du lieu, 5 | le texte escalier

les contributions à la proposition 5



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- Les publications se font dans l’ordre chronologique de réception, mais possibilité de contribuer plusieurs fois.

 

 [1]

Au deuxième, courber la tête, à l’entresol c’est là qu’inexplicablement le plafond rétrécit, ça doit être une question géométrique ça, et la promesse que je me ferai, chaque jour une fois en haut, arrivée, enfin arrivée, de bien regarder, la prochaine fois, d’en bas, mais chaque fois inévitablement la même chose, sa logique à lui qui me rattrape, sa forme d’escalier qui n’est pas qu’une forme, qui déjà élabore un destin, et c’est lui qui commande, la prochaine prochaine fois alors, mais ça c’est après, parce que là, courber la tête, c’est à deux ans, papa appuie ma tête avec sa main, au deuxième donc, et sur ses épaules j’allonge alors mon cou sur ses cheveux, c’est doux, c’est notre jeu et maman hurle pose-la, mais enfin pose-la, et un jour en bas son souffle court, l’asthme des poumons d’enfant qui lui revient, j’ai compris avant lui, me suis élancée, seule, ai découvert alors, sur la rambarde où me pencher, vertiges et légèretés que jamais plus après, et papa pour toujours est derrière moi, en bas de moi, et ses cheveux de moins en moins, PapaPapaaaPapaaaaa mais il n’y a pas d’écho ici, pas d’écho rien que des voisins, et ne hurle pas, mais enfin ne hurle pas, et un jour il n’y a plus eu d’escalier, un petit frère à leur place, et la maison comme un oeuf au plat, c’est à l’horizontale alors du couloir que je devrai pour toujours une certaine inclinaison mélancolique, quand, ayant quitté les sommets et l’ivresse de tomber/pas tomber, je m’éreinte à douze fois mille fois traverser à cloche pieds pieds joints et yeux fermés la maison par son arrête dorsale, mais l’animal maison ne se lève pas, pas comme dans les livres le dos immense des baleines écarte la mer et sauve sirènes mousses et pêcheurs, et les escaliers du collège alors lieu d’un cache-cache infini à un joueur, avec ma peur, et c’est elle qui gagne, toujours, et ce rêve de les escalader par leur envers, ventre collé à leur ventre, mais mon corps qui pèse et moi qui ai fini d’être araignée ou sauterelle, à peine petit singe de lit superposé que l’échelle effraie, escalier sans tournis posé plat et raide, et la honte un jour alors de vouloir dormir en bas, le sommeil de mon frère à imaginer par les lattes, et tous les gestes que je n’ose pas, et dans la nuit rater le train du sommeil, l’ascenseur du rêve, emprunter alors inlassablement la pente sans escalier, la pente d’un coup d’une pièce de juste l’angoisse, et après plus tard, après après, vingt ans, la vingtaine, l’escalier que je ne prends plus par plaisir, joie, mais pour maigrir, le choix de lui et la fierté de renoncer à l’ascenseur, le dédain même que je lui octroie, et puis l’escalier à courir, d’une toujours possible filature par un voisin rentré après, ou grimpant devant, ou descendant et se cogner d’un bonjourbonjour, les sacs de courses, puisque les courses désormais, et toutes les portes qui pourraient s’ouvrir et d’où pourraient jaillir des gens, ou d’autres gens en tout cas que juste Papapaaapapaaaaaaaaa !

 [2]

Il s’enroule dans le colimaçon et, degré par degré, le voyageur mobile grimpe comme s’il s’agissait d’un chemin de croix mais sans rien porter sur l’épaule, l’élévation est dans le mouvement lui-même non dans le but, il s’agit d’une sorte de puits vertical ou avec un pendule et que l’on espère toujours ainsi, les marches succèdent à la marche, il faut parvenir en haut de « The Watch Tower », le phare qui ouvre son œil de cyclope par intermittences tandis que les vagues viennent le défier avec insolence sur un rythme régulier et sans fin, les éclats du feu tourbillonnent dans le noir mais Fresnel garde une gloire immortelle, le voyageur progresse dans ce fût de pierre, dans ce donjon maritime, les mollets durcissent, la petite rampe court comme un furet sur le mur de gauche, elle guide les pas et l’envie et le désir, elle l’attrape par la main et lui montre le chemin dans le soir qui s’esclaffe sur cet escalier qui se dérobe, dans le vent qui claque et caresse en même temps au-dehors et au-dedans, le voyageur sans bagage visite la demeure d’un gardien d’autrefois, l’automatisme n’existe pas encore, il n’y a pas non plus d’ascenseur ici (d’ailleurs il présenterait une forme cylindrique), l’escalier serait alors une sorte de pédagogie de l’escalade, en attendant la descente libérée, un exercice pour escholier, une « volée » de marches difficiles à monter quatre à quatre quand on se lasse de les compter, vingt, quarante, soixante, quatre-vingt, et on se trompe peut-être, et puis enfin l’arrivée sur la plateforme tout en haut pareille à une récompense horizontale et ce regard panoramique sur le vieil océan vert et blanc, plutôt calme ces jours-ci, préparant peut-être un de ces « coups de vent » comme il en détient le secret, le voyageur a bien compté, c’était au total plus que « Seven Steps To Heaven » de Miles Davis, même si la musique des anges planait dans l’infini qui nous surplombe, perçant les nuages violets qui avaient bénéficié d’une pause.

 [3]

Nous sommes des dizaines de petits corps qui se pressent les uns contre les autres dans ce grand escalier qui nous conduit au-dessus de nous-mêmes, là-haut, dans l’univers des grandes personnes dont la tâche est de nous expliquer le monde en se mettant à notre portée, petites tables et petites chaises, l’univers des classes, je suis dans la plus petite, je viens de l’école maternelle, pas de bien loin, une porte presque à côté, il n’y avait pas d’escalier, ici, tout est différent, plus grand, plus inquiétant, la voix intimidante de la directrice nous commande de nous calmer et de faire moins de bruit en montant ou en descendant, selon l’heure de la journée, cet escalier imposant qui bifurque au moins trois fois avant de déboucher sur un long corridor... aujourd’hui, c’est la première fois, je m’en souviendrai toute ma vie, quelques instants seulement et puis toute une vie, comme c’est étrange, le temps que nous passons à vivre, je ne m’y ferai jamais à ce grand escalier de la vie qu’il faut sans cesse monter ou descendre, monter, descendre... aujourd’hui, c’est-à-dire maintenant, pas l’aujourd’hui de l’autrefois quand pour la première fois je montais cet escalier qui me conduisait dans la classe du cours préparatoire, aujourd’hui, c’est-à-dire en ce moment, un moment d’écriture qui me fait arpenter l’espace de ma vie avec ses hauts et ses bas, aujourd’hui, je descends l’escalier de mon existence et j’ai un peu peur comme au tout début... mais comme ce jour-là, quand pour la première fois je m’élevais péniblement vers les hauteurs du savoir auquel l’école avait pour mission de nous faire accéder, il y a si longtemps que je devrais l’avoir oublié, j’essaie de ne pas avoir peur... on entendait le martèlement de nos pas sur les marches, nous comme un troupeau, où étaient les chiens de berger ?... la directrice de l’école élevait la voix comme pour nous emmener vers des cimes insoupçonnables, et ses ordres cherchaient à canaliser notre poussée désordonnée entre le mur et la rampe... je me sentais bousculée, ballotée, prise dans une nasse, je ne voyais rien au-delà des corps qui m’entouraient de toute part au risque de m’étouffer, mes jambes se pliaient et se dépliaient mécaniquement pour monter les marches comme si j’étais devenue une marionnette dont on tire les ficelles ou comme si les mouvements de mes voisines (l’école de l’époque n’était pas mixte !) me propulsaient en avant sans que je le veuille, je regardais mes pieds par peur de trébucher, si je tombais, la foule de mes semblables pouvait me piétiner à tout moment ! L’expression de mon visage était peut-être celle d’un personnage de Munch, j’imagine à distance mon visage effrayé et les cris qui ne parvenaient pas à sortir de ma gorge... La montée est périlleuse et les secondes interminables, il faut gagner notre statut de grandes et nous armer de courage pour affronter les épreuves qui ne manquent pas de nous attendre quand nous aurons franchi le palier et traversé le corridor pour atteindre notre classe, nous avons laissé pour toujours derrière nous, au bas de l’escalier, nos enfances innocentes (nous sommes sur la Terre depuis si peu de temps !), nous devons apprendre à vivre et la tâche est terrifiante, je ne me sens pas à la hauteur... Je ne me sentirai jamais à la hauteur... J’éprouve le sentiment étrange de ne jamais avoir quitté cet escalier, d’être restée entre deux mondes, de ne rien avoir appris, de ne pas avoir réussi à mériter le monde idéal qui nous avait été promis si nous étions bien sages, de vivre un mauvais rêve, de ne plus pouvoir descendre mais d’être incapable de monter...

 [4]

Un escalier est une échelle de Jacob, le territoire d’un ange. Chacun enseigne à sa manière la chute et l’envol, articulant le corps en le désarticulant, le privant de son poids régulièrement réparti en pas, à l’étage, au palier, au rez-de-chaussée, pour l’élever à un équilibre à la fois précaire et parfait. Tant de façons que ça se déglingue et dégringole et pourtant, la plupart du temps, ça tient, ça marche – si on n’y pense pas. Vacance de la conscience, marche puissance marches, pensée que se déploie et bat, de la racine du crâne irradiant le dos jusqu’aux doigts, déclenchée, relancée par les genoux, les chevilles, refoulée se logeant sous le pied, solidifiée dans les cals. Il faudrait inventer la promenade des escaliers : un escalier donnerait sur un autre escalier, à l’infini. Mieux qu’une errance dans les bois frémissants ou qu’une traversée des villes hallucinées. On entrerait vraiment dans le labyrinthe intérieur, finissant par connaître toutes les clefs, les portes et les couloirs. L’esprit d’escalier, qui survient toujours dans un escalier qui descend, se poursuivrait dans un escalier qui monte. On rejouerait ainsi l’après-coup et le contre coup ; et on raterait encore, pour rejouer encore. Plus de pensée plane, plate, paisible, ce serait torturé, compliqué, mystérieux, tarabiscoté, vertigineux. On vivrait dans les immeubles comme dans nos entrailles, escargots nous fermant sur nous-mêmes en un escalier en colimaçon qui serait notre maison. Sauf que… N’oublions pas les fenêtres, la magie des escaliers, ce qui les rend à la fois souterrains et aériens, entre l’enfoncée vers le centre de la terre et la grimpée du haricot magique. Au centre des rêves, un escalier va de la terre au ciel, sculpté dans l’arbre de vie. Je préfère les meurtrières. L’étroitesse est intensité – escaliers des tours fendus d’une épée de clarté. Petite leçon de galanterie : dans l’escalier l’homme précède toujours la femme, le seul cas. Quand il descend pour la retenir si elle trébuche ou ouvrir la porte sur le dehors et son danger ; quand il monte pour ne pas regarder ses jambes, l’attache de ses bas ou plus encore. Petite leçon d’incorrection : ne pas oublier de dévaler les escaliers, grande jouissance entre le piétinement et l’envolée. La basse matérialité devient ivresse métaphysique. Ne pas laisser ce geste sacré à l’enfance, ou au sérieux d’un retard. Se défaire de tout embarras. Il suffit de voir l’élégance de Proust, gris perle, rayant l’écran et l’église de la Madeleine parmi tant d’engoncés et d’empesés, ou la grâce de ces femmes précipitées sur leurs talons aiguilles (comment font-elles ?) que l’escalier transforme en hérons ou flamants. Pour la montée restent les enjambées, deux à deux, quatre à quatre, faire ses gammes, apprendre à jouer de son corps, avec une fierté insensée. L’escalier résonne. Fiole de souvenirs, il conserve les échos, tant d’éclats de voix et de chutes de bruits échappés des rainures, fissures et entrebâillements. Il est tout ce qui reste sur mon étagère de la maison natale, qui n’est plus qu’une maison sonore. Un escalier en ébène, sobre et massif, sans rambarde ni ornement, aussi raide et glissant qu’un toboggan, donnant droit dans la porte ouverte sur l’herbe humide ensoleillée, puis peu à peu, en descendant, sur les arbres penchés, grinçants, le ciel sifflant, à peine ennuagé. Les parents s’inquiétaient : les enfants tomberaient. Mais ce fut la grand-mère qui trébucha et se cassa deux côtes. Les petits le sentirent dans leur chair et haïrent l’escalier, pendant quelques jours, le temps de lui pardonner : il était bon et doux, brutal sans le vouloir, inconscient de sa force, ours se retournant dans son sommeil de bois.

 [5]

Les vitraux qui garnissent les baies arrondies dans l’axe de l’escalier – jaune de souffre, vert amande, bordeaux affaibli et les petits rectangles indigo sombre pour charpenter leur mosaïque – n’ont rien à tamiser, mais les appliques dispensent une lumière vive et sans violence, soulagement qui fait se redresser le cou, s’élargir les épaules, après le gris de cendre qui baigne la ville, et ce pansement que pose cette clarté artificielle sur la fatigue s’augmente de l’ampleur modérée de la cage, sans le presque vertige qui raidit le dos, les jambes, et rend mécanique leurs mouvements, malgré la noble profondeur des marches, la faible hauteur des contremarches, en grimpant les volées longeant, de palier carré en palier carré, les murs de l’escalier d’honneur emprunté lors des visites au musée pour éviter la promiscuité de l’ascenseur dans le mur, ce grand cube solennel où le souffle se perd, ni les virages sur l’aile, dans le ciment sonore, de l’escalier de l’ancien appartement, les deux volées de marches se repliant l’une contre l’autre, les deux rampes de fer forgé sans épaisseur, peintes en vert dur, et toujours un peu poisseuses, se touchant presque, non ici l’escalier tourne sur lui-même avec une grâce discrète, comme un geste d’accueil, et l’on pourrait installer dans son vide, comme chez la grande tante, une de ces petites cabines d’ascenseur en bois aux portes claquantes, et puis il y a, sous la main qui s’y est posée d’instinct, retrouvant une habitude endormie dans le souvenir du corps, la douceur de la rampe cirée, son bois luisant doucement, poli par plus d’un siècle de mains glissant à sa surface et de chiffons feutrés le frottant en caresses énergiques, le pouce a retrouvé d’instinct le creux de la moulure où se glisser, et l’effort de hisser à la suite de cette saisie la faiblesse nouvelle de la carcasse convalescente, dans le silence feutré par l’épais tapis, devient presque un plaisir tendre, le premier cadeau de ces jours de repos fraternellement offerts, avant de retrouver, quand les forces seront revenues, la rude amitié de l’escalier familier, assez étroit pour que les mains prennent appui de chaque côté sur les pierres blondes, les marches si étroites que les pieds ne peuvent s’y poser qu’en biais, les dalles bordées d’un nez en bois usé.

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C’est une volée de marches trouant la maison, son espace s’élève vers le ciel, au bout des étages elle accueille la pluie, elle découpe le lieu, c’est une circulation que toute cette volée de marches, elle livre en bas sa cour intérieure, avec toute l’intimité de la maison qui résonne des bruits de l’habitude, mais comment peut-elle donc s’ouvrir vers l’extérieur, c’est par le ciel, a dit l’enfant, et elle sourit, tête renversée, c’est par son bleu qui respire tout en haut, c’est un escalier que l’enfant dit être celui de la ville, la maison voisine a le même car l’enfant l’a vu par la porte ouverte, et peut-être même se dit l’enfant, toutes les maisons ont cet escalier qui les troue ainsi de leur poumon, et toutes respirent de ce rythme intérieur, de toutes ces alvéoles à chaque étage, et la cour au rez-de-chaussée, en est la base, l’enfant voit le salon y arriver et la rondeur de la cour le sépare de la cuisine, à l’arrière c’est la ruelle, c’est toujours à l’arrière qu’on tue les poulets, ils arrivent vivants du marché, l’enfant les guette, c’est dimanche, il y a ce filet rouge qui s’écoule dans la rigole, on découpe la viande, on lave les légumes, et toujours de la cour qui s’ouvre vers le ciel, on les envoie vers l’âtre où se cuisinent les repas de la famille, c’est la première volée de marches qui part de la cour tout en bas, c’est celle qui amène au premier étage, avec sur le devant le second salon et la chambre de la sieste, avec leurs portes toujours ouvertes sur le couloir, qui court tout autour du premier étage, à l’arrière, salle de bain et bibliothèque, la cour à cet étage est devenue rambarde, elle s’ouvre sur le milieu, elle rapproche du ciel, elle fascine l’enfant, elle l’aspire, l’enfant a la tête renversée vers ce bleu d’après la sieste, lourd encore des bruits de la ville, peut-être aussi de toutes ses odeurs, l’enfant ne se souvient plus, une autre volée de marches encore, c’est sûr, et c’est la chambre des enfants au deuxième étage, avec à l’avant la terrasse et ses pots de plantes vertes, l’enfant s’est assise et observe les nuages, elle ne les voyait pas de la cour, en-bas, tout en bas, et son regard lui donne le vertige, car les voix de la maison arrivent au haut de l’escalier avec cette résonnance assourdie, l’enfant tend l’oreille, elle reconnait leurs inflexions, elle se cache pourtant et n’entend pas encore les reproches, ni les injonctions, de celles que l’on fait à un enfant qui a écourté sa sieste, l’enfant est grande comme deux marches ou peut-être trois, elle s’est hissée de marche en marche, elle se retourne parfois pour voir le chemin parcouru, le chien l’accompagne, mais il reste en retrait, peut-être pour amortir une possible chute, et voilà le virage inutile, où l’escalier déploie sa plus grande marche, l’enfant se demande pourquoi le tournant, l’escalier a-t-il besoin de tourner ainsi pour mieux monter, et la marche du tournant devient étape dans son ascension, l’enfant y laisse ses maisons, ses valises et ses jouets, ses poupées y élisent domicile, c’est dans l’immensité du tournant que l’enfant installe son royaume, elle se veut leur unique habitante, sur cette marche qui tourne et étale son triangle, presque la même aux deux étages, est-ce sa soeur s’est demandée l’enfant, et l’enfant grimpe à deux pattes puis à quatre pattes, et elle l’encombre des bribes de sa vie, construisant ses chambres, ses espaces intimes, et puis tout un univers d’où elle met les voiles pour des océans inconnus, tous en spirales dans l’escalier, tourbillonnant de rêves arrachés à la maison, et venue de ce puits de lumière, tête renversée, l’enfant ânonne son syllabaire, laissant monter sa voix hésitante, éclats dans l’escalier, écarlate du soleil de l’après-midi, elle contemple alors, d’en haut, de tout en haut, assise depuis la dernière marche du deuxième étage, la si grande marche dans son tournant, endettée de souvenirs.

 [7]

Me voilà devant de multiples escaliers empruntés ou imaginés à partir des histoires qui se racontent, toujours à leur pied regardant un ciel, à quelques exceptions près, invariablement bleu, rarement ou jamais au dessus de l’escalier, toujours à l’extérieur ou dans la « cage », si peu à l’intérieur des maisons. Lequel emprunter ? Pour aller où ? Celui qui mène du ruisseau vers la civilisation, trace indélébile de l’enfance, surgissant désormais à chaque escalier emprunté, marcher précautionneusement, prudemment, ne pas écraser les limaces dont la couleur se confond avec celle des pierres. Ceux mélancoliques des quais de train, des RER de banlieue, mécaniques ou non, l’impuissance suinte. Celui faisant écho au bruit de châtaigne éclatant dans le feu de bois du dernier soupir du grand père, l’épouse, les enfants, les voisins rassemblés au bas des escaliers le regard tourné vers la chambre donnant sur le patio, frissonnants, dans l’attente de l’inéluctable, le guérisseur avait dit 8h du soir. Il y a ceux, je crois nombreux, souvent en « cage », de l’esprit d’escalier « mais oui c’était ça que je voulais dire ». Celui dont l’envers est traitre comme un couperet à qui penche sa tête à l’extérieur du monte charge. Ceux qui descendent aux folies bergère ou Lido ou ailleurs, du moins ce qui en est montré à la télévision, des femmes aux longues jambes et bas résilles, des talons aiguilles très hauts et très fins, un « truc en plume ». En voilà un intérieur dans une maison ancienne de la France profonde, le grenier est accessible par la tour accolée au corps de maison appelée « pigeonnier » l’escalier passe à travers une trappe qui a fait dire au petit garçon, apparemment déjà familier de certains genres cinématographiques malgré ses trois ou quatre ans, « c’est la maison des accords du diable ». Et puis encore celui-ci qui se présente au dernier moment sans crier gare, pourquoi maintenant ? Emprunté il y a bien longtemps lors du premier retour au pays. Une voie dite « Sacrée », une colline dédiée à Dieu, le « Bom Jésus de Braga » relie la ville à l’église, trois escaliers, entrecoupés de paliers, se succèdent, 600 marches quand même : le chemin de Croix que l’on parcourt le long du premier escalier à un rythme plus ou moins soutenu suivant l’âge ou la ferveur croyante, beaucoup de femmes, quelques hommes, à cette époque « payaient » leurs « promesses » à Dieu en montant les escaliers à genoux ; les fontaines sur les paliers du deuxième escalier symbolisent, quant à elles, chacune un des cinq sens ; le troisième est l’escalier des vertus, celles que tout homme se doit d’atteindre après qu’il ait pris conscience de la fragilité de ses perceptions humaines, elles sont au nombre de trois : espérance, foi, charité. Il est bien loin ce temps de la croyance d’un possible contrat avec Dieu. Et pourtant les fontaines étaient bien tentantes et si promptes à étancher la soif dans la longue ascension.

 [8]

Elle a toujours aimé cet escalier en colimaçon, du genre de ceux que l’on trouve dans les châteaux forts s’enroulant autour d’un axe central. Petite fille elle l’imaginait comme la colonne vertébrale d’un escargot fabuleux ayant fait le vœux de quitter sa condition d’invertébré, qu’une bonne fée au cheveux bleus aurait exaucé. Chaque fois qu’elle arrive dans ce vestibule, elle s’arrête sur la première marche, lève les yeux vers le ciel et admire la régularité parfaite des marches métalliques ajourées de triangles entremêlés. Elle aime leur ballet de lumière avec le soleil qui plonge du sommet de la tour. Elle se demande comment les hommes d’autrefois ont pu façonner un tel monument au temps où les chevaux étaient leur seuls aides. Elle gravit les marches en faisant claquer ses semelles sur la structure métallique, chacune ayant un son particulier. Elle pense qu’elle saurait les reconnaître à l’aveugle tant elle les a entendu sonner depuis son enfance. Elle parvient au premier palier où le fenestron ogival émerge à peine des rochers à marée basse, un peu de varech est resté accroché au rebord du vasistas depuis la dernière marée d’équinoxe. L’odeur iodée qui lui chatouille les narines, la transporte aux plus beaux jours de son enfance lorsque son oncle l’emmenait relever ses casiers en mer d’Iroise. Elle poursuit sa progression jusqu’au second niveau, où le parfum du varech laisse place à celui du large, mais ne s’arrête pas. Elle parvient au troisième niveau un peu essoufflée et s’arrête un instant. Sur le mur, on devine la trace de cette lame gigantesque qui avait emportée de châssis de la fenêtre, lors de la tempête de 1999. Elle se souvient du bruit assourdissant des vagues ce soir-là et des prières que les paroissiens avaient récitées toute la nuit, regroupés dans La Chapelle St-Matthieu. Elle passe le palier en courant, tant les souvenirs de tempête sont lourds, et parvient au sommet. L’escalier se termine par trois marches de bois qui craquent sous ses bottines, en guise de bienvenue. La dernière des deux cent trente et une marches contraste avec le sol carrelé du pavillon des lentilles. La lumière inonde la pièce ronde, se réfléchissant sur la lentille de la torche, produisant mille flammèches arc-en-ciel sur le plafond. Elle tourne sur elle-même saoulée de vent du large et se prend à rêver de déployer ses ailes et de s’élancer du haut de la tour jusqu’à l’île du levant. Le soleil se couche, le moment magique est passé, la torche s’allume éblouissante. À regret, elle reprend l’escalier et s’enfonce vers les ténèbres, en tremblant un peu de rater une marche...

