du lieu, 5 | le texte escalier

les contributions à la proposition 5



- Atelier clos (27 fév -> 7 avril 2017) – le prochaine arrive, rejoignez-nous->3608] !
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NOTE AUX CONTRIBUTEURS
- composition du livre en cours, les épreuves seront mises à votre disposition pour relectures ;

 

 [1]

Cet escalier est intérieur, bien caché, si bien enfoui pour vos yeux aveugles et les miens aussi. On ne peut le remarquer qu’après un certain degré de concentration, une inflexible attention… comme s’il était derrière des vitraux ou une verrière, comme si, parcourant des marches, démarchant chacune comme un souffle perdu, ainsi les brouillards, on ne pouvait s’en faire une idée, que l’on monte ou que l’on descende, il fuit toujours, qu’il soit en colimaçon ou piano droit, l’architecte a brouillé les plans : peut-être l’ébène des touches noires, au milieu du temps-musique ponctué d’invisibles paliers. De ce Pleyel au grenier, table d’harmonie déjà épuisée, escaladant les notes, la partition de haut en bas, clef de Fa à gauche et le sol dérobé en main droite malhabile, le jeu de gammes ascendantes ou descendantes, des planches sonnantes, rampes et ponts de lumière. On ne peut lever le voile, le rideau qui le cache comme les forêts de l’arbre, coupé, mutilé, arraché à la terre ; cet escalier n’est pas terrestre. Il est bien au fond, bien dedans, comme une Babel indéchiffrable, et, chaque marche est un souvenir ou un hypothétique futur ; le temps indiscernable, malgré les tentatives d’apprivoiser l’instant présent, la pierre de touche, l’édifice auquel il échappe perpétuellement, éternellement.

 [2]

Et cette hauteur de marche sensiblement différente... La douleur à nouveau sur l’appui. S’aider de la rambarde. Reprendre souffle. S’équilibrer sur ses deux arpions. Effluves d’urine jusque là imperceptibles. Surtout ne pas se pencher. Hier il avait atteint la deuxième lucarne, aujourd’hui il ne s’est pas haussé à plus de dix toises au-dessus du sol. Pourtant le toubib lui a dit : la prothèse c’était comme une deuxième vie, bientôt vous n’y penserez plus... Quelques marches encore, moins hautes celles-là, et la porte entrouverte sur les latrines à la turque. Il y a bien un crochet mais pas d’anneau où le glisser. Dans la nuit, il s’était assoupi et il avait glissé sous le fenestron du troisième étage. Il s’était maintenu là plusieurs heures, dans l’alternance blafarde des néons extérieurs, son grand corps recroquevillé au-dessus du type qui gémissait. Il en avait profité pour récupérer une partie de son fric. Suffisait juste de repérer la marche fissurée sur sa largeur en laissant promener les doigts, et de désajuster une des tiges verticales – de la tirer légèrement vers soi. Sans ce retour à la case départ il n’entendrait pas le type gémir. Sûr qu’il serait entré dans le silence. On remarque pas tout la première fois, par exemple, quand ce type -à peine vingt ans- s’était traîné sur un dégagement à mi-hauteur du rez-de-chaussée, il s’était dit que ce dégagement en terre battue, sur lequel le type avait traîné sa jambe et le reste de sa carcasse, avait la longueur d’un corps d’enfant. Il avait remarqué aussi que le jeune type semblait ne pas vouloir monter, seulement se tenir contre le mur comme si ce mur allait s’effondrer et l’enterrer avec s’il bougeait. Lui, avec sa hanche, il va pas se mettre à regarder en arrière, ni en arrière ni du côté du vide hélicoïdal. Plus le sol s’éloigne, plus la rambarde imprime au regard un mouvement descendant irrépressible ; elle partage avec le silence notre bannissement du monde nous sommes derrière les portes d’en bas qui nous ont condamnés nous y croupissons déjà. - En respirant très lentement il avait délogé les quelques billets, un par un. Les jours passés, il a entraperçu un renfoncement, le deuxième, et ce bout de lucarne, surtout il a entendu de la musique, la radio vraisemblablement. Derrière une autre porte, identique à celle des latrines, mais posée contre son chambranle et marquée de plusieurs coups de pied-de-biche. Il avait appelé, mais rien, rien d’autre que la musique. Et s’il s’asseyait ? Non pas pour donner raison au vertige, juste pour souffler un peu. Pas comme l’autre, obnubilé par ses graffitis. C’est drôle, prendre tant de risques pour sauter d’un palier à l’autre, et s’arrêter là, en faire son bivouac. Il ne l’avait jamais vu qu’ailleurs que sur ces trois marches-là. Cette présence continuelle, sur ce tronçon d’escalier, rendait plus friable encore les tentatives de tous ceux qui, comme lui, tentaient de gagner les étages supérieurs. Il allait sauter lui aussi. Pour quelle autre raison avait-il accepté l’opération ? Le p’tit l’avait fait avant lui, sinon où serait-il ? Le môme avait dû se hisser sur ses deux mains, il avait vu la petite troupe de cafards suivre les rainures des marches, peut-être même s’était-il amusé un moment avec eux avant de poursuivre son ascension. A droite inertie de la colonne d’air le type a arrêté de gémir un trou silencieux de la taille d’un gosse. Lorsqu’il aura sauté, il lui faudra se rappeler que la rambarde, à cette hauteur, est trop bringuebalante pour s’y accrocher de tout son poids. Ne pas se pencher si près du saut. Ça ne dure pas la vision d’un corps en chute libre, ça n’a pas duré, le temps d’un cri léger au-dessus de lui et d’un petit corps en hélice.

 [3]

Au deuxième, courber la tête, à l’entresol c’est là qu’inexplicablement le plafond rétrécit, ça doit être une question géométrique ça, et la promesse que je me ferai, chaque jour une fois en haut, arrivée, enfin arrivée, de bien regarder, la prochaine fois, d’en bas, mais chaque fois inévitablement la même chose, sa logique à lui qui me rattrape, sa forme d’escalier qui n’est pas qu’une forme, qui déjà élabore un destin, et c’est lui qui commande, la prochaine prochaine fois alors, mais ça c’est après, parce que là, courber la tête, c’est à deux ans, papa appuie ma tête avec sa main, au deuxième donc, et sur ses épaules j’allonge alors mon cou sur ses cheveux, c’est doux, c’est notre jeu et maman hurle pose-la, mais enfin pose-la, et un jour en bas son souffle court, l’asthme des poumons d’enfant qui lui revient, j’ai compris avant lui, me suis élancée, seule, ai découvert alors, sur la rambarde où me pencher, vertiges et légèretés que jamais plus après, et papa pour toujours est derrière moi, en bas de moi, et ses cheveux de moins en moins, PapaPapaaaPapaaaaa mais il n’y a pas d’écho ici, pas d’écho rien que des voisins, et ne hurle pas, mais enfin ne hurle pas, et un jour il n’y a plus eu d’escalier, un petit frère à leur place, et la maison comme un oeuf au plat, c’est à l’horizontale alors du couloir que je devrai pour toujours une certaine inclinaison mélancolique, quand, ayant quitté les sommets et l’ivresse de tomber/pas tomber, je m’éreinte à douze fois mille fois traverser à cloche pieds pieds joints et yeux fermés la maison par son arrête dorsale, mais l’animal maison ne se lève pas, pas comme dans les livres le dos immense des baleines écarte la mer et sauve sirènes mousses et pêcheurs, et les escaliers du collège alors lieu d’un cache-cache infini à un joueur, avec ma peur, et c’est elle qui gagne, toujours, et ce rêve de les escalader par leur envers, ventre collé à leur ventre, mais mon corps qui pèse et moi qui ai fini d’être araignée ou sauterelle, à peine petit singe de lit superposé que l’échelle effraie, escalier sans tournis posé plat et raide, et la honte un jour alors de vouloir dormir en bas, le sommeil de mon frère à imaginer par les lattes, et tous les gestes que je n’ose pas, et dans la nuit rater le train du sommeil, l’ascenseur du rêve, emprunter alors inlassablement la pente sans escalier, la pente d’un coup d’une pièce de juste l’angoisse, et après plus tard, après après, vingt ans, la vingtaine, l’escalier que je ne prends plus par plaisir, joie, mais pour maigrir, le choix de lui et la fierté de renoncer à l’ascenseur, le dédain même que je lui octroie, et puis l’escalier à courir, d’une toujours possible filature par un voisin rentré après, ou grimpant devant, ou descendant et se cogner d’un bonjourbonjour, les sacs de courses, puisque les courses désormais, et toutes les portes qui pourraient s’ouvrir et d’où pourraient jaillir des gens, ou d’autres gens en tout cas que juste Papapaaapapaaaaaaaaa !

 [4]

Il s’enroule dans le colimaçon et, degré par degré, le voyageur mobile grimpe comme s’il s’agissait d’un chemin de croix mais sans rien porter sur l’épaule, l’élévation est dans le mouvement lui-même non dans le but, il s’agit d’une sorte de puits vertical ou avec un pendule et que l’on espère toujours ainsi, les marches succèdent à la marche, il faut parvenir en haut de « The Watch Tower », le phare qui ouvre son œil de cyclope par intermittences tandis que les vagues viennent le défier avec insolence sur un rythme régulier et sans fin, les éclats du feu tourbillonnent dans le noir mais Fresnel garde une gloire immortelle, le voyageur progresse dans ce fût de pierre, dans ce donjon maritime, les mollets durcissent, la petite rampe court comme un furet sur le mur de gauche, elle guide les pas et l’envie et le désir, elle l’attrape par la main et lui montre le chemin dans le soir qui s’esclaffe sur cet escalier qui se dérobe, dans le vent qui claque et caresse en même temps au-dehors et au-dedans, le voyageur sans bagage visite la demeure d’un gardien d’autrefois, l’automatisme n’existe pas encore, il n’y a pas non plus d’ascenseur ici (d’ailleurs il présenterait une forme cylindrique), l’escalier serait alors une sorte de pédagogie de l’escalade, en attendant la descente libérée, un exercice pour escholier, une « volée » de marches difficiles à monter quatre à quatre quand on se lasse de les compter, vingt, quarante, soixante, quatre-vingt, et on se trompe peut-être, et puis enfin l’arrivée sur la plateforme tout en haut pareille à une récompense horizontale et ce regard panoramique sur le vieil océan vert et blanc, plutôt calme ces jours-ci, préparant peut-être un de ces « coups de vent » comme il en détient le secret, le voyageur a bien compté, c’était au total plus que « Seven Steps To Heaven » de Miles Davis, même si la musique des anges planait dans l’infini qui nous surplombe, perçant les nuages violets qui avaient bénéficié d’une pause.

 [5]

Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mêmes, là-haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant à notre portée, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’école maternelle, pas de bien loin, une porte presque à côté, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est différent, plus grand, plus inquiétant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journée, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de déboucher sur un long corridor... aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est étrange, le temps que nous passons à vivre, je ne m’y ferai jamais à ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre... aujourd’hui, c’est-à-dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours préparatoire, aujourd’hui, c’est-à-dire en ce moment, un moment d’écriture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout début... mais comme ce jour-là, quand pour la première fois je m’élevais péniblement vers les hauteurs du savoir auquel l’école avait pour mission de nous faire accéder, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oublié, j’essaie de ne pas avoir peur... on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, où étaient les chiens de berger ?... la directrice de l’école élevait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient à canaliser notre poussée désordonnée entre le mur et la rampe... je me sentais bousculée, ballotée, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delà des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’étouffer, mes jambes se pliaient et se dépliaient mécaniquement pour monter les marches comme si j’étais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’école de l’époque n’était pas mixte !) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trébucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piétiner à tout moment ! L’expression de mon visage était peut-être celle d’un personnage de Munch, j’imagine à distance mon visage effrayé et les cris qui ne parvenaient pas à sortir de ma gorge... La montée est périlleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les épreuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversé le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissé pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps !), nous devons apprendre à vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas à la hauteur... Je ne me sentirai jamais à la hauteur... J’éprouve le sentiment étrange de ne jamais avoir quitté cet escalier, d’être restée entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir réussi à mériter le monde idéal qui nous avait été promis si nous étions bien sages, de vivre un mauvais rêve, de ne plus pouvoir descendre mais d’être incapable de monter...

 [6]

Il y a aussi cette photo… Tu te souviens ? À Saint-Georges, le carrefour ; le monument aux morts, devant l’église et la mairie ; son escalier en ciment donnant directement sur la route, le stop ; pas de place pour se regrouper ; juste un bout de trottoir et le caniveau ; un regard en fonte ; sur le Net, on s’aperçoit aussi que la place se situe derrière le monument ; l’escalier a été refait ; il est blanc désormais ; un assemblage de dalles ; il était gris, « aut’fois », et comme fait d’un seul tenant ; quelques taches, lézardes, cassures. Tu te souviens ? Il fait beau ; toi en bermuda et t-shirt ; les filles aussi (je crois) ; Nathalie et… sa sœur ; tu préfères Nathalie ; pour sa coupe au carré, châtain clair ? ; pour son visage plus rond, ses yeux plus doux, ses sourcils en « arc de ciel » ? ; rien avoir avec l’accroche-cœur de ceux de… sa sœur, l’air plus sévère ; mais seulement l’air ; elle t’aime bien, elle aussi. Tu te souviens ? Tu joues avec elles, autour du monument ; comme avec d’autres avant, après ; en équilibre sur la murette ; courant dans la pelouse, grimpant dans les deux tilleuls, cachés derrière les contreforts de l’église, les escaladant ; et les petits cailloux qui crépitent ; et l’herbe fraîche, à l’ombre ; ou sèche – c’est l’été ? –, sous les pieds nus, noirs ; parce que tu sors pieds nus. Tu t’en souviens ? C’est quand même étrange ce monument, cet escalier, dans l’angle du carrefour ; à la croisée des chemins en somme ; comment on fait pour les commémorations ? ; on bloque la circulation ? ; on se place de l’autre côté, devant l’église ? ; là, il y a plus de place ; mais la liste des morts, elle, se situe bien côté carrefour ; pourquoi là ? ; on ne voulait pas que la liste se retrouve face à l’église ? ; on voulait qu’elle reste ouverte au village ? ; que les noms, du haut de l’escalier, soient accessibles ? ; lisibles pour tout le monde ? ; même pour ceux qui ne font que passer, dans un sens ou dans un autre, à toute berzingue ? ; et c’était quoi les noms ? Qui le sait ? Ça vous faisait quel âge ? ; Nathalie doit largement être entre deux âges maintenant ; sa sœur était l’aînée ; son nom ne me revient toujours pas ; vous êtes assis sur les premières marches de l’escalier ; Nathalie à ta droite, sa sœur à ta gauche ; Nathalie passe son bras nu, blanc, autour de ton cou ; si blanc, si blanche sa peau ; et quelques taches de rousseur sur le museau. Je ne sais pas qui porte un vêtement rouge ; ni quel vêtement ; ni même s’il s’agit bien d’un vêtement ; mais il y a du rouge sur l’escalier gris. Tu te souviens ? Je ne sais pas non plus où se trouve la photo ; peut-être dans un vieil album, chez papa et maman ; rangé on ne sait où ; elle aura jauni. Je ne l’ai pas revue depuis… ; et c’est bien ce qui étonne : que l’image sorte, comme ça, de l’ombre, en partie floue, mais bien là ; mais qu’est-ce qui l’a fixée, comme ça, cette image ? ; qu’est-ce qui se dresse encore de ce jour-là, comme le monument, au-delà de la photo perdue ? ; de cet instant-là sur l’escalier, au milieu des sœurs M ? ; contre Nathalie ; sous le soleil, évidemment ; et le cri des hirondelles de passage ? ; la rondeur de nos jeunes corps resserrés, de nos visages d’enfants ? ; de la rondeur ; oui, il y a aussi quelque chose de rond sur ces marches anguleuses, fendues, sales. Tu te souviens ? Qu’est-ce qui reste encore ? ; qu’est-ce qui résiste, de rond et de rouge ? ; le nom perdu ? Qui sait ?

 [7]

Un escalier est une échelle de Jacob, le territoire d’un ange. Chacun enseigne à sa manière la chute et l’envol, articulant le corps en le désarticulant, le privant de son poids régulièrement réparti en pas, à l’étage, au palier, au rez-de-chaussée, pour l’élever à un équilibre à la fois précaire et parfait. Tant de façons que ça se déglingue et dégringole et pourtant, la plupart du temps, ça tient, ça marche – si on n’y pense pas. Vacance de la conscience, marche puissance marches, pensée que se déploie et bat, de la racine du crâne irradiant le dos jusqu’aux doigts, déclenchée, relancée par les genoux, les chevilles, refoulée se logeant sous le pied, solidifiée dans les cals. Il faudrait inventer la promenade des escaliers : un escalier donnerait sur un autre escalier, à l’infini. Mieux qu’une errance dans les bois frémissants ou qu’une traversée des villes hallucinées. On entrerait vraiment dans le labyrinthe intérieur, finissant par connaître toutes les clefs, les portes et les couloirs. L’esprit d’escalier, qui survient toujours dans un escalier qui descend, se poursuivrait dans un escalier qui monte. On rejouerait ainsi l’après-coup et le contre coup ; et on raterait encore, pour rejouer encore. Plus de pensée plane, plate, paisible, ce serait torturé, compliqué, mystérieux, tarabiscoté, vertigineux. On vivrait dans les immeubles comme dans nos entrailles, escargots nous fermant sur nous-mêmes en un escalier en colimaçon qui serait notre maison. Sauf que… N’oublions pas les fenêtres, la magie des escaliers, ce qui les rend à la fois souterrains et aériens, entre l’enfoncée vers le centre de la terre et la grimpée du haricot magique. Au centre des rêves, un escalier va de la terre au ciel, sculpté dans l’arbre de vie. Je préfère les meurtrières. L’étroitesse est intensité – escaliers des tours fendus d’une épée de clarté. Petite leçon de galanterie : dans l’escalier l’homme précède toujours la femme, le seul cas. Quand il descend pour la retenir si elle trébuche ou ouvrir la porte sur le dehors et son danger ; quand il monte pour ne pas regarder ses jambes, l’attache de ses bas ou plus encore. Petite leçon d’incorrection : ne pas oublier de dévaler les escaliers, grande jouissance entre le piétinement et l’envolée. La basse matérialité devient ivresse métaphysique. Ne pas laisser ce geste sacré à l’enfance, ou au sérieux d’un retard. Se défaire de tout embarras. Il suffit de voir l’élégance de Proust, gris perle, rayant l’écran et l’église de la Madeleine parmi tant d’engoncés et d’empesés, ou la grâce de ces femmes précipitées sur leurs talons aiguilles (comment font-elles ?) que l’escalier transforme en hérons ou flamants. Pour la montée restent les enjambées, deux à deux, quatre à quatre, faire ses gammes, apprendre à jouer de son corps, avec une fierté insensée. L’escalier résonne. Fiole de souvenirs, il conserve les échos, tant d’éclats de voix et de chutes de bruits échappés des rainures, fissures et entrebâillements. Il est tout ce qui reste sur mon étagère de la maison natale, qui n’est plus qu’une maison sonore. Un escalier en ébène, sobre et massif, sans rambarde ni ornement, aussi raide et glissant qu’un toboggan, donnant droit dans la porte ouverte sur l’herbe humide ensoleillée, puis peu à peu, en descendant, sur les arbres penchés, grinçants, le ciel sifflant, à peine ennuagé. Les parents s’inquiétaient : les enfants tomberaient. Mais ce fut la grand-mère qui trébucha et se cassa deux côtes. Les petits le sentirent dans leur chair et haïrent l’escalier, pendant quelques jours, le temps de lui pardonner : il était bon et doux, brutal sans le vouloir, inconscient de sa force, ours se retournant dans son sommeil de bois.

 [8]

Les vitraux qui garnissent les baies arrondies dans l’axe de l’escalier – jaune de souffre, vert amande, bordeaux affaibli et les petits rectangles indigo sombre pour charpenter leur mosaïque – n’ont rien à tamiser, mais les appliques dispensent une lumière vive et sans violence, soulagement qui fait se redresser le cou, s’élargir les épaules, après le gris de cendre qui baigne la ville, et ce pansement que pose cette clarté artificielle sur la fatigue s’augmente de l’ampleur modérée de la cage, sans le presque vertige qui raidit le dos, les jambes, et rend mécanique leurs mouvements, malgré la noble profondeur des marches, la faible hauteur des contremarches, en grimpant les volées longeant, de palier carré en palier carré, les murs de l’escalier d’honneur emprunté lors des visites au musée pour éviter la promiscuité de l’ascenseur dans le mur, ce grand cube solennel où le souffle se perd, ni les virages sur l’aile, dans le ciment sonore, de l’escalier de l’ancien appartement, les deux volées de marches se repliant l’une contre l’autre, les deux rampes de fer forgé sans épaisseur, peintes en vert dur, et toujours un peu poisseuses, se touchant presque, non ici l’escalier tourne sur lui-même avec une grâce discrète, comme un geste d’accueil, et l’on pourrait installer dans son vide, comme chez la grande tante, une de ces petites cabines d’ascenseur en bois aux portes claquantes, et puis il y a, sous la main qui s’y est posée d’instinct, retrouvant une habitude endormie dans le souvenir du corps, la douceur de la rampe cirée, son bois luisant doucement, poli par plus d’un siècle de mains glissant à sa surface et de chiffons feutrés le frottant en caresses énergiques, le pouce a retrouvé d’instinct le creux de la moulure où se glisser, et l’effort de hisser à la suite de cette saisie la faiblesse nouvelle de la carcasse convalescente, dans le silence feutré par l’épais tapis, devient presque un plaisir tendre, le premier cadeau de ces jours de repos fraternellement offerts, avant de retrouver, quand les forces seront revenues, la rude amitié de l’escalier familier, assez étroit pour que les mains prennent appui de chaque côté sur les pierres blondes, les marches si étroites que les pieds ne peuvent s’y poser qu’en biais, les dalles bordées d’un nez en bois usé.

 [9]

C’est une volée de marches trouant la maison, son espace s’élève vers le ciel, au bout des étages elle accueille la pluie, elle découpe le lieu, c’est une circulation que toute cette volée de marches, elle livre en bas sa cour intérieure, avec toute l’intimité de la maison qui résonne des bruits de l’habitude, mais comment peut-elle donc s’ouvrir vers l’extérieur, c’est par le ciel, a dit l’enfant, et elle sourit, tête renversée, c’est par son bleu qui respire tout en haut, c’est un escalier que l’enfant dit être celui de la ville, la maison voisine a le même car l’enfant l’a vu par la porte ouverte, et peut-être même se dit l’enfant, toutes les maisons ont cet escalier qui les troue ainsi de leur poumon, et toutes respirent de ce rythme intérieur, de toutes ces alvéoles à chaque étage, et la cour au rez-de-chaussée, en est la base, l’enfant voit le salon y arriver et la rondeur de la cour le sépare de la cuisine, à l’arrière c’est la ruelle, c’est toujours à l’arrière qu’on tue les poulets, ils arrivent vivants du marché, l’enfant les guette, c’est dimanche, il y a ce filet rouge qui s’écoule dans la rigole, on découpe la viande, on lave les légumes, et toujours de la cour qui s’ouvre vers le ciel, on les envoie vers l’âtre où se cuisinent les repas de la famille, c’est la première volée de marches qui part de la cour tout en bas, c’est celle qui amène au premier étage, avec sur le devant le second salon et la chambre de la sieste, avec leurs portes toujours ouvertes sur le couloir, qui court tout autour du premier étage, à l’arrière, salle de bain et bibliothèque, la cour à cet étage est devenue rambarde, elle s’ouvre sur le milieu, elle rapproche du ciel, elle fascine l’enfant, elle l’aspire, l’enfant a la tête renversée vers ce bleu d’après la sieste, lourd encore des bruits de la ville, peut-être aussi de toutes ses odeurs, l’enfant ne se souvient plus, une autre volée de marches encore, c’est sûr, et c’est la chambre des enfants au deuxième étage, avec à l’avant la terrasse et ses pots de plantes vertes, l’enfant s’est assise et observe les nuages, elle ne les voyait pas de la cour, en-bas, tout en bas, et son regard lui donne le vertige, car les voix de la maison arrivent au haut de l’escalier avec cette résonance assourdie, l’enfant tend l’oreille, elle reconnait leurs inflexions, elle se cache pourtant et n’entend pas encore les reproches, ni les injonctions, de celles que l’on fait à un enfant qui a écourté sa sieste, l’enfant est grande comme deux marches ou peut-être trois, elle s’est hissée de marche en marche, elle se retourne parfois pour voir le chemin parcouru, le chien l’accompagne, mais il reste en retrait, peut-être pour amortir une possible chute, et voilà le virage inutile, où l’escalier déploie sa plus grande marche, l’enfant se demande pourquoi le tournant, l’escalier a-t-il besoin de tourner ainsi pour mieux monter, et la marche du tournant devient étape dans son ascension, l’enfant y laisse ses maisons, ses valises et ses jouets, ses poupées y élisent domicile, c’est dans l’immensité du tournant que l’enfant installe son royaume, elle se veut leur unique habitante, sur cette marche qui tourne et étale son triangle, presque la même aux deux étages, est-ce sa soeur s’est demandée l’enfant, et l’enfant grimpe à deux pattes puis à quatre pattes, et elle l’encombre des bribes de sa vie, construisant ses chambres, ses espaces intimes, et puis tout un univers d’où elle met les voiles pour des océans inconnus, tous en spirales dans l’escalier, tourbillonnant de rêves arrachés à la maison, et venue de ce puits de lumière, tête renversée, l’enfant ânonne son syllabaire, laissant monter sa voix hésitante, éclats dans l’escalier, écarlate du soleil de l’après-midi, elle contemple alors, d’en haut, de tout en haut, assise depuis la dernière marche du deuxième étage, la si grande marche dans son tournant, endettée de souvenirs.

 [10]

Me voilà devant de multiples escaliers empruntés ou imaginés à partir des histoires qui se racontent, toujours à leur pied regardant un ciel, à quelques exceptions près, invariablement bleu, rarement ou jamais au dessus de l’escalier, toujours à l’extérieur ou dans la « cage », si peu à l’intérieur des maisons. Lequel emprunter ? Pour aller où ? Celui qui mène du ruisseau vers la civilisation, trace indélébile de l’enfance, surgissant désormais à chaque escalier emprunté, marcher précautionneusement, prudemment, ne pas écraser les limaces dont la couleur se confond avec celle des pierres. Ceux mélancoliques des quais de train, des RER de banlieue, mécaniques ou non, l’impuissance suinte. Celui faisant écho au bruit de châtaigne éclatant dans le feu de bois du dernier soupir du grand père, l’épouse, les enfants, les voisins rassemblés au bas des escaliers le regard tourné vers la chambre donnant sur le patio, frissonnants, dans l’attente de l’inéluctable, le guérisseur avait dit 8h du soir. Il y a ceux, je crois nombreux, souvent en « cage », de l’esprit d’escalier « mais oui c’était ça que je voulais dire ». Celui dont l’envers est traitre comme un couperet à qui penche sa tête à l’extérieur du monte charge. Ceux qui descendent aux folies bergère ou Lido ou ailleurs, du moins ce qui en est montré à la télévision, des femmes aux longues jambes et bas résilles, des talons aiguilles très hauts et très fins, un « truc en plume ». En voilà un intérieur dans une maison ancienne de la France profonde, le grenier est accessible par la tour accolée au corps de maison appelée « pigeonnier » l’escalier passe à travers une trappe qui a fait dire au petit garçon, apparemment déjà familier de certains genres cinématographiques malgré ses trois ou quatre ans, « c’est la maison des accords du diable ». Et puis encore celui-ci qui se présente au dernier moment sans crier gare, pourquoi maintenant ? Emprunté il y a bien longtemps lors du premier retour au pays. Une voie dite « Sacrée », une colline dédiée à Dieu, le « Bom Jésus de Braga » relie la ville à l’église, trois escaliers, entrecoupés de paliers, se succèdent, 600 marches quand même : le chemin de Croix que l’on parcourt le long du premier escalier à un rythme plus ou moins soutenu suivant l’âge ou la ferveur croyante, beaucoup de femmes, quelques hommes, à cette époque « payaient » leurs « promesses » à Dieu en montant les escaliers à genoux ; les fontaines sur les paliers du deuxième escalier symbolisent, quant à elles, chacune un des cinq sens ; le troisième est l’escalier des vertus, celles que tout homme se doit d’atteindre après qu’il ait pris conscience de la fragilité de ses perceptions humaines, elles sont au nombre de trois : espérance, foi, charité. Il est bien loin ce temps de la croyance d’un possible contrat avec Dieu. Et pourtant les fontaines étaient bien tentantes et si promptes à étancher la soif dans la longue ascension.

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Elle a toujours aimé cet escalier en colimaçon, du genre de ceux que l’on trouve dans les châteaux forts s’enroulant autour d’un axe central. Petite fille elle l’imaginait comme la colonne vertébrale d’un escargot fabuleux ayant fait le vœux de quitter sa condition d’invertébré, qu’une bonne fée au cheveux bleus aurait exaucé. Chaque fois qu’elle arrive dans ce vestibule, elle s’arrête sur la première marche, lève les yeux vers le ciel et admire la régularité parfaite des marches métalliques ajourées de triangles entremêlés. Elle aime leur ballet de lumière avec le soleil qui plonge du sommet de la tour. Elle se demande comment les hommes d’autrefois ont pu façonner un tel monument au temps où les chevaux étaient leur seuls aides. Elle gravit les marches en faisant claquer ses semelles sur la structure métallique, chacune ayant un son particulier. Elle pense qu’elle saurait les reconnaître à l’aveugle tant elle les a entendu sonner depuis son enfance. Elle parvient au premier palier où le fenestron ogival émerge à peine des rochers à marée basse, un peu de varech est resté accroché au rebord du vasistas depuis la dernière marée d’équinoxe. L’odeur iodée qui lui chatouille les narines, la transporte aux plus beaux jours de son enfance lorsque son oncle l’emmenait relever ses casiers en mer d’Iroise. Elle poursuit sa progression jusqu’au second niveau, où le parfum du varech laisse place à celui du large, mais ne s’arrête pas. Elle parvient au troisième niveau un peu essoufflée et s’arrête un instant. Sur le mur, on devine la trace de cette lame gigantesque qui avait emportée de châssis de la fenêtre, lors de la tempête de 1999. Elle se souvient du bruit assourdissant des vagues ce soir-là et des prières que les paroissiens avaient récitées toute la nuit, regroupés dans La Chapelle St-Matthieu. Elle passe le palier en courant, tant les souvenirs de tempête sont lourds, et parvient au sommet. L’escalier se termine par trois marches de bois qui craquent sous ses bottines, en guise de bienvenue. La dernière des deux cent trente et une marches contraste avec le sol carrelé du pavillon des lentilles. La lumière inonde la pièce ronde, se réfléchissant sur la lentille de la torche, produisant mille flammèches arc-en-ciel sur le plafond. Elle tourne sur elle-même saoulée de vent du large et se prend à rêver de déployer ses ailes et de s’élancer du haut de la tour jusqu’à l’île du levant. Le soleil se couche, le moment magique est passé, la torche s’allume éblouissante. À regret, elle reprend l’escalier et s’enfonce vers les ténèbres, en tremblant un peu de rater une marche...

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escaliers premiers de pierre noire marches luisantes sous la pluie l’automne sous la neige bientôt fondue sous les pas toujours aux mêmes endroits marches accotées au lourd mur de pierres à gros joints chaque pas rencontre à la fin du printemps un géranium rouge dans son pot rouge et blanc à qui donner à boire chaque soir l’eau versée renversée dessine une géographie plus sombre que la pierre noire que l’été la chaleur absorbe en s’évaporant en même temps que monte l’odeur de terre mouillée l’odeur de pluie giboulées sur la pierre larmes rouges vernis à ongle pétales tombés collés d’une goutte de salive sur tes ongles quand sous tes jambes nues se déploient des stades à courir poussent des escaliers à dévaler escaliers salles à manger des gouters chocobé-ène genoux écorchés au menton sur la toute dernière marche les jambes allongées sur le goudron de la route jamais ne passe personne tu rêves tu voudrais croquer à même la tablette de chocolat comme l’enfant sur la réclame et de la fenêtre depuis l’escalier l’hiver saison de l’arbre clignotant jaune vert rouge à l’intérieur où le poêle à bois tord la peau écorchée des mandarines la nuit le noir dehors sur la pierre noire tombé le sapin illuminé dedans bonheur enfermé à l’abri de la soupe chaude jusqu’aux dimanches soirs tous les dimanches soirs quand le bulletin de météo marine poème de l’ ailleurs possible à l’heure où le ton monte atmosphère saturée virant au vent force 5 à 7 sur Dogger à la jointure des Dimanches finissant vers l’amorce des lundis départs et dernières paroles stridentes échangées jetées encore à 6 heures du matin autour du café brumant et derrière la porte fermée le rai de lumière plate sous la porte tes yeux ouverts qui écoutent dans le noir les portes claquer et ses talons hauts résonnaient sur la pierre de plus en plus faiblement à mesure que l’escalier l’avalait pour toute une semaine et puis les Bohémiens vendeurs de paniers tressés traceraient une croix sur la dernière marche une croix à la craie crissante blanche sur la dernière marche de l’escalier sous la petite boite à lettres en fer c’était comme la signature solitaire au bas de ton carnet unique enfant unique t’aspasd’père ? mais les escaliers montagneux aux épaisseurs solides montent étages du Piémont escaliers dans la lumière et l’ombre à la rencontre du bol de lait tiède posé sur la table dressée dans la cour et la lumière droite et pure à l’odeur de bête tendre frappe ta robe claire se pose sur tes bras toute la lumière que tu peux se pose sur tes bras ouverts au milieu de l’escalier tu t’es arrêtée pour l’accueillir escaliers repris dans la nuit en bruyamment les pieds trainant qui refusent le coucher mais s’en iront vers ces trois ou quatre marches larges de toute la largeur de la maison danse dans la saison heureuse où la rencontre a lieu face à l’étang au lavoir sur la petite île au sommet des marches la maison toute large ouverte suspendue derrière les trois ou quatre marches aux élégantes volutes de pierre un peu de mousse un chien jaune et ce sera partage des soirs conjugaisons de verres et de verbes et toutes nos cigarettes et les soirs de vol de nuit les fauteuils en haut des trois marches sur la petite terrasse où attendre ensemble et rire la tête renversée bientôt le bourgeon de son va naitre poussera quelque part plus haut que la terrasse au bout des marches plus loin dans un coin du ciel grognera enflera jusqu’à la boursoufflure puis va éclore exploser par-dessus les arbres et on verra passer l’ombre gigantesque du N262 on applaudira au ciel à la nuit il sera tard et plus tard les journées de Venise remplies d’escaliers encore de ponts à monter à descendre à chercher d’où tu peux bien venir ton nom lu sur de vieux palais mais c’était pas la même mais on reviendra famille escalader descendre remonter le cours chaque année depuis Venise d’églises et de frissons de cloches d’oiseaux bousculés sur la lagune au bout de la rue liquide gondola gondola lentement égouttée sospirée sous les Campielli et les pieds dans l’embarras des marches des îles inégales et disjointes poussière et murs lézardés sous l’odeur de mer de bateau partout ça n’en finit plus les marches inégales cabossées vers le sommet dans la montée derrière les portes verrouillées des palais dans les maisons vides escaliers-rues où ma ville aujourd’hui se poursuit les toits des derniers immeubles à mes pieds puis maintenant montent sensiblement les fenêtres à travers mes jambes quand moi je descends les marches bordées de tout un printemps détritus d’hivers c’est la ville qui vient en contrebas à la rencontre de mes genoux escaliers de cinq étages plus je monte plus la lumière s’ouvre plus mon souffle raccourcit plus mon pas s’alourdit après le paillasson rectangulaire frotté de mes deux consciencieux pieds sous la boule en pierre jaune de l’escalier du rez-de-chaussée et le petit roquet aboyeur au deuxième étage qui répond quand solitaire au claquement de la porte vitrée de l’entrée entendus à travers tout l’espace de l’escalier ses jappements s’intensifient s’hystérisent à mesure que les pas se rapprochent du second par demis-paliers ses pattes griffues enrager derrière la haute porte à deux vantaux vernis et boules de cuivre astiquées une fois tous les quinze jours pas moins par la personne chargée du chiffon qui ménage sans ménage et assure s’assure de l’entretien au-dessus du grand paillasson rectangulaire où quelquefois leurs sacs poubelle ficelés attendent ventres mous et noirs sur le palier de pierre coquilleuse et anciennement locale tirée de carrières épuisées depuis ça fait bien longtemps

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Maintenant que tu as gravi les premières marches tu ne peux plus reculer tu étouffes déjà tu ne l’imaginais pas si étroit cet escalier en colimaçon du grand phare de Biarritz tout blanc mais pour l’instant c’est sombre si sombre et dire qu’il y a quelques secondes à peine du baignais dans le vert foncé des tamaris et l’océan te souriait à pleines vagues de rose et de doré et tu devinais presque l’Espagne à travers les embruns et c’est pour la voir d’en haut que tu es entré puis as commencé à monter le souffle teinté d’impatience et maintenant les cuisses commencent à te piquer un peu beaucoup car tu avances trop vite sans doute l’angoisse de rester prisonnier et tu te souviens du récit de Maman ta naissance elle dura près de vingt quatre heures puis forceps pour te mettre au monde sans doute est-ce inscrit gravé en toi à jamais alors tu te sens comme à chaque fois dans les ascenseurs là l’air te manque le grand air du large tu le désires fort et tu en es coupé tu l’as voulu cette ascension alors avance et tu tournoies dans le colimaçon géant traversé de haut en bas par les voix de celles et ceux qui ont atteint le sommet alors que toi tu ne sais pas combien de temps il te faudra pour crier victoire et mettre un pied puis deux sur la passerelle qui encercle la tête du phare tu ne comptes pas les marches peut-être que tu aurais dû prendre le prospectus car c’est inscrit dessus le nombre de marches qui mènent au grand air sous la coupole et son optique Fresnel plus que centenaire la voudrais tournée vers l’obscurité que tu traverses au fur et à mesure que tu avances dans la tour conique comme dans un tunnel et tu languis maintenant que se renforce la lueur qui tombe du sommet de l’escalier où résonnent tes semelles au rythme de ton souffle accordé aux battements de ton cœur c’est moins violent qu’à vélo quand tu grimpais l’Aubisque le matin sous le soleil de juillet et que parfois la lumière te manquait aussi et l’oxygène tu avançais presque au ralenti mais tu finissais par réussir à monter jusqu’au col jusqu’au sommet et là pas encore victoire tu accélères porté par le désir d’horizon et le désir d’Espagne tu la vois presque à présent tu la devines la touches presque alors encore un effort plus que quelques marches et tu la salueras d’en haut en souriant et tu chériras cette majesté qui de bout en bout t’aura ramené à ta petitesse à ton état de minuscule parcelle de vie qui un jour se dissout dans l’univers comme disait Maman avant de mourir le regard tendu vers le phare de Planier.

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« Allez… — Oh non, non ! — Non papa ! c’est pas fini là ! — Si, si. C’est l’heure, on monte. Sinon y aura pas d’histoire. » Et c’est comme ça chaque soir, ou presque, avant de monter coucher les petits, avant de redescendre parce que l’un veut son verre d’eau, parce que l’autre a oublié son doudou, et je les remonterai en buvant un peu du verre trop rempli d’eau fraîche de la fontaine (du frigo américain) – « Et allez… tu nettoieras en redescendant ! » –, entre la rampe à lisses inox brossé à gauche et, à droite, un mur gris petit cheval – ah… les noms de couleurs des nuanciers ; s’il n’existait pas, percevrait-on seulement la nuance ? –, puis jaune paille dans le demi tournant à gauche, avec fenêtre sur nuit, et la lumière trop basse en pleine figure, et c’est finalement maman qui monte le verre d’eau, Doudou Vachette et Gros Doudou, ou les vêtements propres, repassés et pliés, ou les housses de couette, et les taies d’oreiller, et les draps et les draps housse et… ça grince, ça fait toujours grincer les marches, des marches en hêtre, avec deux couches de vernis appliquées juste avant de partir en vacances – en plein été ; il faisait chaud ; fallait finir vite : la suée ! –, des marches sans contremarches – parce qu’on voulait de la légèreté, on voulait quelque chose d’aérien, de l’air dans cette cage étroite –, mais ça grince beaucoup moins que chez mamie Sylvaine (chez elle, ça couine toujours), ici ce sont plutôt de petits craquements dans les plus larges marches du virage. De temps en temps.

