je roulerai doucement. » Dans une sorte de vide mental, elle voit défiler les immeubles de la résidence, les parkings, les clôtures de bois blanc, la petite école au toit de tuiles romaines, le haut grillage derrière lequel l’enfant l’observait fixement il y a quelques mois, perdue au milieu de la cour et du brouhaha des grands, elle se souvient. « Il y a des jours où c’est impossible. » Sa voix atone répète « impossible ».

Il pense qu’aucune parole anodine ne franchira ses lèvres aujourd’hui. La radio a rendu l’âme, il le regrette ; il aimerait l’entendre chanter, elle, qu’elle sache ce souhait… chantera-t-elle de nouveau ? Très vite, ils ont rejoint la voie rapide, la circulation, elle serre ses genoux à s’en faire mal, elle a porté la main gauche à son cou. Il dépasse un camion et elle crie longtemps ; dans ce hurlement il y a une détresse incommensurable qui lui noue la gorge, il appuie sur l’accélérateur et se rabat sur la droite, tout cela n’a duré que quelques secondes et son cri résonne encore dans l’habitacle. Seul le bruit du moteur couvre le silence quand elle lâche d’un ton laconique « Je veux partir d’ici. » « Lâche cette portière, s’il te plaît. Je resterai sur la droite maintenant. Tu peux me faire confiance. » Dans sa tête à elle, le crissement des roues, le froissement de la tôle, l’horizon qui se renverse, la poussière de la route en été, et c’est encore l’été, l’été dure trop longtemps. Elle hait le soleil.

« Tu n’as pas confiance. »

« Je veux dire : je VAIS partir d’ici. C’est une histoire de place. Je n’ai plus de place. Je ne te demande pas ton avis, je t’annonce que je pars. »
Il garde les mains sur le volant, ses doigts se crispent, il a compris. Partir pour où ? Il n’ose pas la question. Sa vie défaite, où ira-t-elle, et pourquoi ne pas rester près d’eux ? Son désespoir le remplit, depuis toujours ils fonctionnent ainsi, deux vases communicants.

C’est maintenant une route de campagne étroite qui coupe à travers champs, les chênes verts, les vignes, quelques maisons disséminées, au loin les Dentelles de Montmirail, les fils électriques noirs dans le ciel bleu ; elle fixe les poteaux qui se succèdent, elle a vu blanchir ses phalanges, elle sait qu’il pleure.

« La semaine dernière, j’ai téléphoné à la maison. Personne n’est venu. Il y avait les dahlias à repiquer, des papiers à remplir et je ne sais quoi encore. J’ai craqué une fois. Une seule. La semaine dernière. Vous n’êtes pas venus. Aucun de vous n’est venu. » Il est près de midi, elle ouvre la vitre et respire l’air du dehors à grandes goulées, pour ne pas pleurer elle aussi. Le téléphone sonne si peu souvent, il se souviendrait l’avoir entendu. Il pense qu’elle a appelé pendant son absence. Le seul jour où il était absent. Lentement elle tourne la tête vers lui, vers son front immense et interrogateur, vers ses cheveux blanchis prématurément, elle voit la larme sur sa peau cuivrée, il ne lève pas les yeux de la route.

« Le dernier soir avant de repartir, nous avons admiré l’océan, longtemps. Il entourait mes épaules de ses bras et c’est la dernière image que je garde de nous deux. Face au soleil qui s’enfonçait dans l’eau. »

« Qu’iras-tu faire là-bas ? Ton enfance est ici, ta maison, ta vie, la famille… C’est ici que vous aviez choisi de vivre. Nous ne verrons plus les enfants… »
« On m’attend ailleurs. Et peu importe si ce n’est pas le cas. »

Elle a parlé d’un ton froid, au-delà de la détermination, avec un détachement qui le tétanise. C’est sa nouvelle voix, sans modulation, sans passion, sans vie, il pense : « sans vie ». Elle détourne son regard et fixe l’horizon, la main droite toujours sur la portière, la gauche hésitante, en l’air, elle pourrait se poser sur la sienne, sur son bras. Mais elle la coince entre ses jambes.

MARLEN SAUVAGE*


Le soleil écrasait l’herbe, les buissons, les arbres même. Elle attendait à l’ombre, assise sur un petit mur près de la rivière. Elle s’est réinstallée pour une place plus confortable sur une pierre plate. Tout près, un petit groupe pique-niquait, des bribes de conversation s’égrainaient … après sa maladie… un poste à …parfois elle… Elle a tendu l’oreille vers le chant strident des criquets et remarqué la forme tordue de l’arbre à sa droite. Un oiseau s’est posé sur une branche supérieure, a lancé quelques petits piaillements avant de prendre un envol nerveux. A nouveau, elle a regardé le chemin de gravier en légère pente après le virage. Une voiture est arrivée accompagnée d’un nuage de poussière et lorsque la voiture s’est garée à quelques mètres de la murette, le nuage s’est dispersé dans l’arbre. Avant même que son fils n’ait le temps de descendre de sa voiture, elle était installée à la place du passager.

— Tiens… qu’est-ce qui est encore arrivé à ton pare-brise, tu…
— Ah, tu vas pas commencer … 

L’odeur âcre des vêtements et des chaussons d’escalade probablement entassés à l’arrière lui a fait repousser une corde sur laquelle elle s’était assise dans son empressement. Elle s’est trouvé une petite place pour les pieds entre un thermos, une boîte vide de gâteaux, une bouteille écrasée de jus de pomme, des papiers, un baudrier. Il a retiré ses lunettes de soleil pour l’embrasser. Ses yeux étaient d’un bleu qu’elle n’avait jamais vu, comme s’ils avaient pris la couleur des glaces de l’Antarctique. Sa casquette tout aussi bleue surplombait son visage mal rasé.
— Mais, quoi ?