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escaliers premiers de pierre noire marches luisantes sous la pluie l’automne sous la neige bientôt fondue sous les pas toujours aux mêmes endroits marches accotées au lourd mur de pierres à gros joints chaque pas rencontre à la fin du printemps un géranium rouge dans son pot rouge et blanc à qui donner à boire chaque soir l’eau versée renversée dessine une géographie plus sombre que la pierre noire que l’été la chaleur absorbe en s’évaporant en même temps que monte l’odeur de terre mouillée l’odeur de pluie giboulées sur la pierre larmes rouges vernis à ongle pétales tombés collés d’une goutte de salive sur tes ongles quand sous tes jambes nues se déploient des stades à courir poussent des escaliers à dévaler escaliers salles à manger des gouters chocobé-ène genoux écorchés au menton sur la toute dernière marche les jambes allongées sur le goudron de la route jamais ne passe personne tu rêves tu voudrais croquer à même la tablette de chocolat comme l’enfant sur la réclame et de la fenêtre depuis l’escalier l’hiver saison de l’arbre clignotant jaune vert rouge à l’intérieur où le poêle à bois tord la peau écorchée des mandarines la nuit le noir dehors sur la pierre noire tombé le sapin illuminé dedans bonheur enfermé à l’abri de la soupe chaude jusqu’aux dimanches soirs tous les dimanches soirs quand le bulletin de météo marine poème de l’ ailleurs possible à l’heure où le ton monte atmosphère saturée virant au vent force 5 à 7 sur Dogger à la jointure des Dimanches finissant vers l’amorce des lundis départs et dernières paroles stridentes échangées jetées encore à 6 heures du matin autour du café brumant et derrière la porte fermée le rai de lumière plate sous la porte tes yeux ouverts qui écoutent dans le noir les portes claquer et ses talons hauts résonnaient sur la pierre de plus en plus faiblement à mesure que l’escalier l’avalait pour toute une semaine et puis les Bohémiens vendeurs de paniers tressés traceraient une croix sur la dernière marche une croix à la craie crissante blanche sur la dernière marche de l’escalier sous la petite boite à lettres en fer c’était comme la signature solitaire au bas de ton carnet unique enfant unique t’aspasd’père ? mais les escaliers montagneux aux épaisseurs solides montent étages du Piémont escaliers dans la lumière et l’ombre à la rencontre du bol de lait tiède posé sur la table dressée dans la cour et la lumière droite et pure à l’odeur de bête tendre frappe ta robe claire se pose sur tes bras toute la lumière que tu peux se pose sur tes bras ouverts au milieu de l’escalier tu t’es arrêtée pour l’accueillir escaliers repris dans la nuit en bruyamment les pieds trainant qui refusent le coucher mais s’en iront vers ces trois ou quatre marches larges de toute la largeur de la maison danse dans la saison heureuse où la rencontre a lieu face à l’étang au lavoir sur la petite île au sommet des marches la maison toute large ouverte suspendue derrière les trois ou quatre marches aux élégantes volutes de pierre un peu de mousse un chien jaune et ce sera partage des soirs conjugaisons de verres et de verbes et toutes nos cigarettes et les soirs de vol de nuit les fauteuils en haut des trois marches sur la petite terrasse où attendre ensemble et rire la tête renversée bientôt le bourgeon de son va naitre poussera quelque part plus haut que la terrasse au bout des marches plus loin dans un coin du ciel grognera enflera jusqu’à la boursoufflure puis va éclore exploser par-dessus les arbres et on verra passer l’ombre gigantesque du N262 on applaudira au ciel à la nuit il sera tard et plus tard les journées de Venise remplies d’escaliers encore de ponts à monter à descendre à chercher d’où tu peux bien venir ton nom lu sur de vieux palais mais c’était pas la même mais on reviendra famille escalader descendre remonter le cours chaque année depuis Venise d’églises et de frissons de cloches d’oiseaux bousculés sur la lagune au bout de la rue liquide gondola gondola lentement égouttée sospirée sous les Campielli et les pieds dans l’embarras des marches des îles inégales et disjointes poussière et murs lézardés sous l’odeur de mer de bateau partout ça n’en finit plus les marches inégales cabossées vers le sommet dans la montée derrière les portes verrouillées des palais dans les maisons vides escaliers-rues où ma ville aujourd’hui se poursuit les toits des derniers immeubles à mes pieds puis maintenant montent sensiblement les fenêtres à travers mes jambes quand moi je descends les marches bordées de tout un printemps détritus d’hivers c’est la ville qui vient en contrebas à la rencontre de mes genoux escaliers de cinq étages plus je monte plus la lumière s’ouvre plus mon souffle raccourcit plus mon pas s’alourdit après le paillasson rectangulaire frotté de mes deux consciencieux pieds sous la boule en pierre jaune de l’escalier du rez-de-chaussée et le petit roquet aboyeur au deuxième étage qui répond quand solitaire au claquement de la porte vitrée de l’entrée entendus à travers tout l’espace de l’escalier ses jappements s’intensifient s’hystérisent à mesure que les pas se rapprochent du second par demis-paliers ses pattes griffues enrager derrière la haute porte à deux vantaux vernis et boules de cuivre astiquées une fois tous les quinze jours pas moins par la personne chargée du chiffon qui ménage sans ménage et assure s’assure de l’entretien au-dessus du grand paillasson rectangulaire où quelquefois leurs sacs poubelle ficelés attendent ventres mous et noirs sur le palier de pierre coquilleuse et anciennement locale tirée de carrières épuisées depuis ça fait bien longtemps

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Maintenant que tu as gravi les premières marches tu ne peux plus reculer tu étouffes déjà tu ne l’imaginais pas si étroit cet escalier en colimaçon du grand phare de Biarritz tout blanc mais pour l’instant c’est sombre si sombre et dire qu’il y a quelques secondes à peine du baignais dans le vert foncé des tamaris et l’océan te souriait à pleines vagues de rose et de doré et tu devinais presque l’Espagne à travers les embruns et c’est pour la voir d’en haut que tu es entré puis as commencé à monter le souffle teinté d’impatience et maintenant les cuisses commencent à te piquer un peu beaucoup car tu avances trop vite sans doute l’angoisse de rester prisonnier et tu te souviens du récit de Maman ta naissance elle dura près de vingt quatre heures puis forceps pour te mettre au monde sans doute est-ce inscrit gravé en toi à jamais alors tu te sens comme à chaque fois dans les ascenseurs là l’air te manque le grand air du large tu le désires fort et tu en es coupé tu l’as voulu cette ascension alors avance et tu tournoies dans le colimaçon géant traversé de haut en bas par les voix de celles et ceux qui ont atteint le sommet alors que toi tu ne sais pas combien de temps il te faudra pour crier victoire et mettre un pied puis deux sur la passerelle qui encercle la tête du phare tu ne comptes pas les marches peut-être que tu aurais dû prendre le prospectus car c’est inscrit dessus le nombre de marches qui mènent au grand air sous la coupole et son optique Fresnel plus que centenaire la voudrais tournée vers l’obscurité que tu traverses au fur et à mesure que tu avances dans la tour conique comme dans un tunnel et tu languis maintenant que se renforce la lueur qui tombe du sommet de l’escalier où résonnent tes semelles au rythme de ton souffle accordé aux battements de ton cœur c’est moins violent qu’à vélo quand tu grimpais l’Aubisque le matin sous le soleil de juillet et que parfois la lumière te manquait aussi et l’oxygène tu avançais presque au ralenti mais tu finissais par réussir à monter jusqu’au col jusqu’au sommet et là pas encore victoire tu accélères porté par le désir d’horizon et le désir d’Espagne tu la vois presque à présent tu la devines la touches presque alors encore un effort plus que quelques marches et tu la salueras d’en haut en souriant et tu chériras cette majesté qui de bout en bout t’aura ramené à ta petitesse à ton état de minuscule parcelle de vie qui un jour se dissout dans l’univers comme disait Maman avant de mourir le regard tendu vers le phare de Planier.

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« Allez… — Oh non, non ! — Non papa ! c’est pas fini là ! — Si, si. C’est l’heure, on monte. Sinon y aura pas d’histoire. » Et c’est comme ça chaque soir, ou presque, avant de monter coucher les petits, avant de redescendre parce que l’un veut son verre d’eau, parce que l’autre a oublié son doudou, et je les remonterai en buvant un peu du verre trop rempli d’eau fraîche de la fontaine (du frigo américain) – « Et allez… tu nettoieras en redescendant ! » –, entre la rampe à lisses inox brossé à gauche et, à droite, un mur gris petit cheval – ah… les noms de couleurs des nuanciers ; s’il n’existait pas, percevrait-on seulement la nuance ? –, puis jaune paille dans le demi tournant à gauche, avec fenêtre sur nuit, et la lumière trop basse en pleine figure, et c’est finalement maman qui monte le verre d’eau, Doudou Vachette et Gros Doudou, ou les vêtements propres, repassés et pliés, ou les housses de couette, et les taies d’oreiller, et les draps et les draps housse et… ça grince, ça fait toujours grincer les marches, des marches en hêtre, avec deux couches de vernis appliquées juste avant de partir en vacances – en plein été ; il faisait chaud ; fallait finir vite : la suée ! –, des marches sans contremarches – parce qu’on voulait de la légèreté, on voulait quelque chose d’aérien, de l’air dans cette cage étroite –, mais ça grince beaucoup moins que chez mamie Sylvaine (chez elle, ça couine toujours), ici ce sont plutôt de petits craquements dans les plus larges marches du virage. De temps en temps.

 [12]

Kevin avait bu comme un trou et dès la la première marche, il se trouvait au bord d’un ravin, mais où ai-je foutu mes clés, bordel, ne pas se pencher sous peine de basculer de tout son poids dans la sixième dimension, les météores qui tourbillonnent au-dessus de sa tête comme des boules de flipper, on te donne trois balles, la première t’es un môme, roulette russe, voyage au bout de l’enfer, son corps vacillant sous la lumière crue des néons, contourner ce trou béant et se raccrocher à la rampe sans faire tomber le pack de Meteor, prendre appui sur ses cannes flageolantes et tenter de se propulser vers l’ascenseur. Kevin sautilla comme un ouistiti accroché à une liane, youpi-waouh, il avait repris son souffle et essuyé ses semelles crottées sur l’arrête de la quatrième marche, regardant vers le haut avec cette idée stupide qu’il devait impérativement compter celles qu’il lui restait à franchir, mais Reinhold Messner s’est-il livré à cette comptabilité mesquine lorsqu’il a gravi le Nanga Parbat, escalier en allemand, Treppe au féminin comme trépanation, en anglais, stair comme stairway to heaven, le fragile échafaudage a tremblé sous ses guiboles molles comme sous l’effet d’une secousse. Kevin a fait une enjambée et il a détalé sur un pont de singe en faisant des moulinets avec son bras droit et en agitant son pack de bières avec le gauche, bachi-bouzouks, ectoplasme à roulettes ! jusqu’à ce qu’il atteigne un autre escalier taillé dans la roche qu’il a escaladé comme un cabri, plus rien ne pouvait l’arrêter, mais alors la lumière s’est éteinte. Kevin chercha en tâtonnant le bouton de la minuterie, mais tout en pressant sa main gauche sur la paroi lisse, il avait l’impression de grimper sur une échelle comme la blonde Kim Novak dans Vertigo mais en état d’apesanteur, sans savoir pourquoi ni comment, il s’était téléporté au deuxième étage, avisant une fenêtre, il souleva la jalousie, et colla son front contre la vitre froide, contempla le paysage urbain baigné dans un brouillard nocturne, la tour Météor, neon lights shimmering, and at the fall of night, this city’s made of light, des claquements de portes parvenaient à ses oreilles, des bruits de chasse d’eau, des petits cris plaintifs, un sac-poubelle qui effectuait son plongeon sonore dans le grand collecteur. Kevin se remémora les marches de la tour Eiffel, du phare d’Eckmühl, de la prison d’Alcatraz, du château de Chambord, du Train Bleu, de Penrose, de la chambre à farine, de la cour d’école, de la piscine, tous ces escaliers qu’il avait montés ou descendus pour de vrai ou dans le mekanïk destruktïv commandöh de ses rêves et qui soudain n’en faisaient plus qu’un, il le surplombait à présent, et dans son délire éthylique, il a marché droit devant, il a basculé par-dessus la rambarde et il ne sentait plus le sol sous ses pieds, non, il ne le sentait plus... car il était tombé du haut de l’escalier. Kevin sentit un liquide poisseux couler sur son cou puis le long de son épaule, mais cela ne dura pas, sa vision s’obscurcit, il accédait à la pensée quantique, son corps astral s’était détaché et planait au-dessus de l’escargot, limace, colimaçon, s’élevant comme dans un mouvement de grue et suivant les méandres de la rambarde, il traversa des couloirs, des corridors, des vestibules, et se retrouva enfin chez lui, home ! Om ! mon frère, chère chambre tu m’as souvent regardé quand je m’ennuyais au fond de mon lit, tout son passé lui revint en un millième de seconde, une image fractale se répercutant à l’infini dans le champ magnétique galactique, tandis que tout en bas retentissaient les sirènes du SAMU, trois policiers en uniforme firent irruption dans l’immeuble HLM et ils empruntèrent l’escalier de service car l’ascenseur était en panne.

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Ils viennent de changer la porte. Elle était difficile à ouvrir, le carrelage au sol avait travaillé. On avait bien tenté de raboter le bas. Ça n’a pas suffi. Pour descendre à la cave, maintenant, on appuie sur une grosse poignée grise et l’on tire. Ça ne force plus, ça ne grince plus. La minuterie aussi a été changée sur le mur de gauche, celui qui décrit une grande courbe jusqu’au premier sous-sol. Maintenant on est sûr d’avoir de la lumière un bon moment. Boîtier gris sur lequel on appuie, de la couleur et de la même matière que la poignée de la porte. Une veilleuse verte s’allume et l’escalier s’éclaire. On entend défiler les secondes. Il y a un ressort à l’intérieur, qui minute la prestation. En tout cas, j’y vois bien. Marches de pierre grise noircie par le temps, j’allais dire les ans mais je me suis reprise, trouvant que ça n’allait pas, pour descendre à la cave, ce ton un brin épique, pourtant j’ai failli succomber à la tentation. Relent du vieux temps, quand on luttait contre l’infini de la faute, établissait la liste des fautes commises dans le mois, avant de se promettre de ne plus recommencer. L’escalier de la cave n’a pas été transformé, lui, depuis sa construction qui remonte aux années 1900. Dans mes papiers, ce document dactylographié aux feuillets jaunis enregistrant la vente en 1895 d’un terrain sur lequel les fondations de mon escalier seront posées. Il faut descendre avec prudence, les marches ont travaillé, elles aussi. Rien à voir, cependant, avec les marches du château à Gavaudun. Seule, je les ai grimpées à l’automne, touristes partis, ciel gris d’avant la pluie. Je n’avais pas trop de mes deux mains pour les gravir, l’une après l’autre, et me hisser jusqu’au terre-plain désert d’où l’on surplombe vallée et village. Un village mort, chacun chez soi et le café fermé. M’avait saisie la peur du vide et d’un orage dont je représenterais la cible. Mémoire d’anciennes batailles, des forces me traversaient violemment, après la marche depuis Janard où l’on m’accueillait. J’avais emprunté le sentier à travers bois qui longe les ruines du prieuré. Il estoit, selon une chronique, beau et bien basti. Lorsqu’il fut bruslé, il n’y avait qu’un prebstre nommé Martin Rigal, qui le gardait. Lequel Rigal fust attaché à un pied de lit et illec bruslé tout vif, avec les meubles et les bastimens. Et le chroniqueur d’ajouter, cruauté et barbarie qui fait voir quelle estoit l’âme de ces sainctz réformateurs. Me voilà, en outre, réceptacle des énergies concentrées autour de ce site, habité dès la préhistoire – ce qu’attestent les grottes qui longent encore la Lède. Le vertige me saisissait. Je mesurais le fossé me séparant de ces hommes qui nous avaient préparé le terrain, avec leurs moyens primitifs. Il y allait de leur vie. L’escalier que je venais d’emprunter appartient au château fort. Il nous fait faire un saut dans l’Histoire. Prestigieuse durant l’époque féodale, avant de tomber en ruines, la forteresse a traversé la guerre de Cent ans. Au XIX° siècle, l’État s’intéressera à ses vestiges. Ils entreront dans le Patrimoine. Regarde donc où tu mets le pied ! L’escalier de la cave n’a pas les dimensions de celui qui monte aux étages et dessert nos appartements. Il tourne en colimaçon, et les marches s’amenuisent dangereusement sur la droite de qui l’emprunte pour descendre à sa cave. Il est conseillé de se stabiliser, mains sur les murs, toujours un peu humides, malgré la porte à mi-palier donnant sur la cour. Je la laisse fermée en ce jour de février, le temps est au vent et à la pluie. Cela ne m’empêche pas d’aller nager. Escalier de la piscine, large et lumineux. On se croise sans se gêner. Ascenseur réservé aux personnes à mobilité réduite. Avec mes tongs sur le sol mouillé, me méfier depuis que je me suis foulé la cheville au Port-Vieux, sur son vieil escalier. Temps gris aussi, personne pour m’accompagner dans cette mer agitée. Sur une marche, mon pied a glissé. J’ignore quelle pensée m ’a poussée vers ce faux pas. Mais je suis allée à l’eau comme si de rien n’était. Je jouais avec les vagues près du plongeoir. Par gros temps, l’escalier qui y mène vous protège du large. C’est dans la nuit que mon pied m’a réveillée. Il avait pris la couleur de l’orage. J’ai dû frictionner avec l’arnica et bander. J’ai atteint le premier sous-sol. Sur ma gauche, une porte dont j’ai la clé donne accès aux caves de mes voisins. Je me souviens que l’humidité suinte le long des murs. Ils s’en sont plaint. On a voté des travaux. Sur ma droite, l’autre porte dont j’ai également la clé. Elle s’ouvre avec difficulté. Il faudrait huiler ou changer la serrure. Certains n’osent pas s’aventurer jusqu’au second sous-sol, l’escalier qui y conduit ressemble à un boyau de cheminée, tellement l’obscurité vous enveloppe avec cette odeur de terre moisie qui procure la sensation de pénétrer dans un univers où règnent d’autres forces. Gamine, tu accompagnes à la cave celui qui se charge de remettre du charbon dans la chaudière. Féerie des braises, quand il ouvre la petite porte métallique, avant qu’elles ne soient recouvertes. Alors la crainte d’une morsure mêle au rat, le diable. Et l’envie de remonter au plus vite. Dans les caves, on ne fait jamais le ménage. Atmosphère confinée favorable à la montée du fantasme. Un type vous surprendrait, vous ferait comprendre assez vite que votre vie ne tient plus qu’au fil de son bon vouloir ou que, si vous êtes une femme, c’est le moment de passer à la casserole. Passer à la casserole, une expression que le gardien employait volontiers. Il est reparti en Kabylie pour sa retraite. Tantôt c’était l’équivalent de mourir, tantôt il pensait à faire l’amour !

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Le corps s’ouvre sur une violente montée de vent, le crissement des vagues verticales des murs, la frivolité des barreaux noirs dont la manifestation est l’envers creux des mésanges qui lui picorent l’oreille à chaque pas, comme si chacun d’entre eux était un tapotement du doigt sur l’épaule. Le corps s’ouvre sur une inspiration vide, l’alarme des marées blanches qui fait des prochains petits pas, une affolante échappée vers le crissement plus haut d’une interminable autre marche, celle où se rejoignent le vieillard et l’enfant sec. Le corps s’ouvre sur l’énormité noire qui se déploie entre chaque barreau. Le corps s’ouvre sur les barreaux zébrés de lumière et de peur, sur le cauchemar vieillissant qui s’accroche fermement. Le corps et son caractère qui fronce l’épaule, s’engouffre dans la longue et lente course vers des souvenirs bleus et jaunes, il y a interdit. Le corps et son caractère s’ouvrent sur l’immobilité et l’impossible franchissement, mise en boucle de la chute à mesure que les pas fondent dans la surdité de la cage. Le caractère s’ouvre sur le corps tournant, celui qui mâche chacune des contractions de chacun des muscles, dans le contrôle absolu de la vague noire entre chacun des barreaux. La vague noire sur le corps défait dont les jambes lâches s’efforcent de se démêler de leur ubiquité confondante. Démembrement d’un appel au secours, où chaque pièce du corps devient végétal mort. Le végétal-corps s’ouvre sous les craquements des pas. Les branches poussent sur le végétal-corps, les unes après les autres. Les branches du végétal-corps s’ouvrent vers les hauteurs vieilles encore, et sonnant dans le feutré des pas de laine, tissent des marches de leurs branches. Les petits pieds dans les petits chaussons s’entassent sur les marches en bois jusqu’à déborder sur les suivantes, vers les cimes du haut lieu. Le tapis beige et marron aux murs de la cage de l’escalier se grave dans le cerveau agissant de l’enfant-arbre aux petits pieds de branches. Tapis de lutte contre le vide, contre la chute du corps qui se ferme derrière le vent immobile et s’agace à agiter les feuilles déjà mortes depuis trois saisons et balayées par un coup de bleu, celui des yeux et des murs, les autres, les morcelés. Le petit homme de bois se ferme pour anéantir le vertige qui laisse quelques traces de plâtre sur ses lèvres.

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C’est une entaille profonde dans la vieille ville, une incision franche entre les façades ocres et les grises – là au pied des portes-cochères cernées de pierres la peau d’écailles nues serpente la butte de ses 238 marches aux larges girons étalés. Au mur écrit en blanc sur fond bleu marine : montée des Carmes Déchaussées. Le front des marches en granit luit et glisse sous la pellicule d’eau, le vent souffle en bourrasque, un petit groupe de jeunes me dépasse, la voix hachée, en cherchant le souffle, là une en bottes de ville, rouges foncé, manteau col imitation fourrure, parapluie braqué contre le vent et ses gouttes – je monte à sa suite – me dis que ça va pas si mal pour un de bientôt 58 ans, sens la chaleur de l’effort m’enrober de son halo, la pluie n’arrive pas à traverser, pense c’est un monstre – un dragon assoupi et médiéval ondule sous la ville et par endroits soulève sa croupe, alors remarque sa crête – la double rambarde en berceau qui scinde l’escalier en plein milieu, tout au sommet le ciel boursouflé de gris couronne l’ondoiement de l’échine,

d’accord c’est une question de degrés je me dis amusé en regardant la longue panoplie de marches entre les deux rangées de façades, comme les falaises d’un vieux Douvres urbain qui promettrait des voyages sous le ciel gris ou bleu ça dépend quand je repeindrai la scène,

et là impromptu je retrouve les deux trois assis en caillots – ou des bouffissures de papiers gras, agrafés sur leurs marches bétonnées : s’élèvent depuis l’esplanade couverte et besogneuse de la station de métro bondée – en face les longs doigts métalliques brillants plantés sur les carreaux gris filtrent et recrachent un à un les humains chavirés d’alchimie matinale ; je les revois ces agglutinés au pied de l’escalier étroit et confiné, à gauche du bureau de tabac – sa vitrine bleuie-grisée façon réveil-tôt et crasse de ville – une foule devant en bousculade tuméfiée rêves piétinés – eux dans leurs jeans serrés les fesses au froid des marches raides – le ciment maculé – et plus haut entre deux étages le palier inondé de lumière jaune pisse avec son tour à gauche, précédant l’autre volée de degrés – la porte à la barre grise – son panneau rouge parking A – là plus haut je sais l’odeur d’urine et parfois plus – un boyau où tu t’insinues et t’insères comme le prochain excrément – un rejet

un rejet, la mère l’envoya se coucher, criant qu’il était décidément bien stupide, qu’il avait perdu par irrémédiable paresse toute chance de rapporter un peu d’argent – et avec acheter de quoi manger depuis qu’il était mort le père – et de quoi se soigner aussi ; alors elle ajouta disparais donc toi maintenant de ma vue – toi qui additionne par ta présence de la misère à mon malheur, et reprend ce paquet minuscule et sa graine de rien – débarrasse moi de ça qui montre à tous quel imbécile tu fais – ou bien quel naïf, quel incurable nigaud d’avoir accepté cette aumône pour ce précieux dernier bien – le nôtre – dont tu t’es laissé gruger, et tout ça pourquoi, pour quelle raison sinon cette envie ridicule d’être plus vite de retour, de ne plus souffrir la chaleur et la poussière du chemin ni le soleil qui brûle le front et les yeux, et le voilà donc – parti piteux pleurant – recroquevillé puni dans la pièce obscure couché sur un sac de jute rugueux – qui – secoué de dépit, de rage de honte et d’humiliation a jeté le haricot par la fenêtre s’est endormi de larmes de vide au ventre et d’un sommeil hoquetant – et bien plus tard l’histoire l’assure – transi de froid – les habits loqueteux éveillé de stupeur – baignera dans cette lueur verte qui repeint la pièce au petit matin – une tige immense s’élevant de l’autre côté de l’ouverture vers le grand bleu du ciel au-dessus, dessinera comme un escalier en colimaçon qu’il voudra grimper – et s’élever en se sentant peut-être qui tremble ou qui vacille au fur et à mesure de la montée, à chaque poussée de cuisse et appui de la plante des pieds, à ne plus savoir qui a peur qui a froid qui a clair et qui s’envole et grandit immense – de lui de toi de nous ou bien de la voix grave qui décline les mots enroulés tout autour et naissants

pareillement dans la spirale des filaments dépliés – les souples et translucides lianes autour des feuilles en cœur – retombant tordues sur elles-mêmes comme des serpentins ou des filins sectionnés écartelés en brins ébouriffés

ébouriffés comme la couronne de cheveux fins clairs rebiquant sur la tête du tout petit égosillé de rires à chaque pas, chaque secousse d’épaule ;

la voix murmure invente et creuse l’oreille quand on monte au creux des bras chauds comme un nid et la joue râpeuse un peu à piquer – ces sursauts avant le ressac du corps – la tête qui oscille un peu sur l’épaule à chaque pas pour se hisser d’une marche et la main forte et pleine et les doigts en étoile dans le dos – une corolle chaude une grande tâche de doux qui sème et propage sa tiédeur – maintenant frotte des giclées d’étincelles circulaires comme des galaxies et la voix qui fredonne et fait des shhh shhh shhhh pour aller plus loin dans cet épaisseur du corps inconnu – là où les mots ne pénètrent même plus ou alors de petites secousses – de minuscules vibrations des chuintements dérisoires pour filer les réseaux de la chair, et la tête dodeline sur l’épaule à chaque pas à chaque marche,

encore tu entends chaque marche de bois – chaque pas qui élève jusqu’au grenier – à montée lente et appliquée et là-haut aussi tu écoutes les pas sur le plancher mais avant – il y aura eu l’ouverture blanche de la porte étroite qui grince et ouvre sur le palier – les premiers craquements des degrés puis très vite à hauteur des deux têtes rassemblées la rambarde de la chambre mansardée sous la tache aveuglante du velux bouffé de bleu – mais alors – sshhh sshhh ne pleure pas – tout d’un coup les escaliers tu ne les comprends plus – cette idée de changer d’espace comme on quitte une vieille peau – comme on se rapproche de quoi et pour s’éloigner de quoi oui de quoi – et c’est incertain et inutile mais sûr comme la fatigue qui nous cueillera un jour tous rassemblés noirs autour des tombeaux aux cordes profondes – comme on rentre dans l’eau des étangs vaseux et leurs clapotis dessus irisés de lumière – les corps allongés autour de cette gueule d’eau glisser entre ses dents avant qu’elles ne te brisent mais alors une dernière fois tu l’entendras craquer l’escalier aux marches de bois et cette bulle de chaleur qui t’avale,

et pourtant tu te dis moi j’aurai froid une bonne dernière fois alors jette ton souffle et ta peur au-devant de toi, ta peau comme une dépouille hors de toi jette toi comme les bouteilles d’eau vides lancées bringuebalantes du haut de l’escalier parti pousser sa langue de nuit jusqu’à son antre humide de ciment et de poussière – tu sens déjà des souffles qui te lèchent comme une main froide sur la tempe – le glacé du visage et l’accroche légère d’une toile d’araignée ça colle comme de la barbe à papa, lui qui balançait les bouteilles du haut des marches – alors lève un nouveau regard vers le haut des degrés suit la double rampe de fer les lanternes métalliques entre les murs lépreux, derrière toi les terrils coniques maintenant festonnés de vert ; entre les façades grises des immeubles lépreux pose lentement le pied sur la prochaine marche, sens sur tes mains l’odeur rouillée de la rambarde. Marche.