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Kevin avait bu comme un trou et dès la la première marche, il se trouvait au bord d’un ravin, mais où ai-je foutu mes clés, bordel, ne pas se pencher sous peine de basculer de tout son poids dans la sixième dimension, les météores qui tourbillonnent au-dessus de sa tête comme des boules de flipper, on te donne trois balles, la première t’es un môme, roulette russe, voyage au bout de l’enfer, son corps vacillant sous la lumière crue des néons, contourner ce trou béant et se raccrocher à la rampe sans faire tomber le pack de Meteor, prendre appui sur ses cannes flageolantes et tenter de se propulser vers l’ascenseur. Kevin sautilla comme un ouistiti accroché à une liane, youpi-waouh, il avait repris son souffle et essuyé ses semelles crottées sur l’arrête de la quatrième marche, regardant vers le haut avec cette idée stupide qu’il devait impérativement compter celles qu’il lui restait à franchir, mais Reinhold Messner s’est-il livré à cette comptabilité mesquine lorsqu’il a gravi le Nanga Parbat, escalier en allemand, Treppe au féminin comme trépanation, en anglais, stair comme stairway to heaven, le fragile échafaudage a tremblé sous ses guiboles molles comme sous l’effet d’une secousse. Kevin a fait une enjambée et il a détalé sur un pont de singe en faisant des moulinets avec son bras droit et en agitant son pack de bières avec le gauche, bachi-bouzouks, ectoplasme à roulettes ! jusqu’à ce qu’il atteigne un autre escalier taillé dans la roche qu’il a escaladé comme un cabri, plus rien ne pouvait l’arrêter, mais alors la lumière s’est éteinte. Kevin chercha en tâtonnant le bouton de la minuterie, mais tout en pressant sa main gauche sur la paroi lisse, il avait l’impression de grimper sur une échelle comme la blonde Kim Novak dans Vertigo mais en état d’apesanteur, sans savoir pourquoi ni comment, il s’était téléporté au deuxième étage, avisant une fenêtre, il souleva la jalousie, et colla son front contre la vitre froide, contempla le paysage urbain baigné dans un brouillard nocturne, la tour Météor, neon lights shimmering, and at the fall of night, this city’s made of light, des claquements de portes parvenaient à ses oreilles, des bruits de chasse d’eau, des petits cris plaintifs, un sac-poubelle qui effectuait son plongeon sonore dans le grand collecteur. Kevin se remémora les marches de la tour Eiffel, du phare d’Eckmühl, de la prison d’Alcatraz, du château de Chambord, du Train Bleu, de Penrose, de la chambre à farine, de la cour d’école, de la piscine, tous ces escaliers qu’il avait montés ou descendus pour de vrai ou dans le mekanïk destruktïv commandöh de ses rêves et qui soudain n’en faisaient plus qu’un, il le surplombait à présent, et dans son délire éthylique, il a marché droit devant, il a basculé par-dessus la rambarde et il ne sentait plus le sol sous ses pieds, non, il ne le sentait plus... car il était tombé du haut de l’escalier. Kevin sentit un liquide poisseux couler sur son cou puis le long de son épaule, mais cela ne dura pas, sa vision s’obscurcit, il accédait à la pensée quantique, son corps astral s’était détaché et planait au-dessus de l’escargot, limace, colimaçon, s’élevant comme dans un mouvement de grue et suivant les méandres de la rambarde, il traversa des couloirs, des corridors, des vestibules, et se retrouva enfin chez lui, home ! Om ! mon frère, chère chambre tu m’as souvent regardé quand je m’ennuyais au fond de mon lit, tout son passé lui revint en un millième de seconde, une image fractale se répercutant à l’infini dans le champ magnétique galactique, tandis que tout en bas retentissaient les sirènes du SAMU, trois policiers en uniforme firent irruption dans l’immeuble HLM et ils empruntèrent l’escalier de service car l’ascenseur était en panne.

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Ils viennent de changer la porte. Elle était difficile à ouvrir, le carrelage au sol avait travaillé. On avait bien tenté de raboter le bas. Ça n’a pas suffi. Pour descendre à la cave, maintenant, on appuie sur une grosse poignée grise et l’on tire. Ça ne force plus, ça ne grince plus. La minuterie aussi a été changée sur le mur de gauche, celui qui décrit une grande courbe jusqu’au premier sous-sol. Maintenant on est sûr d’avoir de la lumière un bon moment. Boîtier gris sur lequel on appuie, de la couleur et de la même matière que la poignée de la porte. Une veilleuse verte s’allume et l’escalier s’éclaire. On entend défiler les secondes. Il y a un ressort à l’intérieur, qui minute la prestation. En tout cas, j’y vois bien. Marches de pierre grise noircie par le temps, j’allais dire les ans mais je me suis reprise, trouvant que ça n’allait pas, pour descendre à la cave, ce ton un brin épique, pourtant j’ai failli succomber à la tentation. Relent du vieux temps, quand on luttait contre l’infini de la faute, établissait la liste des fautes commises dans le mois, avant de se promettre de ne plus recommencer. L’escalier de la cave n’a pas été transformé, lui, depuis sa construction qui remonte aux années 1900. Dans mes papiers, ce document dactylographié aux feuillets jaunis enregistrant la vente en 1895 d’un terrain sur lequel les fondations de mon escalier seront posées. Il faut descendre avec prudence, les marches ont travaillé, elles aussi. Rien à voir, cependant, avec les marches du château à Gavaudun. Seule, je les ai grimpées à l’automne, touristes partis, ciel gris d’avant la pluie. Je n’avais pas trop de mes deux mains pour les gravir, l’une après l’autre, et me hisser jusqu’au terre-plain désert d’où l’on surplombe vallée et village. Un village mort, chacun chez soi et le café fermé. M’avait saisie la peur du vide et d’un orage dont je représenterais la cible. Mémoire d’anciennes batailles, des forces me traversaient violemment, après la marche depuis Janard où l’on m’accueillait. J’avais emprunté le sentier à travers bois qui longe les ruines du prieuré. Il estoit, selon une chronique, beau et bien basti. Lorsqu’il fut bruslé, il n’y avait qu’un prebstre nommé Martin Rigal, qui le gardait. Lequel Rigal fust attaché à un pied de lit et illec bruslé tout vif, avec les meubles et les bastimens. Et le chroniqueur d’ajouter, cruauté et barbarie qui fait voir quelle estoit l’âme de ces sainctz réformateurs. Me voilà, en outre, réceptacle des énergies concentrées autour de ce site, habité dès la préhistoire – ce qu’attestent les grottes qui longent encore la Lède. Le vertige me saisissait. Je mesurais le fossé me séparant de ces hommes qui nous avaient préparé le terrain, avec leurs moyens primitifs. Il y allait de leur vie. L’escalier que je venais d’emprunter appartient au château fort. Il nous fait faire un saut dans l’Histoire. Prestigieuse durant l’époque féodale, avant de tomber en ruines, la forteresse a traversé la guerre de Cent ans. Au XIX° siècle, l’État s’intéressera à ses vestiges. Ils entreront dans le Patrimoine. Regarde donc où tu mets le pied ! L’escalier de la cave n’a pas les dimensions de celui qui monte aux étages et dessert nos appartements. Il tourne en colimaçon, et les marches s’amenuisent dangereusement sur la droite de qui l’emprunte pour descendre à sa cave. Il est conseillé de se stabiliser, mains sur les murs, toujours un peu humides, malgré la porte à mi-palier donnant sur la cour. Je la laisse fermée en ce jour de février, le temps est au vent et à la pluie. Cela ne m’empêche pas d’aller nager. Escalier de la piscine, large et lumineux. On se croise sans se gêner. Ascenseur réservé aux personnes à mobilité réduite. Avec mes tongs sur le sol mouillé, me méfier depuis que je me suis foulé la cheville au Port-Vieux, sur son vieil escalier. Temps gris aussi, personne pour m’accompagner dans cette mer agitée. Sur une marche, mon pied a glissé. J’ignore quelle pensée m ’a poussée vers ce faux pas. Mais je suis allée à l’eau comme si de rien n’était. Je jouais avec les vagues près du plongeoir. Par gros temps, l’escalier qui y mène vous protège du large. C’est dans la nuit que mon pied m’a réveillée. Il avait pris la couleur de l’orage. J’ai dû frictionner avec l’arnica et bander. J’ai atteint le premier sous-sol. Sur ma gauche, une porte dont j’ai la clé donne accès aux caves de mes voisins. Je me souviens que l’humidité suinte le long des murs. Ils s’en sont plaint. On a voté des travaux. Sur ma droite, l’autre porte dont j’ai également la clé. Elle s’ouvre avec difficulté. Il faudrait huiler ou changer la serrure. Certains n’osent pas s’aventurer jusqu’au second sous-sol, l’escalier qui y conduit ressemble à un boyau de cheminée, tellement l’obscurité vous enveloppe avec cette odeur de terre moisie qui procure la sensation de pénétrer dans un univers où règnent d’autres forces. Gamine, tu accompagnes à la cave celui qui se charge de remettre du charbon dans la chaudière. Féerie des braises, quand il ouvre la petite porte métallique, avant qu’elles ne soient recouvertes. Alors la crainte d’une morsure mêle au rat, le diable. Et l’envie de remonter au plus vite. Dans les caves, on ne fait jamais le ménage. Atmosphère confinée favorable à la montée du fantasme. Un type vous surprendrait, vous ferait comprendre assez vite que votre vie ne tient plus qu’au fil de son bon vouloir ou que, si vous êtes une femme, c’est le moment de passer à la casserole. Passer à la casserole, une expression que le gardien employait volontiers. Il est reparti en Kabylie pour sa retraite. Tantôt c’était l’équivalent de mourir, tantôt il pensait à faire l’amour !

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Le corps s’ouvre sur une violente montée de vent, le crissement des vagues verticales des murs, la frivolité des barreaux noirs dont la manifestation est l’envers creux des mésanges qui lui picorent l’oreille à chaque pas, comme si chacun d’entre eux était un tapotement du doigt sur l’épaule. Le corps s’ouvre sur une inspiration vide, l’alarme des marées blanches qui fait des prochains petits pas, une affolante échappée vers le crissement plus haut d’une interminable autre marche, celle où se rejoignent le vieillard et l’enfant sec. Le corps s’ouvre sur l’énormité noire qui se déploie entre chaque barreau. Le corps s’ouvre sur les barreaux zébrés de lumière et de peur, sur le cauchemar vieillissant qui s’accroche fermement. Le corps et son caractère qui fronce l’épaule, s’engouffre dans la longue et lente course vers des souvenirs bleus et jaunes, il y a interdit. Le corps et son caractère s’ouvrent sur l’immobilité et l’impossible franchissement, mise en boucle de la chute à mesure que les pas fondent dans la surdité de la cage. Le caractère s’ouvre sur le corps tournant, celui qui mâche chacune des contractions de chacun des muscles, dans le contrôle absolu de la vague noire entre chacun des barreaux. La vague noire sur le corps défait dont les jambes lâches s’efforcent de se démêler de leur ubiquité confondante. Démembrement d’un appel au secours, où chaque pièce du corps devient végétal mort. Le végétal-corps s’ouvre sous les craquements des pas. Les branches poussent sur le végétal-corps, les unes après les autres. Les branches du végétal-corps s’ouvrent vers les hauteurs vieilles encore, et sonnant dans le feutré des pas de laine, tissent des marches de leurs branches. Les petits pieds dans les petits chaussons s’entassent sur les marches en bois jusqu’à déborder sur les suivantes, vers les cimes du haut lieu. Le tapis beige et marron aux murs de la cage de l’escalier se grave dans le cerveau agissant de l’enfant-arbre aux petits pieds de branches. Tapis de lutte contre le vide, contre la chute du corps qui se ferme derrière le vent immobile et s’agace à agiter les feuilles déjà mortes depuis trois saisons et balayées par un coup de bleu, celui des yeux et des murs, les autres, les morcelés. Le petit homme de bois se ferme pour anéantir le vertige qui laisse quelques traces de plâtre sur ses lèvres.

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C’est une entaille profonde dans la vieille ville, une incision franche entre les façades ocres et les grises – là au pied des portes-cochères cernées de pierres la peau d’écailles nues serpente la butte de ses 238 marches aux larges girons étalés. Au mur écrit en blanc sur fond bleu marine : montée des Carmes Déchaussées. Le front des marches en granit luit et glisse sous la pellicule d’eau, le vent souffle en bourrasque, un petit groupe de jeunes me dépasse, la voix hachée, en cherchant le souffle, là une en bottes de ville, rouges foncé, manteau col imitation fourrure, parapluie braqué contre le vent et ses gouttes – je monte à sa suite – me dis que ça va pas si mal pour un de bientôt 58 ans, sens la chaleur de l’effort m’enrober de son halo, la pluie n’arrive pas à traverser, pense c’est un monstre – un dragon assoupi et médiéval ondule sous la ville et par endroits soulève sa croupe, alors remarque sa crête – la double rambarde en berceau qui scinde l’escalier en plein milieu, tout au sommet le ciel boursouflé de gris couronne l’ondoiement de l’échine,

d’accord c’est une question de degrés je me dis amusé en regardant la longue panoplie de marches entre les deux rangées de façades, comme les falaises d’un vieux Douvres urbain qui promettrait des voyages sous le ciel gris ou bleu ça dépend quand je repeindrai la scène,

et là impromptu je retrouve les deux trois assis en caillots – ou des bouffissures de papiers gras, agrafés sur leurs marches bétonnées : s’élèvent depuis l’esplanade couverte et besogneuse de la station de métro bondée – en face les longs doigts métalliques brillants plantés sur les carreaux gris filtrent et recrachent un à un les humains chavirés d’alchimie matinale ; je les revois ces agglutinés au pied de l’escalier étroit et confiné, à gauche du bureau de tabac – sa vitrine bleuie-grisée façon réveil-tôt et crasse de ville – une foule devant en bousculade tuméfiée rêves piétinés – eux dans leurs jeans serrés les fesses au froid des marches raides – le ciment maculé – et plus haut entre deux étages le palier inondé de lumière jaune pisse avec son tour à gauche, précédant l’autre volée de degrés – la porte à la barre grise – son panneau rouge parking A – là plus haut je sais l’odeur d’urine et parfois plus – un boyau où tu t’insinues et t’insères comme le prochain excrément – un rejet

un rejet, la mère l’envoya se coucher, criant qu’il était décidément bien stupide, qu’il avait perdu par irrémédiable paresse toute chance de rapporter un peu d’argent – et avec acheter de quoi manger depuis qu’il était mort le père – et de quoi se soigner aussi ; alors elle ajouta disparais donc toi maintenant de ma vue – toi qui additionne par ta présence de la misère à mon malheur, et reprend ce paquet minuscule et sa graine de rien – débarrasse moi de ça qui montre à tous quel imbécile tu fais – ou bien quel naïf, quel incurable nigaud d’avoir accepté cette aumône pour ce précieux dernier bien – le nôtre – dont tu t’es laissé gruger, et tout ça pourquoi, pour quelle raison sinon cette envie ridicule d’être plus vite de retour, de ne plus souffrir la chaleur et la poussière du chemin ni le soleil qui brûle le front et les yeux, et le voilà donc – parti piteux pleurant – recroquevillé puni dans la pièce obscure couché sur un sac de jute rugueux – qui – secoué de dépit, de rage de honte et d’humiliation a jeté le haricot par la fenêtre s’est endormi de larmes de vide au ventre et d’un sommeil hoquetant – et bien plus tard l’histoire l’assure – transi de froid – les habits loqueteux éveillé de stupeur – baignera dans cette lueur verte qui repeint la pièce au petit matin – une tige immense s’élevant de l’autre côté de l’ouverture vers le grand bleu du ciel au-dessus, dessinera comme un escalier en colimaçon qu’il voudra grimper – et s’élever en se sentant peut-être qui tremble ou qui vacille au fur et à mesure de la montée, à chaque poussée de cuisse et appui de la plante des pieds, à ne plus savoir qui a peur qui a froid qui a clair et qui s’envole et grandit immense – de lui de toi de nous ou bien de la voix grave qui décline les mots enroulés tout autour et naissants

pareillement dans la spirale des filaments dépliés – les souples et translucides lianes autour des feuilles en cœur – retombant tordues sur elles-mêmes comme des serpentins ou des filins sectionnés écartelés en brins ébouriffés

ébouriffés comme la couronne de cheveux fins clairs rebiquant sur la tête du tout petit égosillé de rires à chaque pas, chaque secousse d’épaule ;

la voix murmure invente et creuse l’oreille quand on monte au creux des bras chauds comme un nid et la joue râpeuse un peu à piquer – ces sursauts avant le ressac du corps – la tête qui oscille un peu sur l’épaule à chaque pas pour se hisser d’une marche et la main forte et pleine et les doigts en étoile dans le dos – une corolle chaude une grande tâche de doux qui sème et propage sa tiédeur – maintenant frotte des giclées d’étincelles circulaires comme des galaxies et la voix qui fredonne et fait des shhh shhh shhhh pour aller plus loin dans cet épaisseur du corps inconnu – là où les mots ne pénètrent même plus ou alors de petites secousses – de minuscules vibrations des chuintements dérisoires pour filer les réseaux de la chair, et la tête dodeline sur l’épaule à chaque pas à chaque marche,

encore tu entends chaque marche de bois – chaque pas qui élève jusqu’au grenier – à montée lente et appliquée et là-haut aussi tu écoutes les pas sur le plancher mais avant – il y aura eu l’ouverture blanche de la porte étroite qui grince et ouvre sur le palier – les premiers craquements des degrés puis très vite à hauteur des deux têtes rassemblées la rambarde de la chambre mansardée sous la tache aveuglante du velux bouffé de bleu – mais alors – sshhh sshhh ne pleure pas – tout d’un coup les escaliers tu ne les comprends plus – cette idée de changer d’espace comme on quitte une vieille peau – comme on se rapproche de quoi et pour s’éloigner de quoi oui de quoi – et c’est incertain et inutile mais sûr comme la fatigue qui nous cueillera un jour tous rassemblés noirs autour des tombeaux aux cordes profondes – comme on rentre dans l’eau des étangs vaseux et leurs clapotis dessus irisés de lumière – les corps allongés autour de cette gueule d’eau glisser entre ses dents avant qu’elles ne te brisent mais alors une dernière fois tu l’entendras craquer l’escalier aux marches de bois et cette bulle de chaleur qui t’avale,

et pourtant tu te dis moi j’aurai froid une bonne dernière fois alors jette ton souffle et ta peur au-devant de toi, ta peau comme une dépouille hors de toi jette toi comme les bouteilles d’eau vides lancées bringuebalantes du haut de l’escalier parti pousser sa langue de nuit jusqu’à son antre humide de ciment et de poussière – tu sens déjà des souffles qui te lèchent comme une main froide sur la tempe – le glacé du visage et l’accroche légère d’une toile d’araignée ça colle comme de la barbe à papa, lui qui balançait les bouteilles du haut des marches – alors lève un nouveau regard vers le haut des degrés suit la double rampe de fer les lanternes métalliques entre les murs lépreux, derrière toi les terrils coniques maintenant festonnés de vert ; entre les façades grises des immeubles lépreux pose lentement le pied sur la prochaine marche, sens sur tes mains l’odeur rouillée de la rambarde. Marche.

 [19]

il est là depuis longtemps l’escalier – elle l’a toujours connu –, son père avait dû le construire à un moment donné de l’histoire de la maison bâtie en mille neuf cent cinquante,

oh pas bien large, pas bien haut, quelques marches à flanc de mur côté jardin – sept exactement, un jour elle les a comptées – qui permettaient d’accéder à la cuisine où le gros de la vie se déroulait quand ils étaient petits, la première un peu plus large, la suivante et la suivante encore, toutes semblables jusqu’au palier recouvert de pierre naturelle pour faire propre,

surtout ne pas tomber, bien lever le pied, ne pas heurter le rebord et risquer de chuter en renversant le panier de fruits ou de crabes qu’on leur avait demandé d’apporter du dehors, petites jambes pas tout à fait déliées et champ de vision encombré par le volume de la charge, franchir le paillasson qui depuis avait dû changer de nombreuses fois en fonction des époques et des modes en vigueur – motifs floraux ou animaux, paille ou coco –, avant de passer le seuil légèrement surélevé et de pénétrer cet espace odorant jadis équipé d’une cuisinière à charbon qui cuisait la soupe et gardait les briques destinées à chauffer les lits en hiver – ainsi devait-on obligatoirement emprunter cet escalier pour monter le charbon depuis la cave, aussi le vin et les légumes conservés dans un bac de sable –, cuisinière remplacée plus tard par une gazinière, tout récemment par une plaque à induction,

en vérité ces quelques marches, personne ne les remarquait vraiment à cette époque-là,

les parents étaient jeunes et alertes et les enfants avaient suffisamment grandi pour ne plus craindre ce type d’obstacle, et puis cet escalier n’était finalement qu’une rampe d’accès, une banale zone de transit, un passage obligé entre le dehors et le dedans, à vrai dire l’unique voie de circulation entre le jardin et la maison, chemin ascendant orienté au couchant et donc lumineux en fin de journée, voire brûlant en été, obligeant à rabattre le volet de la porte à l’heure incontournable du repas, demeuré trente ans à ciel ouvert puis vitré et équipé d’une rampe autour des années quatre-vingts, ainsi tous les êtres habitants ou visiteurs transitaient par ce petit hall devenu cage à insectes et véranda dont le franchissement n’allait plus tarder à devenir un souci majeur pour les plus vieux de la famille, pour le père blessé après avoir chuté d’un arbre dans sa quatre-vingt-onzième année jusqu’au jour où il avait totalement cessé de l’emprunter – ce qui n’était pas bon signe –, à son dernier matin le franchissant en sens inverse sur une civière des pompes funèbres,

et elle – la fille –, deux jours plus tard perdant pied, dérapant du talon sur l’une de ses marches mouillées et atterrissant plus bas, jambe tordue et tibia fracturé, la verticalité de ce boyau finalement explorée dans les deux sens à jamais inscrite dans l’histoire de la famille,

alors ce matin-là il ne lui restait plus qu’à le maudire, ce fichu escalier, forcée de suivre le cercueil de son père appuyée sur des canes anglaises tout au long de la nef et dans les allées sableuses du cimetière, le cœur noyé de chagrin, la vie la douleur la mort, enfin tous les états et sentiments affleurant se mêlant dans sa gorge et nourrissant du même coup la compassion de ceux qui se trouvaient là pour accompagner le mort et finalement la soutenir de leur mieux – tout de même c’est pas de chance, murmuraient-ils, juste pour les funérailles de son père –, épisode mémorable s’ajoutant à bien d’autres scènes attachées à ce passage en apparence inoffensif, oh pas bien large, pas bien haut, quelques marches, – sept exactement, un jour elle avait pris la peine de les compter –, destinées à être réorganisées un jour, peut-être même détruites par les prochains propriétaires qui auraient envie de neuf, d’escaliers en métal plus modernes, plus fonctionnels, allez savoir

 [20]

Avec eux, elle s’engouffre dans cet escalier, sale, obscur, immédiatement saisie par l’odeur de cave, l’odeur de pisse et de poussière, ils grimpent à toute vitesse, elle a 7 ans, ici elle n’a peur ni des araignées ni des coins sombres, les marches sont usées, irrégulières, par endroit elles sont même défoncées, travaux promis par le propriétaire de ce très vieil immeuble, jamais effectués, ils passent le premier palier, boucan et rires étouffés, y a t il un locataire à cet étage, personne ne le sait, avec ses cousins elle continue à monter, ils guettent dans le mur de gauche, immense et gris, la fenêtre invisible qui se découpera quand elle s’allumera sur le visage ridé et joyeux de leur grand mère, ah c’est vous mes enfants je vous ouvre, leur course alors se décuplera, les marches seront franchies deux par deux, voire quatre par quatre, c’est selon, jusqu’à la porte où, essoufflés, ils tambourineront ; plus silencieux sont ses pas, quelques années plus tard, dans l’escalier du petit pavillon, quand elle entend ses parents rouspéter, monte alors les premières marches à pas feutrés, s’arrête juste à l’endroit où l’escalier fait un coude, petite fenêtre donne sur l’extérieur, l’ouvre doucement, guette frère ou sœur, en retard, l’aperçoit, de sa main fait un signe convenu, grouille-toi-sinon-ça-va-barder, continue de monter les marches cirées, pantoufles aux pieds, entend la porte du bas s’ouvrir, excuses rodées, puis franchit la dernière marche, mission accomplie et à charge de revanche. Ils riront ensemble de ces appels de phares répétés dans le petit escalier.

 [21]

Pour le premier palier du printemps peut-être, je me trouve à Foix où guettent au-dessus des terrasses les fontes croûlant blanc luisant et, au-dessus d’elles encore, les lenticulaires qui font tourner la tête, donnant un peu d’avance à l’autan blanc qui ne devrait plus tarder, ah j’en espère toujours du rire un peu au-dessus mais du rire on redescend toujours aux petites peurs du vide printanier où les sirènes du mercredi midi ne résonnent plus tout à fait de la même façon, résonnant large, laissant à leur contact une fenêtre s’ouvrir qui pourrait bien me faire passer le reste du temps d’avant-solstice à me demander si la dame apparue là n’avait pas quelque chose à me dire et à ne dire qu’à moi mais pour l’heure, je m’enfonce un peu dans le retour au chant du coq entendu à La Fitte ces deux derniers jours, comme on descend sous la couverture et j’écoute doublement car c’est l’heure où les étudiants aussi bien que les étudiantes osent dire, calant avec leurs talons les incertitudes du lendemain, ménageant l’espace d’un flottement, bientôt sortis pourtant les étudiantes et étudiants, et je m’imaginerai moi dévalant à temps la cage sombre de l’époque où la sirène de la gendarmerie était posée juste sur notre toit et je m’imaginerai dévaler à temps du front des grandes fontes à l’espoir des pâquerettes tout au ras.

 [22]

Le premier escalier de ma vie, c’est dans les bras de mon père que j’ai dû le monter, ou alors dans ceux de ma mère ou bien dans un couffin ; en fait je n’en sais rien, je n’avais que quelques jours et les yeux à peine ouverts. L’appartement accessible par l’escalier avait été prêté à mes parents alors que mon père était sans emploi et ma mère enceinte. Cet escalier (que j’ai revu ensuite pendant quelques vacances) m’a toujours paru des plus étranges : escalier intérieur qui n’avait pour fonction que de desservir l’étage d’une maison divisée en deux appartements par un héritage ; on entrait et on tombait sur un escalier et rien d’autre, au sommet de l’escalier un long palier-couloir meublé d’un lit étroit, puis une porte qui donnait sur la pièce à vivre (cuisine, salle à manger, salon), puis la chambre et sa grande alcove où étaient entassés meubles et vaisselle. Un cabinet de toilette avait été aménagé sous l’escalier. C’était coquet et agréable, et complètement différent des autres maisons du hameau, étrange, incongru. L’étrangeté, c’était sans doute celle d’un appartement citadin accessible par un escalier dans une maison paysanne d’un hameau auvergnat. L’étrangeté, c’étaient ces tantes célibataires et sans enfant, propriétaires de ces appartements qui leur servaient de résidences secondaires pendant leurs vacances de fonctionnaires. L’ étrangeté, c’était qu’il s’agissait de la maison de la tante Gal, morte avant ma naissance, dont personne dans la famille ne prononçait le nom sans crainte. Il m’a fallu presque toute une vie pour reconstituer l’histoire de cette tante Gal . Marie Louise Guyonnet, de son nom de jeune fille, était la fille aînée d’une famille paysanne pauvre qui se plaça comme servante chez un médecin lyonnais âgé et célibataire ; il la coucha sur son testament après l’avoir sans doute couchée dans son lit ; lorsqu’il mourut dans le très grand âge, elle épousa le fils d’un gardien de prison de Lodève, télégraphiste de profession, dénommé Joseph Gal ; le télégraphiste et la rentière se marièrent en 1899 et n’eurent jamais d’enfants ; c’est à la retraite du télégraphiste dans les années 1920 qu’ils revinrent s’établir chez le plus jeune frère de la rentière (qui deviendrait mon arrière-grand-père), puis achetèrent une maison dans le hameau, maison que reçurent en héritage deux de ses nièces qu’on appela mes tantes et dont une seule était ma grand-tante, l’autre étant une cousine plutôt lointaine. Combien de légendes et que de mystères autour de cette tante Gal ! On disait qu’elle aurait eu un enfant du médecin lyonnais, on disait qu’elle promettait son héritage aux seules femmes restées célibataires et sans enfant, on disait qu’elle avait toujours gardé sa plus jeune sœur auprès d’elle comme servante, on disait qu’elle menait grand train avec ses amis de Lyon et de Saint-Etienne, on disait qu’elle était méchante et hautaine, on disait que son héritage était considérable, on disait qu’elle avait tenu toute la famille sous sa coupe avec ses promesses. Une enquête est comme un escalier qu’on gravit marche après marche et c’est marche après marche que j’ai retrouvé les époux Gal retraités dans les états nominatifs de la population de Vollore-Montagne, puis le médecin lyonnais et sa servante dans la rue d’Ainay, puis l’acte de mariage avec le télégraphiste et son histoire à lui ; mais je n’ai encore trouvé aucune photo, ni son testament et le notaire de Caluire qui a reçu le testament qui l’a faite rentière ne m’a jamais répondu.

 [23]

Tu me demandes de te parler de ce temps-là mais qu’est-ce que j’en sais, il y a cinquante ans de ça, tu te rends compte, cinquante ans, quatre fois ton âge, tu te rends compte seulement ? Non, de rien, tu ne te rends compte de rien, c’est ton âge qui veut ça, on fait comme si le temps n’existait pas, on court dans les rues, ou sur son vélo on fonce, puis ce sera la mobylette, caddy ça s’appelait, un peu en dessous de la bleue ou l’orange, celle qu’on convoitait, la japonaise avec le moteur collé à la roue arrière, pour avoir sa liberté, mais je ne sais plus exactement sans doute à cause des voisins et de faire comme eux, celui du 145 ou celui de la rue D., deux fils unique, ou alors les deux autres aussi je ne sais plus, sans doute les fils de l’agent immobilier qui vivait là, la maison si jumelle de celle de son frère, laquelle avait son jardin qui jouxtait le nôtre, et c’est sans doute par eux que j’ai demandé à faire du tennis, pour faire comme eux et, de ce fait, le devenir, le tennis tu sais ce que c’est, le mur, faire du mur du mur du mur (je pense au Mexique, je pense que ce pays reconnaissait encore la République espagnole dans les années quarante, même si l’ordure de Franco...), et donc ce mur là, ce mur-là, la balle, le geste, l’habitude à acquérir sans trop savoir pourquoi, ne pas réfléchir, le mur de briques, les briques de cette région, ce rouge, ce mur et la raquette, les balles leur petite couture, les boites où on en logeait quatre, ferraille, les chaussettes blanches la tenue la posture le filet la terre battue, et pourtant j’étais loin de cette classe-là, treize ans, le mur le mur le mur, le geste, le bois la balle qui fuse vers le haut du mur, va dans le jardin et la récupérer, aller la récupérer, faire le tour, entrer dans la maison, l’escalier de pierre que ma mère lavait à grande eau au début, puis qui pleurait devant les ravages des neiges et des congères, ce temps-là, pas cet escalier-là – il y en aurait à dire, tu sais -, passer par le petit salon vert, la cuisine, le jardin, descendre les quatre, puis les trois autres marches, chercher la balle, revenir, recommencer contre le mur, le mur, le mur le bois ou l’énervement de n’y pas arriver au geste pur, au rebond juste, la balle qui s’envole encore à nouveau, alors pour s’éviter toute ce voyage intérieur, escalader là, comme on le voit sous les troènes à présent si fourni, (alors ils ne l’étaient pas) (je te mets la photo, tiens, là les arbres dépassent, on voit trois ou quatre petites marches tout en bas près du mur fait de pavés et de ciment, les petites briques fichées là, mais alors c’était facile), j’y suis tu sais, il y a plus de cinquante ans, là, grimper grâce à ce mur qui n’est pas terminé, les briques qui font les marches, monter, sauter dans le jardin, puis la balle en poche, se laisser glisser du haut du mur, lâcher prise, tomber de quarante centimètres peut-être, voilà, la raquette et contre le mur, encore revers, coup droit, face commencer, servir, le geste, apprendre essayer, et contre ce mur, encore et encore et encore

 [24]

Une chaise roulante, en tubes chromés mouchetés de crasse et de rouille, avec un siège et des accoudoirs en skaï râpé et taché, donne l’impression d’avoir été repoussée d’un coup de pied, puis d’avoir roulé, vide, sur le carrelage jaune et blanc de l’entrée. M’accrochant à la boule de la rampe d’escalier, je m’apprête à me propulser vers les étages supérieurs, mais je suis contraint de m’arrêter net. Au-dessus de moi, un homme d’une soixantaine d’années, ruisselant de sueur dans son costume défraichi, genoux pliés, dos courbé, a passé les bras sous les aisselles d’une dame en survêtement noir qui semble avoir été posée sur une marche comme une valise ou un sac de ciment. Avec ses doigts et ses poignets recroquevillés, ses jambes atrophiées, hors d’usage, elle semble la passivité même, mais un éclat ironique et amusé dans le regard vif qu’elle me lance dit assez que ce corps inerte, pour l’instant contraint d’exister à ras du sol, ne suffit pas à la raconter. Je suis soudain gêné par le tapis poussiéreux, sa trame à gros fils blancs, les tringles de laiton en voie de descellement, le crépi des murs qui tombe par plaques : il me semble que tout ça cherche consciemment à humilier, à accentuer une misère. D’un « han » qui graillonne et siffle, dos raidi, bras tendus, veines du cou et des tempes saillantes, gonflées à bloc, l’homme soulève et tire la femme vers lui. Trainée sur deux marches, celle-ci retombe, mais son sweat, remonté par l’écartement de ses coudes, continue de découvrir un ventre flasque, blafard. L’homme relève la tête, me lance un regard trouble de fin de marathon, agrippe la rampe, pose le front sur la main. Il happe l’air avec une bouche de carpe. Pour la première fois, je remarque que la jolie boîte de chêne verni et de grillage noir que nous appelons ascenseur n’accepte des passagers qu’à partir du palier qui se trouve entre le rez-de-chaussée et le premier étage, soit une bonne quinzaine de marches trop loin pour pouvoir profiter à ce couple. Pire : tous les arrêts suivants sont sur des paliers qui se trouvent entre les étages. Si on compte les deux guichets découpés dans les deux portes cochères, sur la rue et sur la cour, dont le franchissement n’est pas possible en chaise, puis les trois marches qui mènent à la porte du bâtiment B, sans parler, en amont, d’un possible voyage en métro, il est clair que le progrès de ces deux-là relève de l’exploit. Un peu trop brusquement, mais c’est trop tard pour retenir mes mots, je leur demande où ils vont comme ça. C’est la dame qui me répond, avec une voix sans expression, plate, rayée, trouble, difficile à comprendre : « …tiste, …entiste, …dentiste. » L’homme a retrouvé un peu de souffle pour se redresser et se plaindre : « Tu parles, t’aurais quand même pu rappeler pour demander si c’était accessible. Regarde ce que tu me fais faire ! » Il pince sa chemise, la tire par à-coups sur sa poitrine, pour se rafraîchir. Dans ses rapides gonflements, le tissu rayé sembler dessiner d’exorbitantes diastoles et systoles : ça ressemble à ces battements cardiaques de dessin animé qu’accompagnent de burlesques coups de klaxon et qui laissent voir, étirée comme un bout de guimauve, la forme du cœur. Incorrigible herméneute, je me demande si ce geste, invisible à la femme qui lui tourne le dos, ne serait pas sa façon de me signaler qu’il ne faudrait pas prendre ce que je vois entièrement au sérieux, qu’il y aurait quelque chose de sciemment exagéré dans toute cette scène : point-limite du mélodrame où le spectateur, séchant ses larmes, est invité à esquisser sourire narquois. Cette idée me permet de me ressaisir, si bien que, réfléchissant au fait que le cabinet dentaire est au premier étage, je parviens à proposer mon aide. À nouveau dans cette triple itération dont je soupçonne qu’elle n’est pas le signe d’un dérangement, mais qu’elle est destinée à assurer la réception du message et à prévenir les inévitables demandes de clarification qu’entraîne son élocution difficile, la femme accepte : « …onsieur, …ci monsieur, …merci monsieur. » Lui aussi remercie le gentil monsieur, avec effusion, mais s’adresse surtout à elle : « On a de la chance, hein ! Tu imagines, sans lui ? On n’était pas rendus, pas vrai ? » Je suis ses instructions et empoigne la charge vivante par l’aisselle et par la ceinture élastique du pantalon de jogging, ce qui implique d’entrée une sorte d’intimité. La peau est froide et moite. À deux, ça n’est pas trop difficile. Nous travaillons même si bien que, sans éprouver le besoin de nous arrêter sur le palier de l’ascenseur, nous franchissons directement la deuxième volée de marches jusqu’à la porte du dentiste, au pied de laquelle l’homme, qui continue de transpirer à grosses gouttes, me fait signe de poser. Pendant qu’il sonne, je m’excuse et leur souhaite bonne chance, une brûlure aux pommettes. Plus tard, dans le demi-sommeil auquel je me suis abandonné sur le canapé, un livre en guitoune sur la poitrine, ressurgit un souvenir d’enfance. Je perds l’équilibre sur la plus haute marche d’un autre escalier, le pied lâchement encapuchonné dans la jambe distendue et traînante de mon pyjama. Mon regard file le long d’un champ de grosses fleurs d’encre vineuse, pendant que mes doigts, lancés comme s’ils croyaient pouvoir en saisir les fantaisistes tiges, ou s’accrocher à la terre de blanc sale où elles poussent, griffent le gaufré légèrement humide du papier-peint, sans obtenir de ralentissement notable. C’est ce qui s’appelle se ramasser : la plongée tête en avant est prolongée d’une longue dégringolade sur le ventre, dont il me semble rétrospectivement que je la subis avec résignation, sans lutter, tel le skieur qui, passé les premières gesticulations acrobatiques, finit par avancer d’un bloc, à plat, inerte, jusqu’au mouvement presque doux des derniers mètres qu’il aurait la possibilité d’abréger, mais qui ne s’intéresse plus à le faire. Le fracas de ma chute a donné l’alerte à toute la maisonnée. Les marches craquent. Au moment où je relève la tête, c’est ma mère que j’aperçois d’abord, poitrine nue, car elle a jailli ainsi du lit parental près duquel j’étais monté rôder au petit matin avant de me faire éconduire. La surprise arrête mes larmes, qui ne reprennent que lorsque mon père fait signe à ma mère de s’habiller pendant qu’il finit de vérifier que je ne suis pas trop abîmé. Je me réveille suffisamment pour refermer mon livre et le poser à terre. Ce souvenir, bientôt, en appelle un autre. J’ai environ douze ans et déjà tendance à marcher vite, surtout sur cette passerelle, qui enjambe une voie ferrée, dont l’ambiance de coupe-gorge n’est pas contredite par les menaces d’électrocution accrochées au grillage. Au moment où je m’apprête à descendre l’escalier qui la termine, je perçois un bruit de gouttière, un ruissellement, puis surprend du coin de l’œil un bouillonnement mousseux sur le goudron noir, la brusque tension de collants qu’on remonte, l’effort manqué pour faire vite redescendre la jupe, qui s’est malheureusement prise dans lesdits collants, l’amorce d’une marche vive qui espère tout laisser derrière elle. Je dévale les escaliers quatre à quatre et double la vieille dame qui tourne la tête vers le mur de béton pour ne pas me voir. De retour sur mon canapé, c’est ma propre voix qui me parvient : « …rrr, …ors, corps. » Je viens de comprendre que c’est la grotesque et indécente fragilité de mon propre corps que me racontent ces trois scènes. Je me relève et vais regarder par l’œilleton de la porte d’entrée, me demandant comment le couple de tout à l’heure s’est débrouillé pour redescendre l’escalier, et s’il ne lui serait pas venu à l’idée de monter pour frapper à ma porte.