Elle a remarqué la croûte encore fraîche d’une blessure au dos de sa main.

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est vous deux ?

Elle a enclenché la ceinture de sécurité. Elle regardait droit devant, le chemin de gravier, puis le béton. A la sortie du village, ils ont traversé un pont. Champs de terre sèche, herbe de paille, caillasse.

— Tu as vu, bientôt les collines vont ressembler à des dunes, elles sont toutes jaunies…

Elle s’est réinstallée en tirant résolument sur un bout de corde coincé dans le siège au niveau du dos. Il portait des claquettes et ses tendons d’Achilles ressortaient en excroissance. Il tenait cela de son père. Elle a poussé du pied quelques papiers et un paquet de cigarettes entamé.

— Mais, mais tu m’avais dit …

Il a accéléré, le long de la route étroite. Le fossé menaçait la voiture. Elle l’a regardé. Il avait le visage tendu, les sourcils froncés, les yeux rivés droit devant. Il pinçait un peu la bouche, frottant entre la lèvre supérieure et inférieure un bout de moustache fraîchement dessinée.

— Mais, tu lui as parlé ?

Elle a remarqué la couture de sa chemise verte décousue au niveau de l’épaule. Il avait la peau tannée.

— Et tu ne veux pas parler.

Une mouche folle se fracassait à répétition à l’intérieur du pare brise. Elle a sorti sa chaussure pour l’écraser et l’a manquée.

— Tu sais, nous, on le pressentait.
— Ah ?
— Oh, c’était un peu tendu, non , quand tu t’es mis à parler de tes préparatifs.
— Ah bon ?
— J’imagine qu’au retour, tu as dû avoir une drôle de sensation… comme si tu n’avais plus de plancher sous les pieds. Mais toi, tu connais ça, presque rien sous les pieds.

La route engouffrait son regard, le volant retenait ses mains. De sa lèvre inférieure, il continuait à se pincer les poils.

— Alors quoi maintenant ?
— Quoi alors quoi ? Ça ne te regarde pas.
— Eh bien, je ne sais pas…peut-être que… tu ne crois pas qu’elle….

Le silence s’était glissé sur le tableau de bord, enserrait le léger balancement des clés, lissait son visage. Elle a détourné les yeux vers la fenêtre. Les collines étaient devenues des dunes, et le ciel une mer. Elle creusait un trou dans le sable pour faire un pont et laisser passer l’eau. Le sable était mouvant. Elle l’a regardé, s’est agitée sur le siège, a bougé les pieds de quelques centimètres. Puis elle a attrapé le paquet de cigarette et l’a balancé sur le siège arrière.

— Mais ça s’est fait comme ça.
— Comme ça quoi ?
— Eh bien, comme ça… je ne sais pas moi, comme ça…comme
— Oui, comme ça, je ne sais pas.
— Comment ça, tu ne sais pas ?
— Je ne sais pas.

ANOUK SULLIVAN


Vous devriez me suivre
Ne me regardez pas ainsi. Vous m’avez très bien compris.
Vous devriez me suivre.

Je ne vous suis pas.

C’est bien normal. Je n’attendais pas autre chose. Réflexe
naturel
classique.
Mais, tout de même, réfléchissez.
Vous devriez me suivre.

Ecoutez, je prends ce bus tous les matins
à la même heure...

Ou presque.

ou presque et...

Et vous trouvez cela normal

je ne vois pas où est le problème de prendre parfois le suivant.
Du moment que je ne suis pas en retard. L’essentiel
est que j’arrive à l’heure. Et j’arrive à l’heure.

d’arriver à la même heure.

Et vous vous asseyez près de la fenêtre. Enfin, près de, cette, fenêtre,

Parce que de, ce, siège, on a une vue plus large
sur le dehors.

aussi parce que c’est dans le sens de la marche.

Sinon, j’ai mal au coeur.

Et vous trouvez cela normal

Je ne vois pas ce qu’il y a de mal à choisir sa place dans le bus.
Je ne suis certainement pas la seule personne à le faire, et d’autant plus
pour m’éviter le mal des transports.

d’avoir mal au coeur.
A la même heure ou presque.

Je n’ai rien fait de mal.

C’est bien normal.
Réflexe naturel classique.
Vous devriez me suivre.
Vous vous asseyez comme par hasard juste entre cette fenêtre et moi.

Oui, peut-être.

Non, cela ne peut être « normal peut-être ».
« Evidemment normal », « étrangement normal », alors ça oui.
Mais « normal peut-être », non. Cela n’a pas de sens.

Non, peut-être vous.

Non, « certainement » moi.
Pas certainement « peut-être ». Moi tout court.
Et vous le savez très bien. Vous me dites, bonjour,
tous les matins. A la même heure, ou presque.
Pour venir vous asseoir juste entre cette fenêtre et moi
Ce que je trouve très habile d’ailleurs et d’ici,

Je vous dis, bonjour, par facilité. Cela m’évite de vous dire,
excusez-moi, et ensuite, bonjour.
Reconnaissez que c’est très efficace : il suffit que
j’avance ma jambe devant les vôtres en vous disant, bonjour,
pour que vous empressiez de vous pousser
pour me laisser passer.
En plus, vous pouvez vous satisfaire d’avoir été salué.
C’est la moindre des choses que de saluer une personne
de bon matin, n’est-ce pas ? Cela aide
à bien commencer sa journée.

vous voyez donc bien que c’est « certainement moi ».
Très habile de vous manifester ainsi par un, bonjour,
Cela évite les soupçons,

J’essaie simplement d’être polie.

très habile. La civilité assumée est une très bonne stratégie
pour lisser nos rapports au point de les faire paraître insignifiants.