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il est là depuis longtemps l’escalier – elle l’a toujours connu –, son père avait dû le construire à un moment donné de l’histoire de la maison bâtie en mille neuf cent cinquante,

oh pas bien large, pas bien haut, quelques marches à flanc de mur côté jardin – sept exactement, un jour elle les a comptées – qui permettaient d’accéder à la cuisine où le gros de la vie se déroulait quand ils étaient petits, la première un peu plus large, la suivante et la suivante encore, toutes semblables jusqu’au palier recouvert de pierre naturelle pour faire propre,

surtout ne pas tomber, bien lever le pied, ne pas heurter le rebord et risquer de chuter en renversant le panier de fruits ou de crabes qu’on leur avait demandé d’apporter du dehors, petites jambes pas tout à fait déliées et champ de vision encombré par le volume de la charge, franchir le paillasson qui depuis avait dû changer de nombreuses fois en fonction des époques et des modes en vigueur – motifs floraux ou animaux, paille ou coco –, avant de passer le seuil légèrement surélevé et de pénétrer cet espace odorant jadis équipé d’une cuisinière à charbon qui cuisait la soupe et gardait les briques destinées à chauffer les lits en hiver – ainsi devait-on obligatoirement emprunter cet escalier pour monter le charbon depuis la cave, aussi le vin et les légumes conservés dans un bac de sable –, cuisinière remplacée plus tard par une gazinière, tout récemment par une plaque à induction,

en vérité ces quelques marches, personne ne les remarquait vraiment à cette époque-là,

les parents étaient jeunes et alertes et les enfants avaient suffisamment grandi pour ne plus craindre ce type d’obstacle, et puis cet escalier n’était finalement qu’une rampe d’accès, une banale zone de transit, un passage obligé entre le dehors et le dedans, à vrai dire l’unique voie de circulation entre le jardin et la maison, chemin ascendant orienté au couchant et donc lumineux en fin de journée, voire brûlant en été, obligeant à rabattre le volet de la porte à l’heure incontournable du repas, demeuré trente ans à ciel ouvert puis vitré et équipé d’une rampe autour des années quatre-vingts, ainsi tous les êtres habitants ou visiteurs transitaient par ce petit hall devenu cage à insectes et véranda dont le franchissement n’allait plus tarder à devenir un souci majeur pour les plus vieux de la famille, pour le père blessé après avoir chuté d’un arbre dans sa quatre-vingt-onzième année jusqu’au jour où il avait totalement cessé de l’emprunter – ce qui n’était pas bon signe –, à son dernier matin le franchissant en sens inverse sur une civière des pompes funèbres,

et elle – la fille –, deux jours plus tard perdant pied, dérapant du talon sur l’une de ses marches mouillées et atterrissant plus bas, jambe tordue et tibia fracturé, la verticalité de ce boyau finalement explorée dans les deux sens à jamais inscrite dans l’histoire de la famille,

alors ce matin-là il ne lui restait plus qu’à le maudire, ce fichu escalier, forcée de suivre le cercueil de son père appuyée sur des canes anglaises tout au long de la nef et dans les allées sableuses du cimetière, le cœur noyé de chagrin, la vie la douleur la mort, enfin tous les états et sentiments affleurant se mêlant dans sa gorge et nourrissant du même coup la compassion de ceux qui se trouvaient là pour accompagner le mort et finalement la soutenir de leur mieux – tout de même c’est pas de chance, murmuraient-ils, juste pour les funérailles de son père –, épisode mémorable s’ajoutant à bien d’autres scènes attachées à ce passage en apparence inoffensif, oh pas bien large, pas bien haut, quelques marches, – sept exactement, un jour elle avait pris la peine de les compter –, destinées à être réorganisées un jour, peut-être même détruites par les prochains propriétaires qui auraient envie de neuf, d’escaliers en métal plus modernes, plus fonctionnels, allez savoir

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Avec eux, elle s’engouffre dans cet escalier, sale, obscur, immédiatement saisie par l’odeur de cave, l’odeur de pisse et de poussière, ils grimpent à toute vitesse, elle a 7 ans, ici elle n’a peur ni des araignées ni des coins sombres, les marches sont usées, irrégulières, par endroit elles sont même défoncées, travaux promis par le propriétaire de ce très vieil immeuble, jamais effectués, ils passent le premier palier, boucan et rires étouffés, y a t il un locataire à cet étage, personne ne le sait, avec ses cousins elle continue à monter, ils guettent dans le mur de gauche, immense et gris, la fenêtre invisible qui se découpera quand elle s’allumera sur le visage ridé et joyeux de leur grand mère, ah c’est vous mes enfants je vous ouvre, leur course alors se décuplera, les marches seront franchies deux par deux, voire quatre par quatre, c’est selon, jusqu’à la porte où, essoufflés, ils tambourineront ; plus silencieux sont ses pas, quelques années plus tard, dans l’escalier du petit pavillon, quand elle entend ses parents rouspéter, monte alors les premières marches à pas feutrés, s’arrête juste à l’endroit où l’escalier fait un coude, petite fenêtre donne sur l’extérieur, l’ouvre doucement, guette frère ou sœur, en retard, l’aperçoit, de sa main fait un signe convenu, grouille-toi-sinon-ça-va-barder, continue de monter les marches cirées, pantoufles aux pieds, entend la porte du bas s’ouvrir, excuses rodées, puis franchit la dernière marche, mission accomplie et à charge de revanche. Ils riront ensemble de ces appels de phares répétés dans le petit escalier.

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Pour le premier palier du printemps peut-être, je me trouve à Foix où guettent au-dessus des terrasses les fontes croûlant blanc luisant et, au-dessus d’elles encore, les lenticulaires qui font tourner la tête, donnant un peu d’avance à l’autan blanc qui ne devrait plus tarder, ah j’en espère toujours du rire un peu au-dessus mais du rire on redescend toujours aux petites peurs du vide printanier où les sirènes du mercredi midi ne résonnent plus tout à fait de la même façon, résonnant large, laissant à leur contact une fenêtre s’ouvrir qui pourrait bien me faire passer le reste du temps d’avant-solstice à me demander si la dame apparue là n’avait pas quelque chose à me dire et à ne dire qu’à moi mais pour l’heure, je m’enfonce un peu dans le retour au chant du coq entendu à La Fitte ces deux derniers jours, comme on descend sous la couverture et j’écoute doublement car c’est l’heure où les étudiants aussi bien que les étudiantes osent dire, calant avec leurs talons les incertitudes du lendemain, ménageant l’espace d’un flottement, bientôt sortis pourtant les étudiantes et étudiants, et je m’imaginerai moi dévalant à temps la cage sombre de l’époque où la sirène de la gendarmerie était posée juste sur notre toit et je m’imaginerai dévaler à temps du front des grandes fontes à l’espoir des pâquerettes tout au ras.

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Le premier escalier de ma vie, c’est dans les bras de mon père que j’ai dû le monter, ou alors dans ceux de ma mère ou bien dans un couffin ; en fait je n’en sais rien, je n’avais que quelques jours et les yeux à peine ouverts. L’appartement accessible par l’escalier avait été prêté à mes parents alors que mon père était sans emploi et ma mère enceinte. Cet escalier (que j’ai revu ensuite pendant quelques vacances) m’a toujours paru des plus étranges : escalier intérieur qui n’avait pour fonction que de desservir l’étage d’une maison divisée en deux appartements par un héritage ; on entrait et on tombait sur un escalier et rien d’autre, au sommet de l’escalier un long palier-couloir meublé d’un lit étroit, puis une porte qui donnait sur la pièce à vivre (cuisine, salle à manger, salon), puis la chambre et sa grande alcove où étaient entassés meubles et vaisselle. Un cabinet de toilette avait été aménagé sous l’escalier. C’était coquet et agréable, et complètement différent des autres maisons du hameau, étrange, incongru. L’étrangeté, c’était sans doute celle d’un appartement citadin accessible par un escalier dans une maison paysanne d’un hameau auvergnat. L’étrangeté, c’étaient ces tantes célibataires et sans enfant, propriétaires de ces appartements qui leur servaient de résidences secondaires pendant leurs vacances de fonctionnaires. L’ étrangeté, c’était qu’il s’agissait de la maison de la tante Gal, morte avant ma naissance, dont personne dans la famille ne prononçait le nom sans crainte. Il m’a fallu presque toute une vie pour reconstituer l’histoire de cette tante Gal . Marie Louise Guyonnet, de son nom de jeune fille, était la fille aînée d’une famille paysanne pauvre qui se plaça comme servante chez un médecin lyonnais âgé et célibataire ; il la coucha sur son testament après l’avoir sans doute couchée dans son lit ; lorsqu’il mourut dans le très grand âge, elle épousa le fils d’un gardien de prison de Lodève, télégraphiste de profession, dénommé Joseph Gal ; le télégraphiste et la rentière se marièrent en 1899 et n’eurent jamais d’enfants ; c’est à la retraite du télégraphiste dans les années 1920 qu’ils revinrent s’établir chez le plus jeune frère de la rentière (qui deviendrait mon arrière-grand-père), puis achetèrent une maison dans le hameau, maison que reçurent en héritage deux de ses nièces qu’on appela mes tantes et dont une seule était ma grand-tante, l’autre étant une cousine plutôt lointaine. Combien de légendes et que de mystères autour de cette tante Gal ! On disait qu’elle aurait eu un enfant du médecin lyonnais, on disait qu’elle promettait son héritage aux seules femmes restées célibataires et sans enfant, on disait qu’elle avait toujours gardé sa plus jeune sœur auprès d’elle comme servante, on disait qu’elle menait grand train avec ses amis de Lyon et de Saint-Etienne, on disait qu’elle était méchante et hautaine, on disait que son héritage était considérable, on disait qu’elle avait tenu toute la famille sous sa coupe avec ses promesses. Une enquête est comme un escalier qu’on gravit marche après marche et c’est marche après marche que j’ai retrouvé les époux Gal retraités dans les états nominatifs de la population de Vollore-Montagne, puis le médecin lyonnais et sa servante dans la rue d’Ainay, puis l’acte de mariage avec le télégraphiste et son histoire à lui ; mais je n’ai encore trouvé aucune photo, ni son testament et le notaire de Caluire qui a reçu le testament qui l’a faite rentière ne m’a jamais répondu.

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Tu me demandes de te parler de ce temps-là mais qu’est-ce que j’en sais, il y a cinquante ans de ça, tu te rends compte, cinquante ans, quatre fois ton âge, tu te rends compte seulement ? Non, de rien, tu ne te rends compte de rien, c’est ton âge qui veut ça, on fait comme si le temps n’existait pas, on court dans les rues, ou sur son vélo on fonce, puis ce sera la mobylette, caddy ça s’appelait, un peu en dessous de la bleue ou l’orange, celle qu’on convoitait, la japonaise avec le moteur collé à la roue arrière, pour avoir sa liberté, mais je ne sais plus exactement sans doute à cause des voisins et de faire comme eux, celui du 145 ou celui de la rue D., deux fils unique, ou alors les deux autres aussi je ne sais plus, sans doute les fils de l’agent immobilier qui vivait là, la maison si jumelle de celle de son frère, laquelle avait son jardin qui jouxtait le nôtre, et c’est sans doute par eux que j’ai demandé à faire du tennis, pour faire comme eux et, de ce fait, le devenir, le tennis tu sais ce que c’est, le mur, faire du mur du mur du mur (je pense au Mexique, je pense que ce pays reconnaissait encore la République espagnole dans les années quarante, même si l’ordure de Franco...), et donc ce mur là, ce mur-là, la balle, le geste, l’habitude à acquérir sans trop savoir pourquoi, ne pas réfléchir, le mur de briques, les briques de cette région, ce rouge, ce mur et la raquette, les balles leur petite couture, les boites où on en logeait quatre, ferraille, les chaussettes blanches la tenue la posture le filet la terre battue, et pourtant j’étais loin de cette classe-là, treize ans, le mur le mur le mur, le geste, le bois la balle qui fuse vers le haut du mur, va dans le jardin et la récupérer, aller la récupérer, faire le tour, entrer dans la maison, l’escalier de pierre que ma mère lavait à grande eau au début, puis qui pleurait devant les ravages des neiges et des congères, ce temps-là, pas cet escalier-là – il y en aurait à dire, tu sais -, passer par le petit salon vert, la cuisine, le jardin, descendre les quatre, puis les trois autres marches, chercher la balle, revenir, recommencer contre le mur, le mur, le mur le bois ou l’énervement de n’y pas arriver au geste pur, au rebond juste, la balle qui s’envole encore à nouveau, alors pour s’éviter toute ce voyage intérieur, escalader là, comme on le voit sous les troènes à présent si fourni, (alors ils ne l’étaient pas) (je te mets la photo, tiens, là les arbres dépassent, on voit trois ou quatre petites marches tout en bas près du mur fait de pavés et de ciment, les petites briques fichées là, mais alors c’était facile), j’y suis tu sais, il y a plus de cinquante ans, là, grimper grâce à ce mur qui n’est pas terminé, les briques qui font les marches, monter, sauter dans le jardin, puis la balle en poche, se laisser glisser du haut du mur, lâcher prise, tomber de quarante centimètres peut-être, voilà, la raquette et contre le mur, encore revers, coup droit, face commencer, servir, le geste, apprendre essayer, et contre ce mur, encore et encore et encore

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Une chaise roulante, en tubes chromés mouchetés de crasse et de rouille, avec un siège et des accoudoirs en skaï râpé et taché, donne l’impression d’avoir été repoussée d’un coup de pied, puis d’avoir roulé, vide, sur le carrelage jaune et blanc de l’entrée. M’accrochant à la boule de la rampe d’escalier, je m’apprête à me propulser vers les étages supérieurs, mais je suis contraint de m’arrêter net. Au-dessus de moi, un homme d’une soixantaine d’années, ruisselant de sueur dans son costume défraichi, genoux pliés, dos courbé, a passé les bras sous les aisselles d’une dame en survêtement noir qui semble avoir été posée sur une marche comme une valise ou un sac de ciment. Avec ses doigts et ses poignets recroquevillés, ses jambes atrophiées, hors d’usage, elle semble la passivité même, mais un éclat ironique et amusé dans le regard vif qu’elle me lance dit assez que ce corps inerte, pour l’instant contraint d’exister à ras du sol, ne suffit pas à la raconter. Je suis soudain gêné par le tapis poussiéreux, sa trame à gros fils blancs, les tringles de laiton en voie de descellement, le crépi des murs qui tombe par plaques : il me semble que tout ça cherche consciemment à humilier, à accentuer une misère. D’un « han » qui graillonne et siffle, dos raidi, bras tendus, veines du cou et des tempes saillantes, gonflées à bloc, l’homme soulève et tire la femme vers lui. Trainée sur deux marches, celle-ci retombe, mais son sweat, remonté par l’écartement de ses coudes, continue de découvrir un ventre flasque, blafard. L’homme relève la tête, me lance un regard trouble de fin de marathon, agrippe la rampe, pose le front sur la main. Il happe l’air avec une bouche de carpe. Pour la première fois, je remarque que la jolie boîte de chêne verni et de grillage noir que nous appelons ascenseur n’accepte des passagers qu’à partir du palier qui se trouve entre le rez-de-chaussée et le premier étage, soit une bonne quinzaine de marches trop loin pour pouvoir profiter à ce couple. Pire : tous les arrêts suivants sont sur des paliers qui se trouvent entre les étages. Si on compte les deux guichets découpés dans les deux portes cochères, sur la rue et sur la cour, dont le franchissement n’est pas possible en chaise, puis les trois marches qui mènent à la porte du bâtiment B, sans parler, en amont, d’un possible voyage en métro, il est clair que le progrès de ces deux-là relève de l’exploit. Un peu trop brusquement, mais c’est trop tard pour retenir mes mots, je leur demande où ils vont comme ça. C’est la dame qui me répond, avec une voix sans expression, plate, rayée, trouble, difficile à comprendre : « …tiste, …entiste, …dentiste. » L’homme a retrouvé un peu de souffle pour se redresser et se plaindre : « Tu parles, t’aurais quand même pu rappeler pour demander si c’était accessible. Regarde ce que tu me fais faire ! » Il pince sa chemise, la tire par à-coups sur sa poitrine, pour se rafraîchir. Dans ses rapides gonflements, le tissu rayé sembler dessiner d’exorbitantes diastoles et systoles : ça ressemble à ces battements cardiaques de dessin animé qu’accompagnent de burlesques coups de klaxon et qui laissent voir, étirée comme un bout de guimauve, la forme du cœur. Incorrigible herméneute, je me demande si ce geste, invisible à la femme qui lui tourne le dos, ne serait pas sa façon de me signaler qu’il ne faudrait pas prendre ce que je vois entièrement au sérieux, qu’il y aurait quelque chose de sciemment exagéré dans toute cette scène : point-limite du mélodrame où le spectateur, séchant ses larmes, est invité à esquisser sourire narquois. Cette idée me permet de me ressaisir, si bien que, réfléchissant au fait que le cabinet dentaire est au premier étage, je parviens à proposer mon aide. À nouveau dans cette triple itération dont je soupçonne qu’elle n’est pas le signe d’un dérangement, mais qu’elle est destinée à assurer la réception du message et à prévenir les inévitables demandes de clarification qu’entraîne son élocution difficile, la femme accepte : « …onsieur, …ci monsieur, …merci monsieur. » Lui aussi remercie le gentil monsieur, avec effusion, mais s’adresse surtout à elle : « On a de la chance, hein ! Tu imagines, sans lui ? On n’était pas rendus, pas vrai ? » Je suis ses instructions et empoigne la charge vivante par l’aisselle et par la ceinture élastique du pantalon de jogging, ce qui implique d’entrée une sorte d’intimité. La peau est froide et moite. À deux, ça n’est pas trop difficile. Nous travaillons même si bien que, sans éprouver le besoin de nous arrêter sur le palier de l’ascenseur, nous franchissons directement la deuxième volée de marches jusqu’à la porte du dentiste, au pied de laquelle l’homme, qui continue de transpirer à grosses gouttes, me fait signe de poser. Pendant qu’il sonne, je m’excuse et leur souhaite bonne chance, une brûlure aux pommettes. Plus tard, dans le demi-sommeil auquel je me suis abandonné sur le canapé, un livre en guitoune sur la poitrine, ressurgit un souvenir d’enfance. Je perds l’équilibre sur la plus haute marche d’un autre escalier, le pied lâchement encapuchonné dans la jambe distendue et traînante de mon pyjama. Mon regard file le long d’un champ de grosses fleurs d’encre vineuse, pendant que mes doigts, lancés comme s’ils croyaient pouvoir en saisir les fantaisistes tiges, ou s’accrocher à la terre de blanc sale où elles poussent, griffent le gaufré légèrement humide du papier-peint, sans obtenir de ralentissement notable. C’est ce qui s’appelle se ramasser : la plongée tête en avant est prolongée d’une longue dégringolade sur le ventre, dont il me semble rétrospectivement que je la subis avec résignation, sans lutter, tel le skieur qui, passé les premières gesticulations acrobatiques, finit par avancer d’un bloc, à plat, inerte, jusqu’au mouvement presque doux des derniers mètres qu’il aurait la possibilité d’abréger, mais qui ne s’intéresse plus à le faire. Le fracas de ma chute a donné l’alerte à toute la maisonnée. Les marches craquent. Au moment où je relève la tête, c’est ma mère que j’aperçois d’abord, poitrine nue, car elle a jailli ainsi du lit parental près duquel j’étais monté rôder au petit matin avant de me faire éconduire. La surprise arrête mes larmes, qui ne reprennent que lorsque mon père fait signe à ma mère de s’habiller pendant qu’il finit de vérifier que je ne suis pas trop abîmé. Je me réveille suffisamment pour refermer mon livre et le poser à terre. Ce souvenir, bientôt, en appelle un autre. J’ai environ douze ans et déjà tendance à marcher vite, surtout sur cette passerelle, qui enjambe une voie ferrée, dont l’ambiance de coupe-gorge n’est pas contredite par les menaces d’électrocution accrochées au grillage. Au moment où je m’apprête à descendre l’escalier qui la termine, je perçois un bruit de gouttière, un ruissellement, puis surprend du coin de l’œil un bouillonnement mousseux sur le goudron noir, la brusque tension de collants qu’on remonte, l’effort manqué pour faire vite redescendre la jupe, qui s’est malheureusement prise dans lesdits collants, l’amorce d’une marche vive qui espère tout laisser derrière elle. Je dévale les escaliers quatre à quatre et double la vieille dame qui tourne la tête vers le mur de béton pour ne pas me voir. De retour sur mon canapé, c’est ma propre voix qui me parvient : « …rrr, …ors, corps. » Je viens de comprendre que c’est la grotesque et indécente fragilité de mon propre corps que me racontent ces trois scènes. Je me relève et vais regarder par l’œilleton de la porte d’entrée, me demandant comment le couple de tout à l’heure s’est débrouillé pour redescendre l’escalier, et s’il ne lui serait pas venu à l’idée de monter pour frapper à ma porte.

 [22]

Je me souviens gravir à pas lent ce long ruban de moquettes qui faisait office autant d’escalier que de rampe d’accès aux salles de lecture ; à flâner devant les rayonnages des livres de philosophie, Al-Ghasali et Al-Kindi dont les écrits rayonnèrent sur tout le bassin méditerranéen, plutôt que de me rendre directement aux ouvrages à étudier ; à regarder l’ouverture des moucharabiehs métalliques pour évaluer le niveau d’ensoleillement ; à m’arrêter le souffle court et saisir un premier volume sur les plus beaux minarets de l’islam, puis un second, pour me retrouver en quelques minutes à la tête d’un trésor qui s’accumule à mes pieds. D’autres lecteurs sont dans la même situation, entre deux niveaux, assis perpendiculairement à la pente, des livres éparpillés autour d’eux, prenant des notes, concentrés dans leurs bulles de réflexions, l’ensemble formant une chenille humaine, s’enroulant autour de l’axe central vide d’ouvrages, laissant un passage au visiteur pressé. Je venais chaque jeudi après les cours à l’institut d’art et d’archéologie rue Michelet où je suivais des cours de sur l’art islamique des premières années de l’hégire. L’escalier de la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe était en quelques sortes le prolongement naturel de l’amphithéâtre, entrecoupé du sas de la rue et de ses transports en communs pour rejoindre la rue des Fossés Saint-Bernard. Ma découverte du lieu alla de pair avec l’étude de la grande Mosquée de Samarra, ou mosquée al-Mutawakkil dont le minaret en spirale hélicoïdale composée d’une rampe en spirale à 5 étages le fait culminer à 54 mètres de haut. Je m’imaginais gravir ce sommet en feuilletant les ouvrages d’architecture, levant rarement la tête pour observer le va et vient silencieux des visiteurs dans cet escalier sans marches. Studieux, je restai là entre deux niveaux pendant un bon trimestre pour prendre des notes et lire les chapitres qui m’importaient, sans prendre le temps d’explorer plus avant les étages supérieurs. Cela aurait pû durer longtemps si je n’avais pas croiser du regard un joli profil pâle surmonté de cheveux blond et sage. Je l’abordais, faux ingénu, pour lui demander son avis sur les céramiques artisanales de Samarcande et de ses monuments. J’en avais assez de ce cocon livresque, de la verticalité des minarets, de ce mélange de papiers et d’aciers, de la moquette défraichie et des moucharabiehs en panne. La magie des premiers temps était fletri ; alors que la vie s’ouvrait à moi. Je lui proposais de boire un thé à la menthe sur le toit, une façon de sortir de cette bibliothèque d’entre-sol et de profiter de la lumière zénithale de la jeunesse.

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Un escalier, un escalier mais bon dieu, qu’est-ce qu’on en a à foutre d’un escalier ? Un escalier de chêne, usé, lustré, agrémenté d’une fragrance de reinette ridée, aux marches gémissant sous le poids des corps, de fortune, à la rampe branlante où, ça et là, un barreau manque et ça mène à quoi un escalier à part en cage, aux paliers, aux étages, aux toits, dehors, dedans mais dans un bouquin, à moins d’un crime sur la septième marche, d’un coup à la diable tiré vite fait entre deux apparts et qui nous entrainerait, sous un crachin de misère, à errer dans les entrailles encrassées d’une gigapole, par un ciel de macadam, avare et gris où mord le froid pressé, vers un terrain vague pourri de carcasses de bagnoles, vers ce canapé défoncé, les rognures d’un feu de palettes, là où les clodos du coin se réchauffent et s’arsouillent ; par un temps de chien, vers cette mallette. Vers les pires emmerdes jamais rencontrés et que tu commences à peine de découvrir. L’escalier, la baraque en cendres ; la fille carbonisée.
A la première, tu hésites ; tu agrippes d’une main moite le pommeau façon pomme de pin ; amènes un bout de semelle sur le bord de la marche, fléchis le genou, décolles le talon gauche, balances le poids des os sur la cuisse droite, te redresses, ramènes l’autre jambe, ça y est ! La première, la plus dure tu penses. Tes tempes cognent, l’odeur, le goût de la sueur sur tes lèvres, tu blêmis, inspires, expires à trois reprises, à fond, tout en calculant les marches. Une quinzaine mais ça s’embrouille, tu recommences, quinze, exactement quinze que tu multiplies par cinq ou six ? Tu réfléchis, penses à ses mots, des mots d’elle, à Rome, place d’Espagne, au pied de l’escalier monumental et tu te dis que crever ici ce serait drôle et tant qu’à faire, crever pour crever, autant crever assis ; tu poses ton cul. Bras croisés, paupières baissées, tu te concentres sur le passage du souffle en toi ; ses allées-venues dont tu te nourris comme si l’air celait un secret, comme s’il pouvait réparer, guérir.

Épuisé, tu t’allonges sur les marches où l’odeur entêtante d’encaustique t’emporte d’un trait vers l’escalier que cirait ta daronne et tu y serais bien resté le temps que tout se tasse quand d’un coup sec, les serres claquent, cisaillent, fouillent ; l’effet de la morphine se dissipe ; plus qu’une dose mais pas maintenant, pas comme un chien galeux avec cette chemise trempée, poisseuse, qui pue ; te redresser, te redresser, ne pas t’endormir mais la fournaise au fond des tripes pourtant tu te lèves, chancèles, tires sur la rambarde ; titubant, tu gagnes directement la troisième marche. Plus que douze, autant que les apôtres dont tu cherches les noms ; un pour chaque marche et même si fouler les saints ça ne se fait pas, t’en as rien à branler vu que tu vas crever. Aussi sûr que ton sang pisse, pareil que le Petit Poucet semait ses cailloux, tu sèmes ta vie ; cette trace qui ne manquera pas de les mener à toi mais d’abord prier pour qu’il soit là et qu’il ouvre ; tout en montant prier, or tu n’a jamais prié, toujours râlé, pris, dérobé, volé, arraché alors tu comptes, quatre, cinq, six, Matthieu, Paul, Judas.