 [25]

Je me souviens gravir à pas lent ce long ruban de moquettes qui faisait office autant d’escalier que de rampe d’accès aux salles de lecture ; à flâner devant les rayonnages des livres de philosophie, Al-Ghasali et Al-Kindi dont les écrits rayonnèrent sur tout le bassin méditerranéen, plutôt que de me rendre directement aux ouvrages à étudier ; à regarder l’ouverture des moucharabiehs métalliques pour évaluer le niveau d’ensoleillement ; à m’arrêter le souffle court et saisir un premier volume sur les plus beaux minarets de l’islam, puis un second, pour me retrouver en quelques minutes à la tête d’un trésor qui s’accumule à mes pieds. D’autres lecteurs sont dans la même situation, entre deux niveaux, assis perpendiculairement à la pente, des livres éparpillés autour d’eux, prenant des notes, concentrés dans leurs bulles de réflexions, l’ensemble formant une chenille humaine, s’enroulant autour de l’axe central vide d’ouvrages, laissant un passage au visiteur pressé. Je venais chaque jeudi après les cours à l’institut d’art et d’archéologie rue Michelet où je suivais des cours de sur l’art islamique des premières années de l’hégire. L’escalier de la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe était en quelques sortes le prolongement naturel de l’amphithéâtre, entrecoupé du sas de la rue et de ses transports en communs pour rejoindre la rue des Fossés Saint-Bernard. Ma découverte du lieu alla de pair avec l’étude de la grande Mosquée de Samarra, ou mosquée al-Mutawakkil dont le minaret en spirale hélicoïdale composée d’une rampe en spirale à 5 étages le fait culminer à 54 mètres de haut. Je m’imaginais gravir ce sommet en feuilletant les ouvrages d’architecture, levant rarement la tête pour observer le va et vient silencieux des visiteurs dans cet escalier sans marches. Studieux, je restai là entre deux niveaux pendant un bon trimestre pour prendre des notes et lire les chapitres qui m’importaient, sans prendre le temps d’explorer plus avant les étages supérieurs. Cela aurait pû durer longtemps si je n’avais pas croiser du regard un joli profil pâle surmonté de cheveux blond et sage. Je l’abordais, faux ingénu, pour lui demander son avis sur les céramiques artisanales de Samarcande et de ses monuments. J’en avais assez de ce cocon livresque, de la verticalité des minarets, de ce mélange de papiers et d’aciers, de la moquette défraichie et des moucharabiehs en panne. La magie des premiers temps était fletri ; alors que la vie s’ouvrait à moi. Je lui proposais de boire un thé à la menthe sur le toit, une façon de sortir de cette bibliothèque d’entre-sol et de profiter de la lumière zénithale de la jeunesse.

 [26]

Un escalier, un escalier mais bon dieu, qu’est-ce qu’on en a à foutre d’un escalier ? Un escalier de chêne, usé, lustré, agrémenté d’une fragrance de reinette ridée, aux marches gémissant sous le poids des corps, de fortune, à la rampe branlante où, ça et là, un barreau manque et ça mène à quoi un escalier à part en cage, aux paliers, aux étages, aux toits, dehors, dedans mais dans un bouquin, à moins d’un crime sur la septième marche, d’un coup à la diable tiré vite fait entre deux apparts et qui nous entrainerait, sous un crachin de misère, à errer dans les entrailles encrassées d’une gigapole, par un ciel de macadam, avare et gris où mord le froid pressé, vers un terrain vague pourri de carcasses de bagnoles, vers ce canapé défoncé, les rognures d’un feu de palettes, là où les clodos du coin se réchauffent et s’arsouillent ; par un temps de chien, vers cette mallette. Vers les pires emmerdes jamais rencontrés et que tu commences à peine de découvrir. L’escalier, la baraque en cendres ; la fille carbonisée.
A la première, tu hésites ; tu agrippes d’une main moite le pommeau façon pomme de pin ; amènes un bout de semelle sur le bord de la marche, fléchis le genou, décolles le talon gauche, balances le poids des os sur la cuisse droite, te redresses, ramènes l’autre jambe, ça y est ! La première, la plus dure tu penses. Tes tempes cognent, l’odeur, le goût de la sueur sur tes lèvres, tu blêmis, inspires, expires à trois reprises, à fond, tout en calculant les marches. Une quinzaine mais ça s’embrouille, tu recommences, quinze, exactement quinze que tu multiplies par cinq ou six ? Tu réfléchis, penses à ses mots, des mots d’elle, à Rome, place d’Espagne, au pied de l’escalier monumental et tu te dis que crever ici ce serait drôle et tant qu’à faire, crever pour crever, autant crever assis ; tu poses ton cul. Bras croisés, paupières baissées, tu te concentres sur le passage du souffle en toi ; ses allées-venues dont tu te nourris comme si l’air celait un secret, comme s’il pouvait réparer, guérir.

Épuisé, tu t’allonges sur les marches où l’odeur entêtante d’encaustique t’emporte d’un trait vers l’escalier que cirait ta daronne et tu y serais bien resté le temps que tout se tasse quand d’un coup sec, les serres claquent, cisaillent, fouillent ; l’effet de la morphine se dissipe ; plus qu’une dose mais pas maintenant, pas comme un chien galeux avec cette chemise trempée, poisseuse, qui pue ; te redresser, te redresser, ne pas t’endormir mais la fournaise au fond des tripes pourtant tu te lèves, chancèles, tires sur la rambarde ; titubant, tu gagnes directement la troisième marche. Plus que douze, autant que les apôtres dont tu cherches les noms ; un pour chaque marche et même si fouler les saints ça ne se fait pas, t’en as rien à branler vu que tu vas crever. Aussi sûr que ton sang pisse, pareil que le Petit Poucet semait ses cailloux, tu sèmes ta vie ; cette trace qui ne manquera pas de les mener à toi mais d’abord prier pour qu’il soit là et qu’il ouvre ; tout en montant prier, or tu n’a jamais prié, toujours râlé, pris, dérobé, volé, arraché alors tu comptes, quatre, cinq, six, Matthieu, Paul, Judas.

Pause ! Tu songes à Judas, te demandes s’il faut toujours un traitre quelque part., qui sait, peut-être était-ce un plan et Judas dans la combine et de Judas tu passes à l’œilleton d’une porte, au cinquième ou sixième palier, pour réaliser soudain que s’il te voit dans cet état jamais le vieux n’ouvrira et qu’il n’aura rien de plus pressé que de sonner les keufs mais le sésame bien en tête, tu te rassures en le récitant façon mantra quant au raisin, tu maintiens du mieux la bidoche avec ton pull. Dix ; encore cinq jusqu’au premier ; tu fumerais volontiers un pétard histoire d’aller voir ailleurs des fois que t’y serais en attendant, tu recenses les apôtres ; il t’en manque cinq ; déjà sept de bons, pas facile, mais les derniers, bonjour ! Tu renonces ; décides de remplacer Marc, Luc, Jean et compagnie par les nains des frères Grimm et tu penses Blanche-Neige ; Blanche-Neige et les sept mains et ça te fais marrer parce que tu es con et que tu le sais mais que tu t’en tapes vu demain c’est loin, Atchoum, Prof, Simplet, Grincheux, Rêveur, ouf. Premier palier.

Lentement tu jettes un œil en contrebas ; pas de petits caillots rouges. A peine une tache ronde de la taille d’une sous-tasse plus une trainée du pull, orientée vers l’extérieur et donnant à penser que quelqu’un est venu, s’est assis, est ressorti. Un instant tu gamberges une fausse piste ; redescendre, nettoyer la marche, zoner en essorant ta laine, entrer dans un immeuble, arroser le hall, un peu l’escalier et retour au 39 impasse Ribaude. Tu combines, tu bidouilles quand ton regard est littéralement happé par une reproduction sous passe-partout ; centrée dans un cadre kaki suspendu à un crochet rouge par un lacet noir noué à une attache de laiton ternie dépassant de la baguette. Et ce tableau te parle ! Cette lumière douce, traversière tombant d’une lucarne que l’on devine ; la femme dans l’ombre, penchée sur son ouvrage, le front baissé vers le fil entre ses doigts et cette autre lumière de son sourire cependant pourquoi, à la convergence des lignes du carrelage, au point de fuite, placer ce rouet grinçant comme s’il tournait, flambait sous la caresse dorée du soleil, reléguant presque la femme au rôle de figurante tandis que toi, tu ne vois qu’elle ! Et pour cause, tu la connais ! Une filandière, une des Moires, Cendrillon, Timide, Joyeux, tu mélanges et voudrais t’arracher à l’attraction, à cette force qui te rive au sol car tu reconnais ce sourire, ces mains, ce front, ces cheveux, ce bandeau. Tu n’en démords pas. Agacé, tu fourrages dans l’empilement hasardeux de tes souvenirs ; des séquences défilent, celle tout en-dessous, tu la sors. Pas le temps de mettre un nom sur la femme, un lieu où vous vous que les murs vacillent, le tableau ricane, l’escalier s’étire, se tord, se tasse, le plafond se rapproche, s’éloigne, revient se stabilise, lise, lise, lise….Ton pull à terre ; tout en comprimant la blessure tu ramasses ta serpillière, cherches un endroit à peu près propre et nettoie vaguement le parquet ; trois jours sans sommeil mais le salut à moins de cent marches, enfin tu l’espères... Les nains épuisés, te viennent naturellement les femmes que tu as connues, désirées, dix, onze, la liste s’allonge et pourrait faire jusqu’au grenier mais t’en as marre ; d’autant que la dernière meuf montée à ton esprit fut la première à te descendre ; une vraie salope cette chienne, une gueuse, une garce, une roulure qui te rendait dingue et la dégringolade, vingt ans de valdingue. Tu avais pris tes habitudes en enfer et tout allait normalement mal quand cette foutue mallette - la fin des galères croyais-tu - t’a balancé dans le pire des cauchemars et le pire penses-tu, un pli amer sur ton visage froissé, sentant battre, pulser la plaie à travers la laine, le pire penses-tu, le pire, c’est que ce n’est pas un. Carole, Aurélie, second palier.

Dans un chuintement pneumatique les battants s’écartent. Des passagers montent, descendent du bus. Toi, tu ne bronches pas, tu te cramponnes à la rampe, jettes un regard méprisant au paillasson ; un clébard à tronche de douanier, tirant la langue et qu’a l’air content qu’on essuie ses pompes sur sa gueule mais sous les côtes ça lance ; des éclairs blancs dans ta tête éteignent l’halogène, te plongent dans le noir jais d’un regard, les yeux d’un visage, Avec elle c’était bien et tu te demandes pourquoi tu t’es barré, laissant juste un mot, juste un mot expliquant que tu ne pouvais pas vivre, que tu ne savais pas, qu’aucune excuse en rayon mais que de toute façon ça te semblait fatal, inévitable, obligatoire, que c’était mieux ainsi, qu’elle verrait plus tard et de conclure, quoiqu’il en soit c’est comme ça ; ensuite, après avoir mis ta prose en évidence sur la table de la cuisine, après avoir rangé, donné un coup de balai, refermé la porte, la clé sous les géraniums, tu as repris la route ; roses, lilas, marguerites, violettes, primevères, la mort embaume ; de marche en marche le ciel se rapproche quand, sans préavis, ainsi que d’un geste songeur une femme, face à son reflet d’automne, dénoue son chignon, un autre escalier déroule ses volées dans ton esprit. Fleurs de cerisiers, d’orangers, de jasmin, de chèvre-feuille, lavandin, thym, romarin, tu t’attaques à tout ce qui ce qui pousse et sent bon histoire de parfumer ta mémoire, de virer le goût de charogne collant à tes basques, histoire de t’illusionner, histoire de te faire croire que tu as su aimer quelque chose en ce monde, que tu n’es pas une pourriture qui va crever comme une merde mais de ça aussi tu t’en cognes, tu n’es déjà plus là depuis longtemps. Plus que trois marches avant le troisième. Quarante-deux déjà ! Un instant tu y crois. Le toubib va te recoudre, te planquer. Tu repenses à la mallette, enterrée, introuvable, à ton pote, à la dernière fois que tu l’as vu, quand il tirait méchamment la langue, ligoté à son rocking-chair, les globes oculaires pendouillant au bout des nerfs optiques, une jolie cravate mauve salement serrée autour du cou mais pourquoi lui, il ne et tu n’as pas le temps de penser : « savait rien » que tes jambes recommencent, tes genoux se dérobent, juste avant de t’affaler tu chopes un barreau ; tu tombes à genoux, à deux doigts de glisser, de partir en arrière, tu restes quelques instants en équilibre, instable, roulis, tangage, climacophobie mais non Carole c’est en les descendant qu’elle flippait, le cirque, il a fallu déménager pour un rez de chaussé, merde, c’est dingue ce truc mais le bois dans ta main droite que tu ne lâches pas, comme si tes forces ultimes s’étaient regroupées dans ta poigne, tes doigts soudés, crispés sur la moulure centrale du barreau, se relever, crever OK mais après les dernières forces, quand ce putain de corps vide ne vaudra plus rien, même plus un radis dans un ascenseur flash, flash, flash ! cet escalier dans ta tête et revient ce paysage kafkaïen ; tu connais l’adjectif, ton père l’utilisait à tout bout de champ et t’en avait fièrement révélé l’origine ; ce mot vient de loin, de l’Est, de Prague, d’un écrivain qu’il a commencé et après il est parti sur l’écrivain mais toi tu t’en foutais, tu ne lis pas, jamais ; les infos utiles, les trucs importants te parviennent et c’est marre et kafkaïen colle bien à putain, merde, merde la vache, ça pince, une envie de dégueuler tripes et boyaux, d’en finir, or non, tenir, se relever ou prier puisque je suis à genoux penses-tu mais à quoi bon prier un Dieu qui n’existe ahhhhhh putain paaas ahhhh ou c’est un foutu sale connard et ça doit le faire marrer qu’on en chie ; tu as la rage, la haine, surtout pas crever, pas maintenant, pas ici, plus tard, bien plus tard après avoir niqué tous ces salauds et refourgué la mallette ; avec d’infinies précautions tu gonfles tes éponges, par à-coups brefs, pas trop sinon tu douilles, tu morfles, putain je morfle que tu te dis tout en ignorant les lancées dans ton épaule droite tandis qu’à la force du bras, les doigts blancs, exsangues, crochés au creux de la moulure, doucement, dans d’infinies précautions, tu te hisses. Encore trois marches et tu touches le troisième ; au pire à mi-chemin. Tu serres les dents, trois marches, une deux trois le coq est sur le toit, quatre cinq six chante pour Alice, sept huit neuf, il a pondu un œuf, dix onze douze la poule est jalouse cette comptine, tu délires ; muguet ça y est, narcisse ça pisse, renoncule tu les encules ces ordures, ces tronches de cake à qui, comme disait ta vieille, on donnerait le bon dieu sans confession. Troisième niveau, touché-coulé. 

Soif, soif ; à la commissure des lèvres de la bave a séché ; une boulette blanche que tu ne vois pas plus que cette niche ovale, dans le mur de façade, à mi-distance des portes massives de l’étage où tu n’aperçois pas non plus cette planchette, calée au milieu de l’ellipse avec, sur un napperon, ces bouquets fanés aux pétales tombés, le pollen jaunissant la dentelle plus, entre les deux grands vases de plastic mauve, comme sous une voûte d’herbes mortes mais tu t’en tapes, tu récupères ; tu laisses le feu de l’infection se répartir, couler, se diluer dans ton sang .

Slam ! Claquement sec ; le fil casse net ; ton corps se tend ; en évitant de faire grincer les lames du plancher, tu recules jusqu’à toucher le mur rêche, vert-malade, contre lequel tu te plaques ; dans lequel tu voudrais t’enfoncer, disparaître, avalé, respiration bloquée, immobilité cadavérique, tu sais faire et en l’occurrence, pas besoin d’effort. On marche, des pas, lourds, pesants, pas ceux d’une gonzesse ; quelqu’un monte. Instinctivement, le bras gauche toujours bloquant le pull, tu glisses en silence, effleurant le mur des doigts libres et manques de te casser la gueule dans la niche ; de foutre en l’air les deux vases et ce putain de truc que tu as rattrapé in-extrémis. Ton coeur bat à tout rompre dans sa cage, toi dans celle d’un escalier ; respiration zéro, instant hors temps, tu fermes les paupières, n’existes plus ; guette le coup fatal mais un bruit de semelles frottées, de serrure, une porte plaintive, un claquement feutré, amorti, et quelqu’un ne monte plus. Pfffff... Tu considères la statuette ; elle a failli faire un sale boucan la salope mais quel cul, ce mec s’est arrêté au deuxième et devant la première porte, celle au clebs ; d’en face il aurait vu, rien qu’en levant le nez, un gars, genou gauche à terre l’autre contre sa poitrine, bras droit tendu tenant dans sa main un objet blanc mais surtout tu te demandes comment tu t’en aperçu : si tu as deviné, senti, pressenti quelque chose ; ta main, ouverte comme pour attraper au vol, en moins d’un éclair dans la niche ; un choc froid, ton épaule éclate ; sous le poids ton bras s’abaisse, le truc glisse, de justesse tu le bloques, inclines le poignet que le machin coulisse de quelques centimètres et tu le tiendras mieux et tu l’as fait mais comment ? Pivoter, te baisser, lancer la main, un geste, un seul que tu décomposes encore et encore cherchant à savoir si tu as vu et si oui, quoi et à quel instant ? Stupéfait tu la contemples, elle pèse la pétasse et tu n’as pas même gueulé quand la déchirure à l’épaule droite, comme une lame chauffé à blanc allée racler l’omoplate, dur, dur, putain c’est dur ; tu dégustes grave, trop c’est trop, tu trembles, t’as envie te défouler, pas chez les putes, chez les flics, les généraux, les juges, de tout casser, de leur expliquer comment bosser et de pas faire chier le peuple ; t’as envie de tout déballer, la mallette, le merdier à la gueule de la nation, du monde et de balancer cette foutue vierge et son marmot contre la lourde d’en face histoire de vérifier si les morts volent cependant, calmement, ton épaule valide contre le mur, tu te redresses, réajustes le pull-compresse, reposes délicatement la vierge à l’enfant sous l’arche de tiges sèches puis tu constates, étonné, que la douleur a disparu. Un solde de morphine stocké dans le foie ; c’est remonté suite au stress et ça fait du bien relax, relax, tu vas t’en tirer, tu ne peux que t’en tirer. Tu recenses les fois où tu l’as échappé belle ; la fois quand, celle à la gare, la première fois, la dernière où tu as arrêté de picoler, cinq, six la valse des marches dans la cage, monter, monter ; les douze travaux d’Hercule, tu as vu le film ; tu te rappelles d’au moins trois, sinon quatre boulots, d’un peu d’Olympe, de dieux grecs, les fantômes des péplums de ton adolescence, Zeus, Athéna, Héra, Neptune, Minerve, Poséidon, Perséphone, Mercure, Apollon, à nouveau tu confonds grecs et romains d’autre part, ni la toison d’or, ni l’histoire du cyclope, ni les sirènes ne sont à ranger au nombre des exploits d’Héraclès cependant vu que ce qu’on ignore ne peut pas nuire, affirmait sottement ta mère, ça ne te déranges pas car à tes propres yeux tu serais plutôt un mec calé, qui connaît des tas de trucs surtout et qu’à cet instant, triomphant, tu viens de de prononcer mentalement « nettoyer les écuries de Babylone » mais très fort, appuyé, à l’entendre sonner en toi comme les cloches de la victoire ; quatrième palier.

Quinze marches comme ça, d’une traite, tu n’y comprends rien mais ça te va ; première porte, Di Martino, des ritals, des pizzas, ils sont partout. Tu reprends ton souffle, le sol tremble, tu n’aurais pas dû forcer. Tu as remarqué un miroir, son curieux tour ouvragé mais sur le champ, t’assoir, te remettre, bon sang, bordel ça coule, ça pue ; jambes allongées, délicatement tu écartes le pull ; un bout de manche est pris entre les lèvres de la plaie, des fibres collées sur les bords gonflés, crevassés, suintants, marrons, blancs par places ; la peau tendue, brûlante, luisante, violette virant noire et tu voudrais vidanger cette merde, toutefois tu replaces le tricot, cherches à retrouver l’absence de souffrance, repenses à ces quinze marches, presque d’un coup, que tu comptes et recomptes comme autant de moutons ; tu t’assoupis, tu ne dors pas, non, pas vraiment ; tu écoutes un petit garçon te demander quoi que tu ne captes pas ? Malgré ça tu crois l’avoir déjà rencontré ce minot, avoir déjà vécu ce passage ; tu t’interroges où, quand, que voulait-il ? Grave et profonde, surgie de nulle part une voix, tel un orage éclate, brise le silence ! Te réveilles ! Dans un rêve peut-être... Dans un rêve peut-être… Dans un rêve, dans un rêve, ces mots se répercutent, quoi dans un rêve, quoi dans un rêve, quoi et sans crier gare, l’escalier, l’escalier de ce vieux rêve, maintenant le gamin et ce bazar kafkaïen ça te revient et dans le même temps que ça te revient, tu découvres avec effroi que tu viens de t’endormir et de rêver un rêve rêvé voici des décennies. De rêver, dans un escalier où tu es en train de crever, d’un escalier gigantesque aux marches recouvertes de cadavres et maintenant tu sais ce que le petit voulait ; il n’a posé qu’une question, une seule, poliment, avec insistance, jusqu’à ce que, de guerre lasse, tu y consentes : « s’il te plait, montre moi la vie » et là, tu pars d’un rire qui te tronçonne ; à chaque secousse, incontrôlables les tenailles, la souffrance, le martyr, le calvaire, des quintes de toux piquetées d’éclats de rire comme du verre tranchant dans ta poitrine et ça se calme quand tu constates que, putain tu viens de pisser dans ton froc. Une allégorie, une homologie, une parodie, une copie, impossible de dénicher le mot pour ça et tu sais que tu le sais, analogie, une analogie, une analogie brusquement que tu t’esclaffes sans même t’apercevoir que tu brailles seul sur le palier.

Les relents d’urine froide, à la manière d’un sel, te ramène au réel. Bouger ton cul plus que quinze marches, trente au max, c’est pas l’Everest et pas besoin d’apôtres, de nains, de femmes, de roses, d’Hercule, d’Olympe ou de bagnoles, tu sais de quoi seront faites les dernières marches, comme dans ce rêve, presque pareil, sauf que là, aucun gamin ; que les escaliers, qu’on y meure ou qu’on y soit mort, ne se ressemblent pas et surtout pas à celui du rêve où vous grimpiez ces marches sans nombre. Un escalier qui montait, simplement montait entre deux blocs de béton et tu l’avais prévenu le petit mais il a tellement voulu voir la vie alors vous êtes montés. Deux rangs de cadavres ; des enfants, des ados, des vieillards, des nourrissons, des femmes, des gars, des petites filles, or pas un oiseau, pas un chat, ni même un chien ; des êtres humains, que des êtres humains desséchés, de tous âges, couleurs, origines, religions, morts de ci, morts de ça que tu expliquais au petit, lui disant que, pour la plupart d’entre-nous, la vie consiste à gravir quelques marches d’un escalier dont on ne sait s’il finit et dont on a oublié où il commence ; un escalier pris entre deux immenses piles de ciment desquels on n’aperçoit, en levant les yeux au ciel, seulement qu’ils se perdent dans les nuages ; au pied des tours, une légère déclivité et du sable, du sable, du sable, du sable, du sable...

Tout ça tu te le repasses et ça te relève car tu sais que vous êtes allés au bout ; au bout des corps, au bout de la cage, des paliers, des étages, au-delà des marches et là, c’était vraiment la vie, pas comme ici mais, ici ou ailleurs, tu veux vivre, aller au bout ; plus que quinze sinon trente marches. Le tissu colle. Tu écartes le pan du fut, l’éventes, presses la partie humide, essuies ta main sur un coin sec du tissu, reprends ton ascension.

Première marche, un inconnu dans la piscine municipale ; seconde, un président dans une caisse ; troisième, un gars dans une chambre d’hôpital ; quatrième un tribun noir sur un balcon ; cinquième un pote en bagnole ; sixième un autre en passant le bac. A six ça siffle ; besoin de souffler, de reconsidérer les circonstances étranges de ce bac, de ce départ, de cet autre aussi l’accompagnant, les coïncidences multiples, encore un rêve, fou celui-là, pas possible et curieusement ces deux départs entremêlés, deux amis que tu retrouves, sept à huit mois plus tard, dans un autre rêve comme sur d’autres marches où ta mère a rendu l’âme ; la troublante visite de l’abbé Machin et cet ami encore, du bizarre, du bizarre, du bizarre. Tout autour de toi, en toi, des morts ; ils te parleraient si tu les écoutais mais tu sais les morts taiseux ; idem pour les tours de béton, que du silence ; brisé uniquement lorsque tu t’adressais au petit qui, tout du long n’a pas pipé mot, pas un instant ne s’est plaint ; ni question ni requête hors celle de « voir la vie ». Brusquement tu te demandes, ces dépouilles tordues, cassées, rigides, figées dans les postures insolites, dérangeantes de la mort mais peut-être que non, peut-être que lui voyait tout ce que tu ne voyais pas ; des paysages, des rivières, des oiseaux, le ciel, les jeux d’enfance, les amitiés, la mer brillante et bleue, la majesté des saisons, le soleil au réveil, les nuits grouillant d’étoiles, la royauté des femmes, l’aveuglante splendeur de l’amour, la saveur du miel, la tendresse, le frisson d’un conte avant de s’endormir ; tu déambules, pensif, dans le labyrinthe de tes réflexions tout en dénombrant les marches restantes ; plus que neuf, cinq, quatre. Dernier arrêt avant d’entamer les trois der.

La pompe va péter, ça cavale dans les oreillettes, les douleurs omniprésentes mais supportables sauf un éclair qui mord, tire dans l’épaule quant à l’abdomen, l’impression de trainer une poche inutile sous les côtes, une poche que tu percerais volontiers patience, plus que trois marches. C’est là, aucun doute, tel que décrit à Rome : la licorne sur le porte-parapluie, les godasses, même le parapluie beige aussi le heurtoir de bronze ; une tête de taureau et son anneau en travers du mufle. Trois coups rapprochés, trois espacés, trois rapprochés, trois fois, pas plus. Il dort peu, a le sommeil léger, elle te l’a dit et s’il est là, tu entendras miauler Léon, son gros matou gras, alors tu attends la question et tu balances la réponse que tu tournes et retournes dans ton esprit ; au sol, près du pépin, quelques gouttes luisantes, de la flotte, confirment une présence dans la place.

Tu venais de poser solennellement un pied sur la quatorzième, le second allait suivre mais la fêlure, la fêlure d’une extrémité à l’autre de la planche ; une large balafre à laquelle adhèrent, par endroits, des fragments de mastic craquelés, brunis et tu fixes, fixes, fixes ce gouffre qui t’aspire, qui bouge, s’écarte sous ta semelle et ça te fout le vertige ou quelque chose tout comme car tu sais que c’est idiot, qu’on ne peut pas, que tu ne peux pas choper le vertige rien qu’à regarder une marche brisée et d’abord, stop, reprendre tes esprits, bon dieu une marche, foutue ou non, qu’est-ce qu’on en à battre ? Tu relèves le cou clac, ça craque ; vertiges ; partout des lumières, des spots, des flashes, des fontaines, des gerbes d’étincelle s’allument, pétaradent, vrillent, volètent, papillonnent, bourdonnent, cascadent, s’éteignent en pluie multicolore, fusent sans fin d’une faille sans fond, c’est beau mais tu flippes, tu voudrais chasser ces lucioles sous ton crâne, revoir la porte, la licorne, les gouttes, le parapluie, ce miroir, au-dessus d’une console, dans lequel tu te serais arrangé un brin ; le col, la chemise, l’imper, les cheveux en y passant les doigts. Tu aurais vu la petite sphère blanche, toujours à la commissure droite, aurais pu la virer, or tu viens de t’écrouler et tout se complique pour toi ou peut-être que non ; ton corps a glissé. Tu n’as même pas senti, sous ton pull crever quelque chose, nada mais tu sais que tu es étendu, bide à moitié sur le palier, bras droit déplié en direction du mur, la tronche de biais, le reste dans l’escalier ; tu sais que quelque chose a cédé en toi mais tu ne sais quoi, ni comment tu le sais ; tu vois l’angle ouvert de ton corps, un filet glaireux sanguinolent goutter, tu entends la machine se détraquer, ton bras gauche est coincé entre la marche de palier et ta misérable masse que tu n’arrives pourtant pas à bouger ; impossible, rien n’y fait.

Tu remarques le pull sur la onzième, une manche à moitié sur la dixième et ce trou dans ta semelle gauche et ça, ça te surprend, une ombre t’effleure, un truc pas clair, ça déconne, tu creuses et piges, à la lueur d’un recul, que tu te déplaces, tournes autour de ton corps gisant mais quand tu as voulu saisir la rampe, ta main est passée outre, trois, quatre tentatives, outre, cependant, tes pieds sont comme au sol ; tu ne flottes pas dans un éther fantasque, tu viens de descendre six marches, la chaussure percée, c’est évident, alors tu te dis que tu es raide, foutu, froid, bon pour la bière mais peut-être rêves-tu, c’est ça, tu rêves et cette pensée résonne en toi pareil qu’à l’intérieur d’une caverne car, indéniablement, quelque chose de toi est ; ou celui allongé ou l’autre, appuyé contre la rampe qui le soutient tandis qu’il ne peut l’empoigner.

Un spasme, un hoquet, un rire bref, presque un sourire et tu t’endors, dans l’escalier comme dans un rêve, à trois pas du salut.

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Et si tu élevais les uns au-dessus des autres tous les escaliers de ta vie telle une colonne montant vers le ciel blanc dont on pourrait extraire une carotte capable de donner des informations sur les différentes strates constituant ton existence depuis le perron à quatre marches de ton enfance grimpé à quatre pattes et en couche-culotte jusqu’à ton très prochain troisième étage sans ascenseur. L’escalier, un non lieu, ni en haut, ni en bas, un trait-d ‘union, un passage, un espace de transition, un nid à rêves, à supputations. Pie niche haut, oie niche bas, où coucou niche t-il ? coucou niche ni haut ni bas, comptine d’enfance à dire très vite pour n’y rien comprendre. Escaliers des maisons, entre l’espace familial en bas, cuisine, salle à manger, salon, séjour, pièces de l’être ensemble et l’espace intime du haut, salle de bains, chambre à coucher, on s’y habille, on s’y déshabille, on rêve, on dort, on aime. Escaliers administratifs des lycées et facultés, escaliers de parade, escaliers de coulisses, de discussions informelles et décisives. Tu montes l’escalier de pierre légèrement tournant vers la gauche. Il fait froid. Tu as peur de la porte toujours close en haut, tu auras beau cent fois, mille fois, monter cet escalier, la porte sera toujours close comme une tombe. Tu entends les meuglements des vaches cachées sous le lit d’Emily. Oui, il y a des vaches sous le lit d’Emily très en colère. Qui a bien pu fourrer ces satanées sacrées vaches sous le lit d’Emily qui hurle ? Qui alerter ? la mère ? qui envoie chercher le père qui envoie chercher l’ambulance. Tu montes l’escalier doux jusqu’au grenier où les deux sœurs ennemies dorment cloison contre cloison dans leurs pigeonniers respectifs. La belle se fait la belle la nuit. L’autre… l’autre quoi ? l’autre rien. Mais elle ne mouftera pas. Elle est pas comme ça. Monter en catimini chuuut et surprendre un corps nu par le trou de la serrure de la porte de la salle de bain. Au demi-palier de l’escalier de bois, se trouvent les WC où pour la première fois, tu vois du sang dans ta culotte. Tu ouvres la porte triomphante, j’ai mes règles, j’ai mes règles ! tu ne sais pas que tu en as fini avec des siècles d’obscurantisme où les jeunes filles terrorisées se terraient dans le silence se demandant quel terrible péché elles avaient commis pour saigner de là. Tu avales les marches quatre à quatre vers ton refuge, ta chambre à toi, rien qu’à toi, ta première chambre à toi, ton royaume. Dans le chuchotis du vent, tu grimpes les marches dorées des escaliers étincelants qui mènent aux cieux où tout ce qui brille est d’or.

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Elle ne les grimpait plus quatre à quatre, les quatre-vingt-quatre marches du 214, chemin de l’Oriol, d’ailleurs c’était un abus de langage car deux à deux avait toujours mieux convenu à sa démarche esthétique qui jamais ne se déhanchait mais offrait au regard du suiveur une silhouette dansante sur une paire de jambes aux mollets galbés par l’exercice quotidien, et si elle ne les grimpait plus aussi vivement ces quatre-vingt-quatre marches, au moins, les gravissait-elle sans béquille d’aucune sorte, pensait-elle en ce moment précis où elle posait le pied sur la première (une canne ! quelle injure lui avait-on faite avec ce cadeau saugrenu qui la reléguait au rang des vieilles personnes, ce qu’elle se refusait à être malgré les années qui avaient fripé sa peau hâlée, amaigri son corps mince, taché ses mains menues, et depuis le temps, soixante ans, qu’elle atteignait les hauteurs de Marseille – « le septième ciel compte quatre-vingt-quatre marches », lui murmurait dans leur jeunesse son mari, aujourd’hui mort et enterré, et elle sourit sans nostalgie à cette évocation, d’un sourire qui plissait les rides de ses yeux –) et, jetant un regard sur la boîte à lettres au niveau de la troisième, à droite, et n’y voyant rien, « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit-elle de son accent chantant ; et poursuivit son ascension la tête en l’air vers les bougainvillées couvrant le mur de béton, toujours émerveillée par la couleur violette de leurs bractées d’où émergeait le cœur blanc étincelant de leurs fleurs minuscules qui lui rappelaient sa parure de jeune mariée ; et comme le cabas qu’elle tenait en bandoulière menaçait de verser, elle suspendit son pas, au tiers de la grimpette pour en redresser la bretelle et se reposer un peu sans en avoir l’air, croisa le voisin quinquagénaire dont la maison se tenait à mi-hauteur, qui descendait d’un pas rapide, mais elle le salua d’un bonjour clair et nullement essoufflé, reprit même sa montée en chantonnant le cours de ses pensées : la visite prévue dans l’après-midi d’un ancien élève pour lequel justement elle était descendue dans le quartier faire quelques achats de fruits et de boisson, se félicitant de n’être pas oubliée de ces jeunes hommes et jeunes filles qu’elle avait accueillis dans l’école qu’elle dirigeait, voire dans sa classe, et qui lui vouaient le même respect et la même attention qu’autrefois ; c’était sa fierté, reconnaissait-elle volontiers, d’avoir éduqué à elle seule plus d’enfants que la plus prolifique des mères ; elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, il y aurait vingt ans bientôt, soupira-t-elle en regardant maintenant la Méditerranée face à elle, perchée sur la quatre-vingt-quatrième marche, comme elle le faisait systématiquement avant de tourner la clé dans la serrure de sa porte d’entrée.

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Alors l’appel du numéro sur le dossard, soudain le go go go claquera comme le triple écho d’un fouet - alors plongerai en avant ma morsure de déséquilibre - bondirai vers l’entrée sombre au bout du gris de l’esplanade - m’élancerai infiniment vers la porte en ogive noire noyée entre les pierres de taille - là-bas au pied de la tour carrée aux angles biseautés – là-bas jaillit son rugueux vertige - règlerai le souffle - ajusterai la cadence - les cuisses comme des pistons ; mon nom résonnera dans l’escalier – allez – allez – vas-y - une enjambée pour deux marches étroites et resserrées - la main gauche saisira la rampe - juste au passage de l’éclat blanc : les petites fenêtres rectangulaires à margelle épaisse - la main droite aux carreaux d’opaline pour repousser le poids du corps ; et ça martèlera un rythme ternaire à tourner dans cet ombilic et son tourbillon pâle – dans cette vis qui me hissera au ciel – battront leur rythme les pas le souffle le cœur - comme une armée qui charge et ahane son avancée puissante - une force compacte que plus rien jamais n’arrêtera - courir grimper - tendu vers le sommet comme une danse - une transe de cris de sueur de chaud de cognements aux tempes ; encagé derrière la poitrine une fleur rouge s’ouvrira et râlera avalant des lames de feu rauques et hautes comme des vagues - avec le tressautement des lignes des carreaux d’opaline juste au bord des yeux - aux rives de la tête ; avec les gouttes brûlantes à la courbe brouillée des yeux – puis maintenant presque au sommet oubliés les coudes devenus rouages au corps – oubliée la course un temps facile - presque aérienne légère et nue comme un commencement du monde - oubliée la mécanique légère et bien huilée des os des muscles des tendons - les cuisses rendues dures comme du bois - à chaque pas s’arracher de la pierre ; enfin arquer la dernière porte - trébucher chancelant sous la lanterne, là où d’en bas tu vois s’évaser l’ombre crantée des corbeaux – posée dessus la lentille étincelante couronnée de sa mitre blanche - ensuite le dos collé au parapet - la palpitation dure et affolée au cœur de granit, la tête vrillée par le vent qui hurlera en dispersant toute ma gluante moiteur, comme on se délivre morceau par morceau des pièces pesantes d’une armure ; alors j’aurai le goût de vomissure enfoncé profond dans le gosier alors j’aurai le cœur à la renverse et l’océan à mes pieds, alors je vous devinerai loin sous le phare comme les confettis entassés d’une fête morte alors déjà dans un cri épuisé un prochain vidé de ses forces s’extraira de la même ouverture basse et sonore.

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une ville d’escaliers poussés sur les collines de la ville où je vis - ici ça s’appelle montées même lorsqu’on les descend elles persistent à rester des montées - j’habite une ville de raidillons sentes d’altitude coupeuses de souffles et de jambes où je monte et je démonte la Montée du Change j’avale et je dévale la Montée des Chazeaux - anciennement dite tire-cul on le dit encore - je grimpe et je culmine à la Montée du Garillan qui compte deux cent trente sept marches et arrive à la Montée Saint-Barthélémy je suis et je poursuis la Montée du Chemin-Neuf je gravis et je décline la Montée du Rosaire bondis et rebondis sur la Montée des Carmes-Déchaussés débutant sa courbe aux pieds de la Montée Saint-Barthélémy je soubresaute et je culbute la Montée du Gourguillon je sautille et sursaute dans la Montée des Epies je rampe et je galipette au sommet de la Montée du Change je cascade et j’avalanche la Montée de la Sarra – ancienne piste de ski dans la ville - je chancelle et je titube dans la Montée de l’Observance varappe et cataracte la Montée du Greillon - là demeure encore l’une des dernières consoles appuis de repos où s’adossaient les rendeurs en soierie, les dégraisseurs aux lourds fardeaux, les tisseurs et leur sache remplie de flottes, les porteurs de cartons prisonniers de leur hotte - je croule et je m’affaisse à la Montée de la Chana je valse et me casse la figure le verre de montre et le nez et la gueule dans la Montée Nicolas de Lange je mords la poussière et m’en mords les doigts dans la Montée des Génovéfains j’acrobate et pirouette dans la Montée de Choulans je tourbillonne et ondule dans la Montée du Télégraphe je déraille et je dérape dans la Montée Rater - deux cent vingt deux marches et sa fontaine à tête d’âne avec pas moins de six ponts visibles sur le Rhône - je me dresse et me dénivelle la Montée du Boulevard - couloir tordu de deux cent quatre vingt dix marches - mesure et démesure la Montée Coquillat - coincée entre de hauts immeubles - m’exhausse et me dévalue dans la Montée Saint-Sébastien je plafonne et m’étrique dans la Montée de la Grand’Côte m’insinue me faufile me défile dans la montée Neyret je gambade et je gamberge dans la Montée du lieutenant Allouche à propos des escaliers manquants sous l’église du Bon-Pasteur je colossale et j’abrège entre deux hauts murs la montée de Vauzelles m’introduis m’expulse de la Montée de la Butte je corpule et m’insignifie Montée Hoche je roule et je déroule la Montée des Esses sinue et m’évade par la Montée de la Boucle je m’inclus et je m’extirpe de la Montée des Lilas m’emballe et me déballe dans la Montée du Boulevard

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c’est au deuxième étage, ils sont devant les marches, elle ne s’attendait pas à y trouver tant de personnes âgées, mais il est vrai quand le cœur est malade, l’on peut imaginer que le reste du corps va aussi vers son déclin, elle est rentrée dans la chambre, et sur le pas de la porte il y eut un moment de surprise, c’était l’heure de la sieste, le premier avait la bouche ouverte, le second près du couloir semblait tout à fait alerte, elle a pensé à cette petite nouvelle lue il y a longtemps, une femme après trente ans d’absence, était venue en Europe revoir un vieil ami, l’infirmière lui a montré un gisant sur son lit, elle s’en était occupée pendant une petite semaine et s’aperçut en fin de semaine que le nom de l’ami était inscrit sur le lit d’à côté, elle ne l’avait bien sûr pas reconnu, après toutes ces années, elle était en joie d’avoir atteint elle ne sait quoi, mais y avait-il vraiment méprise, ou était-ce le péril intime de la découverte à laquelle elle était confrontée, qui la mettait devant ce qu’elle percevait comme sens possible à sa vie, la vie a continué et n’atteignit plus rien, l’espace d’un regard, elle sembla soudain désigner le chemin qu’elle avait pris, debout comme en surplomb face au lit, le voisin alerte a conversé, la fin de la semaine est arrivée, ils sont descendus de marche en marche, l’ascenseur était en panne, c’était un grand escalier au milieu du bâtiment Larrey, Dominique-Jean Larrey, baron de l’empire, qui avait suivi Napoléon durant toutes ses guerres, pour traiter les premières urgences, plût au ciel qu’il n’y en ait plus, de ces guerres assassines, le temps se charge de bien de choses, sans qu’il ne soit utile d’en faire davantage, elle s’est arrêtée car il continuait de souffler, prends ton temps, lui a-t-elle dit, à chaque marche, une scène arriva, ils descendaient le sentier vers la cascade, c’était l’été indien dans la montagne, la descente est dure, le sentier trébuche, les genoux font mal, ils avaient cette joie des corps de l’enfance, et leurs voix rebondissaient de tournant en tournant, promesses d’une écoute et d’une réponse dans la mesure d’une parole qui s’envole, il y avait le souffle, d’un vent si léger, doucement vers la vallée, elle aurait voulu quelques années de moins, pour oublier le chemin parcouru, et cette espérance en cette ascension, vers le meilleur de la vie, que tous espèrent, mais les marches s’élevaient comme le chiffre des années, dévoilant chacune le poids des marcheurs, sont montées des ombres, mais voilà le premier étage, avec son hall plein de posters, où se prélassent des dimanches de canotiers, Manet les accueillait, en ce bleu mièvre d’affiches délavées, elle entendait souffler, encore et encore, mais qui donc souffle ainsi, le souffle tout entier, était habité par l’effort, déclinant le chemin du soir, courbé mais toujours si souriant, restait encore le premier étage, avant l’entrée au rez-de-chaussée, il lui semblait si loin, l’homme en noir, mais était-ce bien l’ambulancier, car voilà que dans ses yeux, a miroité un vieux rêve, raconté par son père, se levant de son pas hésitant, des moires d’il y a si longtemps, se sont dessinées sur les murs, que la vie est belle, entre ses deux giboulées, c’est un printemps jamais si intense que lorsqu’arrive le bas de l’escalier.