Mais, il n’y a aucun rapport entre vous et moi.

C’est bien ce que je vous dis.
Vous devriez me suivre.

NATACHA MARGOTTEAU*


— Oui, cependant tu n’en signales aucune ; tu les zappes complètement.

Il n’a pas répondu ; s’est contenté de reporter son attention sur le chat endormi et se surprit à souhaiter être chat et s’échapper d’un débat dont l’issue dirait le non-sens ; la conclusion prévisible qu’il se gardait pourtant de hâter, laissant filer la voix tout en prenant la mesure de l’absurde. A quoi bon se risquer à expliquer ce qui par nature ne peut l’être ?

— Regarde ! Ton histoire démarre dans quatre endroits à quatre moments différents or soit quatre histoires démarrent, se rejoignent et fusionnent, soit il te faut définir un début, un seul mais avec quatre, tu vas paumer ton monde.

Le temps se couvre ; il n’aurait jamais dû aborder ce sujet ; garder ça pour lui, laisser mûrir, que le temps apporte les réponses, la possibilité de dire mais là, s’étant trop avancé, il tente de tirer la leçon de l’erreur ; de trouver une issue à l’impasse dans laquelle il s’est fourré ; en se levant, il marmonne qu’il n’en sait rien, qu’il est lui-même assez paumé, que cette affaire le dépasse et prie qu’on l’excuse un instant.

— Il ne s’arrange pas ton mec ! De plus en plus bizarre, totalement barré ! Largué !

Anne, concentrée sur ses ongles, n’avait pas ouvert la bouche ; elle s’était contenté de les écouter d’une oreille distraite jusqu’à ce « bizarre » qui bizarrement la dérangeait.
Bizarre ? que pouvait bien signifier Jeef par bizarre ? fou peut-être ? Elle détourna son regard de la route tout en bas ; pas de trafic ; à midi les gens mangent. Le camion bleu stationné sur l’arrêt du bus n’avait pas bougé.

— Tu as remarqué ce camion, tout en bas, sur la place du bus ?
— un camion ? quel camion ? Je te parle de ton mari et tu me causes d’un camion ! Franchement Anne...

Ni le ton ni les propos, pourtant elle se retint, se contint ; de gros, très gros intérêts pesaient côté silence et dans un sourire, elle entama de lui servir en pâture les dernières extravagances, divagations de ce mari qu’elle ne se résolvait pas à quitter et le pire, comme tu vois, conclu-t-elle, il s’est remis à boire.

- Le pire, le pire ! Le pire c’est qu’il soit majoritaire ! Prenne des décisions de barje et y laisse des tas de pognon. Notre pognon Anna ; lui je m’en fous mais de penser qu’il est en train de tout foutre en l’air ça me rend malade !

Elle hésita à lui suggérer d’aller consulter. ; se demanda, sans trop y croire, s’il l’aimait vraiment ; se demanda pourquoi continuer à le supporter - lui comme l’autre - et s’il perçoit sa gêne quand il s’adresse à elle ainsi ; du haut de son fric. Elle se préparait à l’envoyer sur les roses lorsque une mélodie la redirigea - deux secondes s’il te plait- vers son mobile dépassant du sac sur le marbre de la banquette.

— C’est Jacques ; je réponds .
— Dis que tu es avec quelqu’un ! Que tu rappelles plus tard

Dans un haussement d’épaules, elle sélectionne l’icône. Il s’imagine quoi ?

— Jacques ?
— bien, oui. Merci
— oh lui ! Des jours avec, des jours sans mais dis-moi, que me vaut l’honneur de cet appel ??
— comment ?
— non ?
— vrai ? Franchement c’est trop fort ! Tu te moques !
— lui ? Je connais bien son frère !
— oui, je comprends, bien sûr toutefois la partie est engagée et
— oui, oui, c’est évident.
— et elle, elle en pense quoi ?
— alors Jeef, on en était où, de cette histoire de paumé ? - verse à boire, on crève de soif dans ce désert - ouais, une histoire de paumé et à bien y regarder, on est tous paumés dans cette histoire ; elle téléphone à qui ? »
– Jacques vient d’appeler »

Jacques le Surfait le fatiguait avec ses grands airs, sa fatuité et sa manière de tout savoir. Anne l’avait rencontré en 95 à Venise ; à la Mostra, il zonait avec ses scénars ; un tapeur, un glandeur qui s’incrustait si vous en lui laissiez la possibilité.

— qu’est ce qu’il fout là ?
— Jacques ?
— Non, ce camion bleu ! Il est garé depuis hier à la place du bus.
— Va lui poser la question.

Un camion au fond d’une piscine ; biscornue ma vie est biscornue. Le soleil éparpillait des arabesques dorées sur le bleu ciel du bassin ; l’échelle luisante plongeait dans une eau claire ; à peine chlorée pensa-t-il avant de revenir à cette image de lui-même ; un camion bleu au fond d’une piscine.

— alors, il dit quoi ce camion ?
— rien ; il réfléchit au fond d’une piscine.

Connard ! Au fond d’une piscine, au fond d’une piscine ; c’est là que tu vas finir connard ! Continue de picoler ; travaille bien ton foie et surtout n’oublie pas d’aller nager complètement bourré ! De crainte que son visage ne le trahisse, prestement Jeef déplace le curseur sur « choses sans importance » et d’un ton détaché : « et bien laisse-le réfléchir et viens déguster ce nectar ! Paumé pour paumé, autant emprunter la voie royale ».