Pause ! Tu songes à Judas, te demandes s’il faut toujours un traitre quelque part., qui sait, peut-être était-ce un plan et Judas dans la combine et de Judas tu passes à l’œilleton d’une porte, au cinquième ou sixième palier, pour réaliser soudain que s’il te voit dans cet état jamais le vieux n’ouvrira et qu’il n’aura rien de plus pressé que de sonner les keufs mais le sésame bien en tête, tu te rassures en le récitant façon mantra quant au raisin, tu maintiens du mieux la bidoche avec ton pull. Dix ; encore cinq jusqu’au premier ; tu fumerais volontiers un pétard histoire d’aller voir ailleurs des fois que t’y serais en attendant, tu recenses les apôtres ; il t’en manque cinq ; déjà sept de bons, pas facile, mais les derniers, bonjour ! Tu renonces ; décides de remplacer Marc, Luc, Jean et compagnie par les nains des frères Grimm et tu penses Blanche-Neige ; Blanche-Neige et les sept mains et ça te fais marrer parce que tu es con et que tu le sais mais que tu t’en tapes vu demain c’est loin, Atchoum, Prof, Simplet, Grincheux, Rêveur, ouf. Premier palier.

Lentement tu jettes un œil en contrebas ; pas de petits caillots rouges. A peine une tache ronde de la taille d’une sous-tasse plus une trainée du pull, orientée vers l’extérieur et donnant à penser que quelqu’un est venu, s’est assis, est ressorti. Un instant tu gamberges une fausse piste ; redescendre, nettoyer la marche, zoner en essorant ta laine, entrer dans un immeuble, arroser le hall, un peu l’escalier et retour au 39 impasse Ribaude. Tu combines, tu bidouilles quand ton regard est littéralement happé par une reproduction sous passe-partout ; centrée dans un cadre kaki suspendu à un crochet rouge par un lacet noir noué à une attache de laiton ternie dépassant de la baguette. Et ce tableau te parle ! Cette lumière douce, traversière tombant d’une lucarne que l’on devine ; la femme dans l’ombre, penchée sur son ouvrage, le front baissé vers le fil entre ses doigts et cette autre lumière de son sourire cependant pourquoi, à la convergence des lignes du carrelage, au point de fuite, placer ce rouet grinçant comme s’il tournait, flambait sous la caresse dorée du soleil, reléguant presque la femme au rôle de figurante tandis que toi, tu ne vois qu’elle ! Et pour cause, tu la connais ! Une filandière, une des Moires, Cendrillon, Timide, Joyeux, tu mélanges et voudrais t’arracher à l’attraction, à cette force qui te rive au sol car tu reconnais ce sourire, ces mains, ce front, ces cheveux, ce bandeau. Tu n’en démords pas. Agacé, tu fourrages dans l’empilement hasardeux de tes souvenirs ; des séquences défilent, celle tout en-dessous, tu la sors. Pas le temps de mettre un nom sur la femme, un lieu où vous vous que les murs vacillent, le tableau ricane, l’escalier s’étire, se tord, se tasse, le plafond se rapproche, s’éloigne, revient se stabilise, lise, lise, lise….Ton pull à terre ; tout en comprimant la blessure tu ramasses ta serpillière, cherches un endroit à peu près propre et nettoie vaguement le parquet ; trois jours sans sommeil mais le salut à moins de cent marches, enfin tu l’espères... Les nains épuisés, te viennent naturellement les femmes que tu as connues, désirées, dix, onze, la liste s’allonge et pourrait faire jusqu’au grenier mais t’en as marre ; d’autant que la dernière meuf montée à ton esprit fut la première à te descendre ; une vraie salope cette chienne, une gueuse, une garce, une roulure qui te rendait dingue et la dégringolade, vingt ans de valdingue. Tu avais pris tes habitudes en enfer et tout allait normalement mal quand cette foutue mallette - la fin des galères croyais-tu - t’a balancé dans le pire des cauchemars et le pire penses-tu, un pli amer sur ton visage froissé, sentant battre, pulser la plaie à travers la laine, le pire penses-tu, le pire, c’est que ce n’est pas un. Carole, Aurélie, second palier.

Dans un chuintement pneumatique les battants s’écartent. Des passagers montent, descendent du bus. Toi, tu ne bronches pas, tu te cramponnes à la rampe, jettes un regard méprisant au paillasson ; un clébard à tronche de douanier, tirant la langue et qu’a l’air content qu’on essuie ses pompes sur sa gueule mais sous les côtes ça lance ; des éclairs blancs dans ta tête éteignent l’halogène, te plongent dans le noir jais d’un regard, les yeux d’un visage, Avec elle c’était bien et tu te demandes pourquoi tu t’es barré, laissant juste un mot, juste un mot expliquant que tu ne pouvais pas vivre, que tu ne savais pas, qu’aucune excuse en rayon mais que de toute façon ça te semblait fatal, inévitable, obligatoire, que c’était mieux ainsi, qu’elle verrait plus tard et de conclure, quoiqu’il en soit c’est comme ça ; ensuite, après avoir mis ta prose en évidence sur la table de la cuisine, après avoir rangé, donné un coup de balai, refermé la porte, la clé sous les géraniums, tu as repris la route ; roses, lilas, marguerites, violettes, primevères, la mort embaume ; de marche en marche le ciel se rapproche quand, sans préavis, ainsi que d’un geste songeur une femme, face à son reflet d’automne, dénoue son chignon, un autre escalier déroule ses volées dans ton esprit. Fleurs de cerisiers, d’orangers, de jasmin, de chèvre-feuille, lavandin, thym, romarin, tu t’attaques à tout ce qui ce qui pousse et sent bon histoire de parfumer ta mémoire, de virer le goût de charogne collant à tes basques, histoire de t’illusionner, histoire de te faire croire que tu as su aimer quelque chose en ce monde, que tu n’es pas une pourriture qui va crever comme une merde mais de ça aussi tu t’en cognes, tu n’es déjà plus là depuis longtemps. Plus que trois marches avant le troisième. Quarante-deux déjà ! Un instant tu y crois. Le toubib va te recoudre, te planquer. Tu repenses à la mallette, enterrée, introuvable, à ton pote, à la dernière fois que tu l’as vu, quand il tirait méchamment la langue, ligoté à son rocking-chair, les globes oculaires pendouillant au bout des nerfs optiques, une jolie cravate mauve salement serrée autour du cou mais pourquoi lui, il ne et tu n’as pas le temps de penser : « savait rien » que tes jambes recommencent, tes genoux se dérobent, juste avant de t’affaler tu chopes un barreau ; tu tombes à genoux, à deux doigts de glisser, de partir en arrière, tu restes quelques instants en équilibre, instable, roulis, tangage, climacophobie mais non Carole c’est en les descendant qu’elle flippait, le cirque, il a fallu déménager pour un rez de chaussé, merde, c’est dingue ce truc mais le bois dans ta main droite que tu ne lâches pas, comme si tes forces ultimes s’étaient regroupées dans ta poigne, tes doigts soudés, crispés sur la moulure centrale du barreau, se relever, crever OK mais après les dernières forces, quand ce putain de corps vide ne vaudra plus rien, même plus un radis dans un ascenseur flash, flash, flash ! cet escalier dans ta tête et revient ce paysage kafkaïen ; tu connais l’adjectif, ton père l’utilisait à tout bout de champ et t’en avait fièrement révélé l’origine ; ce mot vient de loin, de l’Est, de Prague, d’un écrivain qu’il a commencé et après il est parti sur l’écrivain mais toi tu t’en foutais, tu ne lis pas, jamais ; les infos utiles, les trucs importants te parviennent et c’est marre et kafkaïen colle bien à putain, merde, merde la vache, ça pince, une envie de dégueuler tripes et boyaux, d’en finir, or non, tenir, se relever ou prier puisque je suis à genoux penses-tu mais à quoi bon prier un Dieu qui n’existe ahhhhhh putain paaas ahhhh ou c’est un foutu sale connard et ça doit le faire marrer qu’on en chie ; tu as la rage, la haine, surtout pas crever, pas maintenant, pas ici, plus tard, bien plus tard après avoir niqué tous ces salauds et refourgué la mallette ; avec d’infinies précautions tu gonfles tes éponges, par à-coups brefs, pas trop sinon tu douilles, tu morfles, putain je morfle que tu te dis tout en ignorant les lancées dans ton épaule droite tandis qu’à la force du bras, les doigts blancs, exsangues, crochés au creux de la moulure, doucement, dans d’infinies précautions, tu te hisses. Encore trois marches et tu touches le troisième ; au pire à mi-chemin. Tu serres les dents, trois marches, une deux trois le coq est sur le toit, quatre cinq six chante pour Alice, sept huit neuf, il a pondu un œuf, dix onze douze la poule est jalouse cette comptine, tu délires ; muguet ça y est, narcisse ça pisse, renoncule tu les encules ces ordures, ces tronches de cake à qui, comme disait ta vieille, on donnerait le bon dieu sans confession. Troisième niveau, touché-coulé. 

Soif, soif ; à la commissure des lèvres de la bave a séché ; une boulette blanche que tu ne vois pas plus que cette niche ovale, dans le mur de façade, à mi-distance des portes massives de l’étage où tu n’aperçois pas non plus cette planchette, calée au milieu de l’ellipse avec, sur un napperon, ces bouquets fanés aux pétales tombés, le pollen jaunissant la dentelle plus, entre les deux grands vases de plastic mauve, comme sous une voûte d’herbes mortes mais tu t’en tapes, tu récupères ; tu laisses le feu de l’infection se répartir, couler, se diluer dans ton sang .

Slam ! Claquement sec ; le fil casse net ; ton corps se tend ; en évitant de faire grincer les lames du plancher, tu recules jusqu’à toucher le mur rêche, vert-malade, contre lequel tu te plaques ; dans lequel tu voudrais t’enfoncer, disparaître, avalé, respiration bloquée, immobilité cadavérique, tu sais faire et en l’occurrence, pas besoin d’effort. On marche, des pas, lourds, pesants, pas ceux d’une gonzesse ; quelqu’un monte. Instinctivement, le bras gauche toujours bloquant le pull, tu glisses en silence, effleurant le mur des doigts libres et manques de te casser la gueule dans la niche ; de foutre en l’air les deux vases et ce putain de truc que tu as rattrapé in-extrémis. Ton coeur bat à tout rompre dans sa cage, toi dans celle d’un escalier ; respiration zéro, instant hors temps, tu fermes les paupières, n’existes plus ; guette le coup fatal mais un bruit de semelles frottées, de serrure, une porte plaintive, un claquement feutré, amorti, et quelqu’un ne monte plus. Pfffff... Tu considères la statuette ; elle a failli faire un sale boucan la salope mais quel cul, ce mec s’est arrêté au deuxième et devant la première porte, celle au clebs ; d’en face il aurait vu, rien qu’en levant le nez, un gars, genou gauche à terre l’autre contre sa poitrine, bras droit tendu tenant dans sa main un objet blanc mais surtout tu te demandes comment tu t’en aperçu : si tu as deviné, senti, pressenti quelque chose ; ta main, ouverte comme pour attraper au vol, en moins d’un éclair dans la niche ; un choc froid, ton épaule éclate ; sous le poids ton bras s’abaisse, le truc glisse, de justesse tu le bloques, inclines le poignet que le machin coulisse de quelques centimètres et tu le tiendras mieux et tu l’as fait mais comment ? Pivoter, te baisser, lancer la main, un geste, un seul que tu décomposes encore et encore cherchant à savoir si tu as vu et si oui, quoi et à quel instant ? Stupéfait tu la contemples, elle pèse la pétasse et tu n’as pas même gueulé quand la déchirure à l’épaule droite, comme une lame chauffé à blanc allée racler l’omoplate, dur, dur, putain c’est dur ; tu dégustes grave, trop c’est trop, tu trembles, t’as envie te défouler, pas chez les putes, chez les flics, les généraux, les juges, de tout casser, de leur expliquer comment bosser et de pas faire chier le peuple ; t’as envie de tout déballer, la mallette, le merdier à la gueule de la nation, du monde et de balancer cette foutue vierge et son marmot contre la lourde d’en face histoire de vérifier si les morts volent cependant, calmement, ton épaule valide contre le mur, tu te redresses, réajustes le pull-compresse, reposes délicatement la vierge à l’enfant sous l’arche de tiges sèches puis tu constates, étonné, que la douleur a disparu. Un solde de morphine stocké dans le foie ; c’est remonté suite au stress et ça fait du bien relax, relax, tu vas t’en tirer, tu ne peux que t’en tirer. Tu recenses les fois où tu l’as échappé belle ; la fois quand, celle à la gare, la première fois, la dernière où tu as arrêté de picoler, cinq, six la valse des marches dans la cage, monter, monter ; les douze travaux d’Hercule, tu as vu le film ; tu te rappelles d’au moins trois, sinon quatre boulots, d’un peu d’Olympe, de dieux grecs, les fantômes des péplums de ton adolescence, Zeus, Athéna, Héra, Neptune, Minerve, Poséidon, Perséphone, Mercure, Apollon, à nouveau tu confonds grecs et romains d’autre part, ni la toison d’or, ni l’histoire du cyclope, ni les sirènes ne sont à ranger au nombre des exploits d’Héraclès cependant vu que ce qu’on ignore ne peut pas nuire, affirmait sottement ta mère, ça ne te déranges pas car à tes propres yeux tu serais plutôt un mec calé, qui connaît des tas de trucs surtout et qu’à cet instant, triomphant, tu viens de de prononcer mentalement « nettoyer les écuries de Babylone » mais très fort, appuyé, à l’entendre sonner en toi comme les cloches de la victoire ; quatrième palier.

Quinze marches comme ça, d’une traite, tu n’y comprends rien mais ça te va ; première porte, Di Martino, des ritals, des pizzas, ils sont partout. Tu reprends ton souffle, le sol tremble, tu n’aurais pas dû forcer. Tu as remarqué un miroir, son curieux tour ouvragé mais sur le champ, t’assoir, te remettre, bon sang, bordel ça coule, ça pue ; jambes allongées, délicatement tu écartes le pull ; un bout de manche est pris entre les lèvres de la plaie, des fibres collées sur les bords gonflés, crevassés, suintants, marrons, blancs par places ; la peau tendue, brûlante, luisante, violette virant noire et tu voudrais vidanger cette merde, toutefois tu replaces le tricot, cherches à retrouver l’absence de souffrance, repenses à ces quinze marches, presque d’un coup, que tu comptes et recomptes comme autant de moutons ; tu t’assoupis, tu ne dors pas, non, pas vraiment ; tu écoutes un petit garçon te demander quoi que tu ne captes pas ? Malgré ça tu crois l’avoir déjà rencontré ce minot, avoir déjà vécu ce passage ; tu t’interroges où, quand, que voulait-il ? Grave et profonde, surgie de nulle part une voix, tel un orage éclate, brise le silence ! Te réveilles ! Dans un rêve peut-être... Dans un rêve peut-être… Dans un rêve, dans un rêve, ces mots se répercutent, quoi dans un rêve, quoi dans un rêve, quoi et sans crier gare, l’escalier, l’escalier de ce vieux rêve, maintenant le gamin et ce bazar kafkaïen ça te revient et dans le même temps que ça te revient, tu découvres avec effroi que tu viens de t’endormir et de rêver un rêve rêvé voici des décennies. De rêver, dans un escalier où tu es en train de crever, d’un escalier gigantesque aux marches recouvertes de cadavres et maintenant tu sais ce que le petit voulait ; il n’a posé qu’une question, une seule, poliment, avec insistance, jusqu’à ce que, de guerre lasse, tu y consentes : « s’il te plait, montre moi la vie » et là, tu pars d’un rire qui te tronçonne ; à chaque secousse, incontrôlables les tenailles, la souffrance, le martyr, le calvaire, des quintes de toux piquetées d’éclats de rire comme du verre tranchant dans ta poitrine et ça se calme quand tu constates que, putain tu viens de pisser dans ton froc. Une allégorie, une homologie, une parodie, une copie, impossible de dénicher le mot pour ça et tu sais que tu le sais, analogie, une analogie, une analogie brusquement que tu t’esclaffes sans même t’apercevoir que tu brailles seul sur le palier.

Les relents d’urine froide, à la manière d’un sel, te ramène au réel. Bouger ton cul plus que quinze marches, trente au max, c’est pas l’Everest et pas besoin d’apôtres, de nains, de femmes, de roses, d’Hercule, d’Olympe ou de bagnoles, tu sais de quoi seront faites les dernières marches, comme dans ce rêve, presque pareil, sauf que là, aucun gamin ; que les escaliers, qu’on y meure ou qu’on y soit mort, ne se ressemblent pas et surtout pas à celui du rêve où vous grimpiez ces marches sans nombre. Un escalier qui montait, simplement montait entre deux blocs de béton et tu l’avais prévenu le petit mais il a tellement voulu voir la vie alors vous êtes montés. Deux rangs de cadavres ; des enfants, des ados, des vieillards, des nourrissons, des femmes, des gars, des petites filles, or pas un oiseau, pas un chat, ni même un chien ; des êtres humains, que des êtres humains desséchés, de tous âges, couleurs, origines, religions, morts de ci, morts de ça que tu expliquais au petit, lui disant que, pour la plupart d’entre-nous, la vie consiste à gravir quelques marches d’un escalier dont on ne sait s’il finit et dont on a oublié où il commence ; un escalier pris entre deux immenses piles de ciment desquels on n’aperçoit, en levant les yeux au ciel, seulement qu’ils se perdent dans les nuages ; au pied des tours, une légère déclivité et du sable, du sable, du sable, du sable, du sable...

Tout ça tu te le repasses et ça te relève car tu sais que vous êtes allés au bout ; au bout des corps, au bout de la cage, des paliers, des étages, au-delà des marches et là, c’était vraiment la vie, pas comme ici mais, ici ou ailleurs, tu veux vivre, aller au bout ; plus que quinze sinon trente marches. Le tissu colle. Tu écartes le pan du fut, l’éventes, presses la partie humide, essuies ta main sur un coin sec du tissu, reprends ton ascension.

Première marche, un inconnu dans la piscine municipale ; seconde, un président dans une caisse ; troisième, un gars dans une chambre d’hôpital ; quatrième un tribun noir sur un balcon ; cinquième un pote en bagnole ; sixième un autre en passant le bac. A six ça siffle ; besoin de souffler, de reconsidérer les circonstances étranges de ce bac, de ce départ, de cet autre aussi l’accompagnant, les coïncidences multiples, encore un rêve, fou celui-là, pas possible et curieusement ces deux départs entremêlés, deux amis que tu retrouves, sept à huit mois plus tard, dans un autre rêve comme sur d’autres marches où ta mère a rendu l’âme ; la troublante visite de l’abbé Machin et cet ami encore, du bizarre, du bizarre, du bizarre. Tout autour de toi, en toi, des morts ; ils te parleraient si tu les écoutais mais tu sais les morts taiseux ; idem pour les tours de béton, que du silence ; brisé uniquement lorsque tu t’adressais au petit qui, tout du long n’a pas pipé mot, pas un instant ne s’est plaint ; ni question ni requête hors celle de « voir la vie ». Brusquement tu te demandes, ces dépouilles tordues, cassées, rigides, figées dans les postures insolites, dérangeantes de la mort mais peut-être que non, peut-être que lui voyait tout ce que tu ne voyais pas ; des paysages, des rivières, des oiseaux, le ciel, les jeux d’enfance, les amitiés, la mer brillante et bleue, la majesté des saisons, le soleil au réveil, les nuits grouillant d’étoiles, la royauté des femmes, l’aveuglante splendeur de l’amour, la saveur du miel, la tendresse, le frisson d’un conte avant de s’endormir ; tu déambules, pensif, dans le labyrinthe de tes réflexions tout en dénombrant les marches restantes ; plus que neuf, cinq, quatre. Dernier arrêt avant d’entamer les trois der.

La pompe va péter, ça cavale dans les oreillettes, les douleurs omniprésentes mais supportables sauf un éclair qui mord, tire dans l’épaule quant à l’abdomen, l’impression de trainer une poche inutile sous les côtes, une poche que tu percerais volontiers patience, plus que trois marches. C’est là, aucun doute, tel que décrit à Rome : la licorne sur le porte-parapluie, les godasses, même le parapluie beige aussi le heurtoir de bronze ; une tête de taureau et son anneau en travers du mufle. Trois coups rapprochés, trois espacés, trois rapprochés, trois fois, pas plus. Il dort peu, a le sommeil léger, elle te l’a dit et s’il est là, tu entendras miauler Léon, son gros matou gras, alors tu attends la question et tu balances la réponse que tu tournes et retournes dans ton esprit ; au sol, près du pépin, quelques gouttes luisantes, de la flotte, confirment une présence dans la place.

Tu venais de poser solennellement un pied sur la quatorzième, le second allait suivre mais la fêlure, la fêlure d’une extrémité à l’autre de la planche ; une large balafre à laquelle adhèrent, par endroits, des fragments de mastic craquelés, brunis et tu fixes, fixes, fixes ce gouffre qui t’aspire, qui bouge, s’écarte sous ta semelle et ça te fout le vertige ou quelque chose tout comme car tu sais que c’est idiot, qu’on ne peut pas, que tu ne peux pas choper le vertige rien qu’à regarder une marche brisée et d’abord, stop, reprendre tes esprits, bon dieu une marche, foutue ou non, qu’est-ce qu’on en à battre ? Tu relèves le cou clac, ça craque ; vertiges ; partout des lumières, des spots, des flashes, des fontaines, des gerbes d’étincelle s’allument, pétaradent, vrillent, volètent, papillonnent, bourdonnent, cascadent, s’éteignent en pluie multicolore, fusent sans fin d’une faille sans fond, c’est beau mais tu flippes, tu voudrais chasser ces lucioles sous ton crâne, revoir la porte, la licorne, les gouttes, le parapluie, ce miroir, au-dessus d’une console, dans lequel tu te serais arrangé un brin ; le col, la chemise, l’imper, les cheveux en y passant les doigts. Tu aurais vu la petite sphère blanche, toujours à la commissure droite, aurais pu la virer, or tu viens de t’écrouler et tout se complique pour toi ou peut-être que non ; ton corps a glissé. Tu n’as même pas senti, sous ton pull crever quelque chose, nada mais tu sais que tu es étendu, bide à moitié sur le palier, bras droit déplié en direction du mur, la tronche de biais, le reste dans l’escalier ; tu sais que quelque chose a cédé en toi mais tu ne sais quoi, ni comment tu le sais ; tu vois l’angle ouvert de ton corps, un filet glaireux sanguinolent goutter, tu entends la machine se détraquer, ton bras gauche est coincé entre la marche de palier et ta misérable masse que tu n’arrives pourtant pas à bouger ; impossible, rien n’y fait.

Tu remarques le pull sur la onzième, une manche à moitié sur la dixième et ce trou dans ta semelle gauche et ça, ça te surprend, une ombre t’effleure, un truc pas clair, ça déconne, tu creuses et piges, à la lueur d’un recul, que tu te déplaces, tournes autour de ton corps gisant mais quand tu as voulu saisir la rampe, ta main est passée outre, trois, quatre tentatives, outre, cependant, tes pieds sont comme au sol ; tu ne flottes pas dans un éther fantasque, tu viens de descendre six marches, la chaussure percée, c’est évident, alors tu te dis que tu es raide, foutu, froid, bon pour la bière mais peut-être rêves-tu, c’est ça, tu rêves et cette pensée résonne en toi pareil qu’à l’intérieur d’une caverne car, indéniablement, quelque chose de toi est ; ou celui allongé ou l’autre, appuyé contre la rampe qui le soutient tandis qu’il ne peut l’empoigner.

Un spasme, un hoquet, un rire bref, presque un sourire et tu t’endors, dans l’escalier comme dans un rêve, à trois pas du salut.

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Et si tu élevais les uns au-dessus des autres tous les escaliers de ta vie telle une colonne montant vers le ciel blanc dont on pourrait extraire une carotte capable de donner des informations sur les différentes strates constituant ton existence depuis le perron à quatre marches de ton enfance grimpé à quatre pattes et en couche-culotte jusqu’à ton très prochain troisième étage sans ascenseur. L’escalier, un non lieu, ni en haut, ni en bas, un trait-d ‘union, un passage, un espace de transition, un nid à rêves, à supputations. Pie niche haut, oie niche bas, où coucou niche t-il ? coucou niche ni haut ni bas, comptine d’enfance à dire très vite pour n’y rien comprendre. Escaliers des maisons, entre l’espace familial en bas, cuisine, salle à manger, salon, séjour, pièces de l’être ensemble et l’espace intime du haut, salle de bains, chambre à coucher, on s’y habille, on s’y déshabille, on rêve, on dort, on aime. Escaliers administratifs des lycées et facultés, escaliers de parade, escaliers de coulisses, de discussions informelles et décisives. Tu montes l’escalier de pierre légèrement tournant vers la gauche. Il fait froid. Tu as peur de la porte toujours close en haut, tu auras beau cent fois, mille fois, monter cet escalier, la porte sera toujours close comme une tombe. Tu entends les meuglements des vaches cachées sous le lit d’Emily. Oui, il y a des vaches sous le lit d’Emily très en colère. Qui a bien pu fourrer ces satanées sacrées vaches sous le lit d’Emily qui hurle ? Qui alerter ? la mère ? qui envoie chercher le père qui envoie chercher l’ambulance. Tu montes l’escalier doux jusqu’au grenier où les deux sœurs ennemies dorment cloison contre cloison dans leurs pigeonniers respectifs. La belle se fait la belle la nuit. L’autre… l’autre quoi ? l’autre rien. Mais elle ne mouftera pas. Elle est pas comme ça. Monter en catimini chuuut et surprendre un corps nu par le trou de la serrure de la porte de la salle de bain. Au demi-palier de l’escalier de bois, se trouvent les WC où pour la première fois, tu vois du sang dans ta culotte. Tu ouvres la porte triomphante, j’ai mes règles, j’ai mes règles ! tu ne sais pas que tu en as fini avec des siècles d’obscurantisme où les jeunes filles terrorisées se terraient dans le silence se demandant quel terrible péché elles avaient commis pour saigner de là. Tu avales les marches quatre à quatre vers ton refuge, ta chambre à toi, rien qu’à toi, ta première chambre à toi, ton royaume. Dans le chuchotis du vent, tu grimpes les marches dorées des escaliers étincelants qui mènent aux cieux où tout ce qui brille est d’or.