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Le premier escalier, celui sombre et noir qui descend vers la cave. Une descente aux enfers, en une marche tâtonnante, la main courant le long du mur humide de salpêtre, l’autre serrant fort celle de sa grand-mère. Dans le bruit assourdissant des sirènes et l’explosion des bombes lâchées par les alliés sur Marseille. Il semble ne jamais devoir finir, on est aspiré par l’obscur, on va se terrer, à l’abri peut-être. C’est la peur devant l’inconnu. L’alerte terminée, on remontera vers la lumière.

On débouchera dans un autre univers, au pied de l’escalier du petit pensionnat. Odeur de cire, d’encens parfois. Le silence total est troublé par le claquement des sandales sur les marches carrelées et les exhortations des sœurs en cornette. Elles pressent les fillettes comme le feraient des chiens de berger rassemblant un troupeau d’agnelles. Les mains caressent la rampe de bois lustré, les regards s’évadent vers les hautes fenêtres et un bout de ciel dévoilé. À chaque palier, des petits groupes se détachent et se hâtent vers les portes des classes. Elle est fillette insouciante en jupe plissée, désireuse d’apprendre, enfant trop sage.

Dans l’ascenseur qui la conduira vers le troisième étage et l’appartement familial, aucune sécurité. Il faut le dire : seule, il lui est interdit de prendre l’ascenseur mais elle en fait fi, toute au plaisir de gouverner la machine. Fer forgé et vitres opaques. Lieu clos refermé sur lui-même, une bulle. Une bulle, ce jour-là, crevée par l’irruption de l’homme : il ferme brutalement la porte, ouvre son manteau, exhibe son sexe. Disparaître, fermer les yeux, incapable de bouger, elle est figée, inerte. Des locataires s’impatientent à l’étage au-dessus ; l’homme se sauve, fuit vers la rue. Fillette troublée, contrainte au silence, ayant enfreint l’ordre parental, elle ne peut parler.

Longtemps, elle hésitera à entrer dans cet ascenseur. Et pourtant, elle s’y aventurera à nouveau. Il la conduira d’un seul élan vers le dernier étage. Elle débouchera sur la terrasse, se faufilera entre les draps qui claquent au vent, elle planera sur Marseille, Marseille blanche et rose. Elle s’emplira le corps du cri des mouettes, du bleu de la mer au loin, d’un rêve d’immensité. Légère et libre.
Adolescente étouffée par l’apparat de cet autre escalier, dans la nouvelle maison des parents. De lourds rideaux, des tableaux sévères au mur. Un tapis rouge file de marche en marche, strié de barres de cuivre étincelantes, certaines se détachent de leurs supports, elle leur assène de violents coups de pied, elle veut briser le silence oppressant avant d’atteindre le palier et se retrouver face au piano qui trône là, inutile, personne n’ouvre son couvercle pour en tirer quelques sons. Comme elle, il s’ennuie.

Dans l’étonnement est bien différente l’exploration à chaque séjour recommencée de l’escalier en colimaçon de la vieille ferme familiale. On entre dans un monde d’ombres et de lumières. Au bas de l’escalier, on gravit de larges marches de pierre usées, fatiguées, taillées pour des géants du côté mur et pour des nains vers le centre, on s’aide en se cramponnant à la rampe de corde tressée qui court dans de larges anneaux noirs, on fait attention où l’on pose les pieds. Parfum de bois et d’eau, pièges tendus par les toiles d’araignée. Une lampe éclaire faiblement ce grand puits noir et blanc qui résonne. Aux dernières marches, on bute sur une trappe fermée par un solide cadenas. On éprouve la peur de ce qui est caché là sous les toits, et une sensation de vertige avant d’amorcer la descente, tourner, tourner, tourner. Et chaque fois on se pose la même question : cet escalier qui s’enroule sur lui-même, ce calimachon, peut-être ne mène-t-il nulle part ?

L’autre, celui hélicoïdal du phare des Baleines, s’élance en spirale vers l’infini. C’est celui des vacances, dans un temps suspendu entre ciel, terre et mer ; c’est le franchissement des 257 marches, le réconfort de la main courante le long du mur, le jeu de la lumière qui s’engouffre par les fenêtres hautes et étroites, c’est l’attirance du vide quand on jette un coup d’œil dans la cage, comme un précipice qui s’ouvre, et l’appel vers le haut, toujours plus haut, tourner, virer, s’essouffler, jaillir sur la galerie sous la lanterne rouge dont le feu guide les bateaux. C’est se pencher au-dessus de la balustrade de pierre, tourner fébrile pour admirer à ses pieds l’île de Ré qui déploie ses champs, ses marais salants, ses villages et la courbe parfaite de sa plage, c’est entrer dans le bleu de l’océan et du ciel, bleu immense, infini, c’est entrer dans l’ailleurs. C’est à regret quitter ce lieu magique, faire silence en déroulant les marches du retour, être porteur d’un mystère, l’union du ciel à la terre.

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Et dessous c’est petit. Tout petit. Comme un coin ou un recoin. Un refuge même. Pour les petites bêtes de l’ombre, évidemment. Mais pas seulement. Plus on se faufile vers la dernière marche, plus on glisse dans cette zone où… oui, un peu comme le dit Milosz : « Tout l’infini trouve sa place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre de chêne… Où sont à cette heure, où sont, morbleu ! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de petite chose gâtée et morte. » Gâtée, morte, comme la salade bleue du Boubou ? Parce que c’est la cabane du Boubou dessous. Une maison réduite à une seule pièce où on trouve : un tapis carré beige ; un autre rouge en velours long ; une cuisinière Smoby éclatante de couleurs, deux caisses de vin en guise de meubles de rangement avec dedans, des boîtes et des ustensiles de cuisine en plastique, en bois, et dessus, un four en bois et la petite lampe de métal blanche qui s’éteint, s’allume et mont en intensité lumineuse quand on la touche. « Le coin devient une armoire de souvenirs », dit Bachelard. D’où sortent de bons petits plats d’ailleurs. Et d’étranges salades bleues… – Mais t’as qu’à juste faire semblant que c’est bon… c’est juste que pour moi que je joue, moi… Tiens ! Et puis attends. Là, faut que je vais au grenier parce que y en a plus des salades, là. – Sur les marches, un jour, il y a eu des mousses et des lichens. Elles y sont toujours d’ailleurs. Peut-être y en a-t-il plus ? Peut-être la pierre s’est-elle encore imperceptiblement incurvée, insensiblement creusée, lavée et tannée qu’elle est par les pluies, les soleils, les vents et le gel sous les pas quotidiens depuis… Depuis quand ? Drôle de question. Question de grand, évidemment. Depuis toujours que c’est comme ça. Évidemment. Et c’est normal. Et c’est pas grave. Si t’as peur de les abîmer les vieilles marches, t’as qu’à faire comme moi. Tu t’accroches à la barre de fer et… hop ! C’est parti pour un tour de télésphérique. Mais attention ! Faudra bien que tu t’accroches. T’es peut-être un peu gros maintenant. C’est qu’il est fragile le télésphérique. Ça bouge un peu des fois. Surtout au deuxième pont. Elle est toute défaite là, la barre. Ça tient plus dans la montagne. Même les rochers ils sont tout rouillés là. Et quand t’es tout en haut du monde, t’as toujours les mains un peu sales. Et froides. Il est toujours froid le télésphérique. C’est bizarre. Je sais pas pourquoi. Il doit bien être brûlant sous le soleil. Mais avec moi c’est toujours froid. Je le sais : un jour j’ai mis mes lèvres et ben, c’était froid ! Et ça avait un drôle de goût. Un petit goût de fer. Un peu comme le sang. T’as déjà sucer le sang toi ? Ben, ça a un goût de fer. Et c’est pour ça qu’il est rouillé ton sang. Mais lui il est quand même plus chaud. Pas comme le fil du télésphérique. C’était froid. Faut dire que c’est normal parce qu’il fait froid quand on prend le télésphérique à la montagne. Et en plus t’as la langue marron. Heureusement, quand t’arrives tout en haut du pic du monde et que tu rentres dans la station – attention, faut bien sauter pour rentrer dans la station, faut pas marcher sur la dernière marche sinon t’as perdu parce que c’est du ravin –, mais quand t’es dans la station, tout de suite à droite t’as l’évier. Un gros évier en pierre. Tout creusé, comme les marches. Mais je sais pas si c’est la même pierre. Mais je crois. En tout cas tu pourras laver les mains et la langue. Surtout la langue parce que c’est quand même pas très bon… En plus c’est marrant : tu feras couler le torrent de la montagne ! Il passe dans la rigole du mur et… hop ! Une vraie cascade ! Si tu redescends, faudra faire attention à pas tout te mouiller. Mais moi je préfère continuer. Parce qu’après, dans la station, tu peux prendre : ou le télésphérique qui monte en haut du grenier du guerrier ; ou bien le télésphérique qui descend à la cave des mineurs – mais je crois qu’en vrai c’est un train fantôme…

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La première marche vous happait comme une langue, comme une vague blonde. Elle était évasée et plus ample que les autres pour permettre au pied une assise plus confortable. Elle venait mourir sur le mur de l’entrée et son dessin élégant rappelait l’excellence de l’ébéniste : elle était belle, tout simplement.

Hop, hop, hop, dès la cinquième marche on pénétrait dans le ventre de la cage.
Il y avait bien une minuterie dans l’escalier, une curieuse minuterie sonore qui égrenait les secondes et rythmait les montées, mais elle ne durait jamais assez longtemps, même en cas de courses, de cavalcades. On appuyait sur l’un des deux gros boutons en faïence, ou on oubliait. Et après un instant de pénombre, le noir vous prenait, en particulier aux coudes des étages. Il effaçait jusqu’aux mains devant le visage, il effaçait le corps et l’on devenait alors une sorte d’idée noire enfermée dans une boîte noire, propulsée vers un ailleurs incertain, seul avec les pulsations de son cœur.

On s’agrippait pour se donner du courage à la corde de marin qui faisait office de rampe, on la ramenait vers soi coude au corps en courant, on la faisait claquer pour conjurer la peur. Parfois, un grincement incongru et soudain comme ne savent en délivrer que les très vieilles maisons nous stoppait net, mais l’angoisse nous poussait aussitôt en avant, nous enjoignait à poursuivre la montée, à gravir quatre à quatre ce qui nous séparaient des bonheurs du soir. Les marches. Ah ! Ces marches ! Chaque semaine, Céline les ciraient, les lustraient de bas en haut, de haut en bas, avec toute la célérité des servantes coupables, et il n’était pas rare que le matin suivant il y ait des glissades et des chutes insolentes ; on rebondissait alors sur nos fesses d’enfants maigres et l’on s’affalait, les pieds en l’air en poussant des jurons.

Seule parfois, au deuxième étage, une lumière robuste d’après-midi d’été jetait son feu sur le bois. Il y avait une fenêtre en ogive sur chaque palier, au bout d’un corridor étroit qui menait aux toilettes. Un jour une hirondelle à ventre blanc avait fendu l’air et la fenêtre ouverte et avait percuté le mur de toute la force de sa course. On l’avait trouvée sur le sol, gisant sur le côté, battant doucement d’une aile handicapée. Les enfants l’avaient ramassée avec délicatesse, mais, au contact de leurs mains, l’oiseau s’était soudain réveillé, s’était débattu à coups de bec désordonnés et avait planté ses serres dans le gras d’une paume. Et puis il était mort malgré nos soins le lendemain. Et cette volée de marches qu’elle empruntait maintenant avec ce souvenir triste n’était pas un escalier, il était une odeur. Les étages à gravir n’avaient aucune importance, seul le nez guidait la course. Elle s’enfonçait dans ce parfum, elle s’engouffrait dans les effluves de cire d’abeille et de bois mêlés en levant haut les genoux, ne regardant rien, ne pensant à rien, reniflant comme un chiot les bouquets de courant d’air qu’elle déplaçait et qui avaient irrésistiblement pour elle le goût de l’Opéra, de la robe bleue patiemment cousue pour l’occasion par sa mère, il détenait toute la fragrance de Paris, de son fleuve nonchalant, de ses soirs et de ses matins. Il y avait, dans l’unique escalade annuelle, une danse d’atomes et des rideaux de poussière dorée devant les fenêtres confiantes, il y avait encore, venant de l’oisellerie du quai, la trace des chants des oiseaux à vendre enfermés dans des cages à vendre. Il y avait les traces de son enfance déjà passée.

Tous les escaliers ont leurs humeurs et il fallait le gagner, celui-là, il fallait l’apprivoiser comme à chaque fois, composer des mines pour qu’il ne vous éjecte pas au premier faux mouvement, lui parler avec patience ou au contraire lui décocher une injure en guise d’ entrée en matière en espérant qu’il ne se rebelle pas : C’était un escalier qui avait l’habitude des engueulades. Il possédait la raideur et l’étroitesse des échelles de marins dans les haubans : ni rampe ni garde fou ne permettaient de retenir une chute éventuelle. Une seconde d’inattention et tout le paysage chavirait, alors il convenait d’oublier sa peur et son amour propre : on devait monter à quatre pattes. Dix, vingt, trente, trente et unième marche, c’était à ce niveau que la montée devenait périlleuse : Il valait mieux à cet instant ne pas regarder en bas, ne pas se laisser porter par son imagination qui dessinait d’autres escaliers, tous plus pentus, tous plus dangereux. On surplombait bientôt le salon, la tête déjà dans le trou du plafond, à cheval entre un ça y est ! victorieux et ouahou ! admiratif devant ce qui nous attendait et que l’on venait de gagner de très haute lutte. Un coup de reins, une cage encore et on s’y trouvait : L’univers venait de se refermer sur ces murs granuleux, peint en jaune fatigué. Elle gravissait à présent cet escalier de peu, qui sentait la wassingue, l’eau de javel et le tabac. Toute la cage d’escalier était carrelée et la rampe de fer étroite et inutile constellée de tâches collait aux doigts. Ici, les paroles chuchotées résonnaient comme des cris ; les bruits de casseroles, de discussions grommelantes, de jurons, de portes entr’ouvertes et claquées tout aussitôt sur des secrets ponctuaient les étages. Les pas résonnaient avec des accents d’hôpital, à droite se trouvait déjà l’humble cagibi ou maman cultivait dans le noir les bulbes de jacinthes qui s’épanouiraient à notre anniversaire, il fallait encore monter, monter toujours car on ne pouvait tout de même pas s’arrêter là, dans cet entre deux sans nom, parmi tous ces habitants claustrés même si l’on était déjà à bout de souffle, on ne pouvait pas passer sa vie entre deux cages, entre deux no man’s land... Le vaste escalier en colimaçon du château de son parrain s’ouvrait maintenant à elle, il montait et descendait en pente douce avec une lenteur cérémonieuse. On l’avait sculpté dans la pierre, et chaque marche pouvait contenir de front cinq personnes. Il s’en était croisé ici des comtes et des marquis, des duchesses et des ducs en frac et en mousseline, derrière des éventails, munis de flambeaux et de masques, de voilettes et de vestes à jabot, chaussés de mules à talons cousus main, de chausses, de bottes de cheval, de souliers vernis, de bottines à boucles, à nœuds, à dentelles ! Elle avait le tournis de penser à toute cette multitude, à tous ces mollets, à toutes ces figures et ces mains se croisant et se saluant dans un flux ininterrompu, elle s’imaginait les froissements d’organdi, les œillades, les chuchotements amoureux, les embrassades policées, les cœurs battants ; ils avaient été des millions durant cinq siècles à connaître intimement cette grimpée, cette artère qui permettait d’accéder aux salles à manger, aux fumoirs, aux salles de bains et aux chambres ornées de lits à baldaquins, de papiers peints à fleurs de lys et de tableaux de maîtres. Leurs pas à tous avaient tant et tant balayé la pierre que chaque marche s’était creusée, formant une vasque dans laquelle un oiseau aurait pu venir boire. D’ici, on ne voyait pas les escaliers des domestiques, des gens, comme on les appelait au château, on avait construit pour eux d’autres escaliers plus fonctionnels, plus étroits, dans une aile cachée aux regards, menant vers des chambrettes nues aux lits fragiles. Les pas des humbles et des nantis se confondent rarement, songeait-elle. Du palier on bifurquait, c’était en grimpant, se souvenait sa sœur : non, c’était en descendant se souvenait-elle. Quelle angoisse, quelle heure du soir saississante de solitude, quel cauchemar aujourd’hui oublié ? Avait-elle peur de tomber, d’aller dormir, de se rendre à l’étude, à l’école, de se réveiller de son trop peu de rêves, d’autre chose ? Se sentait-elle abandonnée particulièrement là, dans cet escalier presque bonhomme, tant de fois emprunté qu’il était devenu le prolongement de son corps comme l’était toute la pension avec son lot d’escaliers s’insinuant chacun vers un point précis de la vie communautaire ? Elle réclamait la main de sa soeur, et osait alors seulement son pas sur la marche hostile. En haut, le vide. En bas, le vide. Entre les deux une ivresse, un passage redouté qui la trouvait la tête pleine d’orage, maladive. Elle était si petite. Un bébé, disait sa mère. Tout de même sept ans, songeait-elle. Elle avait gelé au milieu de l’escalier, en équilibre instable, presque suspendue, attendant le courage de continuer à descendre, à monter ou à chuter une bonne fois pour toutes, au milieu de tous ces escaliers en désordre, cherchant la main de sa sœur. Elle était perdue. Elle avait peur.

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c’est l’odeur de brûlé d’abord, dès le premier pas sur la première marche, qui monte – pas une odeur ancienne, mais à venir, pas une odeur réelle, mais possible, envisageable, fatale même : dans cette cage d’escalier (le mot est lui-même une terreur : cage où on vous enferme, et les mains crispées sur les barreaux, tu cries pendant que le feu monte), l’incendie est toujours possible, à cause des poubelles entassées là, à cause de l’appel d’air – immeuble creusé au centre par le ciel, et tout autour, les appartements minuscules, ma chambre au second que je ne rejoins jamais sans penser au feu qui pourrait prendre un soir, une nuit, un matin, et me piégera : mais le soir, le matin, je monte ou descends l’escalier pour rejoindre la chambre ou ma ville, ou peut-être pour cette raison-là, celle du feu auquel j’échappe miraculeusement chaque jour, et à chaque marche j’emporte l’image avec moi, je suis moi-même le feu qui monte à chaque étage une marche après l’autre et qui s’éteint avec moi et qui meurt et qui demain, ce soir, ou ce matin de nouveau prendra et anéantira tout de l’immeuble de la ville et de ce monde entier réduit en cendres froides pour la contemplation des insectes de proie

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Quel que soit le point de vue que l’on prenne, soit il plonge dans le noir de la cuisine aveugle, soit il s’élève vers une bouche sombre et pleine de ce silence d’autrefois fait des oublis et de la retenue des gens d’une autre époque. Il n’est pas très long mais assez raide, une rampe en bois sombre le longe afin d’aider à l’ascension ou retenir à la descente, mais je ne monte jamais. Je suis assise sur les marches du bas, deuxième ou troisième selon l’âge qui me revêt et la taille de mes jambes, c’est ma place en quelque sorte, c’est là que je me dirige lorsque je viens voir Virginie, qui fait office de grand-mère, et son frère qui a endossé celui de grand-père avec toute la tendresse dont ils sont enveloppés ; je suis là et je regarde le monde en miniature, celui de deux vieilles personnes vêtues de noir vaquant à pas menus dans une toute petite cuisine sans fenêtre, meublée de peu où l’escalier occupe le quart de l’espace ; des regards pleins d’amour se posent sur moi, murmurant des mots qui ne se diront pas. Je suis là, je ne fais rien, je regarde les fentes du jour tenter de s’insinuer sous les portes, puis la pendule qui me fixe et ne ralentira sa course à aucun moment, malgré mes regards insistants, et le calendrier des postes accroché au mur près du buffet, j’écoute le murmure de la radio dont le volume du son est toujours très bas pour ne pas déranger le silence qui s’étale sur ces riens qui me restent en mémoire et tremblent encore un peu au bout de mes doigts. Peut-être un livre ou un illustré entre les mains, je lève les yeux des pages qu’ils sont en train de regarder pour vérifier que tout est en ordre : Virginie prépare le repas en marmonnant qu’on ne va pas manger grand-chose, qu’elle va se débrouiller avec le peu qu’elle a, et je sais déjà que ce sera délicieux et que rien ne manquera pour combler ma faim enfantine. De l’échoppe du cordonnier où se tient Guillaume, là juste devant l’escalier, séparée par un porte vitrée masquée par un rideau, s’entendent les coups de marteau enfonçant de petites pointes dans des morceaux de cuir - ah l’odeur forte qui s’en échappe et bouleverse mes sens encore aujourd’hui – et derrière moi se dresse cette chape noire où je suis adossée. Il y a un peu de peur de savoir cet espace là-haut où je ne grimperai pas et qui reste empli du mystère de la chambre de Virginie. Il y a un peu de peur mais aussi toute la confiance qui règne là, à savoir que rien de mauvais ne peut subvenir ici, que je suis en sécurité dans cet antre sombre et frustre, entourée de silhouettes bienveillantes… A chaque nouvelle année prise je progresserai d’une marche dans l’ascension de l’escalier, déployant un peu plus mon corps et laissant battre les jambes sur les marches inférieures, mais jamais je ne grimperai jusque sur la dernière glissant vers le palier de la chambre inconnue de Virginie où sans doute il n’y aurait rien d’autre à découvrir qu’un vieux lit et une chaise dans cette soupente où ni air ni lumière ne semblaient pénétrer. Le souvenir de ce lieu a la force et densité d’un tableau de Georges de la Tour qui évoquerait cette cuisine obscure dans laquelle vivaient humblement deux êtres lumineux et où se tiendrait une fillette à la bougie assise ou étendue sur l’escalier avec le reflet rouge sur la manche d’ une aube immergée dans un crépuscule.

 [37]

Ah les escaliers,
les escaliers dans nos vies.

Escalier de la maternelle qu’il faut monter en alternant les pieds,
preuve, pragmatique mais incertaine, de maîtrise de tes sphincters.

Escalier à calculer dans la maison que tu bâtis, marche, contre-marche, giron,
limon, échappée, escalier avec palier, droit, quart-tournant, hélicoïdal, reculement et angle ;
tout cela est réglementé pour la commodité d’ascension, d’entretien et pour la sécurité ! Ne pas oublier la rampe, la main-courante et le garde corps, la formule de Blondel et le logiciel de calcul.

Escaliers de Montréal, tellement exotiques au pays des pluies verglaçantes et de la neige !
chefs-d’oeuvre extérieurs si peu pratiques pour atteindre ton appartement
au premier ou au deuxième étage ! Idées lumineuses de promoteurs
pour gagner de la place et respecter la réglementation
qui obligeait à construire en retrait de la rue.

Un jour c’est le plain-pied qui t’attend
Ou la chute.

 [38]

L’ascenseur étroit, en bois, dans sa cage en fer forgé aux arabesques art nouveau, il suffisait d’en entr’ouvrir l’un des battants intérieurs pour provoquer l’arrêt entre deux étages et que s’offrent à mon regard d’enfant des perspectives nouvelles : vue plongeante sur le niveau inférieur, vue à hauteur de chien sur le palier supérieur ; je restais alors de longues minutes, allongé ou à quatre pattes, attendant impatiemment que la lumière du plafonnier de l’ascenseur s’éteigne, puis celle de l’escalier — ainsi seule la faible veilleuse de la cabine éclairait partiellement à la fois le palier au-dessus et le plafond au-dessous —, pour que se révèle à moi dans toute sa mesure un univers étrange, qui dans l’obscurité prenait naissance dans le vide et se terminait dans le vide, un univers occupé en son milieu par une terre plate aux deux faces dissymétriques, comme deux continents opposés dont j’avais appris à connaitre par cœur la géographie, la faune et la flore — les moulures du plafond, les craquelures, les insectes morts ou prisonniers à l’intérieur du verre épais à motif floral de la lampe, les particules de poussières en suspens, la moquette usée, les tâches, les brûlures de cigarette, les mauvais plis et l’usure des coins, les fixations des barres de laiton dorées, disjointes par endroits — jusqu’à ce que quelqu’un pénètre à nouveau dans le hall, en bas, rallume la minuterie avant d’appeler l’ascenseur, et je me dépêchais d’appuyer sur un étage intermédiaire pour pouvoir me faufiler dans l’escalier, montant quelques marches avant de m’accroupir pour observer l’intrus qui s’élevait dans les étages sans me voir.

 [39]

Le fer à repasser électrique bicolore, à côté de son ancêtre en métal, la nostalgie facile croûtée de rouille — poignée en bois — à poser sur le fourneau, le réveil sur ses trois pieds et son champignon sur la tête, les biches à lait, le briquet à quartz et ses facettes brillantes, la boule à neige sur un tapis de montres de gousset couleur or et argent, chaînes emmêlées, cadrans blafards mutilés, le plat à poisson en inox, le couscoussier, la marmite à moules…

c’était pas la première fois qu’il venait ici, Jérôme, trimballait au hasard son allure d’échalas longiligne et pâle, son visage en lame de sabre pour ne pas dire de couteau, ses cheveux châtains coupés très courts, ses yeux bleus clairs, oui très très clairs, et pour cette raison peut-être, cette dégaine d’être toujours ailleurs, résolument absent au monde et à lui-même, un perpétuel entre-deux — ne saurait pourtant dire quelles rives. 

et l’aujourd’hui plombé par la torpeur d’été, les routes étroites vibrantes de chaleur, les volets refermés sur l’ombre grave des maisons derrière leurs murs de pierres sèches et blanches ;

c’était pas la première fois qu’il entendait autour de lui ce parler chantant avec ses r de rocailles et — de plus en plus — il l’avait fréquemment remarqué — on causait anglais dans ces morceaux de villages transformés en nouvelles colonies : bon climat, bonne chair – bons alcools – entre soi spontané rassurant et quasi obligatoire, pour un temps maintenant peut-être compté ;

c’était pas la première fois qu’il traînait ensuite sa maigreur d’aspirine et sa primitive effervescence dans l’un de ces vastes vide-grenier un peu à l’écart des habitations, devenus l’attraction du samedi ou du dimanche, mode accentuée du fait de l’affluence british avec ses adeptes des car boot et autres jumble sale.

Jérôme a d’abord jeté un coup d’œil vaguement intrigué sur les premiers amas d’objets, à l’entrée du vide-grenier, en plein milieu de ce champ à chaumes rases et à terre pulvérulente. Pas une ombre, mais comme il est tôt encore la chaleur demeure négociable, établissant seulement ses premiers quartiers. On sent bien qu’avec la cohue qui accompagnera l’ascension du soleil dans le ciel, tout ça prendra une autre allure avec les premières gouttes de sueur au front puis le long de la colonne vertébrale, cette gouttière qu’elle fera, lorsque le brouhaha des conversations tissera sa toile de fond énervante et hypnotique, lorsque les bières auront largement coulé autour des fumées des barbecues, lorsque les mouches feront s’agiter des mains agacées devant les yeux grignotés de sel. Jérôme a d’emblée acheté, sans même oser en marchander les cinq euros, un sac à dos vert foncé, vieux modèle mais suffisamment profond, pratique et solide. Prénom Bastien, marqué au feutre indélébile et un peu délavé sur la grande poche de toile nylon, avec fermeture éclair, qui en recouvre l’ouverture. Il a repêché tout au fond une carte postale racornie et zébrée de pliures, pêle-mêle succinct de minuscules photos prises en Corse, a imaginé un gamin en colonie de vacances alors qu’il en déchiffrait au dos l’écriture maladroite et le cheres maman et papa d’entame. Jérôme a souri, s’est remémoré un lointain séjour sur l’île dite de Beauté, des fourmis en abondance, s’est senti lui-même avancer pieds nus dans le sable au milieu d’une bande de mioches égaillés sur la plage, arrière-plan d’océan ponctué de mouettes gouailleuses, s’est reconnu en train de balafrer d’une écriture fine et serrée le léger feuillet bleu d’un aérogramme — bien avant la démocratisation de l’informatique — quand il lui fallait envoyer des nouvelles depuis ce lointain pays d’Afrique — a ressenti ce pincement de l’abandon et de l’absence lorsque les marmots brailleurs sont arrachés des mains maternelles à la porte de l’école — tout ça dans un remue-ménage affolant d’images, d’idées, de sensations obscures et confuses, un petit maelstrom interne, amazing isn’t it, ce fourre-tout des vide-grenier.

Plus loin sous le couvert d’un bosquet de chênes-liège veiné de fins sentiers la débauche hétéroclite se poursuit, du portant de vestes et chemises poussiéreuses - ternes ou bariolées - en passant par les vénus de Milo infirmes, en plâtre ou autre albâtre, les horloges aux gros cadrans à chiffres romains, petit orifice à 3h pour le remontoir à clé, perdue la clé, la collection de verres publicitaires, gros ballons sur pied épais pour les 50 cl. de bière, image de l’abbaye et dessous le nom en lettres gothiques, flûtes graciles pour le champagne, décanteur à vin, les porte-clés publicitaires multicolores, les pin’s passés de mode, les vieux 33T à pochette fanée, le phonographe la voix de son maître et son pavillon en forme de sonotone, peugeot le moulin à café, la caisse rouge pliante par saccades et pincements de doigts, remplie d’outils étranges à usage connu des seuls spécialistes, les grosses ferrures et clés oxydées d’antiques portes, « quoi, 10 euros pour ce marteau, vous déconnez pas un peu là, c’est encore plus cher qu’un neuf », les bandes dessinées, Martine, Boule et Bill, Tintin, Pif magasine, la Rubrique à Brac, Pilote, Blueberry, Valérian et sa copine érotico-militaire dans son costumaunote clean de l’espace, l’air de pas y toucher, Barbarella of course en beaucoup plus direct - les seins en canon, Druillet, Reiser, Bretecher, Gotlib, Fluide Glacial, Gai Luron, Le Chat, Snoopy et Charlie Brown, cédés pour peanuts, Gaston Lagaffe, Philémon (son idole déjantée) et son âne, les vases blancs, bleus, multicolores, petits, grands, brocs repus et aiguières poussées du col, à motif, sans motifs, ébréchés, intacts, sales, propres, la mappemonde qui s’éclaire et son fil électrique noir, celle qui, coupée en deux, fait bar, les godasses de sécurité, marrons ou noires, vieillies, plissées, à bouts renforcés, gros oeillets pour passer les lacets, les voitures miniatures, avec roues, sans roues, emballées, intactes, cabossées, majorette (usine fermée, croit se souvenir que certains détenus travaillaient pour dans leurs cellules …), dinky toys depuis l’épave au bout du rouleau au modèle rutilant hors de prix, les tapis entassés, enroulés, pliés en deux, en quatre, les tableaux pastels ou gouache épaisse, « une croûte je te dis, ça ressemble à rien » les portraits, les cartes postales, bords lisses, les vieilles photos noir et blanc bords dentelés, le cochon tirelire rose, les timbres en vrac, en planches, en albums, l’odeur des merguez, les livres reliés, les bouquins poche tristes aux coins cassés, les cassettes audios, vidéos, les DVD, l’accordéon d’Yvette Horner et André Verchuren, les chœurs de l’armée rouge, Louis Amstrong, Sydney Bechet, Le grand orchestre Philarmonique de Berlin mené à la baguette, Jeanne Mas, Pink Floyd, Fernand Raynaud, Bowie, Tapie chante Réussir sa vie, les Bee Gees, les Poppies Non Non rien n’a changé, le tigre en peluche, le renard empaillé, la petite balance portable et ses poids et scrupules en cuivre et laiton, dont certains manquent, emplacements vacants silhouettés dans la boîte en bois, les coffres cloutés, les caisses à thé, les cantines vertes ou bleues, les grosses malles rebondies, les valises usées, les sacs en cuir affaissés sur leurs rides, fermoirs en métal brossé, les tables cirées, les bureaux d’écoliers maculés d’encre, gravés de coeurs et scarifiés d’initiales crochues, les chaises empaillées, le Prie-Dieu ras du sol et son haut dossier cintré, la statue de la vierge et sa robe lapis-lazuli, le crucifix en cuivre, le chapelet, les boutons en vrac, les bouchons, le tire-bouchon avec le moine priapique rubicond et hilare au bout de son appendice lumineux en vrille, les menus du France, les esquisses sous verre du Titanic, les missels à fins signets multicolores et ébouriffés, comme un arc en ciel démonté rangé coincé entre ses linceuls de pages, les bréviaires à tranche dorée, le soc de charrue, les faux, les faucilles, la remorque, les truelles bout carré, bout rond, filiformes pour les joints, le fauteuil défoncé, les poupées qui ferment un œil quand on les couche, l’autre est cassé, trou entre les lèvres pour le biberon paumé, la roue de charrette, l’aspirateur déjà plein, la perceuse, « mais bien sûr elle marche ! », les jouets playmobil aux couleurs criardes, les chaussures de ski, le poster Pocahontas, le puzzle de l’angélus 1000 pièces, « normalement, oui … »,« ah, ah, no way ! » les nappes, les napperons en dentelle, la maquette de voilier dans sa bouteille, les tasses et assiettes dépareillées, les coupes à glace, le seau à champagne gris, la tête de mort, le squelette, (Oscar), les vieilles cartes de France à suspendre aux crochets des tableaux des écoles, au-dessus de la grande règle jaune canari, les écorchés asexués des planches d’anatomie, filandreux et musclés, à suspendre aussi, le mannequin de couturier évasé et sans tête, un accroc dans la toile qui pend, la voiture de Oui Oui à pédale, le poste de radio imposant et sa façade jaune de règle à calculer hépatique, ses gros boutons, les téléphones en bakélite à cadran, le landau, la maison de poupée, le costume de l’Araignée, la perruque rousse, les talkie-walkie, un Amstrad, les raquettes de tennis, la boîte de Monopoly, « bien sûr, tout y est » le trivial poursuite, le tapis rond de 421 tout vert pelucheux et ses dés, le jeu de tarot, le jeu d’échec, la boîte multi-jeux et ses chevaux plastiques, ses pions noirs et blancs, les partitions tachées, un Atari, la guitare à Dadi, la guitare classique ¾ sans cordes, le fauteuil à bascule, la trottinette, le transistor, les jumelles de théâtre aux lentilles piquetées et opaques, les pinces à linge en bois, les lampes et chandeliers en cuivre, les cendriers publicitaires, Ricard, Heineken, la grosse bouteille verte dame-jeanne tressée d’osier, les casseroles poêles et fait-tout, les pelles, la pioche, la scie égoïne, la cloche à fromage, la machine à barbe à papa, la machine à soda, la machine à pain, les paniers, le rabot égaré, la cloche de réceptionniste, le pique-feu, les couteaux dont un à huîtres, la boîte de couverts alignés à la parade et toute l’argenterie écaillée, les lunettes à grosses montures, avec et sans verres, le fer-à-souder, le fer à friser, les fers à cheval, l’histoire des gares et du chemin de fer, les faire-part de mariage, de décès, les vieux journaux, les revues, l’Illustration, les cannes aristocratiques à pommeaux (têtes d’animaux en ivoire ou en cuivre), et les modestes sans pommeaux, les bâtons de ski, les bleus de travail, les grands miroirs tachetés, les tabourets, de cuisine en bois, de bar hauts-perchés, les tables et tabourets formica années 60, le divan en skaï, le clic-clac, « si pratique quand il y a du monde à dormir », les cuissardes de pêche, la canne qui va avec, le vieux robot mixer et le presse-fruit en plastique « So handy ! We could do with one just like that, couldn’t we ? le fer à repasser bicolore, la boule à neige sur ce tapis de montres de gousset, gros remontoirs rugueux, chaînes emmêlées, cadrans blafards mutilés, des astres à la Dali fondus dans la boîte à chaussures, la bouillote et son enveloppe imitation fourrure, « si on allait boire un coup, c’est moi qui offre !” le set d’assiettes et gobelets de pique-nique en plastique vert, la bouilloire qui siffle quand…, la boule à thé, la théière, les mugs, la table pliante et ses deux sièges en PVC bleu, les chaises longues pour le camping, la collection de carafes ciselées et leurs bouchons, les anciennes affiches publicitaires, l’abyme de la vache qui rit, le chocolat Turenne et les trois gosses joufflus et gourmands, Byrrh et picon bière, le poster du pont du Gard, les Arènes de Nîmes, Nice et sa Promenade, la bambouseraie d’Anduze, Ya bon Banania, les lampes-torche, les mousquetons, les clous tordus de maréchal ferrant, le train électrique, et quand Jérôme enfin sans même y penser la saisit et la retourne rapidement d’une rotation brève du poignet droit, ça soulève et agite à l’intérieur un petit nuage - se desquame s’effrite et essaime lentement ses pellicules sous la voute transparente. Tous ces postillons en voletant doucement vérolent un impossible objet, une énigmatique forme enclose dans l’eau et sa trouble émulsion neigeuse, un machin sombre à l’allure — on dirait de tour — perchée haut, étirée sur piliers et colonnes, les immenses ouvertures en ogive laissant contempler une cage d’escalier incongrue, un truc bizarroïde quand même, comme si la construction à force d’être mise sans cesse sens dessus dessous, ayant perdu toute notion de verticalité, s’était fatalement résignée à tourner en boucle, refermée sur elle-même, dans une ronde infinie de marches à la Esher, un Ourobouros de degrés, un machin sans queue ni tête - flanque le tournis et fascine, déclenche une vague de nausée à essayer d’en suivre le cours impossible - à la fois montant et descendant ; cet élan vomitif que l’on a alors à tenter vainement de remettre de l’ordre, cette obstination entêtée et dérisoire que l’on a à s’arrimer coûte que coûte à des logiques, des causes, des effets, des directions, des sens, des explications et des catégories, des espaces et des temps, bien ordonnés bien classés, bien rangés, ici tout chamboulé, à la ramasse, en vrac, les repères et les repaires en miettes, les raisons et les cheminements, les parcours de vie les généalogies et les C.V., les certitudes et les valeurs, les étiquettes et les tableaux des entomologies classificatrices, plus tu grimpes et plus tu chutes ; Jérôme songe en un flash à ce dessin – ce disque grossièrement maquillé de caricatures de continents, gribouillé à la hâte par un autre couché en fin de course sur son lit d’hôpital, tout autour, à la périphérie du cercle en rotation rapide, de petits personnages projetés dans l’espace comme de dérisoires insectes, de frêles virgules noires et désarticulées, “tu vois - lui avait-il dit, - la terre tourne et éjecte ceux qui sont de trop dessus, faut bien faire de la place, mon temps est venu de gicler dans la stratosphère, partir téter les étoiles, agripper la queue phosphorescente des comètes ou sucer avec ma bouche devenue d’encre les racines de pissenlits amers, rien d’autre à faire, c’est comme ça que ça marche, oui c’est vraiment comme ça.”