La voie royale, quelle voie royale ? Celle qui consiste à s’allonger sur un transat et à draguer tout ce qui bouge en agitant son portefeuille ? Marre de ce cirque, de ces comédies ; d’ailleurs il se l’est tapée, c’est sûr, rien qu’à sa tronche mais pas certain qu’elle ait été emballée. La gym c’est pas son truc. Il s’imagine face à Anne : « c’est un bon coup ? t’as pris ton pied avec Jeef ? » non ! pas elle ! lui ! bille en tête, directement : « elle suce bien ma femme Jeef ? » et il cherche pourquoi là il ne lui balance pas ça maintenant, en pleine gueule, avec son poing en prime mais tout à la fois la honte, la colère, la rage inutile ; violence violence et pas douce pour un rond ; à quoi bon ? En définitive il s’en fout ; comme de tout et du reste. Détachant son regard d’une guêpe rasant l’eau du bassin, il entreprend de percer la barrière des Ray-Ban à l’abri desquelles Jeef se planque – échec – lâche alors, vaguement ironique, dans un dédain teinté de tristesse trainant, étirant la première syllabe de royale :

— La voie royale, la voie royale, tu parles d’une voie royale Jeef ! Longtemps que je marche en dehors. Cinq ans que je ne ponds plus rien ! Cinq ans à chercher ! Cinq ans ! Des nuits blanches par centaines, avec lune, sans lune, des veilles perdues à explorer, fouiller, étudier, ressasser des thèmes, des personnages, des idées, hybridations, bouturages, croisements, manipulations métaphysiques, rien ! rien ! plus rien n’aboutit depuis l’accident. Mmm pas mauvais ce pinard mais tu vois, là, en ce moment, je n’arrête pas de me demander ce que peut bien foutre ce camion en bas et tu vois, ça me titille si bizarrement que j’en suis venu à me dire pourquoi ne pas en faire le début ? le début de cette histoire aux quatre débuts, et ce camion serait le fil conducteur du récit mais ce camion peut aussi devenir cause ; déclencheur. Il est peut-être en panne ? On descend voir ?
— non merci, très peu pour moi ! Les histoires de camion, j’ai arrêté voici
— j’ai même des amorces pour un nouveau titre ; entretiens avec un camion ; confidences d’un camion ; mémoires d’un camion ; dialectique mécanique ou le dit d’un poids lourd ou
— ça a déjà été fait !
— l’histoire des quatre cités ?
— non, ce genre de titre, « bavette avec un bahut » je crois et puis franchement, je ne vois pas bien où te mène ce camion ; beige, bleu ou blanc.
— bleu mais laisse tomber ; dis-moi, est-ce que Françoise était au bureau avant-hier ?

Semblable à toutes celles du même acabit, cette question dérivait d’une tirée d’un vieil épisode de Colombo dans lequel le lieutenant demandait avec insistance : « est-ce qu’il a plu mardi ? » question capitale pour l’enquête mais par sa banalité devenue pour lui source d’innombrables détournements ; moyen facile de couper court à toute discussion. Il songe un instant à transformer le camion bleu en cabriolet Peugeot 403 gris.

Après avoir déclaré qu’il ne connaissait pas de Françoise, ni au bureau ni à Tombouctou, Jeef contourna la douche en direction du plongeoir dans la ferme intention d’aller en piquer une ; camion ou pas camion.
Complètement dingue, bon pour l’asile, mûr pour les murs ; impossible de se concentrer ; cet abruti lui prenait la tête et juste dans l’instant où ses doigts tendus entrèrent en contact avec l’eau, au moment où ses mains, ses bras, son corps brisèrent à la perpendiculaire le miroir liquide, l’étincelle jaillit.

Entre-temps l’autre s’était allongé dans le transat – même modèle que ceux du Titanic - et se rallumait un mégot. Se resservait un verre de ce « pas mauvais pinard » et découvrait un cadavre dans le camion ou de l’or ou des armes ou de la dope ou simplement une panne de moteur, d’essieu peu importe, ce bahut cachait quelque chose. Quoi ? Il le saurait ; volé sans doute mais dans quel but ? Simple brigandage ? L’affaire se dégonflait donc l’hypothèse séduisante du corps – à ce stade, il n’a pas opté pour un meurtre ni arrêté le genre d’une éventuelle victime – refit surface toutefois il la repoussa ; trop directe, trop simple.

Au pied d’un buisson d’églantine agrippé en bordure de la combe, à trois mètres de la portière passager, il ramasse un portable.