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Elle ne les grimpait plus quatre à quatre, les quatre-vingt-quatre marches du 214, chemin de l’Oriol, d’ailleurs c’était un abus de langage car deux à deux avait toujours mieux convenu à sa démarche esthétique qui jamais ne se déhanchait mais offrait au regard du suiveur une silhouette dansante sur une paire de jambes aux mollets galbés par l’exercice quotidien, et si elle ne les grimpait plus aussi vivement ces quatre-vingt-quatre marches, au moins, les gravissait-elle sans béquille d’aucune sorte, pensait-elle en ce moment précis où elle posait le pied sur la première (une canne ! quelle injure lui avait-on faite avec ce cadeau saugrenu qui la reléguait au rang des vieilles personnes, ce qu’elle se refusait à être malgré les années qui avaient fripé sa peau hâlée, amaigri son corps mince, taché ses mains menues, et depuis le temps, soixante ans, qu’elle atteignait les hauteurs de Marseille – « le septième ciel compte quatre-vingt-quatre marches », lui murmurait dans leur jeunesse son mari, aujourd’hui mort et enterré, et elle sourit sans nostalgie à cette évocation, d’un sourire qui plissait les rides de ses yeux –) et, jetant un regard sur la boîte à lettres au niveau de la troisième, à droite, et n’y voyant rien, « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit-elle de son accent chantant ; et poursuivit son ascension la tête en l’air vers les bougainvillées couvrant le mur de béton, toujours émerveillée par la couleur violette de leurs bractées d’où émergeait le cœur blanc étincelant de leurs fleurs minuscules qui lui rappelaient sa parure de jeune mariée ; et comme le cabas qu’elle tenait en bandoulière menaçait de verser, elle suspendit son pas, au tiers de la grimpette pour en redresser la bretelle et se reposer un peu sans en avoir l’air, croisa le voisin quinquagénaire dont la maison se tenait à mi-hauteur, qui descendait d’un pas rapide, mais elle le salua d’un bonjour clair et nullement essoufflé, reprit même sa montée en chantonnant le cours de ses pensées : la visite prévue dans l’après-midi d’un ancien élève pour lequel justement elle était descendue dans le quartier faire quelques achats de fruits et de boisson, se félicitant de n’être pas oubliée de ces jeunes hommes et jeunes filles qu’elle avait accueillis dans l’école qu’elle dirigeait, voire dans sa classe, et qui lui vouaient le même respect et la même attention qu’autrefois ; c’était sa fierté, reconnaissait-elle volontiers, d’avoir éduqué à elle seule plus d’enfants que la plus prolifique des mères ; elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, il y aurait vingt ans bientôt, soupira-t-elle en regardant maintenant la Méditerranée face à elle, perchée sur la quatre-vingt-quatrième marche, comme elle le faisait systématiquement avant de tourner la clé dans la serrure de sa porte d’entrée.

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Alors l’appel du numéro sur le dossard, soudain le go go go claquera comme le triple écho d’un fouet - alors plongerai en avant ma morsure de déséquilibre - bondirai vers l’entrée sombre au bout du gris de l’esplanade - m’élancerai infiniment vers la porte en ogive noire noyée entre les pierres de taille - là-bas au pied de la tour carrée aux angles biseautés – là-bas jaillit son rugueux vertige - règlerai le souffle - ajusterai la cadence - les cuisses comme des pistons ; mon nom résonnera dans l’escalier – allez – allez – vas-y - une enjambée pour deux marches étroites et resserrées - la main gauche saisira la rampe - juste au passage de l’éclat blanc : les petites fenêtres rectangulaires à margelle épaisse - la main droite aux carreaux d’opaline pour repousser le poids du corps ; et ça martèlera un rythme ternaire à tourner dans cet ombilic et son tourbillon pâle – dans cette vis qui me hissera au ciel – battront leur rythme les pas le souffle le cœur - comme une armée qui charge et ahane son avancée puissante - une force compacte que plus rien jamais n’arrêtera - courir grimper - tendu vers le sommet comme une danse - une transe de cris de sueur de chaud de cognements aux tempes ; encagé derrière la poitrine une fleur rouge s’ouvrira et râlera avalant des lames de feu rauques et hautes comme des vagues - avec le tressautement des lignes des carreaux d’opaline juste au bord des yeux - aux rives de la tête ; avec les gouttes brûlantes à la courbe brouillée des yeux – puis maintenant presque au sommet oubliés les coudes devenus rouages au corps – oubliée la course un temps facile - presque aérienne légère et nue comme un commencement du monde - oubliée la mécanique légère et bien huilée des os des muscles des tendons - les cuisses rendues dures comme du bois - à chaque pas s’arracher de la pierre ; enfin arquer la dernière porte - trébucher chancelant sous la lanterne, là où d’en bas tu vois s’évaser l’ombre crantée des corbeaux – posée dessus la lentille étincelante couronnée de sa mitre blanche - ensuite le dos collé au parapet - la palpitation dure et affolée au cœur de granit, la tête vrillée par le vent qui hurlera en dispersant toute ma gluante moiteur, comme on se délivre morceau par morceau des pièces pesantes d’une armure ; alors j’aurai le goût de vomissure enfoncé profond dans le gosier alors j’aurai le cœur à la renverse et l’océan à mes pieds, alors je vous devinerai loin sous le phare comme les confettis entassés d’une fête morte alors déjà dans un cri épuisé un prochain vidé de ses forces s’extraira de la même ouverture basse et sonore.

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une ville d’escaliers poussés sur les collines de la ville où je vis - ici ça s’appelle montées même lorsqu’on les descend elles persistent à rester des montées - j’habite une ville de raidillons sentes d’altitude coupeuses de souffles et de jambes où je monte et je démonte la Montée du Change j’avale et je dévale la Montée des Chazeaux - anciennement dite tire-cul on le dit encore - je grimpe et je culmine à la Montée du Garillan qui compte deux cent trente sept marches et arrive à la Montée Saint-Barthélémy je suis et je poursuis la Montée du Chemin-Neuf je gravis et je décline la Montée du Rosaire bondis et rebondis sur la Montée des Carmes-Déchaussés débutant sa courbe aux pieds de la Montée Saint-Barthélémy je soubresaute et je culbute la Montée du Gourguillon je sautille et sursaute dans la Montée des Epies je rampe et je galipette au sommet de la Montée du Change je cascade et j’avalanche la Montée de la Sarra – ancienne piste de ski dans la ville - je chancelle et je titube dans la Montée de l’Observance varappe et cataracte la Montée du Greillon - là demeure encore l’une des dernières consoles appuis de repos où s’adossaient les rendeurs en soierie, les dégraisseurs aux lourds fardeaux, les tisseurs et leur sache remplie de flottes, les porteurs de cartons prisonniers de leur hotte - je croule et je m’affaisse à la Montée de la Chana je valse et me casse la figure le verre de montre et le nez et la gueule dans la Montée Nicolas de Lange je mords la poussière et m’en mords les doigts dans la Montée des Génovéfains j’acrobate et pirouette dans la Montée de Choulans je tourbillonne et ondule dans la Montée du Télégraphe je déraille et je dérape dans la Montée Rater - deux cent vingt deux marches et sa fontaine à tête d’âne avec pas moins de six ponts visibles sur le Rhône - je me dresse et me dénivelle la Montée du Boulevard - couloir tordu de deux cent quatre vingt dix marches - mesure et démesure la Montée Coquillat - coincée entre de hauts immeubles - m’exhausse et me dévalue dans la Montée Saint-Sébastien je plafonne et m’étrique dans la Montée de la Grand’Côte m’insinue me faufile me défile dans la montée Neyret je gambade et je gamberge dans la Montée du lieutenant Allouche à propos des escaliers manquants sous l’église du Bon-Pasteur je colossale et j’abrège entre deux hauts murs la montée de Vauzelles m’introduis m’expulse de la Montée de la Butte je corpule et m’insignifie Montée Hoche je roule et je déroule la Montée des Esses sinue et m’évade par la Montée de la Boucle je m’inclus et je m’extirpe de la Montée des Lilas m’emballe et me déballe dans la Montée du Boulevard

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c’est au deuxième étage, ils sont devant les marches, elle ne s’attendait pas à y trouver tant de personnes âgées, mais il est vrai quand le cœur est malade, l’on peut imaginer que le reste du corps va aussi vers son déclin, elle est rentrée dans la chambre, et sur le pas de la porte il y eut un moment de surprise, c’était l’heure de la sieste, le premier avait la bouche ouverte, le second près du couloir semblait tout à fait alerte, elle a pensé à cette petite nouvelle lue il y a longtemps, une femme après trente ans d’absence, était venue en Europe revoir un vieil ami, l’infirmière lui a montré un gisant sur son lit, elle s’en était occupée pendant une petite semaine et s’aperçut en fin de semaine que le nom de l’ami était inscrit sur le lit d’à côté, elle ne l’avait bien sûr pas reconnu, après toutes ces années, elle était en joie d’avoir atteint elle ne sait quoi, mais y avait-il vraiment méprise, ou était-ce le péril intime de la découverte à laquelle elle était confrontée, qui la mettait devant ce qu’elle percevait comme sens possible à sa vie, la vie a continué et n’atteignit plus rien, l’espace d’un regard, elle sembla soudain désigner le chemin qu’elle avait pris, debout comme en surplomb face au lit, le voisin alerte a conversé, la fin de la semaine est arrivée, ils sont descendus de marche en marche, l’ascenseur était en panne, c’était un grand escalier au milieu du bâtiment Larrey, Dominique-Jean Larrey, baron de l’empire, qui avait suivi Napoléon durant toutes ses guerres, pour traiter les premières urgences, plût au ciel qu’il n’y en ait plus, de ces guerres assassines, le temps se charge de bien de choses, sans qu’il ne soit utile d’en faire davantage, elle s’est arrêtée car il continuait de souffler, prends ton temps, lui a-t-elle dit, à chaque marche, une scène arriva, ils descendaient le sentier vers la cascade, c’était l’été indien dans la montagne, la descente est dure, le sentier trébuche, les genoux font mal, ils avaient cette joie des corps de l’enfance, et leurs voix rebondissaient de tournant en tournant, promesses d’une écoute et d’une réponse dans la mesure d’une parole qui s’envole, il y avait le souffle, d’un vent si léger, doucement vers la vallée, elle aurait voulu quelques années de moins, pour oublier le chemin parcouru, et cette espérance en cette ascension, vers le meilleur de la vie, que tous espèrent, mais les marches s’élevaient comme le chiffre des années, dévoilant chacune le poids des marcheurs, sont montées des ombres, mais voilà le premier étage, avec son hall plein de posters, où se prélassent des dimanches de canotiers, Manet les accueillait, en ce bleu mièvre d’affiches délavées, elle entendait souffler, encore et encore, mais qui donc souffle ainsi, le souffle tout entier, était habité par l’effort, déclinant le chemin du soir, courbé mais toujours si souriant, restait encore le premier étage, avant l’entrée au rez-de-chaussée, il lui semblait si loin, l’homme en noir, mais était-ce bien l’ambulancier, car voilà que dans ses yeux, a miroité un vieux rêve, raconté par son père, se levant de son pas hésitant, des moires d’il y a si longtemps, se sont dessinées sur les murs, que la vie est belle, entre ses deux giboulées, c’est un printemps jamais si intense que lorsqu’arrive le bas de l’escalier.

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Le premier escalier, celui sombre et noir qui descend vers la cave. Une descente aux enfers, en une marche tâtonnante, la main courant le long du mur humide de salpêtre, l’autre serrant fort celle de sa grand-mère. Dans le bruit assourdissant des sirènes et l’explosion des bombes lâchées par les alliés sur Marseille. Il semble ne jamais devoir finir, on est aspiré par l’obscur, on va se terrer, à l’abri peut-être. C’est la peur devant l’inconnu. L’alerte terminée, on remontera vers la lumière.

On débouchera dans un autre univers, au pied de l’escalier du petit pensionnat. Odeur de cire, d’encens parfois. Le silence total est troublé par le claquement des sandales sur les marches carrelées et les exhortations des sœurs en cornette. Elles pressent les fillettes comme le feraient des chiens de berger rassemblant un troupeau d’agnelles. Les mains caressent la rampe de bois lustré, les regards s’évadent vers les hautes fenêtres et un bout de ciel dévoilé. À chaque palier, des petits groupes se détachent et se hâtent vers les portes des classes. Elle est fillette insouciante en jupe plissée, désireuse d’apprendre, enfant trop sage.

Dans l’ascenseur qui la conduira vers le troisième étage et l’appartement familial, aucune sécurité. Il faut le dire : seule, il lui est interdit de prendre l’ascenseur mais elle en fait fi, toute au plaisir de gouverner la machine. Fer forgé et vitres opaques. Lieu clos refermé sur lui-même, une bulle. Une bulle, ce jour-là, crevée par l’irruption de l’homme : il ferme brutalement la porte, ouvre son manteau, exhibe son sexe. Disparaître, fermer les yeux, incapable de bouger, elle est figée, inerte. Des locataires s’impatientent à l’étage au-dessus ; l’homme se sauve, fuit vers la rue. Fillette troublée, contrainte au silence, ayant enfreint l’ordre parental, elle ne peut parler.

Longtemps, elle hésitera à entrer dans cet ascenseur. Et pourtant, elle s’y aventurera à nouveau. Il la conduira d’un seul élan vers le dernier étage. Elle débouchera sur la terrasse, se faufilera entre les draps qui claquent au vent, elle planera sur Marseille, Marseille blanche et rose. Elle s’emplira le corps du cri des mouettes, du bleu de la mer au loin, d’un rêve d’immensité. Légère et libre.
Adolescente étouffée par l’apparat de cet autre escalier, dans la nouvelle maison des parents. De lourds rideaux, des tableaux sévères au mur. Un tapis rouge file de marche en marche, strié de barres de cuivre étincelantes, certaines se détachent de leurs supports, elle leur assène de violents coups de pied, elle veut briser le silence oppressant avant d’atteindre le palier et se retrouver face au piano qui trône là, inutile, personne n’ouvre son couvercle pour en tirer quelques sons. Comme elle, il s’ennuie.

Dans l’étonnement est bien différente l’exploration à chaque séjour recommencée de l’escalier en colimaçon de la vieille ferme familiale. On entre dans un monde d’ombres et de lumières. Au bas de l’escalier, on gravit de larges marches de pierre usées, fatiguées, taillées pour des géants du côté mur et pour des nains vers le centre, on s’aide en se cramponnant à la rampe de corde tressée qui court dans de larges anneaux noirs, on fait attention où l’on pose les pieds. Parfum de bois et d’eau, pièges tendus par les toiles d’araignée. Une lampe éclaire faiblement ce grand puits noir et blanc qui résonne. Aux dernières marches, on bute sur une trappe fermée par un solide cadenas. On éprouve la peur de ce qui est caché là sous les toits, et une sensation de vertige avant d’amorcer la descente, tourner, tourner, tourner. Et chaque fois on se pose la même question : cet escalier qui s’enroule sur lui-même, ce calimachon, peut-être ne mène-t-il nulle part ?

L’autre, celui hélicoïdal du phare des Baleines, s’élance en spirale vers l’infini. C’est celui des vacances, dans un temps suspendu entre ciel, terre et mer ; c’est le franchissement des 257 marches, le réconfort de la main courante le long du mur, le jeu de la lumière qui s’engouffre par les fenêtres hautes et étroites, c’est l’attirance du vide quand on jette un coup d’œil dans la cage, comme un précipice qui s’ouvre, et l’appel vers le haut, toujours plus haut, tourner, virer, s’essouffler, jaillir sur la galerie sous la lanterne rouge dont le feu guide les bateaux. C’est se pencher au-dessus de la balustrade de pierre, tourner fébrile pour admirer à ses pieds l’île de Ré qui déploie ses champs, ses marais salants, ses villages et la courbe parfaite de sa plage, c’est entrer dans le bleu de l’océan et du ciel, bleu immense, infini, c’est entrer dans l’ailleurs. C’est à regret quitter ce lieu magique, faire silence en déroulant les marches du retour, être porteur d’un mystère, l’union du ciel à la terre.

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Et dessous c’est petit. Tout petit. Comme un coin ou un recoin. Un refuge même. Pour les petites bêtes de l’ombre, évidemment. Mais pas seulement. Plus on se faufile vers la dernière marche, plus on glisse dans cette zone où… oui, un peu comme le dit Milosz : « Tout l’infini trouve sa place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre de chêne… Où sont à cette heure, où sont, morbleu ! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de petite chose gâtée et morte. » Gâtée, morte, comme la salade bleue du Boubou ? Parce que c’est la cabane du Boubou dessous. Une maison réduite à une seule pièce où on trouve : un tapis carré beige ; un autre rouge en velours long ; une cuisinière Smoby éclatante de couleurs, deux caisses de vin en guise de meubles de rangement avec dedans, des boîtes et des ustensiles de cuisine en plastique, en bois, et dessus, un four en bois et la petite lampe de métal blanche qui s’éteint, s’allume et mont en intensité lumineuse quand on la touche. « Le coin devient une armoire de souvenirs », dit Bachelard. D’où sortent de bons petits plats d’ailleurs. Et d’étranges salades bleues… – Mais t’as qu’à juste faire semblant que c’est bon… c’est juste que pour moi que je joue, moi… Tiens ! Et puis attends. Là, faut que je vais au grenier parce que y en a plus des salades, là. – Sur les marches, un jour, il y a eu des mousses et des lichens. Elles y sont toujours d’ailleurs. Peut-être y en a-t-il plus ? Peut-être la pierre s’est-elle encore imperceptiblement incurvée, insensiblement creusée, lavée et tannée qu’elle est par les pluies, les soleils, les vents et le gel sous les pas quotidiens depuis… Depuis quand ? Drôle de question. Question de grand, évidemment. Depuis toujours que c’est comme ça. Évidemment. Et c’est normal. Et c’est pas grave. Si t’as peur de les abîmer les vieilles marches, t’as qu’à faire comme moi. Tu t’accroches à la barre de fer et… hop ! C’est parti pour un tour de télésphérique. Mais attention ! Faudra bien que tu t’accroches. T’es peut-être un peu gros maintenant. C’est qu’il est fragile le télésphérique. Ça bouge un peu des fois. Surtout au deuxième pont. Elle est toute défaite là, la barre. Ça tient plus dans la montagne. Même les rochers ils sont tout rouillés là. Et quand t’es tout en haut du monde, t’as toujours les mains un peu sales. Et froides. Il est toujours froid le télésphérique. C’est bizarre. Je sais pas pourquoi. Il doit bien être brûlant sous le soleil. Mais avec moi c’est toujours froid. Je le sais : un jour j’ai mis mes lèvres et ben, c’était froid ! Et ça avait un drôle de goût. Un petit goût de fer. Un peu comme le sang. T’as déjà sucer le sang toi ? Ben, ça a un goût de fer. Et c’est pour ça qu’il est rouillé ton sang. Mais lui il est quand même plus chaud. Pas comme le fil du télésphérique. C’était froid. Faut dire que c’est normal parce qu’il fait froid quand on prend le télésphérique à la montagne. Et en plus t’as la langue marron. Heureusement, quand t’arrives tout en haut du pic du monde et que tu rentres dans la station – attention, faut bien sauter pour rentrer dans la station, faut pas marcher sur la dernière marche sinon t’as perdu parce que c’est du ravin –, mais quand t’es dans la station, tout de suite à droite t’as l’évier. Un gros évier en pierre. Tout creusé, comme les marches. Mais je sais pas si c’est la même pierre. Mais je crois. En tout cas tu pourras laver les mains et la langue. Surtout la langue parce que c’est quand même pas très bon… En plus c’est marrant : tu feras couler le torrent de la montagne ! Il passe dans la rigole du mur et… hop ! Une vraie cascade ! Si tu redescends, faudra faire attention à pas tout te mouiller. Mais moi je préfère continuer. Parce qu’après, dans la station, tu peux prendre : ou le télésphérique qui monte en haut du grenier du guerrier ; ou bien le télésphérique qui descend à la cave des mineurs – mais je crois qu’en vrai c’est un train fantôme…

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La première marche vous happait comme une langue, comme une vague blonde. Elle était évasée et plus ample que les autres pour permettre au pied une assise plus confortable. Elle venait mourir sur le mur de l’entrée et son dessin élégant rappelait l’excellence de l’ébéniste : elle était belle, tout simplement.

Hop, hop, hop, dès la cinquième marche on pénétrait dans le ventre de la cage.
Il y avait bien une minuterie dans l’escalier, une curieuse minuterie sonore qui égrenait les secondes et rythmait les montées, mais elle ne durait jamais assez longtemps, même en cas de courses, de cavalcades. On appuyait sur l’un des deux gros boutons en faïence, ou on oubliait. Et après un instant de pénombre, le noir vous prenait, en particulier aux coudes des étages. Il effaçait jusqu’aux mains devant le visage, il effaçait le corps et l’on devenait alors une sorte d’idée noire enfermée dans une boîte noire, propulsée vers un ailleurs incertain, seul avec les pulsations de son cœur.

On s’agrippait pour se donner du courage à la corde de marin qui faisait office de rampe, on la ramenait vers soi coude au corps en courant, on la faisait claquer pour conjurer la peur. Parfois, un grincement incongru et soudain comme ne savent en délivrer que les très vieilles maisons nous stoppait net, mais l’angoisse nous poussait aussitôt en avant, nous enjoignait à poursuivre la montée, à gravir quatre à quatre ce qui nous séparaient des bonheurs du soir. Les marches. Ah ! Ces marches ! Chaque semaine, Céline les ciraient, les lustraient de bas en haut, de haut en bas, avec toute la célérité des servantes coupables, et il n’était pas rare que le matin suivant il y ait des glissades et des chutes insolentes ; on rebondissait alors sur nos fesses d’enfants maigres et l’on s’affalait, les pieds en l’air en poussant des jurons.

Seule parfois, au deuxième étage, une lumière robuste d’après-midi d’été jetait son feu sur le bois. Il y avait une fenêtre en ogive sur chaque palier, au bout d’un corridor étroit qui menait aux toilettes. Un jour une hirondelle à ventre blanc avait fendu l’air et la fenêtre ouverte et avait percuté le mur de toute la force de sa course. On l’avait trouvée sur le sol, gisant sur le côté, battant doucement d’une aile handicapée. Les enfants l’avaient ramassée avec délicatesse, mais, au contact de leurs mains, l’oiseau s’était soudain réveillé, s’était débattu à coups de bec désordonnés et avait planté ses serres dans le gras d’une paume. Et puis il était mort malgré nos soins le lendemain. Et cette volée de marches qu’elle empruntait maintenant avec ce souvenir triste n’était pas un escalier, il était une odeur. Les étages à gravir n’avaient aucune importance, seul le nez guidait la course. Elle s’enfonçait dans ce parfum, elle s’engouffrait dans les effluves de cire d’abeille et de bois mêlés en levant haut les genoux, ne regardant rien, ne pensant à rien, reniflant comme un chiot les bouquets de courant d’air qu’elle déplaçait et qui avaient irrésistiblement pour elle le goût de l’Opéra, de la robe bleue patiemment cousue pour l’occasion par sa mère, il détenait toute la fragrance de Paris, de son fleuve nonchalant, de ses soirs et de ses matins. Il y avait, dans l’unique escalade annuelle, une danse d’atomes et des rideaux de poussière dorée devant les fenêtres confiantes, il y avait encore, venant de l’oisellerie du quai, la trace des chants des oiseaux à vendre enfermés dans des cages à vendre. Il y avait les traces de son enfance déjà passée.

Tous les escaliers ont leurs humeurs et il fallait le gagner, celui-là, il fallait l’apprivoiser comme à chaque fois, composer des mines pour qu’il ne vous éjecte pas au premier faux mouvement, lui parler avec patience ou au contraire lui décocher une injure en guise d’ entrée en matière en espérant qu’il ne se rebelle pas : C’était un escalier qui avait l’habitude des engueulades. Il possédait la raideur et l’étroitesse des échelles de marins dans les haubans : ni rampe ni garde fou ne permettaient de retenir une chute éventuelle. Une seconde d’inattention et tout le paysage chavirait, alors il convenait d’oublier sa peur et son amour propre : on devait monter à quatre pattes. Dix, vingt, trente, trente et unième marche, c’était à ce niveau que la montée devenait périlleuse : Il valait mieux à cet instant ne pas regarder en bas, ne pas se laisser porter par son imagination qui dessinait d’autres escaliers, tous plus pentus, tous plus dangereux. On surplombait bientôt le salon, la tête déjà dans le trou du plafond, à cheval entre un ça y est ! victorieux et ouahou ! admiratif devant ce qui nous attendait et que l’on venait de gagner de très haute lutte. Un coup de reins, une cage encore et on s’y trouvait : L’univers venait de se refermer sur ces murs granuleux, peint en jaune fatigué. Elle gravissait à présent cet escalier de peu, qui sentait la wassingue, l’eau de javel et le tabac. Toute la cage d’escalier était carrelée et la rampe de fer étroite et inutile constellée de tâches collait aux doigts. Ici, les paroles chuchotées résonnaient comme des cris ; les bruits de casseroles, de discussions grommelantes, de jurons, de portes entr’ouvertes et claquées tout aussitôt sur des secrets ponctuaient les étages. Les pas résonnaient avec des accents d’hôpital, à droite se trouvait déjà l’humble cagibi ou maman cultivait dans le noir les bulbes de jacinthes qui s’épanouiraient à notre anniversaire, il fallait encore monter, monter toujours car on ne pouvait tout de même pas s’arrêter là, dans cet entre deux sans nom, parmi tous ces habitants claustrés même si l’on était déjà à bout de souffle, on ne pouvait pas passer sa vie entre deux cages, entre deux no man’s land... Le vaste escalier en colimaçon du château de son parrain s’ouvrait maintenant à elle, il montait et descendait en pente douce avec une lenteur cérémonieuse. On l’avait sculpté dans la pierre, et chaque marche pouvait contenir de front cinq personnes. Il s’en était croisé ici des comtes et des marquis, des duchesses et des ducs en frac et en mousseline, derrière des éventails, munis de flambeaux et de masques, de voilettes et de vestes à jabot, chaussés de mules à talons cousus main, de chausses, de bottes de cheval, de souliers vernis, de bottines à boucles, à nœuds, à dentelles ! Elle avait le tournis de penser à toute cette multitude, à tous ces mollets, à toutes ces figures et ces mains se croisant et se saluant dans un flux ininterrompu, elle s’imaginait les froissements d’organdi, les œillades, les chuchotements amoureux, les embrassades policées, les cœurs battants ; ils avaient été des millions durant cinq siècles à connaître intimement cette grimpée, cette artère qui permettait d’accéder aux salles à manger, aux fumoirs, aux salles de bains et aux chambres ornées de lits à baldaquins, de papiers peints à fleurs de lys et de tableaux de maîtres. Leurs pas à tous avaient tant et tant balayé la pierre que chaque marche s’était creusée, formant une vasque dans laquelle un oiseau aurait pu venir boire. D’ici, on ne voyait pas les escaliers des domestiques, des gens, comme on les appelait au château, on avait construit pour eux d’autres escaliers plus fonctionnels, plus étroits, dans une aile cachée aux regards, menant vers des chambrettes nues aux lits fragiles. Les pas des humbles et des nantis se confondent rarement, songeait-elle. Du palier on bifurquait, c’était en grimpant, se souvenait sa sœur : non, c’était en descendant se souvenait-elle. Quelle angoisse, quelle heure du soir saississante de solitude, quel cauchemar aujourd’hui oublié ? Avait-elle peur de tomber, d’aller dormir, de se rendre à l’étude, à l’école, de se réveiller de son trop peu de rêves, d’autre chose ? Se sentait-elle abandonnée particulièrement là, dans cet escalier presque bonhomme, tant de fois emprunté qu’il était devenu le prolongement de son corps comme l’était toute la pension avec son lot d’escaliers s’insinuant chacun vers un point précis de la vie communautaire ? Elle réclamait la main de sa soeur, et osait alors seulement son pas sur la marche hostile. En haut, le vide. En bas, le vide. Entre les deux une ivresse, un passage redouté qui la trouvait la tête pleine d’orage, maladive. Elle était si petite. Un bébé, disait sa mère. Tout de même sept ans, songeait-elle. Elle avait gelé au milieu de l’escalier, en équilibre instable, presque suspendue, attendant le courage de continuer à descendre, à monter ou à chuter une bonne fois pour toutes, au milieu de tous ces escaliers en désordre, cherchant la main de sa sœur. Elle était perdue. Elle avait peur.