Ça l’a intrigué bien sûr Jérôme cette fantaisie architecturale, pas franchement tout de suite non — en fait c’est d’abord un subtile flottement qui l’a caressé de sa plume — un frémissement d’inquiétude légère, un peu comme lorsqu’on marche le soir dans la nuit intacte d’un coin de ville trop mal éclairé — à l’écart des grandes avenues, des larges boulevards, éloigné des restaurants bruissant de fêtards, dans les ruelles resserrées, ou dans ces montées d’escaliers suturant deux berges dressées de façades humides ; alors on entend ses propres pas qui résonnent, on construit des ombres qui coulissent derrière les ombres et il suffit d’une bagarre de chats griffus — une antique poubelle renversée dans un bruit de casseroles — pour que cœur batte la chamade. Il a ensuite pris une de ces vieilles loupes qui reposait, juste à côté du carton aux montres amputées de leurs aiguilles et, courbé sur la boule à neige, sa tempête maintenant apaisée, le voilà qui examine le curieux édifice ajouré et son escalier de Penrose. La loupe vocifère en lui collant abruptement son capharnaüm au fond des yeux, lui ordonne de suivre et se plier nom de dieu à ce chemin de marches et ses incroyables torsions – ces passages à l’envers ou à rebours - imposés de sombre évidence, c’est comme ça, voilà tout, ces dessus-dessous agencés continus et souverains - comme les bottes rutilantes d’une armée en marche le jour du défilé, à te faire imaginer encore que tout s’engrène superbement dans un univers parfait de boîte à musique - et pourtant Jérôme voit les murs qui se déforment et se farandolent se dressent s’effacent et se replient, des hommes tout uniformes et pâles - affairés à dévider sérieux et calmes leur destinée immuable de grimpe-muraille, passants du sans souci et d’un bord à l’autre, d’une paroi à l’autre, occupés à dérouler d’un pas monotone et appliqué leurs vies neutres et effacées – et ça marche tête en bas et sous les arches et n’en soupçonne rien, ça brumasse seul assis derrière une table sise sur un palier au-dessus du vide ou se promène deux à deux dans un bout de paradis hygiénique et carcéral, le bras passé autour d’une taille entre un pot de fleur domestique et un tronc étique, ça mange sa croûte en solitaire et ça porte une bouteille de vin sur un plateau, ça dévale ou ça descend majestueusement les mêmes marches, ça contemple cette agitation figée - debout appuyé sur un muret ou accoudé comme un désoeuvré à sa rambarde, ça crapahute à angle droit, à la verticale, baluchon sur l’épaule ou bien ça avance tranquille et parallèle au sol - ignorant l’entaille des porches profonds comme des crevasses, ça déambule le long des corridors en enfilade - multiples et étroits – estampillés de gravures – ça s’arrondit l’oeil sur des villes aux façades gondolées, boursouflées et évasées en corolles, à leur pied un fleuve, un bateau et ses volutes de fumée, au balcon une bourgeoise plantée là les seins en abondance derrière les bras croisés, comme dans une illustration pour enfants, et ça te flanque pour t’en sortir la secousse qui t’expulse des premiers rêves d’avant-sommeil - quand d’un coup de pied tu touches un fond - t’arraches du film, alors tu remontes, crèves à la surface comme une bulle sulfureuse et pense, putain c’était quoi ce truc, tu voudrais t’en aller – fuir - quelque chose te retient, tu voudrais replonger - tu t’en empêches d’une frayeur infiniment lointaine et âpre - comme ces baies acides qui fouillent et râpent le palais de leur pointe, tu ébroues ces traces, ces éclats ces brisures ces tessons ces longues poussées et ces murmures confus, tu déchiquètes et broie ces lumières incandescentes et ces traînées de noir absolu, tu entends au mitan de cette défaite écartelée une voix blême qui chuchote et chuinte et prie psalmodie sa mélopée moite et mouillée aide moi s’il te plaît, aide moi à nommer le nom.

Alors Jérôme sent un souffle, une odeur fade de bière enroulée sur son épaule gauche ; s’élève et s’écrie : “How weird. Never seen a thing like this !’

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Ici les escaliers sont à l’extérieur des maisons ; ils grimpent sur deux ou trois étages, pas plus, s’arrêtent sur chaque palier ; petit balcon ; grimpent à nouveau ; elle s’arrête pile au bas de l’un d’eux, le reconnaît ; si proche pourtant du voisin, mais c’est le sien ; un angle peut être, un petit rien ; elle monte ; l’hiver, il neige et neige encore, pelle et balais sont toujours là ; on déblaie les marches chaque matin ; au mois d’avril, peut être au mois de mai, c’est autrement ; elle s’ assoit sur les marches pour attendre sa fille ; ouvre un livre ; soleil passe à travers les feuilles ; plus tard, dans la même ville, elle marche vers la colline ; à chaque voyage ; montée par un sentier ; ou, jours de neige serrée, par la route et le bus ; la haut, l’air et le ciel ; puis du Belvédère au Plateau, descente par le grand escalier, toujours, 260 marches ; il traverse la foret , fait des coudes par paliers ; elle croise ceux qui montent, ceux qui courent parfois ; à chaque planche en bois, elle se rapproche des toits ; et bientôt marche à nouveau dans ces rues ; près des escaliers construits, ici, à l’extérieur des maisons.

 [41]

un petit gosse ombreux ; il attend assis sur le palier ; au milieu de la cage de mon escalier ; dans son dos des ailes pour se déguiser ; dans son regard les silhouettes des vies croisées ; mes mots l’approchent ; il se lève ; mes mots l’abordent ; il escalade la rambarde ; mes mots veulent le saisir ; il s’élance ; mes mots crient ; mes mots hurlent ; il plane vers le silence noir ; mes mots et vos yeux s’écrasent au bas de ce bloc phrase où gît une petite plume synthétique gris poussière.

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La lourde bicyclette pesait sur les jambes, faussait l’appui du bras et tassait le ventre. Elle coupait la respiration. L’avant de la bicyclette, sa roue avant, effleurait la première marche. La nuit, déjà bien avancée, endormait tout. Il pleuvait. La pluie enveloppe l’endroit d’un rideau de verre. L’homme pousse sur sa cuisse pour dégager le pédalier qui le blesse. Il essaie d’orienter le guidon pour trouver un élan capable de monter l’escalier. Son pied se pose à son tour sur la première marche de l’escalier. La pluie colle un film liquide au sol. La bicyclette aveugle l’homme, le forçant à tâtonner de son pied. Trop contracturé, il ne peut empêcher le déséquilibre. En tombant la bicyclette s’aplatit sur l’escalier. Aussitôt les ruisseaux qui dévalent l’escalier sous la pluie l’envahissent. L’homme recherche un souffle penché sur l’eau et le métal, et forçant son dos, il remonte l’appareil sur ses épaules ; il tire la jambe, soulève le thorax et élève la masse. L’effort l’a fait monter un cran plus haut dans l’escalier par une réaction de balancier. L’eau a transformé l’escalier en un ruisseau. L’eau est un éblouissement sonore et humide. Les pieds, même engorgés, sont seuls capables de suivre le dur de la marche, les tâtonnements de la roue avant voient la pente. Un palier arrive. L’homme pose l’appareil pour se soulager, relève la tête. Un grand chien vaguement éclairé de dos par quelque réverbère est assis au sommet de l’escalier. Son poil lissé par la pluie, le chien semble glabre. Il regarde l’homme. Ses muscles tendent et relâchent leur énergie. Sa peau frissonne et frétille d’éclats verts et bruns comme si elle était constituée d’écailles. Il aboie quelques fois. Par un premier réflexe l’homme se retourne, mais l’eau effaçait les marches dans le sens de la descente. L’escalier, devant lui, se déploie en cascade. L’homme se sent invité devant ces gradins qui giclent. L’animal surplombe le liquide, couronné des drapés des pluies de nuées. L’homme monte. Il tient sa mécanique brandie en bouclier devant lui en signe de crainte. Le chien lève le train de temps à autre avec les écailles dressées. L’homme avance. Sa bicyclette ne pèse plus, portée par une tension réflexe. L’homme la porte haut devant lui, devant le chien, comme un bouclier. L’eau, glissante sous les vêtements, envahissait toute sa pudeur. Un frais touche le rond de son ventre, l’humidité envahit ses cuisses, il monte droit et raide. Quelque chose l’aidait. Le chien le fixe, le tient avec son regard. À chaque aboiement sa bouche devient plus large et grande ; elle aspire la pluie ; sa gueule recrache et disloque l’air à l’aboiement, air qui se reforme à un nouveau vent. L’homme arrive au niveau de l’animal, il en sent la chaleur ; il voit le chien peut-être assis sur un sol, avec son arrière onduler dans l’eau. Des voitures passent en contrebas, les rayons affaiblis de leurs phares dessinent faiblement un horizon bas, dans la terre, où les yeux du chien s’écartent avec leurs reflets. Les yeux s’écartent vivement sur le côté à chaque aboiement. La gueule engouffre l’eau à chaque inspiration. Elle s’élargit ; il n’y a plus que la bouche qui regarde l’homme. L’homme n’entend plus d’aboiements, il se sent emporté. La bouche est noire et chaude, les chaussures craquent, il ne pleut plus. Au bas, quelques morceaux de bicyclette dégringolent de l’escalier avec l’eau, se heurtent contre un morceau de ciment et s’immobilisent là.

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Marche. Marche encore. Marche toujours. Avec ce bleu qui te traverse, cette colonne d’humains, ces ciels éclaboussés, cette fêlure. Marches de marbre, marches de bois, de verre et de métal, ton escalier appelle. Il n’y a pas de cage, pas de bouton, pas d’étage, pas de pallier, tu t’élances et montes dans tes tourelles, dans tes rêves en colimaçons, tu croises d’autres, qui, comme toi descendent et n’envisagent pas la fin, qui tentent de monter mais toujours s’écrasent, butent sur une porte fermée, une volée d’escaliers hostiles, sur un cul de sac, une cave impraticable, sur un couloir noir, marche. Marche encore, nez au sol, laisse aller les sources et les humeurs malignes s’écouler de toi et ne te retourne pas car le sable s’étend et les degrés s’effacent au fur et à mesure de tes pas, de tes errances en raidillons, de tes plongées, remonte, cale, trouve assise et déséquilibre, rétablissements in extremis, garde le jarret tendu, garde le cœur, monte encore, monte même si au fond tu sais que tu chutes, la mollesse de tes pas à présent, leur insignifiance, ceux des autres et les tiens comme martèlements vains, comme horloges vers ce qui ne se peut, pas innatentifs, pas oublieux, pas désarmés, invente le degré suivant, creuse, lève haut le genou, balance corps en avant, l’heure s’épanouit, débarrasse corps, transforme matière, cherche beauté, cours sur marches en épaisseur de nuit, tombe un peu pour la griserie du tour de reins, ris beaucoup, fraternise, garde tête droite, pas de rampe, marche avec ce bleu qui te traverse, ces éclaboussures et ces ciels, pas d’autres fois, pas d’autres marches possibles que celles de ton pas sur le degré des jours.

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La première porte donne sur le Grenier du Guerrier. On y accède par un vieil escalier en bois. À chaque pas, marches et contremarches grincent, craquent, et ça brinquebale. À se demander si chaque fissure, si chaque brèche, ne s’élargit pas. Si l’escalier ne va pas finir par se dérober. Mais c’est bien ce qui est arrivé, non ? Il a fini par se dérober. Il est toujours là. Toujours plus vieux. Toujours plus croulant et vacillant, dans l’obscurité. Toujours plus gros de la fraîcheur, de l’humidité, de la légère mais tenace odeur de moisi, et des pièges tendus par les toiles d’araignées – de véritables voiles dans les coins – qui envahissent le grenier. Mais en même temps, dans ses tremblements et dans son espèce de déhanchement sous mes pas, n’est-ce pas lui qui, durant l’ascension, se manifeste à moi (peut-être comme dans le Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp) ? N’est-ce pas moi qui finit par me dérober ? Parce qu’on hésite à avancer maintenant. La marche : elle s’est affaissée ou il y a quelque chose dessous ? On a vite retiré son pied. On a perdu l’équilibre dans l’élan et la rambarde a plié sous le poids du corps emporté par lui-même. On s’est alors jeté de l’autre côté, côté mur. Sans bouger. Oui. Pas bouger. Et pendant combien de temps ? On pourrait faire demi-tour. On pourrait redescendre. Mais on est déjà loin. Trois marches ! C’est bien trop haut pour sauter maintenant. Et puis là-haut… Alors, le calme revenu, on poursuit l’ascension en escalade, toujours plus agrippé au mur car les marches se plaignent. Quand la main finit par sentir le sol du grenier, l’œil par caresser le plancher aussi frais que les marches qu’on vient de gravir. C’est comme si elles se répandaient maintenant à l’horizontale. Et d’autant mieux qu’il n’y a rien dans ce grenier. Rien que l’obscurité zébrée par les persiennes de trois lucarnes. Rien qu’une malle, là-bas. Rien qu’un casque prussien, aujourd’hui introuvable. Rien que le grand-père de papa, qui a rapporté ce casque de la Première Guerre. Rien que les lits à roulettes, où papa et son grand-père dormaient. Rien que le glissement des lits au milieu du grenier, sous l’effet d’un tremblement de terre. « Le pauv’ vieux qu’avait rien entendu, rien senti, savait plus où il habitait ! » La seconde porte – la même – permet de descendre à la Cave aux Mineurs. Il y a là un établi en parfait désordre. Recouvert et entouré de tous les outils, de tout le matériel de bricolage possible : marteaux, tournevis, pinces, clés en tous genres dont une en S, très grosse, bleu ciel, et quelques taches de rouille ; des vis, écrous, boulons, rondelles fabriquées avec des pièces jaunes percées ; et des calepins orange, des gros crayons plats de maçon rouges, et ces feutres noirs Rhodia, indélébiles, tout imbibés d’on ne sait quelle substance aussi étouffante qu’enivrante. Et le masque du poste à souder… On n’y voyait rien. Sauf l’embrasure de la porte ouverte. Sauf le soleil, tout vert ! Il y a aussi des cages à tourterelles. Des petites, des grandes, des moyennes. Des parallélépipèdes rectangles, faits de montants métalliques soudés et d’un grillage fin attaché à l’aide de fil de fer. Empilés les uns sur les autres, ils s’étireront dehors sur des dizaines de mètres pour des centaines de tourterelles. La seule cage achetée, c’était pour les perruches. Et les petits mandarins zébrés, bec orange, au chant bien plus complexe et harmonieux que les jingles et mélodies de jeux électroniques. Il y a des télés. Plein. Entassées les unes sur les autres. Des petites, des grosses. Aristona, Grammont, Radiola, Schneider. Papa les répare, avec des instruments fins d’électricité, d’électronique – et le lourd oscilloscope ; son petit écran dessinait des vagues vertes –, qu’il a apprise à l’aide d’un manuel en cinq tomes de couleurs différentes. Mais je ne le vois pas le lire. Juste la tête dans un tube cathodique, parfois des ampoules ou un vieux poste TSF. Un manuel ouvert, écorné. De toutes petites vis dessus, le tournevis, le fer à souder, un circuit intégré. Et les volutes de fumée. Et les plombs qui sautent. Il y a encore des caisses, des cagettes et des cageots. En bois. En plastique, rouge bordeaux. Emboîtés, amoncelés les uns sur les autres. Partout. Vides, avant les milliers de tomates (des Ferline). Et la porte est condamnée. On doit accéder à la cave par en haut. Par ces marches, ces planchettes de bois bancales en équilibre d’autant plus instable sur des parpaings nus – disposés sur une terre que papa aura creusée, dégagée, charriée, nivelée, tassée, surtout au pied de l’un des murs porteurs de la maison – qu’il fait noir, même avec la lumière (une baladeuse suspendue, blême). Et qu’une marche, en particulier, surprend. Mais laquelle ? Était-ce d’ailleurs toujours la même ? Idéal pour le train fantôme, non ? Et le masque à soudure ? Et le casque à pointe disparu ? Et cette porte battante.

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L’escalier se faufilait à flanc de colline entre les maisons plongées dans l’obscurité. Les marches en bois- de larges planches- avaient été tout simplement enfoncées dans la terre sans autre structure de maintien. Elle montait avec précaution à la lumière de sa lampe de poche. La pluie avait cessé. N’ayant jamais pris ces escaliers de nuit et encore moins avec ce sentiment de brûlure incroyable dans la poitrine, elle s’appliquait à chaque marche. Ses chaussures boueuses faisaient un bruit spongieux comme si elle avait des ventouses aux pieds. Se presser tranquillement, s’arrêter régulièrement - on le lui avait répété quand, plus petite, elle montait l’escalier monumental menant à l’école. Elle a dirigé le faisceau de lumière vers le haut. L’escalier s’engouffrait dans le noir. Elle savait qu’après cet escalier, il y en avait un autre, en métal, plus stable bien que plus raide. Elle s’est penchée de tout son poids afin de donner à son corps la bascule nécessaire pour grimper plus vite. Juste avant le plat d’un petit chemin qui tournait sur la droite, les marches se sont resserrées, la poussant à maintenir la cadence. Le deuxième escalier -tout aussi précaire – s’est mis à vibrer sous l’impact de ses chaussures et le tremblement s’est propagé dans la rambarde. Une dizaine de marches - elle les connaissait par cœur, passant par là tous les matins. Elle a redoublé d’efforts, s’aidant de la rampe froide. Drôle de sensation quand son pied, prêt pour une marche, est tombé dans le vide avant de rencontrer le sol. Le chemin caillouteux se profilait sur la gauche mais c’est la sensation renouvelée de brûlure à l’estomac qui lui a asséné de presser le pas jusqu’au bâtiment du laboratoire de sciences. Une seule fenêtre était éclairée, au cinquième ou sixième étage. Elle s’est mise à courir. Sans réfléchir, arrivée à la porte d’entrée, elle l’a poussée. Elle était fermée. D’un doigté fiévreux, elle a composé le code d’ouverture, puis retenu le battant de la porte jusqu’au cliquetis de fermeture. Une odeur de javel flottait dans la cage d’escalier. Sur la droite de l’ascenseur elle devinait l’escalier en marbre. Dès les premières marches, elle s’est mise à faire la course avec elle-même, les marches s’empilant de plus en plus vite, comme catapultées. Le bruit d’une porte claquée suivi d’un martellement de bottes dans la cage d’escalier l’a arrêtée tout net dans son élan. À la lueur soudaine de l’éclairage sur le palier du dessus, elle s’est accroupie, cherchant à se fondre dans le marbre. La minuterie électrique bourdonnait comme un insecte se jetant par à-coups contre une lampe. Le silence de l’obscurité a suivi le grincement d’une autre porte. Elle s’est relevée, a rallumé sa torche pour reprendre sa montée sur la pointe des pieds. Au palier suivant, il y avait le couloir sur la droite. Ensuite, un petit escalier en bois. La première marche a craqué. Elle pris sa lancée pour une envolée sur une vingtaine de marches, les frôlant à peine de la pointe de pieds. L’escalier s’arrêtait devant une porte. Elle a repéré la poignée et une fois dans la pièce, s’est dirigée vers le fond. Elle a balayé le mur du faisceau de sa torche jusqu’au coin où se trouvait la corbeille à papier. Trop tard- ils l’avaient vidée...

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une marche, une marche, une autre encore, ce sont des marches cristallines, transparentes, escalier de verre, elles sont transparence, appliquée, à la dénivellation régulière, escalier improbable, tu existes pourtant, on ne te voit pas, on peut juste t’imaginer, doublure protégeant les pierres, usées, blanches, miroitantes sous le soleil Méditerranée, les colonnes à l’arrivée sont rouges et la fresque bien à l’abri, mais qui donc est là, et ce, depuis dix mille ans, assis à l’ombre de l’olivier, méditant et projetant son ombre sur la terre asséchée, citoyen du monde devenu, Icare où es-tu donc, s’est-il demandé, enlisé dans sa nasse de pierre, il a levé alors les yeux vers le ciel plein de lumière, acédie chaleur, nécessaire ascèse, que les dauphins des fresques n’arrivent à rafraichir de leur eau claire, marche sans limon ni claire-voie en sa trouée de vide, échappée décalée contre échiffre dure, ce sont des marches claires à même la pierre, elles l’épousent si fermement qu’elles la font exister, et peut-être même durer, et dans son balancement, de pas en pas, l’escalier de verre s’est découvert comme par surprise, un amour nouveau pour le jour vertical laissé entre les volées, qui ne s’arrête et continue de compter et ses pas et son giron, il calcule mais sans doute nul ne le voit, que n’es-tu l’âme du lieu, escalier de verre, s’est exclamée alors son amie la cigale, en son été d’éternité.

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A mi-parcours d’un escalier à moustache, un gros tuba de Cuba soufflait ; du même teint cuivré que la pomme de la rampe, il montait ; tout en le suivant du regard, je descendais.

L’escalier en lui-même n’avait rien d’extraordinaire. Des moustaches normales, du chêne, l’indispensable greffier, toujours à ronronner sur le do, des portées de douze noires entre chaque palier, cinq étages du sol à la clé.

D’humeur palindromique, pareil en cela à la plupart des escaliers âgés, il gémissait sous le poids des instruments regagnant le confort de leur étui ; se plaignait quotidiennement de comment l’usaient ces continuelles allées-venues. Fort heureusement pour lui, son sort s’améliora considérablement dès que Piano se fit livrer. Planté sur son estrade, monarque sur son trône, Piano, depuis belle lurette, ne quitte plus son loft avec terrasse ; régulièrement, à la mélancolique saison des gammes, l’accordeur grimpe jusqu’au cinquième retendre les câbles, changer les cassés. Avant, à chaque sortie ou quand Monsieur revenait d’un concert, des courses, l’escalier tremblait de toutes ses marches, les barreaux se serraient (la peur resserre les barreaux), la rampe se faisait toute petite, minuscule. Six fois qu’il a fallu la changer. Toutes les marches se souviennent du coup où Monsieur s’est vautré. Sa pédale gauche a glissé sur une des cymbales de la batterie du troisième ; celle qui loue en face du trombone ; une vieille qui tremble au moindre balai et sème ses caisses voilà ce qu’il a déclaré, or je sais qu’il n’en est rien. Il était bourré ; il boit et d’avoir eu un pied cassé, un barrage fêlé, des touches arrachées plus une série de marteaux à changer ne lui a pas suffit m’a confié Oscar.

Je salue le tuba. Un grognement en guise de réponse. Il stationne devant la porte du dealer. Pas celle du jeune Synthé au béret multicolore, sympa, cool, non, pas lui, l’autre ; celui à la sonnette qui joue « Heili Heilo » ; un air que le paillasson, un esclave xylophone ramené du bon vieux temps, ne goûte guère. A la première mesure Xylo sue de toutes ses lamelles, angoisse, guettant le pas de son maître, alors que les barreaux, eux, passéistes comme cochon, versent une larme nostalgique à chaque fois que l’on sonne chez Clairon ; le carillon du quatrième les ramène à leur jeunesse quand passaient les jambes de ces uniformes impeccables, virils, sévères ; ils aimaient à voir ces chaussures, brillantes, noires sur un air martial descendre, attaquer les volées, ces instruments élégants, propres, disciplinés aux mains gantées, aux doigts lisses, que la lisse, à qui rien n’échappe, vomissait autant que les notes de ce chant qu’elle qualifie de barbare, ne manquant pas une occasion de rappeler aux barreaux débiles l’aube tragique ; les deux familles du troisième, les Morgenstern, les Roms sous les combles, emmenés tambour battant par ces chantres des ténèbres et qu’on a jamais revus. La caboche défoncée de Clairon vient d’apparaître dans l’entrebâillement de la porte. Un vieux clairon de la légion, rayé de partout, cabossé, vaseux, évasé, mal embouché. Clairon n’est pas clair mais propose de tout : du chant toxique aux sonneries exotiques en passant par des Lieder frelatés, poudre de soupir, croches en cachet, la blanche pas chère, bécarres de coco, dièses psychotropes, cristal d’octave, son catalogue de sirènes au large éventail de tons disponibles et j’ai même connu un saxo doré qui s’est ruiné les touches à ce jeu là. Tout son canal auditif y est passé. Le clairon boucle le blindage de son bunker. Le tuba est entré ; il est accroc aux tubes mais ceux du clairon puent la mort.

Empilés jusqu’au plafond des cartons de partitions, de 78T, vinyles, affiches de concert, courrier d’admirateurs, du bazar à la Guitare et qui gêne les autres locataires mais la star s’en tape. Madame a connu Kiff Lee Jekiff, Madame était sa favorite, son bijou et Madame balance des riffs, Madame a le blues, le rock qui colle à sa nuisette et peu lui importe que le Gaffophone peine entre la rampe et les colis, que le Père Tymbale ait failli laisser sa peau sous la pile écroulée ; Madame se fait les accords. Syndrome de Diogène, Madame n’a pas la place dans son dédale d’armoires, d’étagères, de valises, caisses accumulées et Madame imagine que le palier lui appartient sans compter qu’elle a le culot de se plaindre des Violon, du second. Ça grince, pleure, geint, miaule, se lamente toute la nuit en d’interminables étirements dit-elle et ça, Madame ne supporte pas or, c’est faux. Les Violons dansent sur le toit. Sous la lune argentée comme un 33 tournant sous le saphir, le diamant des étoiles, les Violons s’amusent le dimanche ; quand on les oublie ils font du feu, pas loin de la rivière, tournoient, tourbillonnent en pluie de note polychromes, voltigent dans les escarbilles, tambourins, claquettes, bracelets puis dans un ultime et langoureux mouvement d’archet descendu jusqu’à la voilette légère et rosée de l’aurore, dans les derniers soupirs de la braise on les entend s’éteindre, s’endormir comme s’endorment les anges, en voyage. Les Violons sont d’ailleurs, en roulotte ; des chemins naissent sous leurs pas. Oscar qui n’a jamais bougé d’un seuil me l’a souvent seriné : « je connais le monde » alors entre deux marches, je posais le chiffon luisant de cire et l’écoutait. Il est étonnant, incollable sur l’immeuble sauf le gros œuvre « car je ne suis apparu qu’après » mais pas que l’immeuble, la rue, la ville et loin au-delà des Montagnes Gelées, loin au-delà des Eaux de la Nuit et sais-tu poursuivait-il que le monde passe par nos cages, que nous n’ignorons rien de lui ni des rumeurs qui courent dans la musique, la toute puissante musique, ni des orages symphoniques sur les orgues de la mer, ni le piteux concert des nations, ni la triste complainte de l’homme quand il gravit péniblement nos marches, ni le soleil dans la main sacrée du ciel, l’odeur de la cire, les baisers sur le palier, nous n’ignorons rien.

Oscar, sacré Oscar, l’accordéon d’un géant déroulé dans une cage de résonance. Pas facile pour un petit Triangle sans instruction, juste bon à frotter le marches et « que ça brille » hurle Tambour, le concierge, un vieux salaud complètement barjo qui troqua le petit Équilatéral contre une baguette fendue. Le petit qui se repose, réajuste ses angles aux épaules. Dans cinq minutes Mandoline, sa meilleure, sa seule copine rentre du solfège. Et le monde soudain de valser dans un escalier ciré, la musique si douce comme un ruban de fée de s’enrouler autour des barreaux surpris, le monde est musique, musique, musique sur ses touches de chêne le piano à bretelle enchaîne les harmoniques, le xylophone pleure, demain les petits s’en vont. Demain s’en vont retrouver le grand Orchestre des Chemins, s’en vont libres dans les Musiques du Mystère, libres de se réveiller au bord d’un rivage, libres d’écouter le ressac tel un roulement d’arpèges venu pincer, bercer, charmer les galets, les cigales et chaque vague, dans le lent courant des livrets de la Mer, dans un bruissement de cymbales écumeuses, de délivrer les gerbes, les rythmes secrets, scellés du silence ; on dirait un filet, une gaze d’azur dorée prise encore dans une mince pellicule de nuit.

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La maison du bord du lac était partagée en deux par un épais rideau de velours rouge qui faisait des habitants de la partie supérieure les spectateurs de la partie inférieure, ou des habitants de la partie inférieure les spectateurs de la la partie supérieure, selon l’angle où l’on se plaçait, et selon les années, puisqu’il arrivait que l’on loge en haut ou en bas. Derrière le rideau, un escalier s’enfonçait dans les entrailles de la maison en tournant rapidement sur lui même, comme dans certaines tours de châteaux-forts, excepté que la cage d’escalier n’était pas ronde mais carrée, et une corde avait été fixée au mur pour prévenir les chutes - à ma connaissance il n’y en eut pas, bien que l’escalier soit fort sombre, en plus d’être étroit, car il n’y avait aucune source de lumière ; on arrivait au niveau inférieur dans un couloir sans fenêtres ; immédiatement à droite s’ouvrait une chambre désignée comme celle des enfants, à gauche un accès à l’atelier du grand-père qui donnait lui même sur le jardin par des marches de pierre, mais où nous n’avions pas le droit de pénétrer en son absence ; juste à côté se trouvait la porte (presque toujours fermée à clés) d’un grand débarras à l’odeur de terre et aux murs couverts d’étagères que l’on appelait la cave, même s’il se situait au même niveau que le reste des pièces - salle de bain, cuisine, chambre, loggia - qui constituaient la maison du bas (son statut de cave pouvait être justifié par le fait qu’elle se trouvait de fait semi-enterrée, la maison étant appuyée sur la côte et ne donnant sur l’extérieur à ce niveau que du côté du jardin, qui lui même était étagé et comportait quelques petits escaliers de pierre sèche fréquentés par les lézards et les fourmis ; nous y avions aussi notre maison, une cabane aménagée à même le sol dans un gros buisson de buis, où nous vivions accroupis).

Au dessus du rideau rouge commençait la vie aérienne, avec un changement si abrupt dans la lumière et dans l’espace qu’il était difficile de concevoir que le grand escalier de bois clair qui prenait son envol sur le même palier puisse constituer de quelque façon que ce fut un prolongement du précédent, car la cage d’escalier était ouverte sur un vaste couloir et le mur du fond troué d’une immense fenêtre ; quand au plafond, loin au dessus de nos têtes, c’était celui de l’étage supérieur, et, lorsque le soleil était à l’ouest et faisait craquer les larges marches, on pouvait être tenté de s’y asseoir pour lire un des livres de l’étagère située sous la fenêtre : il y avait là plusieurs livres ennuyeux de Jean d’Ormesson, quelques romans de Joseph Joffo, l’autobiographie romancée d’une des filles du dernier sultan de Turquie ; il y avait surtout Le Grand Meaulnes. La lecture n’était pas si inconfortable, on pouvait monter quelques marches pour suivre le soleil, de petites poussières s’envolaient dans les après-midi creuses, on était ailleurs, et lorsque le soleil n’éclairait plus l’escalier on poursuivait la lecture dehors ou dans sa chambre, sauf quand le repas était prêt, alors il fallait laisser le livre ; parfois aussi on se faisait appeler du haut de l’escalier parce que l’on devait se laver, s’habiller, se préparer à sortir, on se hissait alors à la rampe en traînant des pieds, on arrivait sur le palier dans la chaude odeur du parquets de bois, face à l’étagère contenant d’autres livres qui constituaient de nouvelles tentations ; au dessus de cette armoire, j’aperçus un jour la forme d’un carré découpée dans le plafond ; mon oncle m’expliqua qu’il s’agissait d’une trappe donnant sur le grenier, que l’on ne pouvait ouvrir que si l’on disposait d’une échelle, et depuis ce jour je surveillai cette trappe, car si auparavant je ne l’avais pas remarquée, à présent je ne voyais qu’elle, et il me semblait qu’elle remplaçait et surpassait à elle seule toutes les cachettes dont nous disposions à cet étage, dans le cagibi, derrière la porte des toilettes, dans le placard de la salle de bains, sous les lits ; son existence justifiait le frisson qui m’avait toujours saisie lorsque venant de l’escalier je passais devant la porte de la chambre sombre côté rue et pénétrais par la porte du fond dans la petite salle de bains qui communiquait avec la grande chambre : il y avait là au dessus de nos têtes quelque chose qui demeurerait à tout jamais dans la pénombre, inaccessible, comme un nuage noir au dessus de la montagne, immuable, comme les eaux du lac qui à une certaine profondeur ne changent pas de température avec le passage des saisons ; car nous n’avions pas d’échelle.

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On n’y voit goutte, c’est un noir de suie, de celle qui colle aux semelles des chaussons d’hiver ; je ne dois pas oublier la septième marche car elle est beaucoup plus haute que les dix autres, beaucoup plus étroite aussi, pointe du pied droit d’abord, pointe du pied gauche ensuite, ne pas glisser. Je guette les frôlements suspects tant les rats pullulent. De la main droite, je tâtonne la paroi moite de l’extrémité de l’index, j’ai peur des araignées. Mentalement, je passe en revue les gestes à faire lorsque je devrai en bas m’enfoncer dans l’obscurité laiteuse jusqu’au fond de la cave. Premièrement, prendre la pelle posée contre le garde manger en bas à gauche de la dernière marche ; deuxièmement, ratisser le sol bruyamment du bout de la pelle en m’approchant de la montagne de charbon dont il ne faut pas craindre l’ombre puisque ce n’est qu’une ombre. Troisièmement, entailler le tas. Quatrièmement, charger de toutes petites pelletées dans le seau en fer en supportant stoïquement le fracas sec et métallique des boulets frappant le fond du seau ; cinquièmement, remonter à la cuisine en reposant le seau sur chaque marche pour soulager l’entaille faite par l’anse de fer dans la paume de la main. Deviner au dessus de ma tête l’ombre des marches conduisant au premier étage dans leur relief inversé ; monte au lit me disait-on et je monte dans mon souvenir ; en tenant contre moi la briquette brûlante glissée dans le sac de coton cousu maison, en sentant sur ma langue au fond de ma bouche le goût amer de l’huile de foie de morue, en me coupant marche après marche des éclats de voix et je monte quatre à quatre pour enfin me glisser sous l’ édredon rouge foncé entre les draps blancs épais molletonnés encore glacés ; l’autre gros édredon de plumes d’oies, le jaune d’or, c’est celui de la chambre secrète au troisième étage de l’aile vide ; montée raide droite étroite coincée entre deux cloisons, ça monte en puissance dans cet escalier là, ça sent la colère et l’espérance, ça promet la délivrance prochaine, ça chante à tue tête Be Bob A Lula, ça se cogne aux murs et ça rêve de liberté ; tout à l’heure, quand la maison se sera endormie, j’en dévalerai la pente comme un oiseau en chute libre mon corps sous cape s’élançant dans la nuit givrée de l’hiver meusien.

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et soudain vous prend l’envie saugrenue de faire le compte du nombre de marches montées-descendues dans une vie, déjà la seule pose de l’addition vous donne le vertige, tandis que dans le même temps une montagne d’escaliers plus haute que le toit du monde se dresse devant vous et vous effraie tant elle vous semble inaccessible et puis la prise de conscience vous laisse bouche ouverte face à une vérité inouïe : vous avez bel et bien gravi cette montagne dans une sorte d’escalade au long cours non programmée, par inadvertance et à votre insu, ce qui a pour conséquence immédiate de déclencher une nouvelle sensation vertigineuse ; découvrir en effet que vous avez sans doute passé plusieurs années de votre vie à monter et descendre des escaliers est tout à fait déstabilisant, tous les signaux de vos circuits internes passent au rouge et clignotent vous enjoignant de faire diversion vite vite Escargot mirago montre moi tes cornes autrement j’te tue c’est là toute la riposte qui vous vient, hélas le premier mot de la comptine que vous chantiez enfant au lieu de faire fuir la cause de votre trouble vous y ramène et de façon plus prégnante encore, vous voilà à cause de l’escargot de la chansonnette dans l’escalier en colimaçon qui mène au clocher de Notre dame de Paris – quand elle débarque ainsi pour vous maintenir la tête sous l’eau vous cessez de croire que la pensée analogique est un cadeau –, l’étroitesse de ce sacré escalier se répercute sur votre tuyauterie interne, sensation soudaine et brutale de rétrécissement, l’air ne pénètre plus qu’avec difficulté jusqu’à vos poumons et la matière dont est fait l’escalier, cette pierre décolorée froide prend possession de vos tripes les laissant exsangues et glacées, la vague prioritaire des gens qui descendent colle à la paroi votre corps devenu un bloc pétrifié ; tout se met à tourner à tourner l’escalier vous a passé jusqu’à son tournicotis la boule vous tourne vous tourneboule vous chamboule êtes-vous en train de devenir maboule comment mais comment faire cesser le maléfice instinctivement vous vous jetez dans le flot descendant pardon pardon pardon à la recherche de la sortie, sans obtenir aucun résultat, rien, pas même votre malaise ne peut faire avancer plus rapidement l’essaim humain qui bourdonne tout autour de vous, il continue de s’écouler à la vitesse d’un escar... non non surtout ne pas prononcer le mot qui a déclenché le sortilège, si l’air ne vient plus à vous c’est vous qui irez qui devez aller à l’air libre pour respirer, pour retrouver votre calme que diriez-vous d’un arrêt sur palier sécurisé ? cherchez bien, vous en connaissez au moins un ; voilà vous y êtes ; vous pouvez reprendre votre souffle, tout va bien, vous êtes à jouir du paysage bien installée sur cette plateforme qui coupe la montée des escaliers – plusieurs centaines de marches pour arriver à la Citadelle construite par Vauban, trésor incontournable de la ville, vantée aux touristes dans tous les dépliants du Syndicat d’Initiative –, mais non voyons, vous ne pouvez pas, vous ne pouvez plus emprunter les escaliers qui mènent à la Citadelle, ils sont fermés, inaccessibles au public depuis que la gendarmerie située juste en dessous redoute un attentat ; en craignant pour sa sécurité la gendarmerie ne craint pas de vous priver d’une porte de sortie ni d’une bien belle promenade, vous hurlez intérieurement Merde à Vauban et à toute la clique de ces flics paranoïaques, vous ne comptez plus maintenant que sur votre saine colère pour vous sortir de l’escalier plus très catholique où pour le moment vous tournicotez encore ; vous songez alors (vous pouvez de nouveau parce que grâce à la colère votre machine à penser s’est remise en marche et tourne à peu près normalement) que vous habitez depuis plus de quarante ans au dernier étage, à part quelques avant derniers pour dire l’exacte vérité, dans des immeubles anciens évidemment sans ascenseur ; vos escaliers vous les avez montés à pied des décennies durant avec le poids des sacs de courses, le poids de votre bébé, celui de vos chagrins, sans rechigner jamais, la beauté d’une vue, la luminosité, la tranquillité à un prix que vous paierez jusqu’à ce que vos jambes ou votre cœur vous disent stop, mais ce n’est pas près d’arriver puisque vous avez été chèvre dans une vie antérieure, la grimpette ça vous connaît, c’est un jeu très plaisant, une pente faite d’escaliers reste une pente, à monter à dévaler en se laissant au passage caresser le poil par le vent ; le vent vous prend par surprise un après-midi, un vent annonciateur d’orage, il éclate, en quelques secondes vos vêtements vos cheveux dégoulinent vos lunettes s’embuent, les larges marches de l’escalier en bois construit par les scouts qui devaient vous faciliter la montée jusqu’au fort deviennent glissantes, vous trébuchez à chaque pas, continuer à avancer est tout aussi délicat que rebrousser chemin, vous voilà entravée une fois encore, cette dégringolade ne finira-t-elle donc jamais ? vous êtes au trente sixième dessous quand une certitude vous tombe dessus et achève de vous enfoncer : non seulement l’enfer existe mais un interminable escalier-escargot y conduit et vous vous êtes prise dans la spirale, au supplice, vous vous apercevez errant à perpétuité dans les dédales d’une gravure de Piranèse, vous êtes sur le point de baisser les bras quand la vision d’un escalator vient vous apporter réconfort, descendre aux enfers soit, mais qu’au moins cela se fasse sans votre participation active, sans que vous ayez à fournir le moindre effort, puis soudain vous réalisez que ces engins là vont toujours par deux, il vous suffirait de sauter sur l’escalator montant et vous remonteriez la pente sans difficulté, sauter comme à l’entrée de l’adolescence quand vous effaciez d’un bond les sept marches que comptait l’escalier en béton de couleur indéfinissable dans l’immeuble où vous habitiez alors, vous preniez votre élan, quelque chose vous faisait surmonter la peur, vous vous lanciez dans le vide, l’atterrissage était rude, la secousse vous ébranlait tout l’intérieur, c’était pour ça que vous sautiez, pour vibrer, et c’est pour la même raison sans aucun doute que vous vous êtes lancée dans l’écriture échafaudant mot après mot le texte comme marche après marche se monte

un escalier


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sur celui-là, son premier, elle a appris à marcher, mieux, à en escalader les marches, d’abord à quatre pattes, en culottes courtes, les genoux grassouillets s’accrochant sans peine au béton, s’écorchant peut-être aux souvenirs flous ; puis de celui-là, elle a gravi debout les marches, posant les pieds sur le béton, dont plus tard elle apprendra le terme « brut de décoffrage », la main caressant les jardinières remplies de géraniums opulents en été, l’hiver le ciment froid, gelé, au printemps tournant le dos aux forsythias et aux pommiers du japon, dans l’odeur des lilas, nu-pieds, baskets et bottes, mains nues, gantées, escaladant les années qui passent ; aux jeux d’enfance, sauter une marche sur deux, jouer à la marchande sur les murettes, gratter au couteau la terre dans les angles des marches, en laver à grande eau le béton, s’opposeront l’ennui, le mépris, la belle indifférence de l’adolescence. Celui-là, rendu alors à sa fonctionnalité, qu’elle ne regarde plus, qu’elle connaît trop, qu’elle ne peut plus sentir, dont elle cherche en l’escaladant la clé qui l’en délivrera, les livres dans le sac, l’imagination, l’attente fébrile que les années passent, que les étapes vers l’ailleurs soient enfin franchies, elle le désapprendra. Jusqu’à ce que celui-là enfin ne soit plus qu’une vague échelle dans son souvenir alors qu’adulte elle en aura gravi tant d’autres, chambres, appartements aux derniers étages, escaliers branlants, moisis, de marbre, de solitude, de désir jusqu’à l’amant, marches gravies quatre à quatre, le désir coulant entre ses cuisses ; elle s’en souvient, de celui-là et des autres, à présent qu’elle vit au rez-de-chaussée de cette maison de retraite démunie d’escaliers, avec revêtements antidérapants et bandes de sécurité.