Un téléphone appartenant, ayant appartenu, - à définir - à une femme. Un téléphone dans un étui à fleurs ; il s’en tiendra à ça dans l’immédiat ; flouter les situations ; qu’elles se dévoilent lentement : au besoin il s’engagera dans la description de la coque : sa matière, sa découpe, son prix , récente, pas récente, de marque, oui de marque et détailler ce bouquet blanc sur fond noir ; classique d’une bourgeoise d’âge mûre pensa-t-il mais que diable fichait-elle dans ce camion si tant est qu’une personne ayant perdu, - jeté ? - son portable soit descendue de ce bahut ; tout bêtement un téléphone sans aucun rapport – sinon de simple proximité - avec un camion en panne quelque part sur un arrêt de bus - décrire l’arrêt - ; du coup il pense à délocaliser, à transplanter les quatre roues dans une rue du Bronx qu’il ne connaît pas ; défilent alors des endroits que sa mémoire reconstruit, d’autres que son imaginaire bâtit, loin, n’importe où mais il garde le bleu et plante, pour voir, le 10 tonnes au bord de la mer ; dans un lieu où il n’attire pas l’attention ; où il peut l’y laisser des jours. Le temps qu’un romancier ermitant dans le secteur s’y intéresse (ce qui lui permettrait, en parallèle, de décrire un processus de construction littéraire dans la mesure où ce solitaire, écrivain de son état, découvre le camion et rentre dans l’intrigue) ; devient un personnage - et de un – mais sur le champ le bahut – il pense à le prénommer Eugène - quitte la Côte de Cristal – raisons ? – trajet ? - pour se retrouver dans la piscine d’une villa abandonnée à deux heures de marche de la cabane du scribouillard ; un camion flambant neuf ; à l’intérieur de la cabine néant ; à l’arrière il récupère, coincée entre le plateau et la ridelle, une carte de visite pliée dans sa longueur ou non, un simple numéro qui sera celui d’une consigne, d’un mot de passe, le code d’accès d’un coffre, d’une bécane, d’un site gouvernemental hautement sécurisé, - léger sursaut - griffonné au crayon, le nom d’une ville, d’un restaurant asiatique, celui d’un bateau - amusé, il voit le Karaboudjan à l ’amarre dans le port marocain de Bagghar - referme le Crabe aux Pinces d’Or ; abandonne l’idée du cargo et ses pensées multidirectionnelles courraient, zébraient l’espace pendant que s’enchaînaient les nombreux aller-retours de Jeef dans le bassin, passant du crawl à la brasse-papillon, de la brasse au dos crawlé à je te montre comme j’ai du coffre en traversant sous l’eau quand, de l’autre bout de la véranda, une voix le bloqua net ; le coupa de la source à laquelle il s’alimentait..

— Excusez-moi.

Elle revenait du salon ; tenait dans sa main droite son portable et dessus, coincées sous son pouce, les clés de la Jag.

— Excusez-moi, ce fut un peu long mais ? il est parti Jeef ?

Non ! Il joue à l’homme-crapaud. Justement, il émerge !

— Jeeeeef !!! Jeeeeef !!! - tout en se tournant vers son mari : « vous ne devinerez jamais ce que j’ai à vous apprendre. Je peux cependant, pour l’instant, confidentiel ; rien de définitif, en bonne voie selon lui et tu vois si oh Jeef, oh arrête, tu es trempé, non ! Arrête tu dégoulines ! »
— Difficile d’être sec au sortir de l’eau chère Anne. Alors ce scoop ?
— tu n’imagines pas ! Toi non plus trésor ; impossible.
— un truc avec Jacques ? Il se marie ? Passe le permis ? A appris à parler ?
— te moques pas ce n’est pas le moment. Oui, un truc – elle éjecte le mot - avec Jacques !
— bon alors il lui arrive quoi à Jacques ?
— un roman à l’étude chez Falkenberg !
— tu plaisantes !
— pas du tout mon cher époux - voix tendre et flutée -
— bah, c’est à l’étude ; à la seconde page ils virent sa blanquette.
— Jeef, Jeef, gentil Jeef, gentil, ça te va trop bien d’être mauvais, tu devrais y penser mais vois-tu, des fonds ont été engagés qui vont au-delà d’une simple lecture. Bon, je vous laisse, je suis presque en retard.

Sur ce elle arrange ses cheveux, lisse, de quelques gestes rapides, la jupe de son tailleur, prend le petit sac Cartier dormant sur le marbre de la banquette, y glisse le mobile, tourne le porte-clés de la Jaguar autour de son index droit puis pivote pour onduler, rouler des hanches en direction de la décapotable.

Jeef achève de se rhabiller ; inutile de lui demander l’heure ou de prétexter un malaise, à coup sûr il se casse ; ça se sent ; il s’assiéra quelques instants, videra tranquillement son verre, nous resservira peut-être ; le tout en déblatérant contre Jacques.

J’opinerai en silence puis brusquement il sortira, non pas des excuses, Jeef ne s’excuse pas, mais un truc du genre bon, c’est bien beau cependant l’heure tourne et blablabla et faussement amical il me recommandera de ne pas trop forcer sur la bouteille et effectivement, au terme d’un long discours sur le financement du cinéma, ça c’est passé comme ça sauf qu’il a rajouté en enfilant sa veste : « et méfie-toi des camions en panne ; surtout des bleus » ; juste avant gnagnagna, cher ami, j’y vais, je dois filer ; appelle-moi, pour Jacques, Anne saura et tiens ! il est parti ton truc ! Y a plus rien sur le parking ; plus de camion ; envolé, pas même une trottinette orange ! Bon, à vendredi ! N’oublie pas le dossier Seker. C’est important.

Il a dit tout ça ou à peu près tout ça puis d’autres bruits ont suivis.
Démarrage, accélérateur, relâche, reprises, ronronnements, première, seconde, gaz, crissements dans le tournant de la fontaine, une méchante courbe ; trop pressé, Jeef est toujours trop pressé ; rien ne change et surtout pas lui ; il ne pourrait changer qu’en bien.

Ainsi Falkenberg s’intéresse à Jacques enfin à une de ses histoires et il réfléchissait à laquelle, revisitait les cinq titres les uns après les autres, – pas de quoi fouetter un chat - sans parvenir à décider de l’heureux élu et deux restaient en course dont il soupesait les valeurs, ce qui pourrait faire que l’un l’emporte plutôt que l’autre quand son attention se porta sur ce qu’il crut avoir entendu ; penché à la terrasse il en guetta la confirmation jusqu’à ce que l’alternance soupçon de bruit, absence de bruit se transforme en un son continu ; celui d’un moteur.