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c’est l’odeur de brûlé d’abord, dès le premier pas sur la première marche, qui monte – pas une odeur ancienne, mais à venir, pas une odeur réelle, mais possible, envisageable, fatale même : dans cette cage d’escalier (le mot est lui-même une terreur : cage où on vous enferme, et les mains crispées sur les barreaux, tu cries pendant que le feu monte), l’incendie est toujours possible, à cause des poubelles entassées là, à cause de l’appel d’air – immeuble creusé au centre par le ciel, et tout autour, les appartements minuscules, ma chambre au second que je ne rejoins jamais sans penser au feu qui pourrait prendre un soir, une nuit, un matin, et me piégera : mais le soir, le matin, je monte ou descends l’escalier pour rejoindre la chambre ou ma ville, ou peut-être pour cette raison-là, celle du feu auquel j’échappe miraculeusement chaque jour, et à chaque marche j’emporte l’image avec moi, je suis moi-même le feu qui monte à chaque étage une marche après l’autre et qui s’éteint avec moi et qui meurt et qui demain, ce soir, ou ce matin de nouveau prendra et anéantira tout de l’immeuble de la ville et de ce monde entier réduit en cendres froides pour la contemplation des insectes de proie

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Quel que soit le point de vue que l’on prenne, soit il plonge dans le noir de la cuisine aveugle, soit il s’élève vers une bouche sombre et pleine de ce silence d’autrefois fait des oublis et de la retenue des gens d’une autre époque. Il n’est pas très long mais assez raide, une rampe en bois sombre le longe afin d’aider à l’ascension ou retenir à la descente, mais je ne monte jamais. Je suis assise sur les marches du bas, deuxième ou troisième selon l’âge qui me revêt et la taille de mes jambes, c’est ma place en quelque sorte, c’est là que je me dirige lorsque je viens voir Virginie, qui fait office de grand-mère, et son frère qui a endossé celui de grand-père avec toute la tendresse dont ils sont enveloppés ; je suis là et je regarde le monde en miniature, celui de deux vieilles personnes vêtues de noir vaquant à pas menus dans une toute petite cuisine sans fenêtre, meublée de peu où l’escalier occupe le quart de l’espace ; des regards pleins d’amour se posent sur moi, murmurant des mots qui ne se diront pas. Je suis là, je ne fais rien, je regarde les fentes du jour tenter de s’insinuer sous les portes, puis la pendule qui me fixe et ne ralentira sa course à aucun moment, malgré mes regards insistants, et le calendrier des postes accroché au mur près du buffet, j’écoute le murmure de la radio dont le volume du son est toujours très bas pour ne pas déranger le silence qui s’étale sur ces riens qui me restent en mémoire et tremblent encore un peu au bout de mes doigts. Peut-être un livre ou un illustré entre les mains, je lève les yeux des pages qu’ils sont en train de regarder pour vérifier que tout est en ordre : Virginie prépare le repas en marmonnant qu’on ne va pas manger grand-chose, qu’elle va se débrouiller avec le peu qu’elle a, et je sais déjà que ce sera délicieux et que rien ne manquera pour combler ma faim enfantine. De l’échoppe du cordonnier où se tient Guillaume, là juste devant l’escalier, séparée par un porte vitrée masquée par un rideau, s’entendent les coups de marteau enfonçant de petites pointes dans des morceaux de cuir - ah l’odeur forte qui s’en échappe et bouleverse mes sens encore aujourd’hui – et derrière moi se dresse cette chape noire où je suis adossée. Il y a un peu de peur de savoir cet espace là-haut où je ne grimperai pas et qui reste empli du mystère de la chambre de Virginie. Il y a un peu de peur mais aussi toute la confiance qui règne là, à savoir que rien de mauvais ne peut subvenir ici, que je suis en sécurité dans cet antre sombre et frustre, entourée de silhouettes bienveillantes… A chaque nouvelle année prise je progresserai d’une marche dans l’ascension de l’escalier, déployant un peu plus mon corps et laissant battre les jambes sur les marches inférieures, mais jamais je ne grimperai jusque sur la dernière glissant vers le palier de la chambre inconnue de Virginie où sans doute il n’y aurait rien d’autre à découvrir qu’un vieux lit et une chaise dans cette soupente où ni air ni lumière ne semblaient pénétrer. Le souvenir de ce lieu a la force et densité d’un tableau de Georges de la Tour qui évoquerait cette cuisine obscure dans laquelle vivaient humblement deux êtres lumineux et où se tiendrait une fillette à la bougie assise ou étendue sur l’escalier avec le reflet rouge sur la manche d’ une aube immergée dans un crépuscule.

 [34]

Ah les escaliers,
les escaliers dans nos vies.

Escalier de la maternelle qu’il faut monter en alternant les pieds,
preuve, pragmatique mais incertaine, de maîtrise de tes sphincters.

Escalier à calculer dans la maison que tu bâtis, marche, contre-marche, giron,
limon, échappée, escalier avec palier, droit, quart-tournant, hélicoïdal, reculement et angle ;
tout cela est réglementé pour la commodité d’ascension, d’entretien et pour la sécurité ! Ne pas oublier la rampe, la main-courante et le garde corps, la formule de Blondel et le logiciel de calcul.

Escaliers de Montréal, tellement exotiques au pays des pluies verglaçantes et de la neige !
chefs-d’oeuvre extérieurs si peu pratiques pour atteindre ton appartement
au premier ou au deuxième étage ! Idées lumineuses de promoteurs
pour gagner de la place et respecter la réglementation
qui obligeait à construire en retrait de la rue.

Un jour c’est le plain-pied qui t’attend
Ou la chute.

 [35]

L’ascenseur étroit, en bois, dans sa cage en fer forgé aux arabesques art nouveau, il suffisait d’en entr’ouvrir l’un des battants intérieurs pour provoquer l’arrêt entre deux étages et que s’offrent à mon regard d’enfant des perspectives nouvelles : vue plongeante sur le niveau inférieur, vue à hauteur de chien sur le palier supérieur ; je restais alors de longues minutes, allongé ou à quatre pattes, attendant impatiemment que la lumière du plafonnier de l’ascenseur s’éteigne, puis celle de l’escalier — ainsi seule la faible veilleuse de la cabine éclairait partiellement à la fois le palier au-dessus et le plafond au-dessous —, pour que se révèle à moi dans toute sa mesure un univers étrange, qui dans l’obscurité prenait naissance dans le vide et se terminait dans le vide, un univers occupé en son milieu par une terre plate aux deux faces dissymétriques, comme deux continents opposés dont j’avais appris à connaitre par cœur la géographie, la faune et la flore — les moulures du plafond, les craquelures, les insectes morts ou prisonniers à l’intérieur du verre épais à motif floral de la lampe, les particules de poussières en suspens, la moquette usée, les tâches, les brûlures de cigarette, les mauvais plis et l’usure des coins, les fixations des barres de laiton dorées, disjointes par endroits — jusqu’à ce que quelqu’un pénètre à nouveau dans le hall, en bas, rallume la minuterie avant d’appeler l’ascenseur, et je me dépêchais d’appuyer sur un étage intermédiaire pour pouvoir me faufiler dans l’escalier, montant quelques marches avant de m’accroupir pour observer l’intrus qui s’élevait dans les étages sans me voir.

 [36]

Le fer à repasser électrique bicolore, à côté de son ancêtre en métal, la nostalgie facile croûtée de rouille — poignée en bois — à poser sur le fourneau, le réveil sur ses trois pieds et son champignon sur la tête, les biches à lait, le briquet à quartz et ses facettes brillantes, la boule à neige sur un tapis de montres de gousset couleur or et argent, chaînes emmêlées, cadrans blafards mutilés, le plat à poisson en inox, le couscoussier, la marmite à moules…

c’était pas la première fois qu’il venait ici, Jérôme, trimballait au hasard son allure d’échalas longiligne et pâle, son visage en lame de sabre pour ne pas dire de couteau, ses cheveux châtains coupés très courts, ses yeux bleus clairs, oui très très clairs, et pour cette raison peut-être, cette dégaine d’être toujours ailleurs, résolument absent au monde et à lui-même, un perpétuel entre-deux — ne saurait pourtant dire quelles rives. 

et l’aujourd’hui plombé par la torpeur d’été, les routes étroites vibrantes de chaleur, les volets refermés sur l’ombre grave des maisons derrière leurs murs de pierres sèches et blanches ;

c’était pas la première fois qu’il entendait autour de lui ce parler chantant avec ses r de rocailles et — de plus en plus — il l’avait fréquemment remarqué — on causait anglais dans ces morceaux de villages transformés en nouvelles colonies : bon climat, bonne chair – bons alcools – entre soi spontané rassurant et quasi obligatoire, pour un temps maintenant peut-être compté ;

c’était pas la première fois qu’il traînait ensuite sa maigreur d’aspirine et sa primitive effervescence dans l’un de ces vastes vide-grenier un peu à l’écart des habitations, devenus l’attraction du samedi ou du dimanche, mode accentuée du fait de l’affluence british avec ses adeptes des car boot et autres jumble sale.

Jérôme a d’abord jeté un coup d’œil vaguement intrigué sur les premiers amas d’objets, à l’entrée du vide-grenier, en plein milieu de ce champ à chaumes rases et à terre pulvérulente. Pas une ombre, mais comme il est tôt encore la chaleur demeure négociable, établissant seulement ses premiers quartiers. On sent bien qu’avec la cohue qui accompagnera l’ascension du soleil dans le ciel, tout ça prendra une autre allure avec les premières gouttes de sueur au front puis le long de la colonne vertébrale, cette gouttière qu’elle fera, lorsque le brouhaha des conversations tissera sa toile de fond énervante et hypnotique, lorsque les bières auront largement coulé autour des fumées des barbecues, lorsque les mouches feront s’agiter des mains agacées devant les yeux grignotés de sel. Jérôme a d’emblée acheté, sans même oser en marchander les cinq euros, un sac à dos vert foncé, vieux modèle mais suffisamment profond, pratique et solide. Prénom Bastien, marqué au feutre indélébile et un peu délavé sur la grande poche de toile nylon, avec fermeture éclair, qui en recouvre l’ouverture. Il a repêché tout au fond une carte postale racornie et zébrée de pliures, pêle-mêle succinct de minuscules photos prises en Corse, a imaginé un gamin en colonie de vacances alors qu’il en déchiffrait au dos l’écriture maladroite et le cheres maman et papa d’entame. Jérôme a souri, s’est remémoré un lointain séjour sur l’île dite de Beauté, des fourmis en abondance, s’est senti lui-même avancer pieds nus dans le sable au milieu d’une bande de mioches égaillés sur la plage, arrière-plan d’océan ponctué de mouettes gouailleuses, s’est reconnu en train de balafrer d’une écriture fine et serrée le léger feuillet bleu d’un aérogramme — bien avant la démocratisation de l’informatique — quand il lui fallait envoyer des nouvelles depuis ce lointain pays d’Afrique — a ressenti ce pincement de l’abandon et de l’absence lorsque les marmots brailleurs sont arrachés des mains maternelles à la porte de l’école — tout ça dans un remue-ménage affolant d’images, d’idées, de sensations obscures et confuses, un petit maelstrom interne, amazing isn’t it, ce fourre-tout des vide-grenier.

Plus loin sous le couvert d’un bosquet de chênes-liège veiné de fins sentiers la débauche hétéroclite se poursuit, du portant de vestes et chemises poussiéreuses - ternes ou bariolées - en passant par les vénus de Milo infirmes, en plâtre ou autre albâtre, les horloges aux gros cadrans à chiffres romains, petit orifice à 3h pour le remontoir à clé, perdue la clé, la collection de verres publicitaires, gros ballons sur pied épais pour les 50 cl. de bière, image de l’abbaye et dessous le nom en lettres gothiques, flûtes graciles pour le champagne, décanteur à vin, les porte-clés publicitaires multicolores, les pin’s passés de mode, les vieux 33T à pochette fanée, le phonographe la voix de son maître et son pavillon en forme de sonotone, peugeot le moulin à café, la caisse rouge pliante par saccades et pincements de doigts, remplie d’outils étranges à usage connu des seuls spécialistes, les grosses ferrures et clés oxydées d’antiques portes, « quoi, 10 euros pour ce marteau, vous déconnez pas un peu là, c’est encore plus cher qu’un neuf », les bandes dessinées, Martine, Boule et Bill, Tintin, Pif magasine, la Rubrique à Brac, Pilote, Blueberry, Valérian et sa copine érotico-militaire dans son costumaunote clean de l’espace, l’air de pas y toucher, Barbarella of course en beaucoup plus direct - les seins en canon, Druillet, Reiser, Bretecher, Gotlib, Fluide Glacial, Gai Luron, Le Chat, Snoopy et Charlie Brown, cédés pour peanuts, Gaston Lagaffe, Philémon (son idole déjantée) et son âne, les vases blancs, bleus, multicolores, petits, grands, brocs repus et aiguières poussées du col, à motif, sans motifs, ébréchés, intacts, sales, propres, la mappemonde qui s’éclaire et son fil électrique noir, celle qui, coupée en deux, fait bar, les godasses de sécurité, marrons ou noires, vieillies, plissées, à bouts renforcés, gros oeillets pour passer les lacets, les voitures miniatures, avec roues, sans roues, emballées, intactes, cabossées, majorette (usine fermée, croit se souvenir que certains détenus travaillaient pour dans leurs cellules …), dinky toys depuis l’épave au bout du rouleau au modèle rutilant hors de prix, les tapis entassés, enroulés, pliés en deux, en quatre, les tableaux pastels ou gouache épaisse, « une croûte je te dis, ça ressemble à rien » les portraits, les cartes postales, bords lisses, les vieilles photos noir et blanc bords dentelés, le cochon tirelire rose, les timbres en vrac, en planches, en albums, l’odeur des merguez, les livres reliés, les bouquins poche tristes aux coins cassés, les cassettes audios, vidéos, les DVD, l’accordéon d’Yvette Horner et André Verchuren, les chœurs de l’armée rouge, Louis Amstrong, Sydney Bechet, Le grand orchestre Philarmonique de Berlin mené à la baguette, Jeanne Mas, Pink Floyd, Fernand Raynaud, Bowie, Tapie chante Réussir sa vie, les Bee Gees, les Poppies Non Non rien n’a changé, le tigre en peluche, le renard empaillé, la petite balance portable et ses poids et scrupules en cuivre et laiton, dont certains manquent, emplacements vacants silhouettés dans la boîte en bois, les coffres cloutés, les caisses à thé, les cantines vertes ou bleues, les grosses malles rebondies, les valises usées, les sacs en cuir affaissés sur leurs rides, fermoirs en métal brossé, les tables cirées, les bureaux d’écoliers maculés d’encre, gravés de coeurs et scarifiés d’initiales crochues, les chaises empaillées, le Prie-Dieu ras du sol et son haut dossier cintré, la statue de la vierge et sa robe lapis-lazuli, le crucifix en cuivre, le chapelet, les boutons en vrac, les bouchons, le tire-bouchon avec le moine priapique rubicond et hilare au bout de son appendice lumineux en vrille, les menus du France, les esquisses sous verre du Titanic, les missels à fins signets multicolores et ébouriffés, comme un arc en ciel démonté rangé coincé entre ses linceuls de pages, les bréviaires à tranche dorée, le soc de charrue, les faux, les faucilles, la remorque, les truelles bout carré, bout rond, filiformes pour les joints, le fauteuil défoncé, les poupées qui ferment un œil quand on les couche, l’autre est cassé, trou entre les lèvres pour le biberon paumé, la roue de charrette, l’aspirateur déjà plein, la perceuse, « mais bien sûr elle marche ! », les jouets playmobil aux couleurs criardes, les chaussures de ski, le poster Pocahontas, le puzzle de l’angélus 1000 pièces, « normalement, oui … »,« ah, ah, no way ! » les nappes, les napperons en dentelle, la maquette de voilier dans sa bouteille, les tasses et assiettes dépareillées, les coupes à glace, le seau à champagne gris, la tête de mort, le squelette, (Oscar), les vieilles cartes de France à suspendre aux crochets des tableaux des écoles, au-dessus de la grande règle jaune canari, les écorchés asexués des planches d’anatomie, filandreux et musclés, à suspendre aussi, le mannequin de couturier évasé et sans tête, un accroc dans la toile qui pend, la voiture de Oui Oui à pédale, le poste de radio imposant et sa façade jaune de règle à calculer hépatique, ses gros boutons, les téléphones en bakélite à cadran, le landau, la maison de poupée, le costume de l’Araignée, la perruque rousse, les talkie-walkie, un Amstrad, les raquettes de tennis, la boîte de Monopoly, « bien sûr, tout y est » le trivial poursuite, le tapis rond de 421 tout vert pelucheux et ses dés, le jeu de tarot, le jeu d’échec, la boîte multi-jeux et ses chevaux plastiques, ses pions noirs et blancs, les partitions tachées, un Atari, la guitare à Dadi, la guitare classique ¾ sans cordes, le fauteuil à bascule, la trottinette, le transistor, les jumelles de théâtre aux lentilles piquetées et opaques, les pinces à linge en bois, les lampes et chandeliers en cuivre, les cendriers publicitaires, Ricard, Heineken, la grosse bouteille verte dame-jeanne tressée d’osier, les casseroles poêles et fait-tout, les pelles, la pioche, la scie égoïne, la cloche à fromage, la machine à barbe à papa, la machine à soda, la machine à pain, les paniers, le rabot égaré, la cloche de réceptionniste, le pique-feu, les couteaux dont un à huîtres, la boîte de couverts alignés à la parade et toute l’argenterie écaillée, les lunettes à grosses montures, avec et sans verres, le fer-à-souder, le fer à friser, les fers à cheval, l’histoire des gares et du chemin de fer, les faire-part de mariage, de décès, les vieux journaux, les revues, l’Illustration, les cannes aristocratiques à pommeaux (têtes d’animaux en ivoire ou en cuivre), et les modestes sans pommeaux, les bâtons de ski, les bleus de travail, les grands miroirs tachetés, les tabourets, de cuisine en bois, de bar hauts-perchés, les tables et tabourets formica années 60, le divan en skaï, le clic-clac, « si pratique quand il y a du monde à dormir », les cuissardes de pêche, la canne qui va avec, le vieux robot mixer et le presse-fruit en plastique « So handy ! We could do with one just like that, couldn’t we ? le fer à repasser bicolore, la boule à neige sur ce tapis de montres de gousset, gros remontoirs rugueux, chaînes emmêlées, cadrans blafards mutilés, des astres à la Dali fondus dans la boîte à chaussures, la bouillote et son enveloppe imitation fourrure, « si on allait boire un coup, c’est moi qui offre !” le set d’assiettes et gobelets de pique-nique en plastique vert, la bouilloire qui siffle quand…, la boule à thé, la théière, les mugs, la table pliante et ses deux sièges en PVC bleu, les chaises longues pour le camping, la collection de carafes ciselées et leurs bouchons, les anciennes affiches publicitaires, l’abyme de la vache qui rit, le chocolat Turenne et les trois gosses joufflus et gourmands, Byrrh et picon bière, le poster du pont du Gard, les Arènes de Nîmes, Nice et sa Promenade, la bambouseraie d’Anduze, Ya bon Banania, les lampes-torche, les mousquetons, les clous tordus de maréchal ferrant, le train électrique, et quand Jérôme enfin sans même y penser la saisit et la retourne rapidement d’une rotation brève du poignet droit, ça soulève et agite à l’intérieur un petit nuage - se desquame s’effrite et essaime lentement ses pellicules sous la voute transparente. Tous ces postillons en voletant doucement vérolent un impossible objet, une énigmatique forme enclose dans l’eau et sa trouble émulsion neigeuse, un machin sombre à l’allure — on dirait de tour — perchée haut, étirée sur piliers et colonnes, les immenses ouvertures en ogive laissant contempler une cage d’escalier incongrue, un truc bizarroïde quand même, comme si la construction à force d’être mise sans cesse sens dessus dessous, ayant perdu toute notion de verticalité, s’était fatalement résignée à tourner en boucle, refermée sur elle-même, dans une ronde infinie de marches à la Esher, un Ourobouros de degrés, un machin sans queue ni tête - flanque le tournis et fascine, déclenche une vague de nausée à essayer d’en suivre le cours impossible - à la fois montant et descendant ; cet élan vomitif que l’on a alors à tenter vainement de remettre de l’ordre, cette obstination entêtée et dérisoire que l’on a à s’arrimer coûte que coûte à des logiques, des causes, des effets, des directions, des sens, des explications et des catégories, des espaces et des temps, bien ordonnés bien classés, bien rangés, ici tout chamboulé, à la ramasse, en vrac, les repères et les repaires en miettes, les raisons et les cheminements, les parcours de vie les généalogies et les C.V., les certitudes et les valeurs, les étiquettes et les tableaux des entomologies classificatrices, plus tu grimpes et plus tu chutes ; Jérôme songe en un flash à ce dessin – ce disque grossièrement maquillé de caricatures de continents, gribouillé à la hâte par un autre couché en fin de course sur son lit d’hôpital, tout autour, à la périphérie du cercle en rotation rapide, de petits personnages projetés dans l’espace comme de dérisoires insectes, de frêles virgules noires et désarticulées, “tu vois - lui avait-il dit, - la terre tourne et éjecte ceux qui sont de trop dessus, faut bien faire de la place, mon temps est venu de gicler dans la stratosphère, partir téter les étoiles, agripper la queue phosphorescente des comètes ou sucer avec ma bouche devenue d’encre les racines de pissenlits amers, rien d’autre à faire, c’est comme ça que ça marche, oui c’est vraiment comme ça.”

Ça l’a intrigué bien sûr Jérôme cette fantaisie architecturale, pas franchement tout de suite non — en fait c’est d’abord un subtile flottement qui l’a caressé de sa plume — un frémissement d’inquiétude légère, un peu comme lorsqu’on marche le soir dans la nuit intacte d’un coin de ville trop mal éclairé — à l’écart des grandes avenues, des larges boulevards, éloigné des restaurants bruissant de fêtards, dans les ruelles resserrées, ou dans ces montées d’escaliers suturant deux berges dressées de façades humides ; alors on entend ses propres pas qui résonnent, on construit des ombres qui coulissent derrière les ombres et il suffit d’une bagarre de chats griffus — une antique poubelle renversée dans un bruit de casseroles — pour que cœur batte la chamade. Il a ensuite pris une de ces vieilles loupes qui reposait, juste à côté du carton aux montres amputées de leurs aiguilles et, courbé sur la boule à neige, sa tempête maintenant apaisée, le voilà qui examine le curieux édifice ajouré et son escalier de Penrose. La loupe vocifère en lui collant abruptement son capharnaüm au fond des yeux, lui ordonne de suivre et se plier nom de dieu à ce chemin de marches et ses incroyables torsions – ces passages à l’envers ou à rebours - imposés de sombre évidence, c’est comme ça, voilà tout, ces dessus-dessous agencés continus et souverains - comme les bottes rutilantes d’une armée en marche le jour du défilé, à te faire imaginer encore que tout s’engrène superbement dans un univers parfait de boîte à musique - et pourtant Jérôme voit les murs qui se déforment et se farandolent se dressent s’effacent et se replient, des hommes tout uniformes et pâles - affairés à dévider sérieux et calmes leur destinée immuable de grimpe-muraille, passants du sans souci et d’un bord à l’autre, d’une paroi à l’autre, occupés à dérouler d’un pas monotone et appliqué leurs vies neutres et effacées – et ça marche tête en bas et sous les arches et n’en soupçonne rien, ça brumasse seul assis derrière une table sise sur un palier au-dessus du vide ou se promène deux à deux dans un bout de paradis hygiénique et carcéral, le bras passé autour d’une taille entre un pot de fleur domestique et un tronc étique, ça mange sa croûte en solitaire et ça porte une bouteille de vin sur un plateau, ça dévale ou ça descend majestueusement les mêmes marches, ça contemple cette agitation figée - debout appuyé sur un muret ou accoudé comme un désoeuvré à sa rambarde, ça crapahute à angle droit, à la verticale, baluchon sur l’épaule ou bien ça avance tranquille et parallèle au sol - ignorant l’entaille des porches profonds comme des crevasses, ça déambule le long des corridors en enfilade - multiples et étroits – estampillés de gravures – ça s’arrondit l’oeil sur des villes aux façades gondolées, boursouflées et évasées en corolles, à leur pied un fleuve, un bateau et ses volutes de fumée, au balcon une bourgeoise plantée là les seins en abondance derrière les bras croisés, comme dans une illustration pour enfants, et ça te flanque pour t’en sortir la secousse qui t’expulse des premiers rêves d’avant-sommeil - quand d’un coup de pied tu touches un fond - t’arraches du film, alors tu remontes, crèves à la surface comme une bulle sulfureuse et pense, putain c’était quoi ce truc, tu voudrais t’en aller – fuir - quelque chose te retient, tu voudrais replonger - tu t’en empêches d’une frayeur infiniment lointaine et âpre - comme ces baies acides qui fouillent et râpent le palais de leur pointe, tu ébroues ces traces, ces éclats ces brisures ces tessons ces longues poussées et ces murmures confus, tu déchiquètes et broie ces lumières incandescentes et ces traînées de noir absolu, tu entends au mitan de cette défaite écartelée une voix blême qui chuchote et chuinte et prie psalmodie sa mélopée moite et mouillée aide moi s’il te plaît, aide moi à nommer le nom.