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Et le masque à soudure ? Et le casque à pointe disparu ? Et cette porte battante.

L’autan blanc de mars y joue. Il montre du grenier l’illusion du jardin et la cache aussitôt. Il renvoie aux lenticulaires de tout là-haut les souvenirs des tranchées et des travaux d’en bas. Mais la sirène de midi a le dernier mot, elle appelle aux pâquerettes de la ville, aux pommes au sucre du Jardin des plantes tant qu’on croit aux histoires vécues qui se terminent toujours bien pour tous, morts ou vivants. Mais au-dessus du placard aux images d’Epinal, il y a l’étagère aux livres pour plus grands, aux jours ordinaires il y a la sirène inquiétante de la gendarmerie, celle qui dit les accidents, celle qui prendrait le relais, s’il le fallait, du tocsin de mille neuf cent quatorze. Alors, je sais que je ne voudrais plus du casque du soldat pour moi et surtout pas de la baïonnette dont on ne sait pas de combien de sangs elle a été lavée. Je sais que je préfèrerais aux histoires d’achèvement celles qui s’évanouissent dans l’effondrement d’un escalier de verre. Je sais qu’il faut prendre la route montante. Il faut renoncer à la ville, aux sirènes des premiers mercredis du mois, à l’électrisation de la Séquence du jeune spectateur. Il me faut mettre mes pas dans les mots d’une langue incertaine qui cherche des destins de berger. Il faut m’apprêter à connaître la soif et l’éblouissement des soleils sans réserve. Ah, s’apprêter à voir les ombres qui se dégagent des lumières aveuglantes. Et surtout grimper pas à pas.

Une marche, une marche, une autre encore, ce sont des marches cristallines, transparentes, escalier de verre

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Tant qu’on est sous les jupes de la dame, ça va. L’escalier est droit et large, on grimpe à son rythme, tête en l’air et curieux, on observe autour de soi la structure interne du monument. On est content. En plus, on est tout seul. Enfin, moi j’étais toute seule. J’avais dix-huit ans, il y a longtemps. Les autres ne sont pas fous, ils prennent l’ascenseur, économisant leurs forces pour la fin ; on sait bien que les derniers étages se montent toujours par des escaliers dans ce genre d’endroit. Bien évidemment, j’avais l’intention de faire de même. Hormis qu’à mon arrivée tout un groupe de touristes asiatiques était déjà posté là. Si nombreux que les fournées d’ascenseur nécessaires pour les acheminer pouvaient en un clin d’œil être estimées à une demi-douzaine. Converties en temps, ça promettait des lustres. Alors, suivant la métaphore électrique qui décrit une subite décision incongrue quelque part dans le cerveau, j’avais disjoncté, et décidé de la faire, cette montée, entièrement à pied. Unplugged. Au début donc l’ascension est facile. On découvre la structure métallique d’Eiffel qui maintient debout l’immense coque faite de plaques de cuivre assemblées. Visite plaisante des entrailles de la grande silhouette vert-amande-oxydé, en pente douce. C’est lorsqu’on commence à fatiguer un peu que ça se complique. Car on croit avoir monté le plus gros, six ou sept étages, alors que tout reste à faire. L’espace se rétrécit d’un coup, comme si on se faufilait maintenant dans l’œsophage de la dame, un long canal étroit, avec des marches en colimaçon bien raides. Expérience de spéléologie verticale. Ainsi, après la joie d’avoir réussi, de réaliser ce premier voyage seule dans la ville de mes rêves, d’être au cœur du symbole, à cet âge où s’éloigner géographiquement des parents entérine le fait qu’on est si différent d’eux ; après cette fierté même, a surgi l’angoisse d’être digérée vivante par le monstre de cuivre et ferraille. Du métal, il y a en avait partout, des tonnes, des poutres en travers, des surfaces, des rivets, la marche suivante sous la gorge tandis que le plafond frôlait les yeux, sans demi-tour possible car le chemin est à sens unique. C’était ça, quitter l’enfance ? Définitivement ? Il fallait avancer, avancer dans cet escalier vert qui se déployait en tournicotant encore et encore. Kafka avait prévenu, la statue n’est pas si bienveillante qu’on le dit. Puis la vue s’éclaircit, la couleur redevient douce, c’est que la lumière du jour filtre quelque part. On se sent léger, beaucoup plus léger, aérien même, surtout au moment où on aperçoit, par une vitre, le sud de Manhattan au loin.

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La cour était pavée de pierres grises et carrées piétinées par les ans, les voitures à cheval, les landeaux, si bien qu’elles s’étaient enfoncées par endroit, le sol devenant inégal ; mais les trois grandes marches blanches du perron qui menait au grand escalier portaient les pas depuis des temps ancestraux avec une stabilité marmoréenne, assez larges pour contenir des photos de famille comportant plusieurs générations, assez douces pour que les enfants s’y assoient et parlent de goûters, de poursuites, de promenades - arrivant de l’extérieur on courait sur la plus haute marche pour regarder à travers la vitre si les flamands roses étaient toujours là dans leur boîte de verre en bas de l’escalier ( immobiles, il n’avaient pas de prénoms, venaient d’une lointaine contrée africaine, n’étaient plus très roses mais restaient fringants dans leur décor de roseaux) ; même en montant les premières marches on continuait à les guetter par dessus la rampe et à travers les piliers de marbre (bougeraient-ils un jour ?), donc on ne s’apercevait pas tout de suite qu’on était déjà à mi-chemin, là on se retournait pour admirer la grande pièce qu’on avait traversé, le vestibule : flaques de lumières, hautes vitres au dessus du perron, et on tendait le cou pour apercevoir le fond d’un mystérieux couloir au sol sombre qui s’ouvrait en face de nous, couloir à la destination inconnue car nous ne connaissions de l’immeuble que le grand appartement de la famille où habitaient nos grand-parents et notre tante ; je m’y aventurai une fois - l’endroit était tapissé de rouge et je crus y entendre un coeur battre, comme à l’intérieur de la baleine que l’on visitait à la Grande Galerie de l’Evolution, quand on allait rendre visite aux camarades des flamands roses que notre ancêtre amateur de safari et son riche mécène avaient offerts à la science (j’ai oublié s’il ya avait des portes dans ce couloir, et combien). Il fallait cesser de regarder derrière et monter l’escalier blanc, la main sur la rampe de pierre fraîche, c’était rassurant, marche après marche, tout droit jusqu’au palier avec sa grosse commode surmontée d’un immense miroir au cadre doré, là l’escalier tournait d’un quart de tour vers la gauche, on approchait du premier étage, deux immenses portes de bois avec par dessus des cornes d’antilope, trophée qui effrayait singulièrement ma petite soeur ; puis, à gauche des portes, alors que l’on s’apprêtait à continuer la montée, le regard courroucé de l’ancêtre en pied dans son cadre en bois, la main sur le coeur (ou à l’intérieur du veston ?), on baissait les yeux et on passait sous lui, à présent ça tournait et les marches était couvertes d’une sorte de moquette verte très fine, un peu comme celle que l’on trouve sur les tables de jeu, du moins c’est ce que je m’imaginais, l’escalier faisant une sorte d’éventail autour d’un espace central ; mieux valait marcher sur les côtés qu’au centre, sur les côtés il y avait aussi des fenêtres donnant sur une cour plus bas, et dans les angles quand mon grand-père devint âgé, il y eut des tablettes aux pieds plus longs d’un côté que de l’autre, le dahut version chaise, où il s’asseyait pour reprendre son souffle. Car cette partie de l’escalier était plus rude que la première, les marches plus hautes, c’était peut-être une punition destinée spécialement à ceux qui avait la disgrâce de ne pas être les héritiers de la branche aînée ; en haut de l’escalier vert, au bout d’une ultime volée en ligne droite, on arrivait au deuxième étage, et la malédiction se confirmait : un grand miroir était fixé au mur en face, on s’y voyait en contre-jour, la tête d’abord, puis le buste, et quand le miroir arrivait à peu près à la taille, arrivaient soudain d’inquiétants bois de cerf dont je surveillais la progression (inversée par rapport à la mienne, ils descendaient sur le reflet tandis que je montais) par le biais du miroir (n’osant pas me retourner pour les regarder en face), lequel miroir, constellé de multiples petites taches noires, me troublait. Là étaient les portes donnant chez nos grand-parents : celle de la cuisine à gauche du miroir, et la grande porte d’entrée à droite, moins haute et moins large que celle de l’étage en dessous (car en dessous les portes elles-mêmes, déjà hautes, étaient surmontées par une sorte de double fenêtre en bois) ; à droite encore l’escalier continuait, mais ce n’était plus qu’un filet d’escalier, à peine la place pour que deux personnes se croisent, et montait vers des étages (combles, chambres de bonnes) dont j’ignore toujours la configuration.

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On l’a bâti sans façons et sans chercher plus loin, pour faire le béton, que le sable même de la plage depuis laquelle il s’érige comme son prolongement solidifié, la première marche mi-ensablée et le mystère d’en imaginer combien d’autres encore par dessous que la plage aurait peu à peu recouvertes à force de mâcher le corail et la roche noire dont elle tire ce teint gris, presque le même que celui de l’escalier qui garde de sa matière première, pris dans le ciment, les cailloux et morceaux de coquilles, se détachant, plus clairs ou plus sombres, et devenus aussi familiers à l’œil qu’à la peau, tant s’y sont heurtés les pieds et aussi les mains, les genoux, à l’époque où l’équilibre n’est pas encore trouvé, où se forge le sentiment du territoire, du terrain sur lequel on accepte et cicatrise les douleurs. Comme si les pieds à y secouer leur sable en retrouvant l’appui dur des marches continuaient de bâtir l’escalier à chaque passage, comme si remonter vers l’ombre du jardin exigeait ce dépouillement que l’on parachèvera d’un coup de jet d’eau sur les mollets, l’escalier en haut duquel la mère est venue pour lancer l’appel avant de disparaître sous les arbres, prélève son dû des ébats de la journée, sédimente le vécu sur lequel la maison repose. Depuis la dernière marche la mère appelle à la remontée et interrompt à la nuit tombante le flux des chimères qui ferait plonger dans l’eau noire en croyant ne plus avoir besoin d’air, s’allonger dans la cabane bâtie dans la journée et manger les touffes d’herbes sèches stockées dans un renfoncement de rocher, en brûler une en ranimant un vieux briquet rejeté par une vague, lécher le sel gratté au bord d’une flaque évaporée, continuer à se battre dans la pénombre contre le frère ou l’ami jusqu’au plaisir de la chute conjointe et de la roulade dans le sable, corps chauds, maillots de bain humides : fabulation qui tombe par grains le temps de parcourir la douzaine de marches, le corps contenu lui aussi, reprenant ses dimensions en retrouvant le rythme familier qu’impose la montée, tendu vers l’injonction maternelle qui, contrairement à ce que la perception laisserait croire, n’a pas cessé d’être audible après que l’émission du son a cessé, et s’est déroulée comme une corde sur laquelle on tire, degré par degré, jusqu’à pousser le portail de bois.

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Escale – le visage face à la cascade perlant goutte à goutte dans l’odeur de vapeurs volatiles sous le ciel de gris se jouant du soleil ; on oubliait, rassurés, le vertige de l’escalier creusé dans la pierre. Escale d’hiver – nous contemplions les marches – maintenant de glace – creusées par les piolets, enivrantes par leur fragile transparence. Escale d’été – assis sur les premières marches de l’escalier en bois descendant entre les camélias, imprégnées du parfum de nos paroles au petit matin. Escales – nos ombres confondues projetées sur les marches chaudes, nous goûtions – en écoutant les arbres en contre bas – la fraîcheur des histoires que nous inventions sans fin. Le temps oubliait de couler le long de l’escalier où d’autres s’étaient appuyés, avant nous, dessinant – à chaque escale liés par le lent cheminement des marches – leur paysage

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Elle aimait les bords du monde, paliers et parapets, échelles et passerelles, s’avançant sur les arrêtes des toits, se dessinant des ailes dans le dos avec ses os. Mais elle vivait à l’ombre d’un escalier, je dirais même dans ses replis, à attendre le client puis monter avec lui – montée qui descendait. Il lui fallait du fric pour se casser, pas ici ou là précisément, juste loin, laisser glisser à ses pieds et se froisser cette vie comme l’une de ses robes. Elle haïssait les lieux qui lient – les milieux, ne désirant que début et fin, la minceur de l’extrême. L’escalier, c’était le pire, cette répétition laborieuse et médiocre du même, être tout un chacun entouré de voisins, manger, dormir, aimer, se fondre dans l’universel des sensations et des souvenirs qu’elle voulait déchirer, avec son orgueil d’ange. Envoûtante de violence. Elle glissa un papier plié sous la planche d’une marche soulevée aux ongles : « Ci-gît l’espoir »… « J’ai l’errance au cœur », disait-elle quand venait la langueur. Un jour, elle s’est passée de l’escalier – elle a pris la fenêtre. Sa mère s’affairait dans la cuisine. Surprise par la rumeur soudaine au dehors, elle est entrée dans la chambre pour l’interroger et a trouvé le vide.

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Voilà. Elle a redressé la tête tout doucement vers le sommet des marches qui crapahutent sur la butte, elle a levé le pied droit, s’est engagée sur le premier degré avec déjà l’idée imposée de toute sa fatigue à transporter, avec déjà …, a senti les minuscules gouttelettes de pluie en bruine sur sa peau, a aimé cette fraîcheur, s’est dit qu’elle l’accompagnerait jusqu’au bout, jusqu’au sommet invisible, dissimulé derrière ce gros dos rond qui le hérisse le pousse et le courbe en plein milieu, l’escalier, qu’il ne fallait surtout pas que ça s’arrête ce crachin, que sans ça elle ne pourrait pas tenir, se liquéfierait et s’évaporerait peu à peu, puis s’évanouirait d’un seul coup, dans l’effort et la chaleur qui allaient les envelopper elle et ses images, si cette douceur de caresse froide s’estompait, cessait de lui pianoter son léger piétinement de consolation ; alors elle pourrait aussi bien – elle le sentait – se racler l’âme à marée basse – s’échouer sur le trottoir au pied de la montée luisante, s’appuyer des épaules et la tête renversée contre le mur rugueux, sentir l’humidité traverser lentement l’épaisseur du jean serré, savoir ses cheveux mouillés collés sur son front et peut-être suspendue au bout de cette mèche châtain qui virgule devant, une goutte se mettrait à couler, hésiterait un instant très bref comme avant de se jeter du haut du plongeoir, tu sais quand les jambes tremblent un peu, et puis plongerait d’un coup agile et soudaine, se faufilerait juste à côté de l’oeil droit, s’alourdirait d’une larme importune – scintillerait facile le long de la joue.

Voilà – elle toute petite pendue au décor comme une griffe de croche sur sa partition – une ombre ténue découpée dans ce grouillement confus de la cour – tout autour un tourbillon de cris stridents et acidulés – leurs flèches vives cernées de ricochets – du haut des murs bas les grilles vertes quadrillent une mosaïque de bleu – tout autour trois sautaient à la corde – tout autour encerclés de métal rouillé d’autres jouaient aux billes au pied d’un large tronc pelé de taches blafardes – tout autour ceux-là riaient se poursuivaient – les hautes fenêtres sévères et arrondies surveillaient – elle blouse bleu foncé presque de nuit – le col claudine blanc à liseré rouge – jetait son palet, un bout de bois, un caillou, attention, tombera bien juste comme il faut – bonne case bon numéro, serai à la bonne place perdrai pas mon tour – et grimper au ciel – fera un saut deux sauts un pied socquette blanche un pied deux pieds un pied deux pieds sandales rouges brillantes comme le verni des bonbons à croquer enrobés de cette salive acide et sucrée, ses marches à cloche-pied un – deux – trois les comptait – les cases allongées au sol les poinçonnait – sautillait – regardez – moi voler sur ces morceaux de cour carrés – pas marcher sur les traits – pas flancher – un gué et ses îlots de pierres pour s’élancer – bondir jusqu’à cette eau de ciment blafard – jusqu’au chapeau de demi – lune couchée – jusqu’à ce ciel pâle et clos – et sautait retournait fière rieuse et le rouge aux joues – surtout ne pas tomber ne pas mordre le trait – autour tapaient des mains riaient criaient – rentrer oui rentrer sur deux pieds un pied deux pieds et continuer – autour criaient – la tête émiettée.

Voilà. Elle portait sa courte jupe rouge en tissu écossais, avec son damier de rayures et de traînées vertes et bleues, elle, et dessous la jupe courte les trames sombres et les dents de l’escalier roulant. En haut les fanons gris s’entrelacent s’épousent disparaissent dans le sol et dévorent la foule pressée qui tout autour parlent passent bousculent les gens comme une marée – un tumulte étourdissant de mille bouches ouvertes sur leur trou et de milliers d’yeux absents, de milliers de mains qui portent des sacs et qui tiennent qui montrent qui saisissent qui agrippent qui pointent, qui gonflent des poches ou pendent inattendues et vacantes comme des fleurs fanées ; un bourdonnement sourd d’éclats de ville emmurée et de lumières électriques – les vitres gorgées de clinquant – les devantures tendues aux berges glacées des allées marchandes – tous ces étages couturés de marches qui les escaladent comme des lézards, leurs pesées d’humains embrochés sur le dos.

(Entre nous elle l’a bien jeté un jour ce regard lumineux, si fier et circulaire, qu’elle se répétait en imagination du haut des marches devant la haute église – contente de son sort de bienheureuse – le bonheur rendu par éclairs pauvre et démultiplié de plaindre toutes celles qui ne l’ont pas – derrière elle les lourdes portes cloutées ouvertes sur le porche pesant, en contrebas sur l’esplanade les autres à applaudir – leurs vestes pliées sur les bras, les manches retroussées dans ce blanc farineux du début de l’été ; elle a enfoui son visage entre ces deux mains de l’homme, venues l’envelopper comme un bourgeon et s’est dit moi toujours en médaillon entre ces paumes et ces doigts si forts qui maintenant suivent et sculptent mes lèvres – ô leur fruit avide d’être mordillé, déjà d’en sentir le picotement humide elle l’a espéré, et puis la fête est devenue triste et alors retrouver comment un visage à soi, libéré comment des jours qui l’épuisent ? – comme on déguise et farde une femme devenue vieille, et redescendre lentement du haut des marches – en traînant un pied deux pieds ?)

Elle enfin redressée sur son lit ultime d’orante à genoux – voilà elle escalade son escalier dernier de volutes et d’images – agite ses bras maigres et nus tendus vers le plafond blanc – se tord les mains à saisir des cordes des rampes des spirales infinies surgies pour elle seulement – à peine un murmure inouï derrière ses lèvres craquelées et d’agitation muette : est-ce qu’il y aura pour moi quelqu’un derrière la porte quelqu’un qui attend et dira « entre au temps paisible » ? Quelqu’un pour nommer ? Quelqu’un pour le repos enfin de moi sous ce ciel brut de noir revêtu ? Quelqu’un pour l’amour de l’en-deçà rompu de moi ?

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Je sais, sur le toit mouvant du monde, le sable fuyant sous les pieds, les escaliers dans les ports, l’identité à prouver pour les nouveaux départs sur les océans au milieu des vagues indomptables, escaliers vivants où on monte et où on redescend sans calme jamais, les escaliers du vent vivifiant de l’enfance où tout est possible en haut des arbres, où on ne peut avancer sans tomber, les escaliers du grandir malgré soi parce-qu’on a pas le choix, ceux de la honte à grimper et jamais savoir si on va s’en relever, les escaliers colères, escalades, sans corde pour se tenir, ni rambarde en bois. Je sais sur les marches de mon escalier, toutes les traces de vie polies par tous mes pas.

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Le petit escalier de la cave avec ses marches en bois, bien usées par tant de passages, celles du bas où restaient déposés quelques graviers du sol ramassés par les chaussures qui finissaient par rayer le plan, qui se remontait péniblement lorsque j’étais chargé de boites de conserves pour la boutique lors de cette courte mais rude accession pour quitter le sombre et revenir vers le jour non sans avoir, d’un mouvement vif du bas du dos ouvert la porte, laissée tout exprès non crochetée, sachant qu’il n’était pas question de poser ma charge pour justement l’ouvrir. Lorsque j’étais enfant, bien que de tout temps depuis on m’ait affirmé que j’étais un gamin des plus sages, obéissant, pas embêtant ni exigeant, une bonne pâte en somme, je passais quelques heures en punition assis sur les marches du haut du petit escalier de la cave, sans doute comme d’autres étaient enfermés dans le placard à balais, au moins là j’avais de l’espace si d’aventure j’étais descendu arpenter le réduit entre les caisses empilées remplies des réserves commerçantes, mais le courage me manquait car haut comme trois pommes et gonflé de seulement quelques années, en plus d’être chétif j’étais aussi bien froussard, et restais donc assis sur la marche la plus haute attendant la délivrance. Je devais sans doute chougner un peu, trembler d’une frayeur alimentée par mes propres peurs qui ne me faisaient, en plein jour, ne pas aller bien plus loin que la zone faiblement éclairée par le soupirail, ancien passage pour les pelletées de charbon. Elle était froide, cette marche haute, pour mes fesses enfantines et je ne me souviens d’aucune des raisons qui me valurent ses séjours, sans doute assez courts. Elles sont froides, les dernières marches lorsque les portes restent fermées, celles sur lesquelles pourtant l’on a frappé en vain, et qu’il faut redescendre, vaincu par l’absence et son silence. Le petit escalier de la cave, avec ses marches en bois, pas plus d’une douzaine tant le local était tassé,et qui tournait en son milieu à angle droit, est resté dans ma mémoire comme un marqueur définitif de l’humidité, du renfermé, et il aura fallu bien du temps pour qu’en fait j’en sorte pour de bon, délivré de mes angoisses nées peut-être d’avoir fréquenté ce sous-sol, tel un enfer enfantin.

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C’est un escalier sombre, très sombre, comme laqué par la suie, dangereux, trop haut pour moi, sans contre-marches et pas aux normes, qui grince sous le poids des enfants, des cartables. Escalier de bois toujours, premier pallier : un Christ immense et dessous comme une niche ou s’entassent médailles, coupes, fleurs séchées, je sais que je ne finirai pas là (pas de bonnes notes ni de succès sportifs), souvenir fossilisé. Les marches se rapprochent et s’amenuisent, tournent en colimaçon, la trémie est une vis sans fin. En levant la tête, on voit la poutre, la fameuse poutre, celle de la légende noire des lycéens (une religieuse s’y pendit d’amour). On baisse la tête et on continue l’ascension ; c’est haut, c’est chiant, surtout à quatre heure du matin et avec cinq bières, l’ascenseur est en panne, j’habite au septième. Le revêtement plastique me colle aux pieds, me freine et je m’en dormirais bien là, le rebord de la fenêtre comme miséricorde, la tête contre le grillage. Mais non, je croise dans les étages des étudiantes plus chics que moi, Longchamp, talons. Tout la cage d’escalier sent la javel, en retard, je bondis et remarque à peine les photos proprettes sur les murs : les phares, la tempête, Locronan, les Abers. Mon sac me pèse, tape dans mes jambes, mais ce n’est pas le bon, pas d’annales, ni de calculatrice, bravo. Concours blanc, ça fait deux fois que je me trompe d’étage, demi-tour le cœur battant, on redescend, ici, peut être ? Je ralentis le pas, esquive trois gouttes café et pousse la porte. Ils sont déjà assis sûrement, cartables en vrac comme d’habitude. Je sais qu’ils m’attendent.

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Par quelle marche prendre cet escalier ? Je réalise en y pensant que dans les courts textes que je me suis risquée à écrire, il a déjà été question d’un escalier, mais que j’en avais fait un motif d’architecture plus qu’un escalier de mémoire. J’avais imaginé cet escalier en spirale qui serpentait dans les entrailles d’une bibliothèque de verre où le personnage venait se réfugier pour lire à l’infini et oublier son chagrin. Je ne me souviens plus comment j’ai ajouté un escalier au bâtiment. J’avais envie d’une image, l’escalier qui tourbillonne sur son axe pour fouiller le cœur du bâtiment, déranger ses perpendiculaires, s’insinuer au milieu des livres. Cette courte histoire est écrite mais puisque nous parlons d’escaliers, puisque nous écrivons d’escaliers, je pourrais réveiller le personnage, le faire entrer à nouveau dans la bibliothèque de verre et le suivre très près tandis qu’il monterait une fois encore les marches imaginaires. Ses pensées ne m’appartiennent plus mais je pourrais en le suivant laisser dériver les miennes vers les escaliers du passé. Je réaliserais alors que mon plus vieux souvenir d’enfance est peut-être une aventure d’escalier. J’avais presque trois ans et dans une maison en Bretagne, il fallait faire attention à l’escalier. Le fils des habitants de la maison avait failli tomber. Je ne me rappelle rien d’autre qu’un escalier en bois très raide et des voix d’adultes. Je me dis que cette toute petite fille de trois ans est restée nichée en moi et qu’elle se tient gravement, prudente, au bas de cet escalier dont il fallait se méfier. C’est un souvenir préhistorique, un souvenir de petite enfance dont le dessin s’est presque effacé, mais l’ascension l’a ravivé. Et puis, je pourrais continuer d’avancer sur les talons de mon personnage, de m’élever en tournant au milieu des livres et, laissant mes yeux se poser sur les tranches multicolores, je pourrais penser aux accidents, aux marches sur lesquelles j’ai trébuché et me suis cognée et qui ont laissé sur mes genoux des lignes bleues, à mes mains des écorchures. Je pourrais un instant, maintenant que nous sommes très haut déjà, regarder le sol, qu’on aperçoit à plusieurs mètres au creux de la spirale, vaciller une seconde vers le vide. Mais la silhouette cotonneuse de mon guide ne regarde pas vers le sol, elle continue de monter, vers le sommet de la bibliothèque, là où l’histoire se poursuit. Alors, je continue d’enrouler la rampe dans mes phrases, j’ajoute un mot à l’autre, ils s’empilent pour continuer l’ascension et je laisse l’escalier me porter vers le toit.

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Des pieds nus remontent du sous- sol par l’escalier de service ; un ciment usé avec la peinture rouge disparue sur le nez des marches, les parois en tuyau d’orgue jusqu’à la percée de la tourelle qui découpe une transparence. Il fait si brumeux que la chemise de nuit renvoie l’éclairage diffus. Poussées par la force de la spirale, les jambes connaissent leur boulot ; sur le palier, à côté de la porte du garage, dans son pardessus, tête penchée, Grand père. ….. Depuis combien de temps vis tu clandestinement sur le palier, s’ils savaient... et Mike qui en est mort… toutes ces années passées ..., un souvenir pas très bien entretenu, jusqu’à ta voix… Comment te nourris-tu ? Et déjà, la pensée de l’imminence de cette rencontre suffit à ranimer la conscience du sommeil.

Les murs gonflaient après toutes les pluies du printemps et l’escalier devait jouer de toutes ses marches pour les repousser sur leurs terrains. Des feuilles, partout, accumulées en tas, dans le coin des marches ; sur les pavés, la mousse glissante. Un Passage oublié. Survivance d’anciens cadastres correspondant à des propriétés qui avaient toutes succombées à des résidences. Mais encore le plus court chemin quand on est en retard et que la sonnerie bat son compte à rebours. Main dans la main, droit devant, on le grimpe vite sans se retourner. Surtout ne pas se retourner, laisser la tête en arrière, ne pas pivoter, juste se préparer à l’accélération éventuelle du cœur. « Ne pas faire attention, ne pas avoir peur, c’est ce qu’il attend » répète ma sœur. Je ne sais plus si je l’ai vu tellement que les consignes ont été multiples, affolantes, irrésistibles, tellement qu’on se hâte, tellement qu’on voudrait tout de même, tellement qu’on voudrait vérifier. L’exhibitionniste.

La buée opacifiait les carreaux de la verrière. Je m’enfonçais dans cette opulence de serre un peu cocotte des grands boulevards avec son faux marbre vert badigeonné sur le parement du mur, cloqué par endroit et le dessus d’un bon beurre frais quoiqu’un peu caillé. Anachronique comme des guêtres avec des gants de chevreaux aux couleurs jaunis. La rampe invitait à l’ascension, ne demandant qu’à projeter ses volutes de fer forgé sur l’écran des parois. L’amplitude des marches obéissait au souci du bon tombé, quand on n’est pas chiche sur le métrage de la traîne, et que l’escalier participe à la renommée de la maison. La hauteur de l’étage était taillée avec largesse, si bien qu’un entresol pouvait à l’aise s’y interposer, arrivant par un couloir dérobé vers les bureaux poussiéreux du commissaire-priseur ; il surgissait silencieusement ; suffisait de sentir le courant d’air, il était à côté, ou derrière, dans l’angle mort. La cage pouvait abriter dans son giron un ascenseur. Mais étique, gémissante, avec des portes battantes en bois qui sursautaient à chaque station, cette vieille dame fragile était hors service la plupart du temps. Et je montais chargée, les bras allongés au niveau des genoux, les doigts ligotés par les anses des sacs en plastique. Dans l’effort, je comptais les marches, et mes pensées en arceaux, si bien que je perdais régulièrement mes comptes. Premier palier. « Manufacture de Cravates de la Côte d’Argent ». Deux immenses portes, dans l’embrasure un tapis à feuilles sur du parquet en point de Hongrie, sur le seuil des vieux catalogues d’échantillon de tissus. Et reprenant des comptes approximatifs comme un ouvrage oublié, je poursuivais, trente- cinq, trente sixième marches, le deuxième étage. Dévolu à une école, le Cours Thomas, le bahut de la dernière chance pour des lycéens ballotés, traînant leur scolarité en écharpe. Je naviguais entre des adolescents épuisés soutenus par la rampe du mur ou pliés sur les marches qui révisaient ce que s’éventrait inexorablement à la fin de la journée dans des nuages de fumée. Le martellement serré des talons pointus venait piquer la quiétude de l’après- midi. Nerveux, ils avaient déjà entamé les premières marches. Deux étages d’avance. Encore une chance de ne pas affronter son nez effilé et son regard « onhabitepas icisionenapasles moyens ». Un charmant bibelot en biscuit, fine et coupante, une estampille du beau Paris. Je montais, plus droite, le métronome des talons m’avait bien réveillée, quarante et un, quarante- deux, mais bientôt les comptes se faussaient, je perdais la belle régularité des vingtaines. L’ovale de la cage se transformait en un carré plus aplati, la rampe perdait ses courbes et devenait tige de fer. Ça changeait de relief et d’époque correspondant à un rajout d’entre- deux guerres, on troquait la pierre pour le ciment. Les PTT. Et je montais un peu plus clandestine et plus ça allait, plus on abordait des locataires insoupçonnés, comme des nids d’oiseaux que seul le dépouillement de l’hiver va révéler. Le bruit métallique du rideau de fer de l’atelier descendu sur la porte de l’atelier lançait le départ du sertisseur et sa femme. Ponctuels. Madame, Monsieur. Et je montais et je savais que je précéderais Paulette de peu, rentrant, elle aussi des courses, mais celles des hippodromes qu’elle écumait tous les après- midi. Vincennes-Auteuil- Longchamp-Maison -Laffite. Elle misait, gueulait, perdait, sortait de cette foule que l’on voit s’engouffrer dans les bouches de métro ; vieille cocotte qui se vantait d’avoir côtoyé Rubirosa, et d’autres bella figura aux noms éventés, qui maugréait sur cette taule. Et je montais, doucement, silencieusement car je savais que nos jours étaient comptés depuis qu’un promoteur avait tout racheté et secouait l’escalier de tous les indésirables.

Elle laissa son regard fouiller dans la pénombre l’amorce de l’escalier. Elle pénétrait dans cette fraîcheur humide de cave, elle ne prenait plus garde aux relents d’eaux usées, qui sortaient aux chaleurs, collant un peu la narine, qui leur répugnaient. Le mur était encore pigmenté de tâches de salpêtre après les gros orages. Elle montait le ravitaillement dans son caddie et comptait les marches, c’était comme ça, une ritournelle. Sixième marche, la cicatrice qui s’élargie avec les petits cailloux, de plus en plus de petits cailloux. Ils avaient bien essayé de reboucher au ciment, avec la pancarte « attention ciment frais », mais la greffe de fortune n’avait pas prise, aussi vite rejetée, piétinée par tous les habitants, s’évaporant dans les couloirs comme une souricière. Peut- être était- ce provoqué par son ellipse, les parois si proches qui enregistraient les passages, les arrivées, les départs ; transporter du carré dans du rond, un rectangle dans un cercle avec des marches en triangle, ça cogne aux angles. Elle lisait les mouvements sur le mur comme on lit sur le papier millimétré du baromètre. Vingt -six, vingt- sept, la tâche... Elle se rappelait les pas lourds des bottes, claquant sur les marches, sciemment, tambourinant, loup y- es- tu, m’entends-tu, que fais- tu, et son fils qui la tire par la manche pour vite s’abriter derrière la porte et laisser le passage au voisin ivre, imprévisible, balayant des mains pour écarter un essaim, jusqu’à la marche ratée et son crâne projeté, se vautrant sur le crépi du mur. Elle montait, elle savait que le chat l’attendait en boule sur le rebord de la corniche, elle lui poussait les fesses à son vieux chat, elle le ramenait à la maison comme on rentre la vache à l’étable, sa fourrure blanche et rousse ondulait sur les marches, les couleurs des vaches charolaises. Et elle tirait son chariot, les roues heurtant le nez des marches. Trente- neuf, la silhouette des voisins dans la fenêtre, déboutonnant leur journée en fumant leurs cigarettes avec la boite de conserve débordant de mégots. Avec son chariot et les poireaux qui dépassent, il fallait toujours ravaler cette sensation d’infériorité, arrivée d’en bas avec eux en haut, leurs regards condescendants forcement, et juste un sourire bouclier pour parer l’adversité. Quarante - deux, non, ils ne pouvaient pas connaître cette vie organique, les touristes qui découvraient nez en l’air ces coursives Renaissance, qui vous examinaient comme une indigène, s’aventurant dans la traboule sous la houlette d’un guide gouailleur qui sortait toujours les mêmes blagues. Non ils ne pouvaient pas savoir. Elle passait devant ses retraités plaqués contre le mur comme des mouches volantes, désarçonnés par ses marches en part de gâteau, ils ignoraient que l’on habitait vraiment ces escaliers à vis, et que leur présence était vécu comme une intrusion, par Bernard l’ermite.

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Regardez, elle est incapable d’avancer, incapable de s’engager dans l’escalier qui la conduira voie C où passe le train qui la ramènera chez elle. Le chauffeur l’a aidée à sortir du taxi, a porté son sac, l’a faite entrer dans la gare et il est reparti la laissant seule avec sa cheville plâtrée ses béquilles et son sac de voyage à ses pieds. La laissant désemparée face à une rampe d’escaliers à descendre. Immense. Et puis après la descente un terrain plat de quelques dizaines de mètres et une autre rampe d’escaliers à monter tout aussi imposante. Autant dire un abîme. Si elle avait ses deux jambes valides ce serait un jeu d’enfant de le franchir, si elle avait ses deux jambes elle serait déjà de l’autre côté. Il y a trois jours elle était encore hospitalisée, elle n’a guère eu le temps de s’exercer, elle ne maîtrise pas vraiment ses déplacements sur du plat avec des béquilles, alors descendre des escaliers avec ces engins-là, c’est la dégringolade assurée. Dans la gamelle elle a donné il n’y a pas si longtemps, les élancements dans son astragale droit viennent le lui rappeler plusieurs fois par jour, elle n’est pas mûre pour une nouvelle fracture. Et si elle poussait son sac avec sa béquille et descendait les escaliers sur les fesses. Elle fait une tentative, peu concluante, elle abandonne. Qu’est-ce qui a bien pu l’amener sur ce quai de gare où tout, le ciel le sol, est gris sale ? Son besoin de tenir ses engagements, son inconscience, peut-être bien son entêtement ou plus sûrement un méli-mélo de tout ça, de toute façon peu importe maintenant, mais une chose est sûre, venir passer les épreuves écrites de ce concours à peine sortie de l’hôpital se révèle être la pire décision qu’elle a jamais prise, une belle connerie. La preuve, elle se retrouve assise sur une marche d’escalier, découragée. Incapable de se relever. Et si elle coincée dans cette situation impossible elle ne peut s’en prendre qu’à elle même. Quand elle est partie en voiture hier soir tard avec son copain, elle savait qu’il repartirait le lendemain matin après l’avoir déposée devant la salle d’examen, elle savait qu’elle devrait rentrer seule, elle pensait pouvoir faire face aux petites difficultés qui ne manqueraient pas d’advenir à cause de sa cheville plâtrée mais avoir à vivre ça, non jamais elle n’aurait pu l’imaginer !

Regardez, elle pose ses deux mains sur son visage et le frotte vigoureusement dans l’espoir de retrouver un regain d’énergie. Mais ce sont des images de la journée qui s’impriment derrière ses paupières closes. La matinée s’était à peu près bien passée, le sujet à traiter, "le don l’abandon le pardon", lui avait plu, elle pensait s’en être bien tirée, c’est à la coupure de midi que ça avait commencé à se gâter, tout le monde était parti sans se soucier d’elle, elle était donc restée seule, sans rien à manger, et dans l’après midi, le manque de sommeil de nourriture combiné à l’indifférence de son entourage lui avait fait tourner la tête et elle s’était évanouie en plein examen. Alertés, les organisateurs s’étaient mis à organiser : réservation de son billet retour, contact avec le service aux voyageurs qui la prendrait en charge et l’aiderait à monter dans le train, puis assurerait le relais à la correspondance de Dijon. Toutes ces informations avaient contribué à la rassurer quelque peu. Et voilà que rien n’arrive de ce qui était prévu. Et devant elle s’étend une mer d’escaliers qu’elle est incapable de traverser seule. Elle regarde autour d’elle. Elle se trouve dans un lieu de passage, ouvert à la fois à ceux qui arrivent et à ceux qui partent. Il y a beaucoup de voyageurs en cette fin de journée. Certains vont jusqu’à la frôler. D’autres font un écart à cause de son sac de voyage posé sur l’escalier. Pas un ne s’arrête. Elle est invisible à leurs yeux, et cette invisibilité la paralyse et l’empêche de demander de l’aide. Les minutes passent accentuant sa détresse, la journée a été tellement éprouvante, elle n’en peut plus, elle est sur le point de craquer, elle ne va plus pouvoir retenir ses larmes Ça ne va pas Mademoiselle, je peux vous aider ? Elle lève les yeux vers la voix qui a prononcé ces mots magiques, découvre le visage jeune et avenant auquel elle répond d’un faible Oh oui, merci. Elle aimerait dire qu’il la prend dans ses bras et tel un noble chevalier la conduit à bon...train, mais elle ne tient pas à travestir la vérité. En réalité c’est sur dos qu’il la transporte, il monte et descend les deux rampes d’escaliers sans s’arrêter avec "le paquet" qui s’agrippe de toutes ses forces à son cou pour ne pas tomber, il la dépose en haut des marches et retourne chercher leurs sacs et ses béquilles, la rejoint, la reprend sur son dos, pose une béquille sur chaque sac, prend un sac dans chaque main,

regardez cette masse étrange formée de corps de sacs et de béquilles qui lentement s’ébranle, avance dans le couloir souterrain et disparaît au tournant

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Assise sur la margelle d’un puits, dans le jardin de cette maison qui pourrait être la sienne, elle découvre et regarde avec étonnement ce qui s’élève là devant ses yeux : dans le brouillard dense calfeutrant la vallée, quelque chose brille par intermittence, prend de l’ampleur, s’épanouit vers un infini qu’on sait bien ne pas pouvoir atteindre, mais tend vers, malgré tout, ce ciel inaccessible. On dirait un voilier voguant sur un tapis d’herbe drue, arborant fièrement une sorte de légèreté en dépit de sa pesanteur métallique, de ses grosses roues récupérées sur d’anciens chars qui se sont usées sur les chemins caillouteux du village, de ses mâts de fer brillant de mille petits bouts de verre , les revêtant d’un habit de scène. Presque au centre de ce vaisseau se hausse ce qui pourrait se nommer échelle, à la verticalité troublante puisque ne semblant pas avoir d’extrémité dans ce brouillard où s’infiltrent quelques lueurs rendant encore plus énigmatique ce qui se hisse ainsi à l’assaut d’une croissance arborescente , mais qui prend le nom de scala céleste dans la bouche de son créateur : à fixer la scala avec le regard qu’ont les enfants, on se trouve pris de cette sorte d’ ahurissement qui brouille les idées, ôte toute pensée cohérente, et laisse enfin l’esprit se perdre dans un monde foisonnant de légendes ou récits qui le font s’embarquer dans des sphères où l’on ne peut progresser que dans un état second, proche de la stupeur. Quiconque découvre , au hasard d’une promenade, cette étrange sculpture, ne peut que s’arrêter, prendre le temps de la contemplation, et laisser voguer ses pensées dans un au-delà de l’ici et maintenant. Cette scala céleste n’a d’autre raison d’être que de conduire au songe éveillé, passant outre les barrières terrestres, liberté étant laissée à chacun d’ emprunter la verticalité de ses barreaux, non en chair et en os mais par l’esprit, et ainsi rejoindre ses rêves les plus fous, accompagné et protégé par les petites gouttes de verre qui tintent en se balançant sur les filins tendus pour maintenir la rectitude et la stabilité de l’ouvrage. A l’avant ou à l’arrière, on ne sait pas trop, de la sculpture géante, un siège métallique, comme il s’en trouvait autrefois sur les machines agricoles de type faucheuse , incitant à venir conduire cette machine de l’imaginaire. Cette scala céleste, lorsqu’on accepte le pacte qu’elle propose, à savoir de se débarrasser de la gangue des pensées vert de gris, d’une rationalité de rouille et de plomb qui nous encombrent au jour le jour, fait grimper, barreau après barreau, à la mesure de son imaginaire, vers ce visage d’un monde presque oublié, un ailleurs, celui de l’enfance retrouvée.