Un moteur montait. Des yeux il descendit la route ; en dessous de la chapelle du Renard, dans l’épingle, il repéra un camion ; un camion bleu, à flanc de ravin, qui grimpait.

LAURENT SCHAFFTER


Qui saurait dire pourquoi, comment, ils avaient échoué là, dans ce café, près de la gare Saint-Lazare. C’était une fin d’après-midi d’été, d’une tièdeur moite, d’ailleurs une petite pluie dense et fine avait commencé à tomber. L’intérieur était bondé, restait une seule place, au fond, à l’angle vitré qui donnait sur la terrasse désertée. Elle se serait calée dans le coin, pour se sentir, disons, protégée.

C’étaient, à droite, des marron et des gris diffus dans un bavardage animé, et, à gauche, un défilé pressé, des piétinements mouillés. Elle aurait effacé un peu de buée pour se sentir respirer.

Le serveur ? Un serveur, rigide, noir et blanc.

Donc deux cafés ?

Il n’aurait pas eu l’air surpris par son visage fatigué, ses vêtements choisis : sous l’imper, une robe imprimée, fluide. Une invisibilité voulue sans doute... On aurait dit qu’une taie opaque et transpararente avait voilé, volé son regard. Elle, dans un instant très court avait parcouru les ondulations des cheveux, s’était attachée au bleu des yeux, leur infinie profondeur. Seules les paupières s’étaient un peu fripées. Sans doute aurait- elle souhaité, sous le masque, un sourire intérieur, la reconnaissance d’un passé heureux.

Briser l’immobilité...

Alors ?

Il avait esquissé un sourire : Alors ? Alors rien, toujours les mêmes pratiques... Jusqu’à la fin de l’année.

Et après ?

Paris, la maison du sud.

Le ton était neutre, mesuré, distancié... Une indifférence apparente, clinique.

En un éclair, un écho doux, ses paroles retenues : " A soixante ans, j’habiterai Paris, pour être plus près de toi... ". Alors elle aurait libéré l’émotion sousjacente.

C’était le décès récent de sa mère, après trois ou quatre ans d’invalidité totale, hébergée chez elle ; une légère rémission, puis le parcours de la mort, doucement, par petits plis d’abord, fondant le corps, éteignant le regard, mêlant les souvenirs. A la fin elles étaient épuisées toutes les deux, dormant chacune de son côté pratiquement toute la journée. Mais elle avait été là, tout près, pour l’ultime.

Il l’aurait observée, gravement, silencieux. Puis, sans mot dire, délicatement, il aurait saisi le petit bracelet en or où était gravé : Marie. Il avait été réalisé pour elle, elle ne le quittait pas.

Tu te souviens ?

De ?

La dernière fois ?

Il souriait franchement, plus libre.

La dernière fois que nous nous sommes revus pour la première fois.
Il éclatait d’un rire sonore, on aurait dit qu’il la reconnaissait bien là, dans ses questions faussement naïves. Une complicité.

Oui, très bien. C’était devant l’hôpital de La Pitié... Je me souviens très bien... Tu étais assise à la terrasse d’un café, en robe bleue.

Elle réessuyait la vitre.

C’était un coup de foudre n’est-ce pas ? C’était ça pour toi aussi ? Dis-moi.

Oui.

Entre eux, ça aurait été comme une lanterne magique ; sans doute dans leurs silences et leurs regards perdus, ils auraient ranimé le manège emballé de deux années. Le passé tournait en couleurs, des galets gris de Nice aux étoffes bariolées de Marrakech. Ils auraient dansé à Monaco, traversé le désert mauritanien, dormi sous les étoiles.

Le serveur en noir et blanc serait apparu, les tables étaient désertées, on y avait placé des sets en papier recyclé, des serviettes bordeaux.

Vous comptez dîner ?

Nous n’en avons que pour un instant, nous partons.

Elle aurait commencé à s’affoler, se rapprochant de son visage.

Dis-moi, vite, s’il-te-plaît, la toute première fois, tu te rappelles ?

Je sais que je passais souvent en bécane pour te voir...

Les mots de l’adolescence...

Enfin ! cette salle enfumée, premières et terminales emmêlées, dans cette musique à fond, je te guettais. Rappelle-toi !! Je t’en prie.

Je me souviens t’avoir raccompagnée à la gare.

Oui, après ; tu me tenais par l’épaule et je marchais sur du duvet, je sentais sur mon visage une pluie de pétales printaniers. J’étais fière, une jeune mariée.

Elle aurait laissé s’échapper ces mots-là, ces mots qu’on ne dit jamais. Les derniers, uniques, avant qu’elle ne se fonde dans l’anonymat des voyageurs. Il serait reparti, digne, d’un pas sûr, vers sa demeure en meulière.

On l’attendait, il serait bientôt grand-père.

MARIE-CLAUDE FRESNEL


Le TGV roule depuis plusieurs heures dans une chaleur lourde de juillet. Elle pose son livre et se dirige vers le wagon de restauration. Il la suit.

— cette chaleur… elle dit, comme pour elle, enserrant prestement et d’une main ferme le rouleau de ses cheveux blonds au sommet de sa tête, dégageant une nuque blanche. De ses doigts tremblants, elle dégrafe le haut de son corsage. Dans le sas entre les deux wagons, il lui tend son paquet de cigarettes puis en allume une. Approchant le briquet de son visage, il croise son regard. Elle repousse sa main qui s’est glissée dans son corsage.
— Il est tard, tu ne dors pas, toi non plus ?