Alors Jérôme sent un souffle, une odeur fade de bière enroulée sur son épaule gauche ; s’élève et s’écrie : “How weird. Never seen a thing like this !’

 [37]

Ici les escaliers sont à l’extérieur des maisons ; ils grimpent sur deux ou trois étages, pas plus, s’arrêtent sur chaque palier ; petit balcon ; grimpent à nouveau ; elle s’arrête pile au bas de l’un d’eux, le reconnaît ; si proche pourtant du voisin, mais c’est le sien ; un angle peut être, un petit rien ; elle monte ; l’hiver, il neige et neige encore, pelle et balais sont toujours là ; on déblaie les marches chaque matin ; au mois d’avril, peut être au mois de mai, c’est autrement ; elle s’ assoit sur les marches pour attendre sa fille ; ouvre un livre ; soleil passe à travers les feuilles ; plus tard, dans la même ville, elle marche vers la colline ; à chaque voyage ; montée par un sentier ; ou, jours de neige serrée, par la route et le bus ; la haut, l’air et le ciel ; puis du Belvédère au Plateau, descente par le grand escalier, toujours, 260 marches ; il traverse la foret , fait des coudes par paliers ; elle croise ceux qui montent, ceux qui courent parfois ; à chaque planche en bois, elle se rapproche des toits ; et bientôt marche à nouveau dans ces rues ; près des escaliers construits, ici, à l’extérieur des maisons.

 [38]

un petit gosse ombreux ; il attend assis sur le palier ; au milieu de la cage de mon escalier ; dans son dos des ailes pour se déguiser ; dans son regard les silhouettes des vies croisées ; mes mots l’approchent ; il se lève ; mes mots l’abordent ; il escalade la rambarde ; mes mots veulent le saisir ; il s’élance ; mes mots crient ; mes mots hurlent ; il plane vers le silence noir ; mes mots et vos yeux s’écrasent au bas de ce bloc phrase où gît une petite plume synthétique gris poussière.

 [39]

La lourde bicyclette pesait sur les jambes, faussait l’appui du bras et tassait le ventre. Elle coupait la respiration. L’avant de la bicyclette, sa roue avant, effleurait la première marche. La nuit, déjà bien avancée, endormait tout. Il pleuvait. La pluie enveloppe l’endroit d’un rideau de verre. L’homme pousse sur sa cuisse pour dégager le pédalier qui le blesse. Il essaie d’orienter le guidon pour trouver un élan capable de monter l’escalier. Son pied se pose à son tour sur la première marche de l’escalier. La pluie colle un film liquide au sol. La bicyclette aveugle l’homme, le forçant à tâtonner de son pied. Trop contracturé, il ne peut empêcher le déséquilibre. En tombant la bicyclette s’aplatit sur l’escalier. Aussitôt les ruisseaux qui dévalent l’escalier sous la pluie l’envahissent. L’homme recherche un souffle penché sur l’eau et le métal, et forçant son dos, il remonte l’appareil sur ses épaules ; il tire la jambe, soulève le thorax et élève la masse. L’effort l’a fait monter un cran plus haut dans l’escalier par une réaction de balancier. L’eau a transformé l’escalier en un ruisseau. L’eau est un éblouissement sonore et humide. Les pieds, même engorgés, sont seuls capables de suivre le dur de la marche, les tâtonnements de la roue avant voient la pente. Un palier arrive. L’homme pose l’appareil pour se soulager, relève la tête. Un grand chien vaguement éclairé de dos par quelque réverbère est assis au sommet de l’escalier. Son poil lissé par la pluie, le chien semble glabre. Il regarde l’homme. Ses muscles tendent et relâchent leur énergie. Sa peau frissonne et frétille d’éclats verts et bruns comme si elle était constituée d’écailles. Il aboie quelques fois. Par un premier réflexe l’homme se retourne, mais l’eau effaçait les marches dans le sens de la descente. L’escalier, devant lui, se déploie en cascade. L’homme se sent invité devant ces gradins qui giclent. L’animal surplombe le liquide, couronné des drapés des pluies de nuées. L’homme monte. Il tient sa mécanique brandie en bouclier devant lui en signe de crainte. Le chien lève le train de temps à autre avec les écailles dressées. L’homme avance. Sa bicyclette ne pèse plus, portée par une tension réflexe. L’homme la porte haut devant lui, devant le chien, comme un bouclier. L’eau, glissante sous les vêtements, envahissait toute sa pudeur. Un frais touche le rond de son ventre, l’humidité envahit ses cuisses, il monte droit et raide. Quelque chose l’aidait. Le chien le fixe, le tient avec son regard. À chaque aboiement sa bouche devient plus large et grande ; elle aspire la pluie ; sa gueule recrache et disloque l’air à l’aboiement, air qui se reforme à un nouveau vent. L’homme arrive au niveau de l’animal, il en sent la chaleur ; il voit le chien peut-être assis sur un sol, avec son arrière onduler dans l’eau. Des voitures passent en contrebas, les rayons affaiblis de leurs phares dessinent faiblement un horizon bas, dans la terre, où les yeux du chien s’écartent avec leurs reflets. Les yeux s’écartent vivement sur le côté à chaque aboiement. La gueule engouffre l’eau à chaque inspiration. Elle s’élargit ; il n’y a plus que la bouche qui regarde l’homme. L’homme n’entend plus d’aboiements, il se sent emporté. La bouche est noire et chaude, les chaussures craquent, il ne pleut plus. Au bas, quelques morceaux de bicyclette dégringolent de l’escalier avec l’eau, se heurtent contre un morceau de ciment et s’immobilisent là.

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Marche. Marche encore. Marche toujours. Avec ce bleu qui te traverse, cette colonne d’humains, ces ciels éclaboussés, cette fêlure. Marches de marbre, marches de bois, de verre et de métal, ton escalier appelle. Il n’y a pas de cage, pas de bouton, pas d’étage, pas de pallier, tu t’élances et montes dans tes tourelles, dans tes rêves en colimaçons, tu croises d’autres, qui, comme toi descendent et n’envisagent pas la fin, qui tentent de monter mais toujours s’écrasent, butent sur une porte fermée, une volée d’escaliers hostiles, sur un cul de sac, une cave impraticable, sur un couloir noir, marche. Marche encore, nez au sol, laisse aller les sources et les humeurs malignes s’écouler de toi et ne te retourne pas car le sable s’étend et les degrés s’effacent au fur et à mesure de tes pas, de tes errances en raidillons, de tes plongées, remonte, cale, trouve assise et déséquilibre, rétablissements in extremis, garde le jarret tendu, garde le cœur, monte encore, monte même si au fond tu sais que tu chutes, la mollesse de tes pas à présent, leur insignifiance, ceux des autres et les tiens comme martèlements vains, comme horloges vers ce qui ne se peut, pas innatentifs, pas oublieux, pas désarmés, invente le degré suivant, creuse, lève haut le genou, balance corps en avant, l’heure s’épanouit, débarrasse corps, transforme matière, cherche beauté, cours sur marches en épaisseur de nuit, tombe un peu pour la griserie du tour de reins, ris beaucoup, fraternise, garde tête droite, pas de rampe, marche avec ce bleu qui te traverse, ces éclaboussures et ces ciels, pas d’autres fois, pas d’autres marches possibles que celles de ton pas sur le degré des jours.

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La première porte donne sur le Grenier du Guerrier. On y accède par un vieil escalier en bois. À chaque pas, marches et contremarches grincent, craquent, et ça brinquebale. À se demander si chaque fissure, si chaque brèche, ne s’élargit pas. Si l’escalier ne va pas finir par se dérober. Mais c’est bien ce qui est arrivé, non ? Il a fini par se dérober. Il est toujours là. Toujours plus vieux. Toujours plus croulant et vacillant, dans l’obscurité. Toujours plus gros de la fraîcheur, de l’humidité, de la légère mais tenace odeur de moisi, et des pièges tendus par les toiles d’araignées – de véritables voiles dans les coins – qui envahissent le grenier. Mais en même temps, dans ses tremblements et dans son espèce de déhanchement sous mes pas, n’est-ce pas lui qui, durant l’ascension, se manifeste à moi (peut-être comme dans le Nu descendant un escalier de Marcel Duchamp) ? N’est-ce pas moi qui finit par me dérober ? Parce qu’on hésite à avancer maintenant. La marche : elle s’est affaissée ou il y a quelque chose dessous ? On a vite retiré son pied. On a perdu l’équilibre dans l’élan et la rambarde a plié sous le poids du corps emporté par lui-même. On s’est alors jeté de l’autre côté, côté mur. Sans bouger. Oui. Pas bouger. Et pendant combien de temps ? On pourrait faire demi-tour. On pourrait redescendre. Mais on est déjà loin. Trois marches ! C’est bien trop haut pour sauter maintenant. Et puis là-haut… Alors, le calme revenu, on poursuit l’ascension en escalade, toujours plus agrippé au mur car les marches se plaignent. Quand la main finit par sentir le sol du grenier, l’œil par caresser le plancher aussi frais que les marches qu’on vient de gravir. C’est comme si elles se répandaient maintenant à l’horizontale. Et d’autant mieux qu’il n’y a rien dans ce grenier. Rien que l’obscurité zébrée par les persiennes de trois lucarnes. Rien qu’une malle, là-bas. Rien qu’un casque prussien, aujourd’hui introuvable. Rien que le grand-père de papa, qui a rapporté ce casque de la Première Guerre. Rien que les lits à roulettes, où papa et son grand-père dormaient. Rien que le glissement des lits au milieu du grenier, sous l’effet d’un tremblement de terre. « Le pauv’ vieux qu’avait rien entendu, rien senti, savait plus où il habitait ! » La seconde porte – la même – permet de descendre à la Cave aux Mineurs. Il y a là un établi en parfait désordre. Recouvert et entouré de tous les outils, de tout le matériel de bricolage possible : marteaux, tournevis, pinces, clés en tous genres dont une en S, très grosse, bleu ciel, et quelques taches de rouille ; des vis, écrous, boulons, rondelles fabriquées avec des pièces jaunes percées ; et des calepins orange, des gros crayons plats de maçon rouges, et ces feutres noirs Rhodia, indélébiles, tout imbibés d’on ne sait quelle substance aussi étouffante qu’enivrante. Et le masque du poste à souder… On n’y voyait rien. Sauf l’embrasure de la porte ouverte. Sauf le soleil, tout vert ! Il y a aussi des cages à tourterelles. Des petites, des grandes, des moyennes. Des parallélépipèdes rectangles, faits de montants métalliques soudés et d’un grillage fin attaché à l’aide de fil de fer. Empilés les uns sur les autres, ils s’étireront dehors sur des dizaines de mètres pour des centaines de tourterelles. La seule cage achetée, c’était pour les perruches. Et les petits mandarins zébrés, bec orange, au chant bien plus complexe et harmonieux que les jingles et mélodies de jeux électroniques. Il y a des télés. Plein. Entassées les unes sur les autres. Des petites, des grosses. Aristona, Grammont, Radiola, Schneider. Papa les répare, avec des instruments fins d’électricité, d’électronique – et le lourd oscilloscope ; son petit écran dessinait des vagues vertes –, qu’il a apprise à l’aide d’un manuel en cinq tomes de couleurs différentes. Mais je ne le vois pas le lire. Juste la tête dans un tube cathodique, parfois des ampoules ou un vieux poste TSF. Un manuel ouvert, écorné. De toutes petites vis dessus, le tournevis, le fer à souder, un circuit intégré. Et les volutes de fumée. Et les plombs qui sautent. Il y a encore des caisses, des cagettes et des cageots. En bois. En plastique, rouge bordeaux. Emboîtés, amoncelés les uns sur les autres. Partout. Vides, avant les milliers de tomates (des Ferline). Et la porte est condamnée. On doit accéder à la cave par en haut. Par ces marches, ces planchettes de bois bancales en équilibre d’autant plus instable sur des parpaings nus – disposés sur une terre que papa aura creusée, dégagée, charriée, nivelée, tassée, surtout au pied de l’un des murs porteurs de la maison – qu’il fait noir, même avec la lumière (une baladeuse suspendue, blême). Et qu’une marche, en particulier, surprend. Mais laquelle ? Était-ce d’ailleurs toujours la même ? Idéal pour le train fantôme, non ? Et le masque à soudure ? Et le casque à pointe disparu ? Et cette porte battante.

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L’escalier se faufilait à flanc de colline entre les maisons plongées dans l’obscurité. Les marches en bois- de larges planches- avaient été tout simplement enfoncées dans la terre sans autre structure de maintien. Elle montait avec précaution à la lumière de sa lampe de poche. La pluie avait cessé. N’ayant jamais pris ces escaliers de nuit et encore moins avec ce sentiment de brûlure incroyable dans la poitrine, elle s’appliquait à chaque marche. Ses chaussures boueuses faisaient un bruit spongieux comme si elle avait des ventouses aux pieds. Se presser tranquillement, s’arrêter régulièrement - on le lui avait répété quand, plus petite, elle montait l’escalier monumental menant à l’école. Elle a dirigé le faisceau de lumière vers le haut. L’escalier s’engouffrait dans le noir. Elle savait qu’après cet escalier, il y en avait un autre, en métal, plus stable bien que plus raide. Elle s’est penchée de tout son poids afin de donner à son corps la bascule nécessaire pour grimper plus vite. Juste avant le plat d’un petit chemin qui tournait sur la droite, les marches se sont resserrées, la poussant à maintenir la cadence. Le deuxième escalier -tout aussi précaire – s’est mis à vibrer sous l’impact de ses chaussures et le tremblement s’est propagé dans la rambarde. Une dizaine de marches - elle les connaissait par cœur, passant par là tous les matins. Elle a redoublé d’efforts, s’aidant de la rampe froide. Drôle de sensation quand son pied, prêt pour une marche, est tombé dans le vide avant de rencontrer le sol. Le chemin caillouteux se profilait sur la gauche mais c’est la sensation renouvelée de brûlure à l’estomac qui lui a asséné de presser le pas jusqu’au bâtiment du laboratoire de sciences. Une seule fenêtre était éclairée, au cinquième ou sixième étage. Elle s’est mise à courir. Sans réfléchir, arrivée à la porte d’entrée, elle l’a poussée. Elle était fermée. D’un doigté fiévreux, elle a composé le code d’ouverture, puis retenu le battant de la porte jusqu’au cliquetis de fermeture. Une odeur de javel flottait dans la cage d’escalier. Sur la droite de l’ascenseur elle devinait l’escalier en marbre. Dès les premières marches, elle s’est mise à faire la course avec elle-même, les marches s’empilant de plus en plus vite, comme catapultées. Le bruit d’une porte claquée suivi d’un martellement de bottes dans la cage d’escalier l’a arrêtée tout net dans son élan. À la lueur soudaine de l’éclairage sur le palier du dessus, elle s’est accroupie, cherchant à se fondre dans le marbre. La minuterie électrique bourdonnait comme un insecte se jetant par à-coups contre une lampe. Le silence de l’obscurité a suivi le grincement d’une autre porte. Elle s’est relevée, a rallumé sa torche pour reprendre sa montée sur la pointe des pieds. Au palier suivant, il y avait le couloir sur la droite. Ensuite, un petit escalier en bois. La première marche a craqué. Elle pris sa lancée pour une envolée sur une vingtaine de marches, les frôlant à peine de la pointe de pieds. L’escalier s’arrêtait devant une porte. Elle a repéré la poignée et une fois dans la pièce, s’est dirigée vers le fond. Elle a balayé le mur du faisceau de sa torche jusqu’au coin où se trouvait la corbeille à papier. Trop tard- ils l’avaient vidée...

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une marche, une marche, une autre encore, ce sont des marches cristallines, transparentes, escalier de verre, elles sont transparence, appliquée, à la dénivellation régulière, escalier improbable, tu existes pourtant, on ne te voit pas, on peut juste t’imaginer, doublure protégeant les pierres, usées, blanches, miroitantes sous le soleil Méditerranée, les colonnes à l’arrivée sont rouges et la fresque bien à l’abri, mais qui donc est là, et ce, depuis dix mille ans, assis à l’ombre de l’olivier, méditant et projetant son ombre sur la terre asséchée, citoyen du monde devenu, Icare où es-tu donc, s’est-il demandé, enlisé dans sa nasse de pierre, il a levé alors les yeux vers le ciel plein de lumière, acédie chaleur, nécessaire ascèse, que les dauphins des fresques n’arrivent à rafraichir de leur eau claire, marche sans limon ni claire-voie en sa trouée de vide, échappée décalée contre échiffre dure, ce sont des marches claires à même la pierre, elles l’épousent si fermement qu’elles la font exister, et peut-être même durer, et dans son balancement, de pas en pas, l’escalier de verre s’est découvert comme par surprise, un amour nouveau pour le jour vertical laissé entre les volées, qui ne s’arrête et continue de compter et ses pas et son giron, il calcule mais sans doute nul ne le voit, que n’es-tu l’âme du lieu, escalier de verre, s’est exclamée alors son amie la cigale, en son été d’éternité.

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A mi-parcours d’un escalier à moustache, un gros tuba de Cuba soufflait ; du même teint cuivré que la pomme de la rampe, il montait ; tout en le suivant du regard, je descendais.

L’escalier en lui-même n’avait rien d’extraordinaire. Des moustaches normales, du chêne, l’indispensable greffier, toujours à ronronner sur le do, des portées de douze noires entre chaque palier, cinq étages du sol à la clé.

D’humeur palindromique, pareil en cela à la plupart des escaliers âgés, il gémissait sous le poids des instruments regagnant le confort de leur étui ; se plaignait quotidiennement de comment l’usaient ces continuelles allées-venues. Fort heureusement pour lui, son sort s’améliora considérablement dès que Piano se fit livrer. Planté sur son estrade, monarque sur son trône, Piano, depuis belle lurette, ne quitte plus son loft avec terrasse ; régulièrement, à la mélancolique saison des gammes, l’accordeur grimpe jusqu’au cinquième retendre les câbles, changer les cassés. Avant, à chaque sortie ou quand Monsieur revenait d’un concert, des courses, l’escalier tremblait de toutes ses marches, les barreaux se serraient (la peur resserre les barreaux), la rampe se faisait toute petite, minuscule. Six fois qu’il a fallu la changer. Toutes les marches se souviennent du coup où Monsieur s’est vautré. Sa pédale gauche a glissé sur une des cymbales de la batterie du troisième ; celle qui loue en face du trombone ; une vieille qui tremble au moindre balai et sème ses caisses voilà ce qu’il a déclaré, or je sais qu’il n’en est rien. Il était bourré ; il boit et d’avoir eu un pied cassé, un barrage fêlé, des touches arrachées plus une série de marteaux à changer ne lui a pas suffit m’a confié Oscar.

Je salue le tuba. Un grognement en guise de réponse. Il stationne devant la porte du dealer. Pas celle du jeune Synthé au béret multicolore, sympa, cool, non, pas lui, l’autre ; celui à la sonnette qui joue « Heili Heilo » ; un air que le paillasson, un esclave xylophone ramené du bon vieux temps, ne goûte guère. A la première mesure Xylo sue de toutes ses lamelles, angoisse, guettant le pas de son maître, alors que les barreaux, eux, passéistes comme cochon, versent une larme nostalgique à chaque fois que l’on sonne chez Clairon ; le carillon du quatrième les ramène à leur jeunesse quand passaient les jambes de ces uniformes impeccables, virils, sévères ; ils aimaient à voir ces chaussures, brillantes, noires sur un air martial descendre, attaquer les volées, ces instruments élégants, propres, disciplinés aux mains gantées, aux doigts lisses, que la lisse, à qui rien n’échappe, vomissait autant que les notes de ce chant qu’elle qualifie de barbare, ne manquant pas une occasion de rappeler aux barreaux débiles l’aube tragique ; les deux familles du troisième, les Morgenstern, les Roms sous les combles, emmenés tambour battant par ces chantres des ténèbres et qu’on a jamais revus. La caboche défoncée de Clairon vient d’apparaître dans l’entrebâillement de la porte. Un vieux clairon de la légion, rayé de partout, cabossé, vaseux, évasé, mal embouché. Clairon n’est pas clair mais propose de tout : du chant toxique aux sonneries exotiques en passant par des Lieder frelatés, poudre de soupir, croches en cachet, la blanche pas chère, bécarres de coco, dièses psychotropes, cristal d’octave, son catalogue de sirènes au large éventail de tons disponibles et j’ai même connu un saxo doré qui s’est ruiné les touches à ce jeu là. Tout son canal auditif y est passé. Le clairon boucle le blindage de son bunker. Le tuba est entré ; il est accroc aux tubes mais ceux du clairon puent la mort.

Empilés jusqu’au plafond des cartons de partitions, de 78T, vinyles, affiches de concert, courrier d’admirateurs, du bazar à la Guitare et qui gêne les autres locataires mais la star s’en tape. Madame a connu Kiff Lee Jekiff, Madame était sa favorite, son bijou et Madame balance des riffs, Madame a le blues, le rock qui colle à sa nuisette et peu lui importe que le Gaffophone peine entre la rampe et les colis, que le Père Tymbale ait failli laisser sa peau sous la pile écroulée ; Madame se fait les accords. Syndrome de Diogène, Madame n’a pas la place dans son dédale d’armoires, d’étagères, de valises, caisses accumulées et Madame imagine que le palier lui appartient sans compter qu’elle a le culot de se plaindre des Violon, du second. Ça grince, pleure, geint, miaule, se lamente toute la nuit en d’interminables étirements dit-elle et ça, Madame ne supporte pas or, c’est faux. Les Violons dansent sur le toit. Sous la lune argentée comme un 33 tournant sous le saphir, le diamant des étoiles, les Violons s’amusent le dimanche ; quand on les oublie ils font du feu, pas loin de la rivière, tournoient, tourbillonnent en pluie de note polychromes, voltigent dans les escarbilles, tambourins, claquettes, bracelets puis dans un ultime et langoureux mouvement d’archet descendu jusqu’à la voilette légère et rosée de l’aurore, dans les derniers soupirs de la braise on les entend s’éteindre, s’endormir comme s’endorment les anges, en voyage. Les Violons sont d’ailleurs, en roulotte ; des chemins naissent sous leurs pas. Oscar qui n’a jamais bougé d’un seuil me l’a souvent seriné : « je connais le monde » alors entre deux marches, je posais le chiffon luisant de cire et l’écoutait. Il est étonnant, incollable sur l’immeuble sauf le gros œuvre « car je ne suis apparu qu’après » mais pas que l’immeuble, la rue, la ville et loin au-delà des Montagnes Gelées, loin au-delà des Eaux de la Nuit et sais-tu poursuivait-il que le monde passe par nos cages, que nous n’ignorons rien de lui ni des rumeurs qui courent dans la musique, la toute puissante musique, ni des orages symphoniques sur les orgues de la mer, ni le piteux concert des nations, ni la triste complainte de l’homme quand il gravit péniblement nos marches, ni le soleil dans la main sacrée du ciel, l’odeur de la cire, les baisers sur le palier, nous n’ignorons rien.

Oscar, sacré Oscar, l’accordéon d’un géant déroulé dans une cage de résonance. Pas facile pour un petit Triangle sans instruction, juste bon à frotter le marches et « que ça brille » hurle Tambour, le concierge, un vieux salaud complètement barjo qui troqua le petit Équilatéral contre une baguette fendue. Le petit qui se repose, réajuste ses angles aux épaules. Dans cinq minutes Mandoline, sa meilleure, sa seule copine rentre du solfège. Et le monde soudain de valser dans un escalier ciré, la musique si douce comme un ruban de fée de s’enrouler autour des barreaux surpris, le monde est musique, musique, musique sur ses touches de chêne le piano à bretelle enchaîne les harmoniques, le xylophone pleure, demain les petits s’en vont. Demain s’en vont retrouver le grand Orchestre des Chemins, s’en vont libres dans les Musiques du Mystère, libres de se réveiller au bord d’un rivage, libres d’écouter le ressac tel un roulement d’arpèges venu pincer, bercer, charmer les galets, les cigales et chaque vague, dans le lent courant des livrets de la Mer, dans un bruissement de cymbales écumeuses, de délivrer les gerbes, les rythmes secrets, scellés du silence ; on dirait un filet, une gaze d’azur dorée prise encore dans une mince pellicule de nuit.

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La maison du bord du lac était partagée en deux par un épais rideau de velours rouge qui faisait des habitants de la partie supérieure les spectateurs de la partie inférieure, ou des habitants de la partie inférieure les spectateurs de la la partie supérieure, selon l’angle où l’on se plaçait, et selon les années, puisqu’il arrivait que l’on loge en haut ou en bas. Derrière le rideau, un escalier s’enfonçait dans les entrailles de la maison en tournant rapidement sur lui même, comme dans certaines tours de châteaux-forts, excepté que la cage d’escalier n’était pas ronde mais carrée, et une corde avait été fixée au mur pour prévenir les chutes - à ma connaissance il n’y en eut pas, bien que l’escalier soit fort sombre, en plus d’être étroit, car il n’y avait aucune source de lumière ; on arrivait au niveau inférieur dans un couloir sans fenêtres ; immédiatement à droite s’ouvrait une chambre désignée comme celle des enfants, à gauche un accès à l’atelier du grand-père qui donnait lui même sur le jardin par des marches de pierre, mais où nous n’avions pas le droit de pénétrer en son absence ; juste à côté se trouvait la porte (presque toujours fermée à clés) d’un grand débarras à l’odeur de terre et aux murs couverts d’étagères que l’on appelait la cave, même s’il se situait au même niveau que le reste des pièces - salle de bain, cuisine, chambre, loggia - qui constituaient la maison du bas (son statut de cave pouvait être justifié par le fait qu’elle se trouvait de fait semi-enterrée, la maison étant appuyée sur la côte et ne donnant sur l’extérieur à ce niveau que du côté du jardin, qui lui même était étagé et comportait quelques petits escaliers de pierre sèche fréquentés par les lézards et les fourmis ; nous y avions aussi notre maison, une cabane aménagée à même le sol dans un gros buisson de buis, où nous vivions accroupis).