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Et surtout grimper pas à pas, plus quatre à quatre, l’échelle sans désir jusqu’au lit. Ah, s’apprêter à voir les ombres qui se dégagent des lumières aveuglantes, ce serait encore beau ! S’apprêter encore une fois à connaître la soif et l’éblouissement des soleils sans réserve ! Au prix de mettre ses pas dans les mots d’une langue incertaine qui cherche des destins de bergère. Renoncer à la sécurité des heures fixes, aux génériques qui ont remplacé celui de la Séquence du jeune spectateur. Elle sait qu’il faudrait prendre la route montante. Elle écarterait d’elle son histoire d’achèvement par préférence pour celles qui s’évanouissent dans l’effondrement d’un escalier de verre. Alors, elle ne voudrait plus du casque à oxygène et surtout pas de la piqure-baïonnette dont on ne sait combien de fois elle a délavé son sang. Au-dessus du placard aux médicaments, il y a l’étagère aux souvenirs pour plus vivants, toutes les sirènes, l’inquiétante, celle qui dit les accidents, mais aussi les vibrantes impromptues qui disent les rencontres de la ville. Et c’est bien celle de midi qui a le dernier mot, elle appelle aux pâquerettes, aux pommes au sucre du Jardin des plantes qu’on partage à même la bouche, qu’on tient à deux mains enlacées. Les lenticulaires, tout là-haut derrière la fenêtre, refont miroiter les souvenirs d’en bas de l’âge. Dans sa tête une marche, une marche, une autre encore, ce sont des marches cristallines, transparentes, escalier de verre, on le sent miroiter sous sa jupe, sous sa jupe retrouvée, aboli pyjama. La jupe laisse monter l’illusion d’un rendez-vous au jardin et la cache aux autres. L’autan blanc de mars, l’électrisant, sait bien y jouer, en frôlant cet habit de dame retrouvé.

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L’odeur me prend à la première marche de pierre du jardin du cloître et s’épaissit à chaque centimètre franchi, ce sont les buis peut-être ou plutôt le bassin à truites et les promenades adolescentes aux Eaux-Bonnes ; me surprend moi-même le souvenir voyageur tout mêlé à la roche et à la montée des marches intimes, pourquoi cette avancée est-elle retour et non projection, je l’ignore, ce que je sais est ce que je sens en avançant sur le perron du jardin taillé à la française et l’envie d’aller creuser mais la pelleteuse à souvenirs s’arrête en plein chantier et s’agglomèrent d’autres escaliers d’est en ouest, celui d’un avant-concert excité, montée au balcon du petit théâtre verdunois, plongée dans le rythme indien de S.R. comme envolée chez Shankar et Menuhin, chaque mouvement de pas secouant la léthargie des travaux matinaux, monté plusieurs fois cet escalier recèle toujours le même parfum de buis ou de bac à truites matin midi et soir. Fi des divers essais pour guider la pelleteuse à fouiller plus en bas c’est toujours le bassin d’eau douce ou le théâtre à l’italienne et sa musique indienne, yiddish dans le cloître catholique, ce sont les blocs rocheux ravisseurs qui chaque fois m’emportent dans le calme pour entendre là où l’heure et le mouvement réclament telle mélodie. Ces marches gravies lentement à l’odeur réminiscente sont les pas, lourds, posés sur une autre pierre chargée de mollesse, chaque été écrasée de soleil et de l’éclat blanc insoutenable à l’œil clair, auréolée de bassins nasrides et de chants andalous. Fascinée, la pelleteuse trouve ailleurs d’autres marches minérales surgies des profondeurs d’un lac méromictique dans d’autres eaux, austères, épouvantables. Les truites et buis s’agrègent à présent à la pluie volcanique ou larmes du diable, assis sur le siège de pierres planes jouxtant l’abîme pour libérer passionnément les eaux noires de ses yeux. C’est l’escalier gris gravi mille fois depuis 1899 et la construction de la demeure, moins de dix marches énigmatiques témoins des secrets des femmes de la maison, montées sans y penser, dont le granit revient maintenant poli par l’eau douce des buis à truites. C’est le puy jusqu’au faîte jonché de blocs imposés par l’inepte pensant qu’accéder au sommet nécessite un escalier, marches rendues plus arides de trop vouloir dompter le vide, degrés infinis dont la pente fait tellement moins fouir la pelleteuse que le perron du cloître, source vive en bassin, escalier urbain de la paix en turbulences. Le monter c’est nettoyer, remettre en place pas à pas, fouilles à fouilles, l’harmonie tzigane de soi et du lieu.

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Tes jambes sont encore bien courtes lorsque tu commences à gravir l’escalier si raide. Il monte à l’étage sous le toit de la petite maison de famille, partant du vestibule, lui-même réduit à la largeur des portes qui le limitent. Il grimpe bien raide comme un boyau à dépasser après avoir quitté le havre du cercle familial réduit pour atteindre le palier aménagé avec ton lit. Sur ses premières marches, des chaussures de ville ou de jardin restent prêtes à partir, des objets au rebus iront rejoindre leurs compagnons de souvenirs pour des histoires muettes dans le grenier. Là-haut, tu retrouves la solitude encore plus vraie, l’isolement, la peur, la certitude d’araignées cachées et prêtes à bondir, de sorcières aux pouvoirs maléfiques qui arrêteraient l’ordre, la vie d’en bas, qui éteindraient les lumières, feraient rugir le vent, tomber la foudre dans l’espace pentu qui te sépare de tout, entrer la mort par le vasistas qui troue le plafond léger et amplifie les bruits sur le toit. À mi chemin de ton ascension, les boîtes de sucre Say, achetées régulièrement, car « tu comprends, j’étais bien contente d’avoir des réserves à la dernière guerre, on ne sait jamais » et leurs kilos de petits rectangles blancs attendent que la porte coulissante les laissent pénétrer dans l’espace des grandes réserves, ce placard inaccessible à ta petite taille dont tu identifies régulièrement le coulissage grinçant. Tu imagines des hordes de lutins travaillant avec frénésie contre la guerre, mot qui traîne beaucoup dans la maison et que tu ne comprends pas. C’est certainement pour cela qu’on te désigne comme leur bâton de vieillesse, que tu habites, toi l’aînée, avec eux. Des guerres, ils en ont subi deux, ils savent de quoi ils parlent. Ton père en souffre toujours, ton grand-père aussi et tu entendras longtemps le bruit de la fermeture des portes du placard qui résonne sous l’escalier et t’indique l’heure de son coucher. Tu sais qu’il vient de déposer la grande longueur de flanelle qui bande son corps la journée, « souvenir de Verdun et de la grande » te précisait-il toujours en souriant sous sa moustache. Puis tu as grandi et l’escalier s’est transformé car il conduit dorénavant à ta chambre, celle d’enfance de ton père, refaite toute en rose, avec sa fenêtre inaccessible sans l’aide d’un grand escabeau, qui s’orne dès les grands froids de magnifiques dessins de givre et d’où ton imaginaire crée tant d’histoires. Tu trouves d’autres occasions à rêver en visitant le grenier qui la jouxte, avec ses valises, ses malles de voyages, ses objets inutiles et son coin autrefois masqué pour l’éventuelle cache du prisonnier évadé. Dans l’escalier si pentu c’est toujours la descente qui est risquée et ta Mamy, venue s’installer près de toi après la mort de Papy, y plongera plus d’une fois dans une glissade redoutable. Sa raideur et cette notion de danger te transporteront souvent dans ta petite enfance, et tu retrouves ce sentiment d’abandon, de terreur, celui dont tu te souviens encore quand, dans l’impossibilité de répondre aux hurlements du petit frère dans ton dos, tu n’avais pas osé descendre ce gouffre immense qui te tétanisait du haut de tes deux ans. Le temps passe, la donne change. Après votre déménagement, l’escalier de la grande maison se déroule avec classe sur les trois étages. Partant d’une belle entrée, sa majestueuse boule de verre initie la rampe de fer forgé. Le limon de bois soutenant les larges marches cirées laisse un espace pour la vue panoramique de l’ensemble. De grandes fenêtres l’éclairent à chaque palier, une vaste place permet des meubles de rangement et la réserve de bois de chauffage. Cet escalier est le contraire de celui de ton enfance et dessert avec générosité des appartements, celui de l’aïeule au premier, de sa petite-fille au second et du grenier avec sa porte Louis XIII dont la maison s’enorgueillit. Les souvenirs sont encore plus nombreux dans cet antre poussiéreux, mêlant l’histoire des générations. Là, tu pourras écrire celle de la maisonnée au travers les siècles d’existence de la bâtisse que sa proximité avec la basilique dénonce nombreux. Ton grand-père avait acheté l’immeuble pour y installer sa fabrique de gants et tu imagines sans peine les ballots de peaux, les machines bourdonnantes, la pointeuse à l’entrée, les cartons remplis de fils ou de boutons qui parfois s’en échappent, les travailleuses pressées, les mécaniciens, les gants finis apportés des différentes couseuses travaillant dans les environs, les grands livres de comptes tenus par ta Mamy qui y ont transité. Tu penses à l’activité gantière, fleuron de ta ville de Chaumont, qui bourdonnait aussi dans cette maison et qui se tarira juste avant ta naissance. Aucunes traces si ce n’est dans le grenier, quelques machines oubliées, des papiers dans des cartons, des gants de chevreaux, sa spécialité, que tu porteras avec fierté, des documents précieux que l’histoire de la ville réclamera plus tard. Combien de personnages ont traversé cet espace, des ouvrières aux différents locataires qui investiront plus tard les étages avant que vous n’occupiez la maison. À votre installation, ton aïeule fait repeindre l’ensemble, le rajeunissant pour une nouvelle étape de sa vie immobile. Ta famille s’agrandira, tes filles y joueront. Puis des portes viendront s’ajouter à celles des entrées pour l’isolation, des cloisons le réduiront, l’escalier regrettera sa large beauté pour le confort de ses propriétaires qui à ton départ, se multiplieront. La lourde porte de chêne de l’entrée claquera derrière toi sur le passé et libèrera d’autres montées, dont celle si douloureuses du dernier rendez-vous avec ta mère-aïeule. La où, telle une caisse de résonnance, l’espace amplifie tes pas qui martèlent ton rythme cardiaque. Tac, tac, tac, tac, la traversée de ce long couloir augmente le malaise qui t’oppresse. L’odeur agresse tes marines et fait remonter le vieux souvenir d’une salle immense et de plaintes derrière des paravents. Des portes battantes geignent en s’ouvrant. Tout est souffrance dans ce lieu. Cette certitude tétanise tous tes sens. Tu y croises d’autres bipèdes appartenant à la même espèce que toi : traits tirés, cheveux mal coiffés, vêtements sans recherche ; on ne vient pas ici pour parader. Et puis, il y a la montée des marches. Des plaques vissées sur les murs de chaque palier indiquent des spécialités. Tu te dis que ça aurait pu être pire. Tu essayes de te calmer en respirant profondément. Ne rien faire voir. Garder l’espoir. Tu te répètes ce leitmotiv en gravissant les derniers degrés, t’attachant à la disposition du carrelage, au rebord anti glissade, au mur à la peinture écaillée par les passages répétés et tu sens le besoin de soutien providentiel d’une main tendue. Garder espoir malgré les nouvelles d’hier, espérer l’erreur, échafauder des lendemains, des plus tard, des reports de destin. Et encore des portes qui persistent à grincer, étapes successives pour atteindre le cœur de ta quête. Et elle, où en est-elle ? Savoir, ne pas savoir. Ne rien laisser paraître. Cette montée te remémore d’autres tout aussi douloureuses, celles de ton école primaire où ta gaucherie combattue malgré toi te tord le ventre avant l’entrée dans la classe, où tu sais que la plume du Sergent tache, troue la feuille pour prouver à tous ton incapacité à être comme les autres. L’escalier pour subir, l’escalier pour trouver, au détour de la vie, des moments que jamais on oublie, escaliers du destin dont les marches vermoulues provoquent des chutes mais aussi ceux de marbre qui gravent leur beauté, escaliers de l’Histoire à monter en touriste, escaliers du temps, escaliers sur le chemin du volcan qui font battre le cœur tout autant.

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Escaliers de mon enfance… Dans la grande maison aux murs épais que nous avons habité quelques mois, au bas du village, l’escalier arrondi qui menait à ma chambre du troisième étage, ses marches découpées, que je croyais toujours entendre grincer depuis la grande chambre un peu inquiétante, parce que j’étais seule à mon étage.. Puis nous avons déménagé dans une petite maison de plain pied où il n’était pas question d’escalier monumental. Cette maison, pourtant, a eu aussi son histoire d’escalier lorsqu’un artisan a raté les trois marches qui menaient à la porte. Trop rouge, trop géométrique.. L’escalier raté, cette « verrue », a cristallisé quelques mois l’angoisse des mauvais choix. Il a fallu le casser et le refaire. Escaliers des temps d’après… A Fécamp, où je suis partie travailler, il n’y avait pas d’escalier remarquable, mais à l’hôpital, il y avait toujours un vieux docteur réactionnaire pour faire remarquer que les femmes de ménage négligeaient les escaliers. A Fécamp aussi, j’allais me promener sur les falaises et qu’il aurait été beau d’y creuser un escalier pour descendre sur la plage.. Mais les falaises sont friables et y percer des marches précipiterait l’effondrement. Plus tard, à Paris, il y a eu des escaliers secrets. L’escalier déserté par les employés la nuit où mes vêtements s’étaient froissés. Le grand escalier d’un ancien hôtel particulier, ce qu’il avait d’érotique pour X Il rêvait d’escaliers déserts où se tiendraient cachées des silhouettes inconnues. Pas d’escalier remarquable dans le 11ème arrondissement où j’ai vécu ensuite mais dans le 15ème arrondissement, l’escalier à tomettes rouges, de la rue Sainte-Félicité, à l’orée du bonheur. Et l’escalier banal d’un immeuble moderne du 10ème arrondissement, mais qui nous emmène tout près des toits, plus près du ciel que je ne l’ai jamais été. Je sais désormais que l’immeuble est reconstruit à l’emplacement même du Tivoli Vauxhall, qui hébergeait dans un bâtiment que j’imagine baroque, un café théâtre et des estrades où se sont tenues de fiévreuses réunions politiques. Depuis que je le sais, il arrive que l’immeuble actuel s’estompe et que je voie apparaître, en surimpression, les courbes alambiquées du Tivoli Vauxhall. J’imagine alors que les murs et l’escalier bruissent d’un brouhaha de voix fantômes. Qui habite exactement dans les escaliers anciens de nos immeubles ? quelles voix chuchotent à nos oreilles, tandis que nous tournons dans les étages ?

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Je me le rappelle blanc, alors qu’il est noir. C’est évident sur la photo. Avec ses marches en forme d’hélice, aérées entre elles par des grandes ouvertures sur le vide, en révolution autour de son frêle mât central qui oscille dans l’air, il semble léger, léger. Mais casse-gueule. Seul, on se faufile bon an mal an, avec certes un peu le tournis, en apnée, mais la satisfaction d’en finir bientôt, efficace. Alors qu’à deux, c’est plus lent, et encore plus instable, on grimpe main dans la main, se cramponnant l’un à l’autre, frôlements de corps en rythme, schlik schlak, lutte inconsciente pour ne pas être relégué à la corde, là où on se tient en porte-à-faux. Casse-gueule. L’amour, c’est casse-gueule. Je me le rappelle blanc, évanescent, comme s’il conduisait au paradis, alors qu’il est noir, plus banal que ça. Je le confonds avec un autre, dans une pièce toute blanche, une échelle en réalité, qui mène à une toute petite inscription au plafond, YES. L’ai-je vu ? L’histoire est racontée par John Lennon, en montant à cette échelle il est tombé amoureux, dit-il, il est tombé. Maintenant on est trois, parti avant, le premier est quelques marches plus haut, faisant pencher l’escalier au fur et à mesure qu’il monte. Ça tangue. Quand même pas comme une toupie en fin de course, mais ça tangue. C’est l’escalier d’un ami architecte pour ce client qui en sera à jamais mécontent, un escalier scellé au sol mais pas au plafond, un escalier qui lui fout les jetons chaque fois qu’il monte dans sa chambre. Il le hait. Je me le rappelle blanc ou métallique, en acier laqué inox brossé ou tout galvanisé, clair en tout cas. Je ne l’ai vu qu’en photo. Il se pourrait aussi qu’il soit bleu et tout à coup on est très nombreux. On attend, agglutinés, répartis sur les marches du grand ADN, les pieds des uns sur les pieds des autres. Les pieds de ceux qu’on aime de ceux qu’on n’aime pas, des copains, des amoureux, des jaloux, des rivaux, tous sont là. Bientôt viendra la grande glissade, puis on remontera. Pourtant je continue à me le rappeler blanc, avec la tête dans les nuages, cet escalier-là.

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Et j’imagine aussi, à la manière de Perec dans son essai d’inventaire des aliments et boissons avalés en 1974, une liste des marches dévalées depuis une année. Elle pourrait commencer par Ah les escaliers, les escaliers dans nos vies… Mais après ? Je ne me souviens pas de mes dernières marches. Où était-ce ? Quand ? À quoi ressemblaient-elles ? Les ai-je montées ou descendues ? (Je ne parle pas des marches de la maison – dont j’ai déjà parlé –, qu’on pratique tant qu’elles font corps avec nous, qu’elles structurent notre corps et le sens actuel, ou réactualisé, de l’espace, de la base au sommet, non ? Les autres, ailleurs, c’est déjà une petite aventure.) J’ai beau réfléchir, me concentrer… Ce ne doit pourtant pas être il y a si longtemps. Même quelques marches. Voyons… il y a bien eu les deux marches de la salle de cours, à l’Atelier de Pédagogie Personnalisée (avec Momo, on déplaçait un tableau). Mais deux marches… C’est plutôt un marchepied, non ? – D’ailleurs, combien de marches faut-il ? Antidote indique une « suite de marches pour monter ou descendre ». Lexilogos, moins terre à terre (normal, ça vient du Trésor), une « suite de degrés permettant de passer d’un niveau à un autre ». Et mon Grand Robert, qui ne prend pas parti, une « suite de degrés qui servent à monter ou à descendre » (ce qui est aussi, le bâtiment en moins, la définition du vieux Littré). Bref, il en va toujours d’une suite. Mais une suite, ça commence à combien ? Comment ça se détermine ? Et puis, est-ce que tout ça dépend du nombre ? est-ce que ça ne dépend pas plutôt de la géométrie ? de l’espace (voire du temps) ? – Quoi qu’il en soit, même si ça commence à remonter, disons que c’était chez mes parents, mes dernières marches – et pensons à les appeler très bientôt. Au milieu du trottoir en ciment, le long de la façade de la maison, en pente. Ce qui fait que si l’on se trouve d’un côté ou de l’autre, plus haut ou plus bas, il y a une marche de moins à cette volée, une de plus à l’autre pour entrer, ou sortir. Et aucune rampe, aucune balustrade. Combien de fois je me serai servi du palier comme d’une rampe de lancement, de saut dans le vide ? Ça pourrait être ça, ça pourrait être là, chez papa et maman, la fin de la liste. Ou à n’importe quelle place puisque je suis quand même ici, encore, toujours, à la maison. – Et y aurait-il aussi cet escalier imaginaire auquel j’ai tout de suite pensé, et pense encore, parfois, depuis… le palier du haut duquel, avant d’aller se coucher, on pissait un coup en regardant le ciel ? « Mais qu’est-c’ tu fais là toi ? Pas d’vant la porte ! – Mais c’est jus’ pour arroser la nuit… » Et j’observais les étoiles, au rythme du jet qui, là en bas, quelque part, s’égrenait en rafale. Et j’imaginais un moyen de les approcher, de m’élever pour les rejoindre, ces étoiles. Bien sûr, il y a eu l’élévation, le vol plané, comme l’esprit supposé se séparer du corps quand il se désagrégera, se dispersera. Mais il y a eu aussi, sans qu’on sache bien pourquoi tant la solution semble plus complexe parce que plus physique, trop humaine, l’escalier. Un escalier sans rampe. Un escalier sans marches même. Un escalier sans fin, où il suffit de lever les pieds, l’un après l’autre, pour que se glisse, sous chacun d’eux, une petite marche, et puis une autre, chaque fois invisible, sans rien de ces « marches cristallines, transparentes, escalier de verre », mais fine à l’infini, aérienne et ombreuse, matière même de la nuit, une marche, une autre marche (mais mot ne convient plus), vous montez d’un degré, d’un autre, avec la peur de vous envoyer en l’air – S’il manquait une marche ? Si le vent m’emportait ? –, mais le sol va toujours plus bas que terre, à chaque pas le paysage s’élargit d’un pan, et l’horizon s’éloigne d’une lieue et bientôt mille – un peu comme on peut le faire aujourd’hui, par paliers successifs, avec les services de cartographie en ligne –, jusqu’à ce que poigne le soleil. – Et un escalier à double volée, lui aussi. Parce que la première fois que je l’ai emprunté, c’était sur la dalle de ciment (sa seule marche) de la porte d’entrée, chez mamie Lulu.

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Dans ce rêve colimaçon je vois passer ce que trouvé dans mon escalier ; mouchoirs en papier usagés ; brochures publicitaires froissées ; un mégot écrasé jusqu’au filtre consumé ; un gros chewing-gum rosâtre contorsionné ; un carton à pizza éventré avec bout de croûte carbonisé sur l’emballage graisseux ; pas loin une cannette de soda pliée par le milieu ; une petite bestiole borgne en tissu bleu râpé ; le corps sans vie d’un sans domicile fixe dans une mare de son sang ; le vieux voisin tout endimanché cramoisi au bout d’une corde sur le palier ; sa valise à ses pieds ; je me vois maintenant monter dans un vieil et large escalier de pierre ; un bourdonnement enfle derrière moi ; il roule ; il gronde. Ne pas se retourner. Rêve vire cauchemar : l’une après l’autre, les marches volent en éclat pour sombrer dans l’obscurité ; la nuit est pour m’engloutir ; impossible de me réveiller, jamais.

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1

Poser un pied. L’autre. L’effort, sans rapport avec le mouvement qui se déplie de marche en marche. Les mêmes escaliers. Mêmes marches. Pierre polie, mouchetée de couleurs. Sur la base beige, des éclats bordeaux, noirs, marron. Elle y a souvent recherché, mais en vain, des formes qu’elle pourrait nommer. Ni rond ni carré ni triangle… ou par esquisses brisées. La géométrie scolaire ne lui est d’aucun secours, reniée dans les motifs hasardeux des marches. Mêmes murs, crépus de part et d’autre. Les mêmes escaliers, mais dès qu’elle dépasse son étage, c’est sans comparaison possible pour le corps, les sens, la perception. Braver l’interdit. Elle habite au troisième, sans raison de poursuivre au-delà. Le sentiment de faire intrusion ne s’est pas émoussé avec le temps. Ça sursaute toujours en elle, quand elle s’y risque.

Il y a eu une première fois, par erreur. Distraction qui l’a entraînée au-delà du palier familial. Elle s’est arrêtée net, sans pouvoir préciser dans l’instant la raison de l’alerte. Je suis où. Ce n’est pas chez moi, si ? Le familier, étrange. Très peu de différence, pourtant, avec sa porte. Mais la certitude de ne pas y être.

Depuis, elle y retourne à dessein. Parfois. Elle devrait s’arrêter au troisième, elle poursuit. Frontière outrepassée, le cœur battant. Les voisins des étages supérieurs n’éprouvent pas les mêmes paradoxes dans ces mêmes escaliers, sur ces marches. Devant chez elle. Chez eux. Ils y sont légitimes eux.

Les escaliers. Espace commun de l’immeuble, ça échappe à la propriété singulière. Et pourtant. Au-delà du troisième étage, ce n’est plus chez soi, pour elle : aucune raison ne justifie sa présence. Et sans motif pragmatique, c’est aussitôt inquiétant. Suspect. Il suffit de peu pour se soustraire à l’implicite, pour susciter d’indicibles questions.

Elle pousse parfois, comme on partirait en vacances dans son propre pays. Leur immeuble : les étages supérieurs ne lui seraient pas permis ? Elle y déambule. S’y explore : jouir de ce chatouillement prompt à la surprendre à chaque croisade. Avec la peur de croiser un voisin ; ils se connaissent, il s’étonnerait de sa présence aux alentours de son palier.

Les portes ressemblent à celles des étages inférieurs. Ces battants qu’elle voit depuis toujours. Pour certains, les éléments de décor imposent une patente différence. Devant d’autres, la distinction est plus subtile. Nuances de peinture, de lumière, de matière. Ça sursaute pourtant toujours en elle, quand elle s’y risque.

Elle ne désobéit pas. Elle n’est pas dehors ; à son âge ; toute seule ; livrée à l’insécurité de la rue. Elle n’est plus dedans. Ni dehors. Dans l’assemblage rassurant des espaces, les escaliers. Un liant, pont à piétiner. Si le monde était emboitements, il respirerait dans ses amplitudes croissantes : elle, son lit, sa chambre, leur appartement, leur étage, escaliers, rue, quartier, ville, département. Le Liban, le Moyen-Orient. Le monde, les cieux, l’univers. Poupées russes. En faire partie.

2

Sous tes pas, l’escalier s’affole. Propulsé par quel élan, ton sang ? Le regard ? Escalier de pierre, dépourvu de mécanique. Volcanique.

Et le corps, galvanisé par la course en avant. Cette course vers le bas. Happée, tu luttes contre l’attraction. Ce n’est pas ton poids qui t’entraîne mais l’accélération. La tentation de l’abandon. De l’ultime.

Un corps qui dégringole, puissance du mouvement passif. Plus vite que la volonté ; plus vif que la conscience. Ça capitule. Se laisse emporter, s’engouffre dans le vertige des airs.

Toi. Déjà arrivée, si vite arrivée ; mais en bas. Ecrasée. Le déclic de cette course promettait l’envol ; tu finis par terre, cassée.

Les marches de l’escalier, mouvement en accélération dans la fixité, dans la solidité de la matière. Dans son démantèlement aussi.

Trébucher sur soi. De soi. De haut. Les autres, à côté ; leurs trajectoires. Personne ne soupçonne ta dérive. Les autres, tu les vois : silhouette stables, verticales tandis que ta masse se perd dans la gravité.

Tu tombes, tu subis ce que tu impulses. Une chute immobile et en mouvement à la fois, sous tes pieds flageolants. Fallait t’y attendre, lourde et creuse.

Ça finit au sol, par terre. Sans bruit. Sans la consolation de la terre. Sans gravité. Chute.

3

Précipitée dans les escaliers ; par quel claquement ? La porte éclate derrière. Ma main lâche la rampe, malgré l’effort du bras. Muscles mous, engourdis de stupeur. Me coller au mur, immobiliser le poids de mon corps tenté par la pesanteur. Par le repos de l’anéantissement. Le vertige des spirales prend la relève. Sinistre. Je m’agrippe, pour ne pas céder. Me servir du centre de gravité. Où est le centre ? Au cœur ? Corps stupéfait, à porter jusqu’en bas. Six étages. Est-ce que je tiendrai ? L’élan de la porte traîne encore dans mon dos, c’est une main qui rejette. Et ton corps, maman ? Ce qui ronge ton corps me bannit.

M’agripper, le poids est devant. Les marches cirées glissent sous mes pas passifs. Une chance cette concierge, n’est-ce pas ?

Marche après marche. Le pied tâtonne. Qui ? Qui est derrière ? Je me retourne. Pensées en pagaille. Qui ? Personne, le sac à dos qui tire. Empreinte abrupte dans les os. Toujours cette masse informe qui pousse. Et me cloue. Rien derrière. Nulle part. Hallucinée, j’avance.

La voix de mon frère. Maman a besoin de toi… combien de temps à vivre… faut que tu regardes les choses en face…

Quitter sa voix.

Fuir la chambre, le coup de fil qui me pend à la gorge. Lame qui lacère d’un geste unique le quotidien blanc. Désormais pétrifié dans le temps de cette annonce. Cancer, cancer. Non. Je ne veux pas. Poser un autre pied. Six étages. Combien de temps. Les yeux noirs de ma mère. Ses lèvres muettes. Spirale des escaliers, torsions autour du vide. Mon cœur vide. Rien.

Je ne veux pas t’entendre. Dégringoler marche après marche, corps foulé par le vacarme de la descente à plat. Je ne tiens pas debout, plus rien ne tient. Cancer, cancer. Partir dans ta pesanteur, m’y anéantir. Je n’ai rien trouvé à dire. Rien dit à la voix en miettes de mon frère. Maman. Maman maman maman. Trois marches, c’est tout. Tu me fuis ? Tu penses aller loin, comme ça ?

Ça n’en finit pas.

Le mur s’est réchauffé de l’empreinte de mon corps. Atonie. Pas forcée de bouger. Je ne m’en vais pas, je m’évade. La rue m’est impossible ; mon appartement, occupé de réminiscences. L’odeur de la cire, écœurante de bonnes intentions. Jamais sentie avant. Je n’ai fait que glisser depuis la déflagration, sombrer dans une odeur qui monte. Descendre, quitter la fascination de l’inertie. Maman. Tu me fuis ? J’ai besoin de toi.

Combien de temps ?

J’aurais pu dire quelque chose. Parfois, il suffit de peu. Marquer sa présence. L’amour serait présence. Poids dans le dos. Paradoxe du poids qui entraîne vers l’avant. Les pieds qui tournent. Le corps sans sa colonne. Sans la verticale. Du caoutchouc.

Brisée pourtant. Éclatée dans les morceaux de leurs voix qui me hantent. Qui me retiennent et me poussent à la fois. Mourir, pour ne pas endurer ta perte, maman. Six étages. Pour aller où ? Je n’ai plus de pays. Descendre, me fondre dans le mouvement inéluctable de la gravité. Disloquée, quel centre ? Pas de sens. Je ne te fuis pas. Je m’égare. Je descends, sans fin. L’escalier s’étire dans l’éternité. Néant.

 [74]

Dans les tout premiers temps de la mémoire se tapit le souvenir : c’est, dans le noir et le silence , la sensation charnelle d’être en boule, plongeant dans l’obscurité, rebondissant, inéluctablement, à vive allure, sans douleur.

Puis rien.

Et des cris.

Je me suis immiscée dans l’entrebâillement d’une porte, j’ai basculé, roulé dans la profondeur souterraine qui aboutit à la cave où l’on déverse le charbon.
Quelle est donc cette voix intérieure qui m’a poussée vers le ventre obscur de la maison ?

On voit très bien d’ailleurs sur une photographie qui date, la porte fermée de la cave et sa clef, accrochée au mur du fond. Derrière, c’est la mairie d’où l’on entend certains soirs les voix épaisses et les pas lourds des conseillers municipaux.

Nous sommes au bout d’un couloir et, dans cet espace exigu, on a logé un piano droit, un Gaveau. Au centre de la scène, une petite fille, la main sur les aigus du clavier suit docilement les mouvements ascendants ou descendants d’une partition. Ne pas déraper sur le dièse, finaliser l’arpège.

Au premier plan, la rampe du grand escalier, lovée en coquille à son extrémité, captant toute la lumière que diffuse une vitre invisible ici. Un gand reptile luisant, lascif, suspendu dans sa montée, en attente d’une caresse.
Apparaissent les rebords ourlés des marches.

Réminiscences :

L’ odeur entêtante, épicée et doucereuse de la cire ; une chaleur aimante. L’escalier majeur accueille et abrite. Sur la première marche, alignés, disposés en ordre de grandeur, des personnages de papier découpé , coloré, qu’articulent des trombones. Une famille nombreuse, aux vies multiples, qu’on habille, dévêt : le théâtre du dedans déploie ici ses petits êtres, filles et garçons en gémellité, classés par âge croissant. Ils se parlent à voix haute, on leur répond, on les juge . Sur l’estrade, l’enfance en chomos n’est plus solitaire mais doublée et fraternelle ; elle embellit le passé, elle dit aussi : regarde, c’est rassurant de grandir.

Un peu plus haut, l’espace s’élargit ; plaisir de se loger dans le plissé d’une jupe qui serait maternelle ; le temps s’oublie, le monde tangue, et ses créatures palpitent au creux des petits livres d’or, puis rouge et or : un bonheur qui inscrit l’enfance au plus profond et grandit quand les mots supplantent l’image.

Une fois la rampe lâchée, l’escalier se raidit, s’assombrit, gardé de murs aveugles et muets.

Et la clarté revient, vers le haut, encadre l’enfant dans un trapèze volant. Elle l’angélise en transparence ; il suffirait de replier les ailes, et, d’un pied souple, prendre un peu d’élan pour traverser la fenêtre et voler au- dessus du village et du monde.

La maison de famille est accollée au flanc droit de la mairie ; de l’autre côté : sa réplique inhabitée aux volets ternes et clos.

On y accède par la cour de l’école à l’arrière. On peut entrer. Le jour tamisé éveille un peu l’ensemble engourdi et somnolent. Le silence est épais, chargé des voix muettes et bruissantes retenues derrière les portes : celles des écoliers d’autrefois qui murmurent parmi les tables en échafaudages, ou celles des pompiers fantômes dont les costumes sont pendus dans l’obscurité.

L’escalier mineur attend, cendré d’une poussière douce. Ne pas déranger les âmes étouffées, pointer le pied en petit rat d’opérette, poser des doigts légers en pétales sur la rampe docile, monter avec précaution les marches de velours jusqu’à la lumière du haut. Une dernière porte, en tourner la clef : un souffle ardent s’échappe.

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aurai besoin, ainsi que je vous l’ai précédemment indiqué, que vous me fassiez parvenir un cahier des charges très précis concernant l’escalier dont vous souhaitez me confier la fabrication, bien que si la terminologie « cahier des charges » vous semble trop hautaine, ou démesurément technique, par trop sévère ou encore outrepasser vos capacités, je me contenterai bien aisément d’une simple ébauche, une succincte description, pour peu que celle-ci satisfasse aux éléments les plus évidents qui concourent voire président à la réussite de tout assemblage de marches, car vous ne l’ignorez évidemment point, c’est bel et bien cette suite ascendante (ou descendante selon la position du marcheur et le sens d’utilisation de cette sorte de petits paliers) qui permet de qualifier d’escalier l’ouvrage une fois terminé, qu’il soit de pin craquant délicieusement pour parfumer la nuit - mais alors si aisément rayable (pour peu qu’un gravier aux arêtes dures et perforantes ne vienne à y transiter par l’intermédiaire d’une semelle un peu crantée – bien découpée, comme en ont les enfants – mais avez-vous eu mademoiselle des enfants ? – je n’en ai point entendus à l’arrière-plan l’autre soir lors que m’avez sollicité et exposé votre projet ) – ou bien de chêne – bien plus dur et résistant, aux fibres serrées et chargées de forêts mais aussi le croiriez-vous d’humus – on le devine je vous l’assure il suffit de passer lentement le doigt sur la surface des planches – d’en approcher craintivement le visage – et vous percevrez - si vous savez rester silencieuse et attentive - un souffle profond et sombre – une rumeur chtonienne imperceptible à ceux qui passent pressés la tête haute – les citadins des bourgades grandes et petites qui ont tout perdu des pas humides dans les voiles légères du petit matin - allongées et crochetées au pied des fûts tendus et immobiles comme des colonnes, et parfois – derrière une trouée que rien n’annonçait sinon une pâleur un instant plus ténue et presque translucide, lumineuse, difficile à détailler, comme cette voix que vous aviez – l’autre soir – votre demande insistante - avant que ne surviennent les premières – mais allons – une trouée disais-je comme surgie d’un vacillement, un tremblement, un frisson où s’enroule le corps, une brèche s’ouvrant sur une peau d’eau morte, ou bien une pupille foncée et inerte, absente à elle-même, qui fixerait le ciel plus noir encore – aussi ne vous conseillé-je pas non plus le chêne qui charrie tant d’obscurités de douleurs et de peines – c’est un bois bien noble pour âmes bien trempées – et il heurterait j’en suis bien trop certain votre délicatesse que j’estime immense et assombrirait inutilement votre allure diaphane car ne puis depuis ces premières – mais allons - ne puis supporter donc que quelque dommage supplémentaire ne vous assaille – alors le faudrait-il de pierre ? - de ce granit froid et rugueux où s’arriment et grouillent lichens, mousses, bêtes pointues – ce couplage inattendu du minéral le plus ancien au végétal sans âge – cette reptation de couleurs sourdes tissées à l’envers de nous, entravées d’un réseau de racines secrètes et multiples – une solidité aux allures d’éternité – à parcourir sauvagement des éruptions intimes de commencements du monde – des étendues galactiques – des cieux souterrains perforés de comètes - à remâcher des flèches foudroyantes d’origine - des bouillonnements d’étoiles affolées – des lances de langues visqueuses et dévorant leur propre feu – ne saurai donc pour ces raisons recommander ce vacarme d’éternité figée – cette explosion serrée nette dans le poing de la pierre comme une morsure sur la lèvre pour suspendre le cri, ne saurai vous conseiller ce jaillissement figé comme une cascade de glace, vous qui m’avez murmuré si doucement votre besoin précis de ces marches, un tel fracas tellurique ne pouvant se concevoir sans risquer d’enfermer à jamais derrière ce vacarme obtus des pierres la tristesse retenue de votre voix quand vous avez – mais allons – alors me dis que creuserai de mes mains le sol qui nous sépare, gratterait la terre de mes ongles comme un chien fouille pour son os – alors retrouverai votre voix et surgiront chaque fois inattendues et renouvelées – mes premières – mais allons

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assis sur la seconde marche – main gauche sur le visage – et la main s’étire et la terre la poussière s’échappent de la main – la main recouvre le visage – la lumière dessine un triangle puis un carré sur le carrelage – assis sur la seconde marche – izquierda derecha izquierda derecha izquierda derecha izquierda derecha – assis sur la seconde marche – en haut de l’escalier zone arpentée de perte – tu restes ici dans le creux de la descente tu restes dans la croisée sombre – silence – presque – tu isoles une image une supplique – et tes yeux s’enfoncent dans la peau des paumes – assis sur la seconde marche – assis sur la seconde marche pas un mot pour brûler le froid – tu as a joué beaucoup joué – tu es le cavalier masqué tu es le cavalier à la main bleue tu es le cavalier à la voix étrangère – el viento rojo el viento amarillo – assis sur la seconde marche dans le froid trop froid – assis sur la seconde marche tu entends le bruit du ciel blanc – tu regardes la neige tu ne parles pas tu ne peux pas parler – ta bouche froide sèche – assis sur la seconde marche – il faut que – tu cours tu files tu traverses la ville tu cours ligne droite ligne droite tes pieds à peine sur le sol tu cours tout roule éblouit s’accélère arrache tes pas ton corps tes bras ta bouche – assis sur la seconde marche – un coup d’ épaule tu ne sens pas la douleur – assis sur la seconde marche – tu attends – assis sur la seconde marche – tu as joué beaucoup joué assis sur la seconde marche – dans la nuit la nuit trop froide – cheveux en bataille la colonne vertébrale contre un mur aléatoire d’images de langues de larmes de langues – la rue vide première porte fermée deuxième porte fermée troisième porte fermée – pas la force de défoncer une porte – quatrième porte – assis sur la seconde marche – assis sur la seconde marche le grand fauve au buste plié – à l’origine une voix de basse sur une marche à l’arrière du jour – oubliée la ville oubliées les façades oubliés les mouvements extérieurs – oubliée la rue – les rues se croisent se joignent s’écartent s’étendent s’arment s’effacent une à une – tu ne vois plus le ciel

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en sueur tu serais si tu ne t’arrêtais pas toutes les cinq marches pour dévisser ton cou gauche droite gauche droite étirant dans une même pulsion le bras qui n’est pas chargé le chanceux mais ça ne va pas tarder profitant de la pause que tes bronches rétrécies t’imposent avec régularité désormais se foutant pas mal de l’air délabré que tu offres à ceux qui te dépassent un sourire garni de compassion mais incapables d’offrir leur aide profitant oui de cette pause pour tousser expectorer serait le mot juste un lot de crasses tenaces que ton œsophage stocke comme un petit épargnant son avarice angoissée confiant dans le même temps le poids des sacs à provisions à l’autre main l’autre bras tout juste étiré prêt à prendre le relais afin de gravir cinq autres marches toutes aussi défoncées les unes que les autres quelle que soit la volée de la première à la dernière menant au palier où mais ce n’est pas pour tout de suite tu déposeras l’ensemble de ces sacs comme alourdis par l’interminable montée que tu auras accomplie une fois encore seul comme seul tu fais tes courses comme seul tu les montes jusqu’à ton impitoyable sommet comme seul tu les rangeras dans des armoires qui ne ferment plus comme seul tu cuisineras sommairement au petit bonheur la chance ceci cela qui était en promotion comme seul tu avaleras le résultat tout aussi péniblement que les marches que par dizaines tu auras gravies sans porter le regard sur les graffitis délavés ni les boites aux lettres saccagées ni les sonnettes débarrassées de leur bouton poussoir ni les portes à œilleton noirci ou fendu ni la rampe froide aux barreaux arrachés ni le carrelage fissuré de partout ni les numéros pour ainsi dire disparus à chaque étage ni ton reflet en sueur dans le miroir de l’ascenseur bloqué à mi-chemin sueur dont tu recouvres le petit mouchoir à bord gris bleu qui s’accorde si bien ainsi que tu te plais à le dire à ta voisine sourde aux couleurs survivantes de la cage d’escalier qu’une fois par semaine le mardi tu empruntes escalades serait le mot juste au point qu’il t’arrive de craindre la rupture d’anévrisme ou l’infarctus ou même la simple chute qui verrait ton col du fémur rompu t’envoyer pour quelques jours dans un hôpital sans marches sans rampe sans graffitis sans sonnette autre que celle de ton lit

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Le souvenir de cet immeuble habité dans l’enfance est encore lié à l’escalier que l’on empruntait une fois avoir traversé le tout petit couloir vitré contigu au grand magasin, fait tourné la clé dans la serrure de la porte donnant sur la rue, actionné l’interrupteur pour éclairer l’espace toujours sombre sans lumière du jour. L’ escalier desservait deux appartements : le premier habité par notre famille, le deuxième - dont le palier ne possédait pas de porte - inhabité, vieux plancher et cartons abandonnés. Le dos courbé par le cartable toujours trop lourd, gravir les marches chaque soir de la semaine, atteindre le premier étage, ouvrir la porte, poser le sac, et jouer, penser, rêver … écrire viendra plus tard. Si l’espace de l’escalier ne se découvrait qu’à la lumière électrique, il arrivait aux jours d’été que la faible lumière, venant d’une fenêtre de l’appartement du deuxième étage, suffise pour que nous puissions monter et descendre sans craindre de trébucher. 17h, retour d’école. Première marche. Après la courbe que formait l’escalier à mi-distance de notre porte d’entrée, j’apercevais le palier du deuxième étage et c’était tout un monde qui pouvait surgir là. La silhouette d’une vieille dame apparaissait parfois et me saluait. Je l’ai peu connue. Je ne saurais plus la décrire. Elle décédera quelques temps après notre aménagement. Aujourd’hui il n’y a personne, c’est une masse sombre ouverte sur un appartement abandonné que j’aperçois en haut des marches. Une fois gravi le premier étage, je dépose mon sac à l’entrée de chez nous, je referme la porte. Seule, débute l’exploration. Chaque marche me reliait à la pièce que j’allais parcourir. Ces objets trouvés - l’un sur un rebord de cheminée, l’autre au fond d’un vieux carton parmi poussière et papiers - c’était comme des paysages, comme autant de récits qui allaient m’être contés. Cet escalier ne ressemble pas à l’escalier recouvert de linoléum vert de la maison des grands-parents – petite fenêtre basse dans le virage juste avant les chambres, ouverte pendant les grandes chaleurs du sud ouest, quelques plantes grasses reposant sur la margelle comme absorbant toutes les histoires de nos enfances ces été-là -, ni à celui de marbre blanc de la grande maison catalane fréquentée chaque année en juillet, mais il renferme bien des promesses, bien des possibles. Comme si chaque marche pouvait contenir toutes les histoires du monde, comme si chaque marche pouvaient conter les aventures de ces vies que je n’a pas connues. Je suis sur un bateau. Ce sont des rumeurs, des images qui se forment et disparaissent aussitôt. J’avance lentement comme pour retarder leur disparition. Le bois de la rampe est rugueux. Je sais que lorsque je parviendrai en haut des marche le silence se fera tout autour, si les volets sont encore fermés je ne pourrai que deviner les contours – la lumière du jour s’étant glissée parmi les interstices gagnant toujours sur l’obscurité à cette période de l’année. Je serai l’invitée de la maison et ce sera mon royaume.