Son visage se ferme, ses yeux s’obscurcissent.

— On est bientôt arrivés ?
— Oui... mais...

Sa voix se perd dans l’accélération du train passant sous un tunnel. Il l’attrape par la taille.

— Laisse-moi tranquille.
— ...dis-moi encore, je veux savoir...
— Laisse-moi je te dis, il est trop tard, elle dit dans un souffle.
— C’est arrivé souvent...
— Qu’est-ce que t’en sais ?
— Je sais.
— Elle avait des crises, oui, c’était de la peur.
— J’imagine... 
— Tu vois, tu sais rien, tu peux pas vraiment savoir…
— ...
— Tu sais pas grand chose non plus.
— Comment tu peux dire ça ?
— Ce sont peut-être des souvenirs fabriqués.
— ... je me souviens, je te dis… je me souviens du froid glacial...
— Ce n’est pas un souvenir, ça.
— ... de ces mains crispées sur mon cou, de ses ongles sur ma peau...
— Juste des sensations …
— … tu ne sais rien …
— ...le froid, l’enfer des crises, les mains brûlantes sur la peau, les ongles pointus qui déchirent les joues, les cris jaillis de sa bouche tordue, et puis, c’est presque tout, le reste…
— ...des caprices, c’est ce qu’elle a toujours dit…
— ...

Elle secoue la tête, une moue boudeuse se dessine sur son visage.

— … Tu l’es toujours, capricieuse...non ?

Il bloque la sortie du wagon, elle essaie de passer. Il la tient serrée contre elle.

— Tu...
— Tais-toi, s’il te plaît, tais-toi.

Il l’embrasse, elle n’oppose plus de résistance.

Le train ralentit, ils retournent à leur place, récupèrent leurs affaires, descendent du train. L’air est moite, on sent le souffle chaud de la terre. Un vent léger emporte les nuages blancs qui font comme de l’écume très haut dans le ciel. Le soleil se lèvera bientôt. Sur d’autres silences, d’autres rêves.

La première scène, prégnante, éphémère. Elle, endormie, paisible sur sa poitrine comme une enfant tirée des flots. Lui, un bras autour de son cou, dans un geste de protection ou... de possession ultime.

MJ DESVIGNES*


Ils avaient convenu qu’elle viendrait le voir en fin de matinée avant son rendez-vous. Elle avait envoyé un texto de confirmation dix minutes avant d’arriver.

La maison borde la route. En face un champ de vignes, un peu plus loin, la voie ferrée. Il n’y pas de sonnette.

Allo, c’est moi. Je suis devant ta porte.

je descends

Il arrive avec sa nouvelle tête, cheveu long et barbiche grise. Sur la boîte à lettres, derrière lui, les deux noms écrits au feutre noir. ça la vrille au creux du ventre.

L’ancienne entrée a été transformée en chambre avec salle d’eau attenante. Elle s’extasie sur les aménagements, la cloison coulissante à la japonaise, la cabine de douche. Il dit que quand il sera vieux et grabataire, il aménagera là et louera le haut. Elle approuve. Ils passent dans le séjour avec cuisine à l’américaine.

Tu veux boire quelque chose ?

De l’eau, si tu as. Je ne reste pas longtemps.

Il prend la bouteille d’eau gazeuse dans le réfrigérateur, l’ouvre. On entend pschiiiitt. Il la sert puis se verse le fond de l’ancienne bouteille.

Je finis.

Elle le reconnaît, un peu radin. Rien ne doit se perdre.

ça va ?

ça va.

les travaux ?

tranquille, un peu de musique, un peu de travaux. 

Tu me montres en haut ?

Ah oui !

Le mouvement leur fait du bien. Ils montent à l’étage. Le réduit sous l’escalier et toutes les cloisons à gauche du palier ont été abattus.

ça change tout, l’espace, la lumière. Il n’y a plus de chambre alors…

non, je n’ai pas besoin de chambre.

Il n’a pas besoin de chambre, n’a jamais eu besoin de chambres pour ses enfants. Une chambre d’ami est suffisante. Ce n’est pas l’autre qui va lui faire penser à faire des chambres pour ses enfants. Elle se retient de regarder du côté des parties privées. Elle pourrait dire qu’elle a envie d’aller aux toilettes, se rendre à la salle de bain, passer devant la chambre à coucher (si la porte était entr’ouverte…) mais elle se retient. Une fois, elle avait entrevu les bouquins de l’autre posés à côté du matelas quand elle même n’avait jamais pu simplement lire au lit à côté de lui. Elle se souvient du jour lointain où il s’était mis à pouffer de rire alors qu’elle lisait dans le lit. Pourquoi tu ris ? il n’avait pas répondu, avait pouffé encore, s’était tourné sur le côté. Elle en était resté désarçonnée.

Voilà deux ans que l’autre est hébergée chez lui. C’est ce qu’il dit : je l’héberge. Elle voit sa patte partout. Quand il avait pris cette maison en face des vignes, elle lui avait proposé de l’aider dans ses travaux. Elle était venue une seule fois, avait gratté les murs du séjour pour faire apparaître la pierre. Ensuite, il était resté évasif. Après tout, c’était normal qu’il aménage sa nouvelle maison avec sa nouvelle femme. Il ne dit pas que c’est sa nouvelle femme. (A t-il jamais dit d’elle qu’elle était sa femme ?) La cohabitation entre lui et l’autre semble se passer bien. Elle en conclut que c’est avec elle que ça ne marchait pas. Il faut changer la variable pour résoudre l’équation. C’est mathématique. Blessant pour l’orgueil mais mathématique. Béatrice D.