Au dessus du rideau rouge commençait la vie aérienne, avec un changement si abrupt dans la lumière et dans l’espace qu’il était difficile de concevoir que le grand escalier de bois clair qui prenait son envol sur le même palier puisse constituer de quelque façon que ce fut un prolongement du précédent, car la cage d’escalier était ouverte sur un vaste couloir et le mur du fond troué d’une immense fenêtre ; quand au plafond, loin au dessus de nos têtes, c’était celui de l’étage supérieur, et, lorsque le soleil était à l’ouest et faisait craquer les larges marches, on pouvait être tenté de s’y asseoir pour lire un des livres de l’étagère située sous la fenêtre : il y avait là plusieurs livres ennuyeux de Jean d’Ormesson, quelques romans de Joseph Joffo, l’autobiographie romancée d’une des filles du dernier sultan de Turquie ; il y avait surtout Le Grand Meaulnes. La lecture n’était pas si inconfortable, on pouvait monter quelques marches pour suivre le soleil, de petites poussières s’envolaient dans les après-midi creuses, on était ailleurs, et lorsque le soleil n’éclairait plus l’escalier on poursuivait la lecture dehors ou dans sa chambre, sauf quand le repas était prêt, alors il fallait laisser le livre ; parfois aussi on se faisait appeler du haut de l’escalier parce que l’on devait se laver, s’habiller, se préparer à sortir, on se hissait alors à la rampe en traînant des pieds, on arrivait sur le palier dans la chaude odeur du parquets de bois, face à l’étagère contenant d’autres livres qui constituaient de nouvelles tentations ; au dessus de cette armoire, j’aperçus un jour la forme d’un carré découpée dans le plafond ; mon oncle m’expliqua qu’il s’agissait d’une trappe donnant sur le grenier, que l’on ne pouvait ouvrir que si l’on disposait d’une échelle, et depuis ce jour je surveillai cette trappe, car si auparavant je ne l’avais pas remarquée, à présent je ne voyais qu’elle, et il me semblait qu’elle remplaçait et surpassait à elle seule toutes les cachettes dont nous disposions à cet étage, dans le cagibi, derrière la porte des toilettes, dans le placard de la salle de bains, sous les lits ; son existence justifiait le frisson qui m’avait toujours saisie lorsque venant de l’escalier je passais devant la porte de la chambre sombre côté rue et pénétrais par la porte du fond dans la petite salle de bains qui communiquait avec la grande chambre : il y avait là au dessus de nos têtes quelque chose qui demeurerait à tout jamais dans la pénombre, inaccessible, comme un nuage noir au dessus de la montagne, immuable, comme les eaux du lac qui à une certaine profondeur ne changent pas de température avec le passage des saisons ; car nous n’avions pas d’échelle.

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On n’y voit goutte, c’est un noir de suie, de celle qui colle aux semelles des chaussons d’hiver ; je ne dois pas oublier la septième marche car elle est beaucoup plus haute que les dix autres, beaucoup plus étroite aussi, pointe du pied droit d’abord, pointe du pied gauche ensuite, ne pas glisser. Je guette les frôlements suspects tant les rats pullulent. De la main droite, je tâtonne la paroi moite de l’extrémité de l’index, j’ai peur des araignées. Mentalement, je passe en revue les gestes à faire lorsque je devrai en bas m’enfoncer dans l’obscurité laiteuse jusqu’au fond de la cave. Premièrement, prendre la pelle posée contre le garde manger en bas à gauche de la dernière marche ; deuxièmement, ratisser le sol bruyamment du bout de la pelle en m’approchant de la montagne de charbon dont il ne faut pas craindre l’ombre puisque ce n’est qu’une ombre. Troisièmement, entailler le tas. Quatrièmement, charger de toutes petites pelletées dans le seau en fer en supportant stoïquement le fracas sec et métallique des boulets frappant le fond du seau ; cinquièmement, remonter à la cuisine en reposant le seau sur chaque marche pour soulager l’entaille faite par l’anse de fer dans la paume de la main. Deviner au dessus de ma tête l’ombre des marches conduisant au premier étage dans leur relief inversé ; monte au lit me disait-on et je monte dans mon souvenir ; en tenant contre moi la briquette brûlante glissée dans le sac de coton cousu maison, en sentant sur ma langue au fond de ma bouche le goût amer de l’huile de foie de morue, en me coupant marche après marche des éclats de voix et je monte quatre à quatre pour enfin me glisser sous l’ édredon rouge foncé entre les draps blancs épais molletonnés encore glacés ; l’autre gros édredon de plumes d’oies, le jaune d’or, c’est celui de la chambre secrète au troisième étage de l’aile vide ; montée raide droite étroite coincée entre deux cloisons, ça monte en puissance dans cet escalier là, ça sent la colère et l’espérance, ça promet la délivrance prochaine, ça chante à tue tête Be Bob A Lula, ça se cogne aux murs et ça rêve de liberté ; tout à l’heure, quand la maison se sera endormie, j’en dévalerai la pente comme un oiseau en chute libre mon corps sous cape s’élançant dans la nuit givrée de l’hiver meusien.

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et soudain vous prend l’envie saugrenue de faire le compte du nombre de marches montées-descendues dans une vie, déjà la seule pose de l’addition vous donne le vertige, tandis que dans le même temps une montagne d’escaliers plus haute que le toit du monde se dresse devant vous et vous effraie tant elle vous semble inaccessible et puis la prise de conscience vous laisse bouche ouverte face à une vérité inouïe : vous avez bel et bien gravi cette montagne dans une sorte d’escalade au long cours non programmée, par inadvertance et à votre insu, ce qui a pour conséquence immédiate de déclencher une nouvelle sensation vertigineuse ; découvrir en effet que vous avez sans doute passé plusieurs années de votre vie à monter et descendre des escaliers est tout à fait déstabilisant, tous les signaux de vos circuits internes passent au rouge et clignotent vous enjoignant de faire diversion vite vite Escargot mirago montre moi tes cornes autrement j’te tue c’est là toute la riposte qui vous vient, hélas le premier mot de la comptine que vous chantiez enfant au lieu de faire fuir la cause de votre trouble vous y ramène et de façon plus prégnante encore, vous voilà à cause de l’escargot de la chansonnette dans l’escalier en colimaçon qui mène au clocher de Notre dame de Paris – quand elle débarque ainsi pour vous maintenir la tête sous l’eau vous cessez de croire que la pensée analogique est un cadeau –, l’étroitesse de ce sacré escalier se répercute sur votre tuyauterie interne, sensation soudaine et brutale de rétrécissement, l’air ne pénètre plus qu’avec difficulté jusqu’à vos poumons et la matière dont est fait l’escalier, cette pierre décolorée froide prend possession de vos tripes les laissant exsangues et glacées, la vague prioritaire des gens qui descendent colle à la paroi votre corps devenu un bloc pétrifié ; tout se met à tourner à tourner l’escalier vous a passé jusqu’à son tournicotis la boule vous tourne vous tourneboule vous chamboule êtes-vous en train de devenir maboule comment mais comment faire cesser le maléfice instinctivement vous vous jetez dans le flot descendant pardon pardon pardon à la recherche de la sortie, sans obtenir aucun résultat, rien, pas même votre malaise ne peut faire avancer plus rapidement l’essaim humain qui bourdonne tout autour de vous, il continue de s’écouler à la vitesse d’un escar... non non surtout ne pas prononcer le mot qui a déclenché le sortilège, si l’air ne vient plus à vous c’est vous qui irez qui devez aller à l’air libre pour respirer, pour retrouver votre calme que diriez-vous d’un arrêt sur palier sécurisé ? cherchez bien, vous en connaissez au moins un ; voilà vous y êtes ; vous pouvez reprendre votre souffle, tout va bien, vous êtes à jouir du paysage bien installée sur cette plateforme qui coupe la montée des escaliers – plusieurs centaines de marches pour arriver à la Citadelle construite par Vauban, trésor incontournable de la ville, vantée aux touristes dans tous les dépliants du Syndicat d’Initiative –, mais non voyons, vous ne pouvez pas, vous ne pouvez plus emprunter les escaliers qui mènent à la Citadelle, ils sont fermés, inaccessibles au public depuis que la gendarmerie située juste en dessous redoute un attentat ; en craignant pour sa sécurité la gendarmerie ne craint pas de vous priver d’une porte de sortie ni d’une bien belle promenade, vous hurlez intérieurement Merde à Vauban et à toute la clique de ces flics paranoïaques, vous ne comptez plus maintenant que sur votre saine colère pour vous sortir de l’escalier plus très catholique où pour le moment vous tournicotez encore ; vous songez alors (vous pouvez de nouveau parce que grâce à la colère votre machine à penser s’est remise en marche et tourne à peu près normalement) que vous habitez depuis plus de quarante ans au dernier étage, à part quelques avant derniers pour dire l’exacte vérité, dans des immeubles anciens évidemment sans ascenseur ; vos escaliers vous les avez montés à pied des décennies durant avec le poids des sacs de courses, le poids de votre bébé, celui de vos chagrins, sans rechigner jamais, la beauté d’une vue, la luminosité, la tranquillité à un prix que vous paierez jusqu’à ce que vos jambes ou votre cœur vous disent stop, mais ce n’est pas près d’arriver puisque vous avez été chèvre dans une vie antérieure, la grimpette ça vous connaît, c’est un jeu très plaisant, une pente faite d’escaliers reste une pente, à monter à dévaler en se laissant au passage caresser le poil par le vent ; le vent vous prend par surprise un après-midi, un vent annonciateur d’orage, il éclate, en quelques secondes vos vêtements vos cheveux dégoulinent vos lunettes s’embuent, les larges marches de l’escalier en bois construit par les scouts qui devaient vous faciliter la montée jusqu’au fort deviennent glissantes, vous trébuchez à chaque pas, continuer à avancer est tout aussi délicat que rebrousser chemin, vous voilà entravée une fois encore, cette dégringolade ne finira-t-elle donc jamais ? vous êtes au trente sixième dessous quand une certitude vous tombe dessus et achève de vous enfoncer : non seulement l’enfer existe mais un interminable escalier-escargot y conduit et vous vous êtes prise dans la spirale, au supplice, vous vous apercevez errant à perpétuité dans les dédales d’une gravure de Piranèse, vous êtes sur le point de baisser les bras quand la vision d’un escalator vient vous apporter réconfort, descendre aux enfers soit, mais qu’au moins cela se fasse sans votre participation active, sans que vous ayez à fournir le moindre effort, puis soudain vous réalisez que ces engins là vont toujours par deux, il vous suffirait de sauter sur l’escalator montant et vous remonteriez la pente sans difficulté, sauter comme à l’entrée de l’adolescence quand vous effaciez d’un bond les sept marches que comptait l’escalier en béton de couleur indéfinissable dans l’immeuble où vous habitiez alors, vous preniez votre élan, quelque chose vous faisait surmonter la peur, vous vous lanciez dans le vide, l’atterrissage était rude, la secousse vous ébranlait tout l’intérieur, c’était pour ça que vous sautiez, pour vibrer, et c’est pour la même raison sans aucun doute que vous vous êtes lancée dans l’écriture échafaudant mot après mot le texte comme marche après marche se monte

un escalier


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sur celui-là, son premier, elle a appris à marcher, mieux, à en escalader les marches, d’abord à quatre pattes, en culottes courtes, les genoux grassouillets s’accrochant sans peine au béton, s’écorchant peut-être aux souvenirs flous ; puis de celui-là, elle a gravi debout les marches, posant les pieds sur le béton, dont plus tard elle apprendra le terme « brut de décoffrage », la main caressant les jardinières remplies de géraniums opulents en été, l’hiver le ciment froid, gelé, au printemps tournant le dos aux forsythias et aux pommiers du japon, dans l’odeur des lilas, nu-pieds, baskets et bottes, mains nues, gantées, escaladant les années qui passent ; aux jeux d’enfance, sauter une marche sur deux, jouer à la marchande sur les murettes, gratter au couteau la terre dans les angles des marches, en laver à grande eau le béton, s’opposeront l’ennui, le mépris, la belle indifférence de l’adolescence. Celui-là, rendu alors à sa fonctionnalité, qu’elle ne regarde plus, qu’elle connaît trop, qu’elle ne peut plus sentir, dont elle cherche en l’escaladant la clé qui l’en délivrera, les livres dans le sac, l’imagination, l’attente fébrile que les années passent, que les étapes vers l’ailleurs soient enfin franchies, elle le désapprendra. Jusqu’à ce que celui-là enfin ne soit plus qu’une vague échelle dans son souvenir alors qu’adulte elle en aura gravi tant d’autres, chambres, appartements aux derniers étages, escaliers branlants, moisis, de marbre, de solitude, de désir jusqu’à l’amant, marches gravies quatre à quatre, le désir coulant entre ses cuisses ; elle s’en souvient, de celui-là et des autres, à présent qu’elle vit au rez-de-chaussée de cette maison de retraite démunie d’escaliers, avec revêtements antidérapants et bandes de sécurité.

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Et le masque à soudure ? Et le casque à pointe disparu ? Et cette porte battante.

L’autan blanc de mars y joue. Il montre du grenier l’illusion du jardin et la cache aussitôt. Il renvoie aux lenticulaires de tout là-haut les souvenirs des tranchées et des travaux d’en bas. Mais la sirène de midi a le dernier mot, elle appelle aux pâquerettes de la ville, aux pommes au sucre du Jardin des plantes tant qu’on croit aux histoires vécues qui se terminent toujours bien pour tous, morts ou vivants. Mais au-dessus du placard aux images d’Epinal, il y a l’étagère aux livres pour plus grands, aux jours ordinaires il y a la sirène inquiétante de la gendarmerie, celle qui dit les accidents, celle qui prendrait le relais, s’il le fallait, du tocsin de mille neuf cent quatorze. Alors, je sais que je ne voudrais plus du casque du soldat pour moi et surtout pas de la baïonnette dont on ne sait pas de combien de sangs elle a été lavée. Je sais que je préfèrerais aux histoires d’achèvement celles qui s’évanouissent dans l’effondrement d’un escalier de verre. Je sais qu’il faut prendre la route montante. Il faut renoncer à la ville, aux sirènes des premiers mercredis du mois, à l’électrisation de la Séquence du jeune spectateur. Il me faut mettre mes pas dans les mots d’une langue incertaine qui cherche des destins de berger. Il faut m’apprêter à connaître la soif et l’éblouissement des soleils sans réserve. Ah, s’apprêter à voir les ombres qui se dégagent des lumières aveuglantes. Et surtout grimper pas à pas.

Une marche, une marche, une autre encore, ce sont des marches cristallines, transparentes, escalier de verre

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Tant qu’on est sous les jupes de la dame, ça va. L’escalier est droit et large, on grimpe à son rythme, tête en l’air et curieux, on observe autour de soi la structure interne du monument. On est content. En plus, on est tout seul. Enfin, moi j’étais toute seule. J’avais dix-huit ans, il y a longtemps. Les autres ne sont pas fous, ils prennent l’ascenseur, économisant leurs forces pour la fin ; on sait bien que les derniers étages se montent toujours par des escaliers dans ce genre d’endroit. Bien évidemment, j’avais l’intention de faire de même. Hormis qu’à mon arrivée tout un groupe de touristes asiatiques était déjà posté là. Si nombreux que les fournées d’ascenseur nécessaires pour les acheminer pouvaient en un clin d’œil être estimées à une demi-douzaine. Converties en temps, ça promettait des lustres. Alors, suivant la métaphore électrique qui décrit une subite décision incongrue quelque part dans le cerveau, j’avais disjoncté, et décidé de la faire, cette montée, entièrement à pied. Unplugged. Au début donc l’ascension est facile. On découvre la structure métallique d’Eiffel qui maintient debout l’immense coque faite de plaques de cuivre assemblées. Visite plaisante des entrailles de la grande silhouette vert-amande-oxydé, en pente douce. C’est lorsqu’on commence à fatiguer un peu que ça se complique. Car on croit avoir monté le plus gros, six ou sept étages, alors que tout reste à faire. L’espace se rétrécit d’un coup, comme si on se faufilait maintenant dans l’œsophage de la dame, un long canal étroit, avec des marches en colimaçon bien raides. Expérience de spéléologie verticale. Ainsi, après la joie d’avoir réussi, de réaliser ce premier voyage seule dans la ville de mes rêves, d’être au cœur du symbole, à cet âge où s’éloigner géographiquement des parents entérine le fait qu’on est si différent d’eux ; après cette fierté même, a surgi l’angoisse d’être digérée vivante par le monstre de cuivre et ferraille. Du métal, il y a en avait partout, des tonnes, des poutres en travers, des surfaces, des rivets, la marche suivante sous la gorge tandis que le plafond frôlait les yeux, sans demi-tour possible car le chemin est à sens unique. C’était ça, quitter l’enfance ? Définitivement ? Il fallait avancer, avancer dans cet escalier vert qui se déployait en tournicotant encore et encore. Kafka avait prévenu, la statue n’est pas si bienveillante qu’on le dit. Puis la vue s’éclaircit, la couleur redevient douce, c’est que la lumière du jour filtre quelque part. On se sent léger, beaucoup plus léger, aérien même, surtout au moment où on aperçoit, par une vitre, le sud de Manhattan au loin.

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La cour était pavée de pierres grises et carrées piétinées par les ans, les voitures à cheval, les landeaux, si bien qu’elles s’étaient enfoncées par endroit, le sol devenant inégal ; mais les trois grandes marches blanches du perron qui menait au grand escalier portaient les pas depuis des temps ancestraux avec une stabilité marmoréenne, assez larges pour contenir des photos de famille comportant plusieurs générations, assez douces pour que les enfants s’y assoient et parlent de goûters, de poursuites, de promenades - arrivant de l’extérieur on courait sur la plus haute marche pour regarder à travers la vitre si les flamands roses étaient toujours là dans leur boîte de verre en bas de l’escalier ( immobiles, il n’avaient pas de prénoms, venaient d’une lointaine contrée africaine, n’étaient plus très roses mais restaient fringants dans leur décor de roseaux) ; même en montant les premières marches on continuait à les guetter par dessus la rampe et à travers les piliers de marbre (bougeraient-ils un jour ?), donc on ne s’apercevait pas tout de suite qu’on était déjà à mi-chemin, là on se retournait pour admirer la grande pièce qu’on avait traversé, le vestibule : flaques de lumières, hautes vitres au dessus du perron, et on tendait le cou pour apercevoir le fond d’un mystérieux couloir au sol sombre qui s’ouvrait en face de nous, couloir à la destination inconnue car nous ne connaissions de l’immeuble que le grand appartement de la famille où habitaient nos grand-parents et notre tante ; je m’y aventurai une fois - l’endroit était tapissé de rouge et je crus y entendre un coeur battre, comme à l’intérieur de la baleine que l’on visitait à la Grande Galerie de l’Evolution, quand on allait rendre visite aux camarades des flamands roses que notre ancêtre amateur de safari et son riche mécène avaient offerts à la science (j’ai oublié s’il ya avait des portes dans ce couloir, et combien). Il fallait cesser de regarder derrière et monter l’escalier blanc, la main sur la rampe de pierre fraîche, c’était rassurant, marche après marche, tout droit jusqu’au palier avec sa grosse commode surmontée d’un immense miroir au cadre doré, là l’escalier tournait d’un quart de tour vers la gauche, on approchait du premier étage, deux immenses portes de bois avec par dessus des cornes d’antilope, trophée qui effrayait singulièrement ma petite soeur ; puis, à gauche des portes, alors que l’on s’apprêtait à continuer la montée, le regard courroucé de l’ancêtre en pied dans son cadre en bois, la main sur le coeur (ou à l’intérieur du veston ?), on baissait les yeux et on passait sous lui, à présent ça tournait et les marches était couvertes d’une sorte de moquette verte très fine, un peu comme celle que l’on trouve sur les tables de jeu, du moins c’est ce que je m’imaginais, l’escalier faisant une sorte d’éventail autour d’un espace central ; mieux valait marcher sur les côtés qu’au centre, sur les côtés il y avait aussi des fenêtres donnant sur une cour plus bas, et dans les angles quand mon grand-père devint âgé, il y eut des tablettes aux pieds plus longs d’un côté que de l’autre, le dahut version chaise, où il s’asseyait pour reprendre son souffle. Car cette partie de l’escalier était plus rude que la première, les marches plus hautes, c’était peut-être une punition destinée spécialement à ceux qui avait la disgrâce de ne pas être les héritiers de la branche aînée ; en haut de l’escalier vert, au bout d’une ultime volée en ligne droite, on arrivait au deuxième étage, et la malédiction se confirmait : un grand miroir était fixé au mur en face, on s’y voyait en contre-jour, la tête d’abord, puis le buste, et quand le miroir arrivait à peu près à la taille, arrivaient soudain d’inquiétants bois de cerf dont je surveillais la progression (inversée par rapport à la mienne, ils descendaient sur le reflet tandis que je montais) par le biais du miroir (n’osant pas me retourner pour les regarder en face), lequel miroir, constellé de multiples petites taches noires, me troublait. Là étaient les portes donnant chez nos grand-parents : celle de la cuisine à gauche du miroir, et la grande porte d’entrée à droite, moins haute et moins large que celle de l’étage en dessous (car en dessous les portes elles-mêmes, déjà hautes, étaient surmontées par une sorte de double fenêtre en bois) ; à droite encore l’escalier continuait, mais ce n’était plus qu’un filet d’escalier, à peine la place pour que deux personnes se croisent, et montait vers des étages (combles, chambres de bonnes) dont j’ignore toujours la configuration.

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On l’a bâti sans façons et sans chercher plus loin, pour faire le béton, que le sable même de la plage depuis laquelle il s’érige comme son prolongement solidifié, la première marche mi-ensablée et le mystère d’en imaginer combien d’autres encore par dessous que la plage aurait peu à peu recouvertes à force de mâcher le corail et la roche noire dont elle tire ce teint gris, presque le même que celui de l’escalier qui garde de sa matière première, pris dans le ciment, les cailloux et morceaux de coquilles, se détachant, plus clairs ou plus sombres, et devenus aussi familiers à l’œil qu’à la peau, tant s’y sont heurtés les pieds et aussi les mains, les genoux, à l’époque où l’équilibre n’est pas encore trouvé, où se forge le sentiment du territoire, du terrain sur lequel on accepte et cicatrise les douleurs. Comme si les pieds à y secouer leur sable en retrouvant l’appui dur des marches continuaient de bâtir l’escalier à chaque passage, comme si remonter vers l’ombre du jardin exigeait ce dépouillement que l’on parachèvera d’un coup de jet d’eau sur les mollets, l’escalier en haut duquel la mère est venue pour lancer l’appel avant de disparaître sous les arbres, prélève son dû des ébats de la journée, sédimente le vécu sur lequel la maison repose. Depuis la dernière marche la mère appelle à la remontée et interrompt à la nuit tombante le flux des chimères qui ferait plonger dans l’eau noire en croyant ne plus avoir besoin d’air, s’allonger dans la cabane bâtie dans la journée et manger les touffes d’herbes sèches stockées dans un renfoncement de rocher, en brûler une en ranimant un vieux briquet rejeté par une vague, lécher le sel gratté au bord d’une flaque évaporée, continuer à se battre dans la pénombre contre le frère ou l’ami jusqu’au plaisir de la chute conjointe et de la roulade dans le sable, corps chauds, maillots de bain humides : fabulation qui tombe par grains le temps de parcourir la douzaine de marches, le corps contenu lui aussi, reprenant ses dimensions en retrouvant le rythme familier qu’impose la montée, tendu vers l’injonction maternelle qui, contrairement à ce que la perception laisserait croire, n’a pas cessé d’être audible après que l’émission du son a cessé, et s’est déroulée comme une corde sur laquelle on tire, degré par degré, jusqu’à pousser le portail de bois.

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Escale – le visage face à la cascade perlant goutte à goutte dans l’odeur de vapeurs volatiles sous le ciel de gris se jouant du soleil ; on oubliait, rassurés, le vertige de l’escalier creusé dans la pierre. Escale d’hiver – nous contemplions les marches – maintenant de glace – creusées par les piolets, enivrantes par leur fragile transparence. Escale d’été – assis sur les premières marches de l’escalier en bois descendant entre les camélias, imprégnées du parfum de nos paroles au petit matin. Escales – nos ombres confondues projetées sur les marches chaudes, nous goûtions – en écoutant les arbres en contre bas – la fraîcheur des histoires que nous inventions sans fin. Le temps oubliait de couler le long de l’escalier où d’autres s’étaient appuyés, avant nous, dessinant – à chaque escale liés par le lent cheminement des marches – leur paysage

 


[1Milène T.

[2Dominique Hasselmannn *

[3Françoise Gérard *

[4Joséphine Lanesem *

[5Brigitte Célérier *

[6Lanlan Huê *

[7Felismina

[8Marie-Christine Grimard *

[9Françoise Durif

[10Eric Schulthess *

[11Will

[12Guy Fauvel

[13Marie Sagaie-Douve *

[14Stewen Corvez *

[15Jacques de Turenne

[16Françoise Renaud *

[17Christine de Camy

[18Philippe Sahuc

[19Danièle Godard-Livet *

[20Piero Cohen-Hadria *

[21Lucien Nouis

[22François Duport *

[23Laurent Schaffter

[24Béatrice D.

[25Marlen Sauvage *

[26Jacques de Turenne

[27Françoise Durif

[28Lanlan Huê *

[29Christiane Deligny

[30Will

[31Claire Ernzen

[32Arnaud Maïsetti *

[33Solange Vissac

[34Danièle Godard-Livet *

[35Philippe Castelneau *

[36Jacques de Turenne

[37Christine de Camy

[38Jérôme *

[39Ista Pouss *

[40Claire Ernzen

[41Will

[42Anouk Sullivan

[43Lanlan Huê *

[44Laurent Schaffter

[45Morgane M

[46Nicole Busquant

[47Véronique Séléné

[48Rose-Marie Mattiani *

[49Philippe Sahuc

[50Vanessa Morisset

[51Morgane M

[52Valérie Louys

[53ANOUK SULLIVAN

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 février 2017
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