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22 marches en bois verni. Escalier ancien demi- tournant. On se tenait à la rampe, pas très solide, la main glissait sur le bois verni ; si on la secouait trop, ça faisait vibrer la boule de rampe en laiton, qui faisait un bruit particulier. Sur le mur, au dessus des marches, une bande de faux stuc peint à la main donnait un cachet chic et toc. Dans cette cage d’escalier, il faisait toujours froid, ce n’était pas chauffé. L’odeur du repas venait se mélanger à l’odeur des cageots de pommes entreposés dans la pièce palière du rez de chaussée et à l’odeur de la cave. Les phrases qui font descendre : « à table ». Les phrases qui font monter : « va faire tes devoirs » et « range ta chambre », « va te coucher ». Les engueulades faisaient monter, le téléphone faisait descendre. Le souvenir de réciter l’alphabet à mesure qu’on monte ou de compter. Le souvenir que chaque pas est différent même si le bruit est le même.Parfois descendu sur les fesses : on ramassait la poussière en évitant les cadavres recroquevillés des mouches sur les marches. Plus tard, on tentait la descente à califourchon, sur la rampe un peu branlante. Deux à deux en larges enjambées, je me souviens quand j’ai réalisé pour la première fois que mes jambes étaient assez longues pour me permettre de le faire ; J’étais contente. Sauts à pieds joints d’une marche à l’autre ; l’escalier entier en tremble quand on commence à être trop lourde, trop grande pour faire ça ; ça signe la fin de l’enfance. Ensuite, on le dévale, excitée, adolescente, quand le téléphone sonne. On mesure qu’on est trop grosse quand le descendre vite fait trembler fesses et cuisses et que le monter essouffle. D’en haut, regarder le pavé, se dire qu’on pourrait se jeter dans le vide, avoir souvent cette pensée de la chute, évaluer la distance au sol, se demander à quel point ça ferait mal. Témoin de nos humeurs, on y est souvent seul mais on y montre dans quel état on est, en fonction de ce qu’on imprime à la descente ou à la montée, le rythme qu’on adopte, la façon dont on martèle les marches. ça invite au théâtre, à la démonstration. Y taper des pieds ostensiblement pour montrer sa colère. Parfois on le monte sans réfléchir mais en pensant. Le souvenir de ces pensées lors de ces brefs trajets. Il y a une pensée de l’escalier, un peu de même qualité que la pensée des trains, des moyens de transports. C’est sans doute l’endroit de la maison où je pense pouvoir retrouver le mieux la trace de mes pensées de l’époque. Et puis je me souviens qu’on ne pense pas la même chose selon la façon dont on est chaussé ; si on est en chaussures, pieds nus, en chaussettes. J’ai le souvenir aussi de la gêne de l’emprunter avec des chaussures pleines de boue que j’avais la flemme de retirer. Je me souviens avoir trouvé décadents les escaliers à moquette chez mes copines. J’aimais bien, aussi, quand ma mère passait du Pliz sur les marches. Je repense à la chienne, Chouca, qui ne savait pas trop le monter, encore moins le descendre, je repense au bruit de ses griffes sur les marches. Elle prenait son air gêné, les oreilles plaquées en arrière, et avançait prudemment, sans oser nous regarder.

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Dans les escaliers, il convient de le dire dans le cas où ils sont plusieurs, quand ils se trouvent dans un ensemble, et que l’on a les pieds posés sur des marches dont l’on compte plusieurs volées, qu’on les empreinte toutes ou pas. Le premier, celui du début, l’escalier de bois, lui qui craque comme une coque de noix, reconnaît chaque pas, et lui donne une voix, ses marches usées chantonnent, grincent avec entrain, racontent d’interminables histoires de famille, toujours les mêmes, suivent étage par étage, les chambres en enfilades, les ribambelles de chambres d’enfants et de chambres d’amis, et tout le long, des gravures, des photographies et les minuscules trésors de cases des tableaux des merveilles, aussi ; escaliers en enfilade, couloir qui se succèdent, qui seraient à la rue ce que les coulisses sont à la scène, et les escaliers, comme ces étapes, dans les mystères montés sur tréteaux, ces scènes de planches de bois encore bruts, ou, dans les grands théâtres d’art, ces décors compliqués sur roulette, que descendent ou lèvent des poulies, depuis les cintres des coulisses, un sort un deus ex machina, qui chante des airs d’opéra, surgit, tel un diable hors de sa boîte, la tour de Tatline en miniature, où se perdrait le Révizor, l’homme au pardessus roussi, dans une pirouette qui l’escamote ; les escaliers de son enfance, l’on glisse encore sur la rampe, ces nuits d’insomnie, où l’on revoit et la couleur de leur bois (mordoré ou très noir), et l’usure des pommeaux de cuivre ou de pierre, parfois des cônes, imitant même le relief de pommes de pin, d’autres fois, sobres, peints en gris mat, ou bien encore, en bord de mer, d’un blanc brillant, qui s’écale, épais comme une coquille d’œuf ; d’autres fois, lustré, gansé, si bien ciré que l’on pourrait y glisser comme sur de la glace sans patin, au risque de s’y casser le verre de montre (expression de ceux qui vous le prédisent, et qui vous demeure obscure jusqu’à ce jour où vous atteignez l’âge de le dire) ; dans sa splendeur, cet escalier ciré, ce serait le grand œuvre de la concierge (elle y gagnerait des tours de reins, ce dont elle vous tiendrait les comptes depuis la fenêtre de sa loge, d’où elle vous guette, peu avant l’époque des étrennes), la reine de l’encaustique et de ces baumes et liquides mystérieux qui polissent les bois et font aussi briller les barres de cuivres qui retiennent les tapis d’orient ; il est, ainsi en gloire, le décor de quotidiennes et néanmoins glorieuses ascensions vers les étages, et, à de moindre degrés, vers les chambres de bonnes et les combles, dans les cages d’escalier profondes de ces immeubles cossus de la rue de Ponthieu depuis qu’on a condamné les escaliers de service aux étroites marches grises, blanchies à l’eau de javel ; dans ces escaliers magnifiques désormais ouverts à tous, flottent le parfum des dames élégantes et âgées, l’eau de Cologne des comptables du bureau de courtage, qui succèdent aux fumets giboyeux de midi, entre les portes vert wagon et les fenêtres miroitantes aux balcons fleuris d’épanouis géraniums, plongeant sur la cour carrelée de grès, encore luisante du jet d’eau de la pompe ; succède à ce modèle, amélioration certaine au prisme de la technique moderne, fruit de décennies de méditations d’ingénieuses ingénieries, l’escalier mécanique, ainsi, celui d’aéroport, qui s’articule à la perfection avec les tapis roulants pour hommes et valise et ainsi perfectionne ce que les escaliers de fer des navires et des bâtiments industriels pouvaient avoir de figé encore, même dans leurs envolées les plus aériennes et parfois glorieuses, lorsque, hissée jusqu’au sommet du pont suspendu, comme mue de l’écho du aïe-aïe de la corne de brume et des vagues du grand large, votre robe tournoyait à chaque pas, claquant dans le vent au rythme de votre ascension comme une levée de drapeau au son du cor de garde ; désormais, dans l’univers mécanique et mobile des nouveaux escaliers en mouvement qui s’enclenchent par déclic lorsqu’un infrarouge détecte une présence, s’orchestre comme un mouvement de dépassement des bois et des cuivres par la vitesse symphonique, votre transport : voilà que les innombrables échelles des bibliothèques et des trains de nuit, les tapis roulants et les générations d’ascenseurs, l’horlogerie sans faille des fauteuils roulants et des poussettes et jusqu’au ressort de propulsion des strapontins, combinés en élytres d’hélicoptère, se mettent en branle dans des murmures de xylographe achevés par une trille victorieuse au dépôt, l’escalier mécanique impose même à l’ancien la force impérieuse de son progrès, ainsi voilà que par cette magie de l’équilibre montant et descendant à l’instar des cascades ou du cours des ruisseaux, les escaliers de la Tour Eiffel sont allégés d’un poids, et que ces marches enlevées se retrouvent dans le parc à l’abandon du Montcel, dans une sculpture de César, qui rouille doucement au milieu des champs de prêles où les chats sauvages feulent à qui mieux mieux au clair de lune ; l’escalier pseudo-industriel, qui tourne sur lui-même dans l’ancien loft de la curatrice de la fondation Cartier n’a pas de rampe mais beaucoup de boulon, son fer est d’un gris si clair qu’il ressemble à de l’aluminium, ses marches triangulaires encouragent les plongeons somnambuliques et résonnent comme des gongs au choc des chaussures à talons ; mais voilà que la rouille pourrait l’user, le corrompre, dans certains environnements humides, où on l’évite ; ainsi des monumentaux plongeoirs de bords de mer, comme transportés d’une piscine de verre et de carrelage vers les coraux et les porcelaines des rivages, leurs horizons océaniques et sauvages semblant soudain domestiqués, bien en vus ; ailleurs, plus discret, c’est le domaine, des marches de granit, échafaudées à flanc de falaise ou rajoutées, avec leurs contreforts de béton et leurs calles de ciment, pour en descendre, les vagues vous enroulant aux chevilles leurs rubans de varech, leur mousse pétillante gagnant jusqu’au nombril, au ventre, votre corps immergé, vos cheveux déroulés comme ceux d’une anadyomène Vénus vous entourent comme une cape, ou ce serait l’encre sombre d’une pieuvre, tandis que des talons à la fontanelle, glissant, glissé, vous vous surprenez à être saisi du frisson délicieux d’une huitre passant de sa coquille à une bouche, ou passant de l’éveil au rêve, au cœur d’une nuit de pleine lune, c’est un retour nocturne et primitif aux plus profonds du ventre des grottes sous-marines peuplées de sireins, morgans et féteaux, de méduses translucides et opalescentes, d’étoiles marines aux symétries pentaradiales qui vous entrainent dans leurs rondes endiablées dans les encorbellements d’escaliers de cristal, puis remonter à la surface, rouler sur le sable, s’écorcher les orteils sur des marches couvertes de coquillages comme ces boîtes souvenirs que l’on rapportait de Malo-les-Bains ou Biarritz, une petite ballerine, blanche et rose comme une perle, qui tourne sur un chausson au cœur de son écrin de velours cramoisi ; cet esprit massif et ancestral de l’escalier creusé, sculpté, on les trouve aussi, dans ces pierres plus blondes et plus tendres, qui se découpent et s’usent comme du savon, on y monta, jadis, le Mahabharata, pour la dernière, au coucher du soleil, un soir d’orage, dans la carrière Boulbon, on dit que des estrades y furent dressées pour écouter le long chant qui hulule, de loin, les lumignons flottaient sur l’eau de ce déluge, gonflées de cette pluie soudaine, violente, qui ruisselait et dégorgeait sur les parois de pierre tendre jusqu’au sol meuble, tandis que l’orage enflant, grondait, les bâches couvrant mal les projecteurs au sommet des falaises, et que leurs lumières grillaient une à une ; au pied des escaliers, assis enfoncés dans le sable et la boue, les techniciens jouaient aux cartes à l’abri des gradins, ils attendaient pour replier, rigolant quand l’eau leur coulait dans le dos, les spectateurs avaient descendu les escaliers quatre à quatre, prenant leurs jambes à leur cou pour regagner leur voiture, y restant là bouche bée comme un scaphandrier par grand fond ; quand la mer ou l’eau se retire, ce même phénomène s’observe sur les petits escaliers privatifs de la plage du Sillon, chacun jalon de la promenade, chacun ultime recours quand la mer monte vite, l’escalier se peuple marche à marche, ainsi, à l’estran, un chat, y faisant sa toilette au soleil, vous indique l’averse à venir ou s’effarouche d’un rire d’enfant, avant de s’éclipser, dans les mystères ombreux de l’escalier ; existe aussi la disparition, mais lente celle-là, et non soudaine, comme celle du chat, de l’escalier, comme monument, vestige du passé, ainsi, ces escaliers qui, comme des jambes se dérobant sur vous, ne portent plus rien, que rien ne porte plus ; leur ascension bloquée, sans but et sans propos, certains grincent, d’autres branlent, d’autres se décrochent et pendent, mâchoires béantes, comme les balcons des immeubles cossus de l’île Vassilevski, d’autres laissent sombrer leurs marches, tombées comme les touches d’ivoire d’un vieux piano, que l’on repose en place même si elles ne tiennent plus, jusqu’au jour où, lassé, l’on renonce même à cette dernière coquetterie ; alors, restent des marches sans suite, certaines tombées, certaines tenant comme les dents branlantes d’un scorbutique à la gencive ; d’autres ne sont plus qu’un amas d’échardes de bois et de gravas, ceux de ces vieilles villas vides des bords de mer que les mairies font éventrer à la pelleteuse, pour que nul n’y trouve plus refuge, créant des étages sans accès, des chambres encore tapissées de fleurs de lys et de rubans couleur sucre d’orge, où l’on pénètre en grimpant aux arbres, par les fenêtres, y dormir à l’ombre de grands volets cloués par des planches ; ces escaliers aussi, dans les vieux clochers où vous conduit, clefs à la ceinture, un vieux sacristain au pied bot, s’y nichent d’ancestraux choucas, des araignées dans leurs toiles immenses, des souris antédiluviennes et des siècles de poussière de prie-Dieu qui concoctent un air confiné, camaïeu du croupi au moisi comme on s’élève vers les sommets, comme une potion qui vous griserait insensiblement, jusqu’au vertige du sommet du clocher, d’où l’on voit la ville, l’horizon, et dont l’on ne croit plus pouvoir redescendre, ainsi, celui chantant de la plus haute tour ; vieil escalier vermoulu d’une maison où l’on aurait toujours vécu, qui grimpe et se grippe, laisse le corps à son pied, épuisé, perdu, vaincu, ou en cours de route, à mi-chemin, accroché à la rampe, entre deux marches, ces vieilles jambes lourdes, incapables de monter ou descendre, faisant perdre à l’escalier sa ductilité, faisant de chaque marche un obstacle, et, cahotant, comme supendu au bord du gouffre, restant tour à tour pied en l’air, ou pied collé au sol, balloté par la danse macabre de cette volée qui le laisse sonné, comme déjà retourné à la plane et uniforme surface de la glaise en ses abysses, ou tel cette hirondelle séchée comme une feuille de papier, que l’on avait retrouvée dans le conduit de la cheminée, où elle s’était fichée, bec en l’air, dans son élan ; dernière sorte, ces escaliers de chair, ces oreilles et ces tympans, les bronches, branchies et poumons, c’est bien là le modèle de ces escaliers qui se plient et se déplient comme des plumes ou des os dans leur ganse de peau, cornets à piston, pavillon de gramophone, éventail, baldaquin, longue vue ou face-à-main, un corset posé sur une crinoline, agité, tel un lampion, par le souffle chaud de la flamme, soufflet à bouche, bouffadou qui vous sauve les moustaches, ou encore une « flight of stairs » qui s’envole vers les cieux, telles les ailes d’Icare, quand s’entrouvrent les nuages qui versent soudain cette poussière d’or du soleil sur la terre embrumée ; l’escalier pas à pas, intérieur, gravi qui, dans la colonne, passe de vertèbre en vertèbre en tapant chaque geste en cadence, coup à coup, comme le sang bat au pouls et au cœur.

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avant de s’arrêter au deuxième étage de la résidence l’ascenseur a un hoquet qui se répercute sur mon cœur je le sens tressauter dans ma cage thoracique, la porte s’ouvre, à peine sortie de la cabine je suis assaillie par la chaleur suffocante qui stagne dans ce que je perçois d’un long couloir sinueux une lumière rougeâtre diffusée par les boutons de minuterie éclaire chichement une enfilade de portes grises, je presse le bouton rouge le plus proche, lorsque la lumière se fait le sol en faux marbre gris vert piqueté de noir renvoie des éclairs, je me dirige à droite à la recherche de la première porte en sortant de l’ascenseur je ne trouve que le mur je retourne à l’ascenseur est-ce que j’aurais mal compris les indications je vais explorer le côté gauche mais le nom affiché sur la première porte n’est pas celui que je cherche le nom que je cherche n’est sur aucune des portes grises je viens de les examiner toutes par acquis de conscience même que j’avais conscience en faisant ça de faire quelque chose de totalement absurde, je suis à nouveau devant l’ascenseur, je sors de ma poche le papier sur lequel j’ai pris les notes données il y a à peine une heure par la voix au téléphone je lis 2ème étage première porte à droite en sortant de l’ascenseur je ne me suis pas trompée alors pourquoi je ne la trouve pas cette foutue porte l’idée de venir en repérage pour me familiariser avec le lieu que je vais être amenée à fréquenter très souvent dans les prochains jours ne me semble soudainement plus être aussi bonne que lorsque je l’ai eue il y a une heure à peine est-ce que j’ai bien fait d’accepter la proposition de la voix du téléphone j’ai déjà eu beaucoup de mal à trouver la rue c’était invraisemblable comme si elle jouait à cache cache avec moi cette rue bizarre qui se mordait la queue une toute petite rue que personne ne connaît une rue à deux entrées et voilà qu’à son tour la porte où je devrai bientôt frapper se dérobe c’est complètement dingue ou c’est moi c’est ça c’est moi ce que je crains depuis toujours vient d’arriver est-ce que c’est vraiment arrivé est-ce qu’à lier je suis folle l’escalier j’aurais dû prendre l’escalier il faut que je trouve l’escalier si j’avais pris l’escalier rien n’aurait pu rien de tout ça ne serait arrivé si je prends l’escalier tout rentrera dans l’ordre il faut que je trouve l’escalier tout va s’effacer si je prends l’escalier

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Comme un escalier enchâssé dans une boite
Comme sur un dessin d’Escher
Comme sur la couverture d’un roman de Georges Perec
Comme ces bibelots posés sur des étagères, des nids à poussière, aurait dit sa mère
Comme un escalier dans une maison de poupée
C’était ainsi qu’elle se le représentait, femme âgée. Escalier familier presque secret, pas une échelle, non.
Couper la boite dans la tranche et contempler son allure générale, elle le voulait ainsi.

Avait-il de l’allure cet escalier ? Aucune. Ce n’était pas sa prétention. Combien de marches ? Elle ne les a jamais comptées la petite fille de dix ans.

De bois léger, beaucoup de poussière autour et dessus, il n’était donc jamais balayé ? Pour y accéder, il fallait traverser la cour derrière la maison familiale, pénétrer d’abord dans une pièce sombre servant d’entrepôt au magasin de ses parents. Le commerce des fruits et légumes nécessitait un lieu de stockage au frais. Une vieille maison inoccupée remplissait cet office. La mère y faisait aussi l’écrémage du lait dans une machine en inox. Un empilement d’entonnoirs en constituait le fond. Ils sécheraient ensuite au soleil sur le mur méridional.

C’était traverser un lieu sombre empli d’odeurs mêlées de lait aigre d’épices de fruits et de bois.

Dans la montée, le regard de l’enfant se porte vite sur les murs blanchis à la chaux du côté gauche. Du côté droit une cloison de lattes de bois mince. Cage ou puits ? Sur le mur un léger débord suffisait à recevoir une ligne de poussière plus sombre ou bien formait des renflements comme de petites bosses grisées. Ces marques s’inscrivaient dans son champ de vision jusqu’à ressortir aujourd’hui sous les yeux de la femme âgée. Oui, c’était bien comme une boite sous son crâne. Il y était toujours à l’abri, protégé comme un trésor, cet escalier.

Pas légers et sonores, elle grimpe quatre à quatre les marches, repoussant parfois une toile d’araignée qui a grandi pendant la nuit. L’inlassable tisserande reviendra le lendemain.

L’enfant est loin du bruit de la cour voisine, de la cuisine et du magasin. Dans la cage d’escalier la lumière jaillit contrastant avec la pénombre de la pièce en bas. Une étroite fenêtre la dispense généreusement, venue du sud. Lumière rasante sur le plancher de l’étage atteint. On ne peut pas se tenir debout dans ce lieu. Penchée, on est plus près du plancher aussi. Là, sur des sacs de jute brune, un amas de pommes de terre, plus loin, des noix étalées pour sécher, des têtes d’ail, des oignons, des pommes. Richesses végétales pour un grenier. Grenier pour un silence.

Combien de fois depuis l’enfance l’avait-elle visité dans ses rêveries ? Combien de fois l’avait-elle franchi cet escalier pour accéder au silence, au recueillement ? Faisant jaillir à nouveau les poussières brillantes jouant dans le soleil.
Elle pouvait désormais cueillir les fruits de cela qui avait secrété et fermenté lentement dans le calme, la solitude et la lumière. Au même titre que les saveurs et les parfums, elle se voyait silhouette partie prenante du décor.

Le giron, dit le dictionnaire technique, est la largeur de la partie horizontale d’une marche d’escalier mesurée entre deux contremarches successives. Le même mot désigne la partie du corps d’une personne en position assise, allant de la ceinture jusqu’aux genoux.
Un sourire naquit sur le visage de la femme. Il lui plaisait d’envisager cet escalier à la fois comme un giron maternel et comme ce qui avait permis à l’enfant de s’en éloigner.

 [83]

1968. Voilà. J’ai 4 ans. « Mais relève-toi ! » J’entends à peine sa voix et il fait sombre. « Oh mais qu’est-ce qu’elle est chochotte celle-là, relève-toi voyons ! ». Je perçois plus nettement le son de sa voix, mais je ne comprends pas où je suis. J’ai mal à une jambe, j’ai mal à la tête. J’essaie de me relever, je peine, je suis étourdie, et ma mère continue de crier, de rire en éclats entre deux cris. Je ne l’écoute pas vraiment, mon énergie toute entière à me relever. A par la voix de ma mère, il n’y a aucun bruit. Le carrelage est froid, je suis jambes nues. J’ai une petite robe courte, des sandalettes. C’est le printemps ou l’été, il fait clair et chaud. Ma mère a de longs cheveux noirs, une chevelure terrifiante. Je n’approche jamais ma mère, je ne l’embrasse jamais. Ma mère allume une cigarette : « Ah bien alors, tu ne vas pas en mourir d’une chute dans l’escalier, relève-toi fainéante ».

2016. Je reviens dans la ville où j’ai vécu enfant. Ma mère y tenait une librairie, et nous habitions au-dessus de la librairie. La librairie n’est plus depuis 1972. Se sont succédés dans les locaux des magasins de vêtements. Je ne suis jamais rentrée dans ces magasins. A travers la vitrine, je distingue la porte qui donne sur l’escalier qui montait à l’étage. Je sais qu’en passant par l’arrière du bâtiment, je peux accéder à un minuscule jardin, qui ne voit jamais le soleil, et qu’il y a une porte qui permet d’accéder à l’escalier. La porte n’est pas fermée. Dans ces immeubles de la reconstruction d’après-guerre, tout est laid, sale, même lorsque la serpillère a été passée. Les marches telles que dans ma mémoire, entre beige et gris, la rambarde creuse, avec des tiges métalliques que je tenais dans ma main pour ne pas tomber. Le sentiment puissant que oui, ma mère s’amusait avec moi, et là, dans l’escalier à me pousser pour voir… pour voir quoi ? Comment je tombais ? Je ne peux plus descendre un escalier sans me tenir à la rampe, et sans me retourner pour être sûre qu’il n’y a personne derrière moi.

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Une entrée immense, un escalier large qui tourne, des marches larges en pierres dorées, une balustrade en fer forgé. Enfin je suis là à admirer, à essayer d’avaler chaque image sans appareil photo. Comment faire pour tout me rappeler sans rafale de clichés. J’aurais voulu le dessiner cet escalier, prendre le carnet que je n’avais pas eu le temps d’acheter dans la boutique à côté. Attention à 11 h 30 la visite va commencer. Juste avait-je eu le temps de régler à la caisse les deux livres choisis à la hâte. Une cour à traverser, la guide m’attend à la porte d’entrée. Je suis la dernière à pénétrer dans cette belle demeure du XVIIIè siècle où m’accueille cet imposant escalier. C’est par là que rentrait la maîtresse des lieux, plusieurs fois par jour sans doute. La porte refermée, la guide invite le groupe à monter. Dans une niche un buste sculpté, c’est bien elle, celle que j’admire tant. A peine le temps de réaliser, il faut avancer. J’oublie le groupe. Je suis là. Je mets sur chaque marche mes pas sur les siens, sur ceux de ses invités, de ses enfants, de ses petits-enfants, mes pas sur leur quotidien, sur leur vie, les jours de joie, de chagrin, de pluie, de soleil. Les murs sont couleurs pastels, un peu arc-en-ciel, il faut avancer. La maison est restée en l’état, couloirs, salle à manger, salons, meubles, salle de théâtre. La guide explique, raconte le boudoir où l’armoire-écritoire est bien là, témoin de tant de nuits d’écriture. Perdue dans mes pensées, par la fenêtre j’aperçois deux hêtres pleureurs encore vifs, plus loin un jardin. Je ne sais plus si je vois, si j’entends où si je sais. Il y avait les soirées d’automne, la lecture à voix haute par l’un des invités pendant que les autres jouaient. Les six mois à Paris, les six autres mois ici. Toute une vie. La guide nous précède, nous redescendons les escaliers. Dans la niche le buste de la maîtresse de lieux est là sculpté impassible. Chaque marche descendue me rend mélancolique. La visite est terminée. La guide tient la porte d’entrée à nouveau ouverte. Je suis la dernière à descendre l’escalier de la maison de Georges Sand.

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De l’escalier souvent fréquenté dans l’enfance, tu ne te souviens pas de la première montée, ce qu’on compte et qu’on garde en mémoire, c’est les marches, tu as aussi oublié une quelconque sensation de pesanteur, tu grimpes allègrement pas après pas, tu fais tienne l’élévation, le boyau qui fait échapper à la base de la maison, il tire vers le haut et fait un coude sec après la sixième marche, qu’on ressent en même temps que se coince la main dans le lacet serré de la lisse, pourtant c’est après, à la huitième marche, qu’on rencontre vraiment l’escalier, ça craque, jamais passé sur la touche sans chercher à exagérer ce craquement, à l’embellir d’un pas franc, l’escalier comme présence qui a sa mélodie propre, craquait-il déjà au temps de sa construction, y a-t-il eu un défaut de fabrication ou est-ce le temps, la succession des hivers et des étés, le travail du bois, qui a donné au chiffre huit sa magie musicale, a-t-on ce rapport au chiffre huit de cette marche qui cloche et d’où vient qu’on aime ce qui coince, ce qui se rebelle, ce qui ne s’organise pas dans la litanie à larges girons, l’escalier et la présence, cette marche qui alerte et qui détecte, avec le bruit c’est la nature du creux derrière la contremarche qui se révèle, sonore, quelque chose d’un mystère qui circonvient la linéarité de la danse autour de l’axe central, on s’étonne que la solidité s’appuie sur du vide, et que dans ce vide on pense une présence, confrontée à l’aporie, on se représente encore et encore sans pouvoir l’élucider, plus tard l’escalier devient mise en scène d’une apparition, souvenir d’un rideau qui le borne en bas sur le vestibule, on est dans l’entrée, on va prendre à gauche, on écarte le rideau et la présence te saute dessus, qui veut te faire peur, qui prend ton bras et t’effraie et toi interdite, persuadée que c’est un coup de l’escalier, dérobé par le rideau cramoisi il est une scène de théâtre qu’on n’atteindra plus sans appréhension, l’escalier gémit, l’escalier cache, multiplication des rôles, et dans un autre escalier qu’on descend trop vite, on tombe nez-à-nez avec la rencontre, se dessine la figure de l’impromptu, l’escalier permet ces faits de hasard, peut-être nés du déséquilibre qu’il impose et qu’on doit sans cesse rétablir, l’instabilité d’un instant à quoi répond la même suspension dans la pensée, tout peut arriver, et toi interdite à nouveau, la rencontre n’aura pas lieu, on aurait dû se douter qu’un escalier tout de velours recouvert, un chamarré de fleurs rouges sur fond vert, qui absorbe le moindre bruit, un tel escalier n’a rien pour te préparer, et ses tringles de laiton doré n’offrent que risque qu’on court chaque jour jusqu’à la chute, la visse est descellée, la fixation a sauté et c’est le croche-pied d’un pli du tapis, dans cet escalier-là, c’est toujours dans la descente que les choses arrivent, on finit par se dire qu’il y a des escaliers à descentes et des escaliers à montées, une signature de l’architecte ou des signes qu’on décrypte, on ne sait jamais d’avance, l’ai-je bien descendu, bien escaladé, mais c’est l’escalier qui nous monte ou qui nous descend, on lui est livré, dans l’action même qu’il exige, monter ou descendre, il prend les commandes de nos muscles, de nos sens, un jour se prend l’escalier enchanté de cire d’abeille, marches lustrées, par l’odeur alléchée tu cherches à atteindre le cinquième étage, et tous les escaliers cirés seront désormais associés à ce cinquième niveau, comme un parfum qui te donne rendez-vous, la tête penchée sur le cœur du colimaçon, tentant de deviner la porte à laquelle tu aspires, ça qui donne l’esprit de transcendance, mieux qu’un dieu inconnu, un moyen de transport, tout comme lors du guet derrière la porte de tel autre, l’escalier du hors là, on y est à l’oreille, on frémit, on pressent, il nous habite et nous pénètre d’un seul gémissement du pas, dans notre réel intérieur il occupe sa place, installe les partitions, promet et trompe souvent, ce pas qui avait ralenti a poursuivi vers l’autre étage, l’escalier de passage comme espérance déçue, ce ne sera pas ce soir, ce ne sera pas pour toi, mais peut-être demain, cette ligne de lumière sous une porte juste en haut du dernier pallier, qu’on distingue du plus bas, on lève la jambe, on se hisse peu à peu, et au moment d’arriver, tu cherches la parfaite transition, le geste symétrique de lever le pied, de tendre la main, d’appuyer sur la poignée pour ouvrir la porte

 [86]

L’escalier c’est la cage.

Les escaliers sont de secours. Les escaliers sont humiliants. Monter les escaliers c’est monter à l’échafaud et arrivée essoufflée juste avant de mourir.

Au premier pas sur la marche c’est le corps tout entier qui lutte contre l’attraction terrestre, cherche l’apesanteur, le trouvera un moment si court que je ne m’en rendrais pas compte tandis que le paysage lui ne bougera pas, ne luttera pas contre l’attraction terrestre parce que le paysage n’est pas un corps qui bouge mais n’est pas non plus une image fixe, n’est pas qu’une image même 24 fois par seconde.

Que je prenne l’escalier pair ou impair aura pour conséquence de me rendre accessible certains espaces que les paysages derrière la baie vitrée ne peuvent pas refléter le cuirassé Potemkine, Rocky I, Harry Potter, Autant en emporte le vent, Cendrillon, la mairie de Tours, les escaliers de l’esplanade du Trocadéro où des africains vendent des tours eiffels, le collège Jeanne d’Arc à Orléans et cette interdiction saugrenue de porter des sabots parce que les escaliers étaient dangereux.

Je prends pas les escaliers jamais.

 [87]

 ; et pour ces escaliers ; des corps ; de poils aurai besoin ; de beaux poils noirs pour monter l’homme ; des qu’on peut marcher dessus ; des doux ; des pas tordus comme les derniers ; je ne suis pas content des derniers ; alors que oui les premiers sont bien meilleurs ; collés à l’homme ; parce que pas le moderne ; en bas de l’échelle, le premier escalier ; c’est lui ; avec ses poils ; sur le front, sur le menton ; même les femmes ; surtout les femmes ; et puis j’aurai besoin de bien robustes os ; des os pour faire tenir l’ensemble ; de bons gros os à moelle tant qu’à faire ; on nourrit le chien ; celui qui surveille nos étages ; celui-là on l’aime bien ; même s’il fait peur aux enfants ; sur chaque vertèbre il faudra qu’on fixe une côte ; et sous chaque côte, on mettra un anti-chien, tout en anti-matière ; on ne rigole pas avec les baryons ; sous les poils, des nuages de positrons ; des positrons, des poils et des côtes pour agrafer les vertèbres ; toucher les cendres venteuses quelque part tout là-haut ; ô matière infaillible et triste ; à chaque marche, on ramasse un proton pour déposer un antiproton ; ô joie de l’anti-matière ; qui colle à nos fronts les anti-poils plasmiques que les balais noient dans les interstices des contremarches ; et rebondir sur de vagues chaussures ; portées par de lointains reptiles ; fondus et dégoulinant ; amassant au passage, les poils qui traînent ; la singularité de l’escalier ; marche après marche ; marche ; marche ;

                                                  marche ;
                                                  marche ;
                                 marche ;
                                             marche ;
               marche ;
                              marche ;
                                        marche ;

 ; des mâles anti-marches à lunettes ; et des enfants anti-marches à écailles ; les femmes anti-marches à poils ; des corps anti-marches ; et des anti-pommes marches pour mordre dans l’anti-côte marche du serpent marche ; dont chaque vertèbre écrase l’autre en chutant ;

 ; dans un puits de gravité ;

 


[1Marc Ferrand*

[2Pascale Garreau

[3Milène T.

[4Dominique Hasselmannn *

[5Françoise Gérard *

[6Will

[7Joséphine Lanesem *

[8Brigitte Célérier *

[9Lanlan Huê *

[10Felismina

[11Marie-Christine Grimard *

[12Françoise Durif

[13Eric Schulthess *

[14Will

[15Guy Fauvel

[16Marie Sagaie-Douve *

[17Stewen Corvez *

[18Jacques de Turenne

[19Françoise Renaud *

[20Christine de Camy

[21Philippe Sahuc

[22Danièle Godard-Livet *

[23Piero Cohen-Hadria *

[24Lucien Nouis

[25François Duport *

[26Laurent Schaffter

[27Béatrice D.

[28Marlen Sauvage *

[29Jacques de Turenne

[30Françoise Durif

[31Lanlan Huê *

[32Christiane Deligny

[33Will

[34Claire Ernzen

[35Arnaud Maïsetti *

[36Solange Vissac

[37Danièle Godard-Livet *

[38Philippe Castelneau *

[39Jacques de Turenne

[40Christine de Camy

[41Jérôme *

[42Ista Pouss *

[43Claire Ernzen

[44Will

[45Anouk Sullivan

[46Lanlan Huê *

[47Laurent Schaffter

[48Morgane M

[49Nicole Busquant

[50Véronique Séléné

[51Rose-Marie Mattiani *

[52Philippe Sahuc

[53Vanessa Morisset

[54Morgane M

[55Valérie Louys

[56Anouk Sullivan

[57Joséphine Lanesem *

[58Jacques de Turenne

[59Marie Moscardini *

[60Philippe Girault-Daussan

[61Caroline (Fileuse de nuit) *

[62Eva Battaglia

[63Hélène Boivin

[64Véronique Séléné

[65Solange Vissac *

[66Philippe Sahuc

[67Carole Clotis

[68Réjane Meilley*

[69Eva Battaglia

[70Vanessa Morisset

[71Will

[72Jérôme*

[73Gracia Bejjani *

[74Marie-C. Fresnel

[75Jacques de Turenne

[76ana nb *

[77Claude Enuset *

[78Magali Es

[79Émilie Breton

[80Elen Riot

[81Véronique Séléné

[82Michèle Jousset

[83Emmanuelle Mignaton

[84Marie Moscardini *

[85Christine Simon *

[86Léa Toto *

[87Stewen Corvez *

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 25 février 2017 et dernière modification le 25 mai 2017
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