BÉATRICE D


C’est en ouvrant la porte de la chaumière que Laudine sentit la douleur lui serrer les entrailles. La vieille Mélane était endormie. Le feu crépitait faiblement dans une odeur de graillon. Une chandelle finissait de se consumer sur la table. La jeune femme s’assit sur le petit banc brun, la contraction semblait s’évanouir. Elle décida de se coucher près de la vieille femme dans l’unique lit. Elle aurait voulu lui dire combien elle était terrorisée.

Le temps passait mollement tandis que la grand-mère répandait dans la pièce des ronflements aigus, réguliers, rythmant de sa respiration l’attente de Laudine. Elle resta là à guetter chaque signe de l’enfant, chaque expression de son corps las. La froidure du point du jour et la rayure de l’aube par la fenêtre la firent sortir de sa torpeur en même temps qu’elles éveillèrent la Mélane. Dans la cheminée, le feu devenu braise depuis plusieurs heures avait besoin d’être ravivé.

La journée se passa sans qu’aucune douleur ne vint. Les deux femmes eurent donc tout le loisir de vaquer à leurs occupations habituelles et même, elles finirent de préparer la venue imminente de l’enfant, garnissant le petit berceau de bois tendre, rangeant les délicats habits dans le coffre de chêne brun. La vieille Mélane n’avait son pareil pour rapporter chez elle tout ce qui pouvait être utile, tout ce qui vous manquait. Soignant chacun au village voisin, elle n’était pas sans éveiller chez les villageois une sorte de crainte. Ses talents dépassaient en effet les soins courants. Elle avait la réputation d’avoir parfois accompli des miracles, voire d’avoir peut être jeté des sorts. Elle riait sous cape en voyant les gosses fuir à son approche et les parents méfiant redoubler de générosité à son égard. Son aspect négligé, sa maison isolée dans la grande forêt avaient ajouté à la légende. La vieille Mélane cultivait habilement aussi bien son image de sorcière que les herbes qui faisaient sa renommée.
La soupe était déjà servie, la pluie cognait sur le carreau dans la fraîcheur du soir quand Laudine senti tout à coup un chaud et abondant liquide lui couler le long des jambes. Aussitôt, un déchirement fulgurant l’obligea à s’asseoir dans une plainte aiguë. La vieille Mélane se précipita. Elle qui avait mis tant d’enfants au monde dans sa vie de guérisseuse, la voilà qui trébuchait tant l’émotion la submergeait à cet instant. Avec la venue de Laudine dans sa maison elle avait gagné une fille et voilà qu’elle était à quelques heures de se voir grand-mère pour de bon, elle qui n’avait pu donner la vie. Ce furent les cris de Laudine qui bousculèrent la vieille sage-femme.

« Allons, ma belle, le moment arrive, viens t’allonger sur la couche, ne t’inquiète pas, je suis là, tout ira bien
— mais j’ai si mal ! Donne-moi quelque chose ! Tu m’avais dit que les douleurs viendraient progressivement, et voila, mon ventre va se déchirer !
— Tu as perdu les eaux ma douce, c’est normal que les contractions soient plus violentes d’un coup, c’est comme ça ! Allez, dans quelques heures nous verrons ton petit agneau, sois courageuse !
— quelques heures ! Vais-je souffrir comme ça tout le temps ?

La vieille Mélane ne répondant pas, Laudine se couvrit de la courtepointe puis se tourna vers le mur de torchis, sa respiration s’était un peu ralentie pendant que son ventre faisait une pause. La guérisseuse en profita pour préparer une tisane de fleurs de framboisier rouge qui calmerait un peu les douleurs de sa jeune protégée, elle prit soin de réciter les prières d’usage. La vapeur du breuvage s’éparpilla sous les doigts de la grand-mère quand elle traça un rapide signe de croix sur la timbale de grés ivoire.

Puis, elle s’assit là, tout prêt du lit, caressant le dos de Laudine d’une main aimante et légère dès que celle-ci gémissait sous les assauts de la douleur. Elles passèrent ainsi tout le jour. Les contractions s’amplifiaient. Laudine serrait ses dents sur un linge humide. Quand, au crépuscule les élancements devinrent trop violents, la vieille Mélane l’installa pour la délivrance, presque assise, calée par des gros édredons et oreillers de plumes. La jeune femme aspirait sauvagement l’air dans une sourde plainte avant de le recracher en criant. Quand elle vit quelques petits cheveux blonds apparaîtrent, la vieille sentit ses jambes se dérober. Elle commanda à la jeune maman de pousser aussi fort que possible. Ce fut un enchantement quand le petit corps glissa dans les mains de la bonne guérisseuse. « Un garçon ! Et quelle merveille ! Regarde ma fille ! », Laudine senti un torrent d’eau salée sortir de ses yeux ébahis quand elle prit son enfant dans ses bras. Toute fatigue semblait avoir disparue soudain. Plus rien ne comptait que ce drôle de petit visage tordu par les cris vigoureux. Elle passa beaucoup de temps à examiner son enfant, à se perdre dans la contemplation de ce petit corps tout neuf, tandis que la grand-mère terminait son travail de sage-femme.

La nuit avait depuis longtemps étendu son manteau sombre sur la forêt quand Enguerrand prit le sein de sa maman pour la première fois dans son petit bec.

PASCALE SANDRÉ


 

[1Dix jours qui ébranlèrent le monde John Reed, traduction de Martin-Stahl, 1927.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 août 2016
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